De toute son âme
(René Bazin)
Philippe Girard
Poursuivant l’entreprise de réédition entamée en 1999 avec La Terre qui meurt et continuée avec Les Oberlé (2002) puis Paysages et Pays d’Anjou (2005), les éditions Siloë rééditent De toute son âme – roman que René Bazin publia originellement en 1897. Elles y ajoutent une précieuse postface de Jacques Boislève.
En guise de décor : le Nantes de la fin du XIXe siècle – les faubourgs ouvriers de la ville, surtout, alors en plein développement industriel. Là grandissent Henriette Madiot et son frère Antoine, enfants d’immigrés bretons attirés dans la grande cité par l’espoir d’une existence moins misérable. Cette description de la ville est d’une précision quasi-photographique (voir les dessins reproduits dans l’ouvrage), et elle fait de ce roman un véritable document historique sur le passé de Nantes.
Le contexte social qui marque cette expansion de la ville de Nantes fournit le cadre du récit. René Bazin expose, par le truchement de Mme Lemarié, femme d’industriel, sa pensée sur la question sociale, alors d’actualité : l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII a été publiée quatre ans plus tôt, en 1893, et Jacques Boislève rappelle opportunément que Ferdinand-Jacques Hervé-Bazin, beau-frère de René Bazin, avait fondé à Angers le cercle Saint-Louis pour réfléchir à une organisation du travail conforme à la doctrine de l’Église.
La vision de René Bazin n’est certes pas celle du Zola de Germinal et des Rougon-Macquart ; récusant la lutte des classes, il est à la recherche d’une harmonie perdue lors de la Révolution de 1789, celle d’un monde où les rapports humains étaient imprégnés de l’Évangile. Le responsable des injustices sociales est clairement désigné : c’est le grand patronat issu de la bourgeoisie libérale et largement déchristianisée, attachée à un seul credo : « Enrichissez-vous ! » (attribué par erreur à Thiers, prononcé en réalité par Guizot à la Chambre des députés, le 1er mars 1843).
On perçoit ici aussi le souci de la documentation précise. Pour connaître ce monde féminin des ateliers de couture, dans lequel évolue Henriette, René Bazin s’est renseigné auprès du père Du Lac, jésuite, aumônier national du syndicat de l’Aiguille (car la condition ouvrière n’est pas vécue seulement dans les usines, les mines ou les chantiers). Jacques Boislève a pu accéder au dossier préparatoire au roman constitué par René Bazin et peut ainsi garantir la véracité de la description de ce monde disparu des modistes, des couturières, des essayeuses et des apprenties. Au-delà de la simple curiosité, la connaissance de ce milieu professionnel si particulier est une des raisons qui justifient cette réédition, jointe à un bel éloge du travail manuel.
Le personnage d’Henriette n’est donc pas totalement inventé, et – plus que Nantes, le contexte social ou le monde de la mode – il constitue la raison majeure de lire De toute son âme. Car ce roman est bien l’histoire d’une âme, à travers un beau portrait de femme. A l’inverse du roman naturaliste, René Bazin a pour ambition de tirer vers le haut ses personnages, d’être le romancier de l’âme, et, ici comme dans d’autres œuvres, plus précisément de l’âme – et de la souffrance – féminines. Il y parvient grâce à son extrême sensibilité et à sa délicatesse de cœur. La perdition puis la rédemption de Marie, l’amie d’Henriette, sera pour celle-ci la révélation de sa raison d’être : le service du prochain.
Le monde lui apparaissait sous sa figure de souffrance. Elle n’avait d’autre remède à lui apporter que sa pitié, ses mains tendues, les mots qu’elle savait encore mal dire : « Espérez, oubliez, rapprochez-vous, demain sera meilleur : je souffre avec vous aujourd’hui ». Cependant, pour si peu, et elle s’en étonnait, il y avait d’immenses peines qui s’adoucissaient, des larmes qui s’arrêtaient de couler, et quelque chose comme une trêve qui survenait. Les âmes, en l’écoutant, songeaient : « Est-ce bien vrai qu’on peut espérer ? » [p. 146].
A l’origine, le titre devait être Henriette Madiot. René Bazin le remplaça, une fois le livre achevé, par De toute son âme, qui lui donne tout son sens, celui d’un renoncement – Henriette renonce à l’homme qu’elle aime et dont elle est aimée – et, simultanément, d’un accomplissement – quand elle fait, au chevet de Marie agonisante, l’aveu de sa décision de devenir religieuse. Jacques Boislève a bien raison de mettre en relief cette fin superbe.
Voilà, à l’évidence, un roman chrétien, qui pose la question du salut des âmes et y apporte, avec tranquillité, avec une sereine certitude, la seule réponse possible : celle de la foi chrétienne. C’est un livre qui fera du bien à ses lecteurs. Il faut féliciter les éditions Siloë et remercier Jacques Boislève pour la postface instructive et chaleureuse qu’on lira avec profit.
René Bazin, De toute son âme, éd. Siloë (18 rue des Carmélites, 44000 - Nantes), 2005, 20 €.

