L’unité catholique en Arménie
Le pays des grandes occasions manquées
par le père Damien-Marie
Le père Damien-Marie, de la Fraternité de la Transfiguration, a déjà présenté l’Église maronite dans le numéro 57 du Sel de la terre. Il présente maintenant les catholiques arméniens.
Cette étude a été publiée une première fois dans La Simandre [1] entre septembre 2000 et février 2001 sous le titre : « Le catholicisme chez les Arméniens ». Elle a été revue et complétée par l’auteur pour une publication dans Le Sel de la terre.
Le Sel de la terre.
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Comment réparer la déchirure qui sépare les catholiques des schismatiques orientaux (dits « orthodoxes ») ? Comment ménager les susceptibilités sans rien sacrifier de la doctrine ? La solution qui a prévalu jusqu’au concile Vatican II consiste à promouvoir le développement d’Églises catholiques de rite oriental. Ces Églises gardent leurs spécificités liturgiques et disciplinaires tout en reconnaissant la primauté de juridiction du successeur de saint Pierre.
On objecte aujourd’hui que cette solution, préconisée depuis longtemps par les autorités romaines, est utopique et n’a eu que des résultats insignifiants ; de telles Églises ne seraient que des créations artificielles, pour ne pas dire imposées de force ; elles seraient par le fait même peu susceptibles de se développer et de permettre la fin du scandale des schismes. Ces objections nous paraissent pourtant fort contestables. Il est vrai que le monde grec et le monde russe ont très peu été gagnés à la réunion avec Rome, mais ce fut souvent pour des raisons d’ordre historique et politique ; il a pu arriver également que des prélats catholiques manquent de tact et fassent échouer des espérances prometteuses. A l’inverse, nous avons vu [2] qu’il est une nation, de rite oriental, dont l’attachement à l’Église catholique romaine n’a jamais failli. Il s’agit de la nation libanaise. L’Église maronite est la seule Église orientale qui ne compte pas de dissidents séparés de Rome. Ce seul contre-exemple prouve que le modèle de l’Église orientale unie n’est pas une simple vue de l’esprit.
L’exemple libanais n’est d’ailleurs pas tout à fait unique : en Ukraine et aux Indes, en particulier, on trouve d’importantes portions de chrétiens de rite oriental unis à Rome.
Enfin, même dans les nations où la politique d’union n’a pas eu de succès spectaculaire, on peut trouver des indices encourageants qui dénotent qu’il n’aurait pas fallu grand-chose pour que le modèle libanais ne fût pas unique. L’Arménie est, de ce point de vue, le pays des grandes occasions manquées. A plusieurs reprises, au cours de l’histoire, des possibilités se sont présentées pour que la réunion s’opère, mais les événements ont toujours empêché finalement des résultats durables. Il vaut la peine, néanmoins, de jeter les yeux sur le passé de la nation arménienne, et de mettre en lumière quelques figures bien intéressantes.
L’Arménie avant les croisades
Il n’est pas simple de présenter les chrétientés arméniennes, car leur histoire est particulièrement tourmentée. Depuis des siècles, le peuple arménien est en grande partie dispersé, avec une diaspora très importante, dans tout le Proche-Orient, mais aussi en Europe et dans les Amériques.
Ces structures éclatées n’empêchent pourtant pas la communauté arménienne de garder une très forte cohésion. Les persécutions subies en commun expliquent d’ailleurs que les différentes obédiences chrétiennes y soient plus portées à collaborer entre elles qu’à s’opposer avec aigreur.
La première nation chrétienne (301)
L’Arménie commença à être évangélisée dès la fin du 1er siècle, et la conversion du pays eut lieu dès le début du 4e siècle, lorsque le roi Tiridate III (298-330) fit du christianisme la religion nationale, sous l’impulsion de saint Grégoire l’Illuminateur (mort vers 325), premier « catholicos » (chef suprême) de l’Église arménienne. La cathédrale d’Etchmiadzine, qu’il établit dans la capitale du royaume, était destinée à devenir le centre religieux de l’Arménie, première nation chrétienne de l’histoire en 301.
Du nom de son fondateur, l’Église arménienne s’intitule elle-même « Église grégorienne », mais par commodité, on parle d’« Église arménienne orthodoxe », bien qu’elle n’ait aucun lien avec les « Églises orthodoxes » au sens courant du terme : les circonstances, mais aussi des sentiments anti-byzantins prononcés, ont amené les Arméniens à refuser les définitions dogmatiques du concile œcuménique de Chalcédoine (451) et à se donner un credo propre. Séparée de l’Église universelle depuis le 5e siècle, l’Église arménienne « orthodoxe » reconnaît la juridiction suprême au « catholicos » d’Etchmiadzine (aujourd’hui en Arménie ex-soviétique, non loin de la capitale Erévan). 90% des Arméniens se réclament de cette Église qui, avec toute la nation, s’est maintenue le plus souvent dans un particularisme qui la rendait bien vulnérable face à ses ennemis (empereur byzantin ou envahisseurs musulmans).
L’invasion turque (1060)
Lorsque, dans les années 1060, les Turcs, nouveaux venus particulièrement redoutables, s’attaquèrent à l’Arménie, une bonne partie de la population réussit le tour de force d’émigrer, à travers les montagnes d’Asie mineure, jusqu’en Cilicie, au bord de la Méditerranée, pour y fonder la principauté de Petite Arménie ; or, peu après cette transmigration, les croisés arrivèrent d’Occident. Ces circonstances firent que, pour deux siècles, Arméniens de Cilicie et Latins de Terre sainte s’épaulèrent militairement et fraternisèrent (plusieurs rois de Jérusalem épousèrent des princesses arméniennes). C’est alors que l’union religieuse avec Rome fut sérieusement à l’ordre du jour.
Alors que les Arméniens du Caucase restaient isolés et particularistes, le prince Léon II fit profession de foi catholique lorsqu’il devint roi de Petite Arménie en 1198 et, tant que subsista ce royaume (jusqu’en 1375), le catholicos fut en communion avec l’Église romaine (il avait d’ailleurs transféré son siège, d’abord dans la forteresse de Hromkla, sur l’Euphrate, en 1166, puis à Sis, en Cilicie, en 1293) ; certes, les motivations étaient en partie politiques (car les musulmans étaient toujours menaçants et il fallait faire front contre l’ennemi commun) ; certes aussi, une partie du clergé arménien était réticent… Il n’empêche que l’impact proprement religieux fut réel et assez durable, et que des penchants à l’union, subsistèrent pendant tout le Moyen Age.
On se doit de citer ici l’ordre des Frères uniteurs.
Du 14e au 17e siècle : les Frères uniteurs
Une situation contrastée
Au 14e siècle apparut en effet, en Arménie, une congrégation originale, qui révéla et allait consolider l’influence latine en cette contrée. Les Arméniens, surtout dans les sphères dirigeantes, se laissaient gagner à la cause de l’union religieuse avec l’Église de Rome – et cette tendance se poursuivit après l’expulsion des Latins de Terre sainte (1291), même après la fin du royaume arménien indépendant de Cilicie en 1375.
Les raisons de cette attirance vers l’Église catholique n’étaient pas seulement politiques. Les missions dominicaines du Proche-Orient, en Perse tout particulièrement, avaient fait connaître la doctrine catholique dans toute son ampleur et avec tous ses attraits. Le catholicisme professé officiellement pendant près de deux siècles ne pouvait-il pas s’ancrer dans la population ? Tout en professant la foi du pontife romain, les uns gardaient l’ensemble de leurs usages liturgiques nationaux, les autres, dont les Frères uniteurs dont nous allons bientôt parler, adoptèrent pour une bonne part la discipline sacramentelle latine : cette dernière option était bien sûr fortement encouragée par Rome, sans exclusive cependant.
La situation n’était donc déjà pas très simple, et en 1375, après la chute du royaume de petite Arménie, les données du problème changèrent encore : l’émir vainqueur propose au dernier roi du pays, Léon VI, de passer à l’Islam pour conserver son royaume ; celui-ci refuse noblement. Après cet épisode, l’union de l’Église arménienne avec l’Église romaine ne peut se maintenir : beaucoup d’évêques y restaient peu favorables et la conscience populaire ne s’y était pas encore faite. Être unis à Rome signifiait non seulement perdre son indépendance religieuse, mais encore être alliés aux princes latins, ce qui ne pouvait que créer des difficultés avec les musulmans dont les forces étaient de plus en plus oppressantes en Asie mineure ; depuis longtemps, les partisans de la paix à tout prix ne tenaient nullement à conserver l’union avec le pape : n’avaient-ils pas, en 1345, fait assassiner leur vaillant roi Guy II de Lusignan, trop zélé catholique et trop attaché, à leurs yeux, à défendre jusqu’au bout le pays ? D’ailleurs, l’occupation mamelouke vint bientôt faire peser un dur joug sur la contrée, et interdire les rapports avec Rome.
Pourtant une Église arménienne catholique allait subsister, grâce aux « Frères uniteurs », qui méritent qu’on leur consacre quelques lignes.
Barthélémy de Bologne et Jean de Qerna
Le roi de Petite Arménie Héthoum II (1288-1307), tertiaire franciscain, avait fait appel aux dominicains, qui déployèrent une activité remarquable, fondant plusieurs couvents en Arménie et en Perse. En 1318, le pape avait nommé parmi eux sept évêques, dont Barthélemy de Bologne qui se distinguait par sa science et sa vertu.
Barthélemy fit des disciples, entretint des rapports suivis avec les couvents arméniens locaux, et surtout, guidé par la Providence, il fonda une nouvelle congrégation avec quelques prêtres arméniens.
En 1328, il avait rencontré Jean, supérieur du couvent de Qerna, très bien disposé à l’égard des Latins et désireux de mieux s’informer de leur culture et de leur doctrine ; une amitié intellectuelle et spirituelle naquit : Barthélemy enseigna, avec la langue latine, la vérité catholique à Jean et le gagna définitivement à la cause de l’union. En 1330, Jean parvint même à convaincre son ami de s’installer à Qerna, où l’ensemble des religieux devinrent le premier noyau des Frères uniteurs, alors qu’une assemblée de docteurs arméniens, réunis pour la circonstance, se ralliaient à Rome avec la population des alentours. Sous l’impulsion de l’évêque dominicain, Qerna allait devenir un centre intense d’étude et de diffusion de la philosophie scolastique latine, qui enthousiasma Jean et tout son entourage.
L’œuvre n’était qu’ébauchée lorsque l’évêque Barthélémy mourut en 1333. Les Arméniens l’appelèrent dès lors le saint vardapet (= « docteur »), le considérant comme un bienheureux. Jean de Qerna acheva son œuvre : une congrégation composée de prêtres arméniens observant la règle de saint Augustin avec les constitutions des dominicains. Les constitutions du nouvel ordre furent approuvées par le pape Innocent VI en 1356, ainsi que son affiliation à l’ordre dominicain (dont ils constituèrent une province spéciale). Cette organisation inédite : des religieux de rite oriental rattachés à une hiérarchie latine, allait permettre à la congrégation, et à travers elle au catholicisme, de se maintenir pendant plusieurs siècles en Arménie, malgré les vexations des autorités musulmanes.
Le rayonnement des Frères uniteurs (14e siècle)
A l’époque de son approbation par Rome, l’ordre était à son plein développement, comptant environ 700 moines, répartis en 52 couvents en Arménie, mais aussi en Cilicie et en Crimée. Ces religieux prirent le nom de « Frères uniteurs », car leur objectif était d’unir les Arméniens à Rome. Leur apostolat fut fécond et relativement durable en Arménie. Ils maintinrent un foyer important de catholiques arméniens autour de Nakhidjévan, ville dont ils occupèrent le siège archiépiscopal du 15e au 18e siècle. Leur œuvre fut aussi intellectuelle : prenant la suite des dominicains qui les avaient gagnés à l’union avec le siège de Rome, ils traduisirent en arménien un bon nombre d’œuvres philosophiques et théologiques (en particulier celles de saint Thomas d’Aquin, dont la rigueur toute latine exerce un pouvoir de séduction sur toute âme éprise de vérité).
Pour que notre exposé soit complet, il nous faut encore signaler que le pape Innocent VI, en même temps qu’il approuvait les Frères uniteurs, fonda un autre ordre religieux arménien catholique : les Frères arméniens de saint Basile (ou Bartholomites, du nom du saint patron de leur principal couvent, à Gênes), qui regroupa les moines arméniens qui s’étaient réfugiés en Italie lors des persécutions du 13e siècle. Comme les Uniteurs, les Bartholomites usaient d’une liturgie orientale (assez latinisée) en langue arménienne, et ils militaient en faveur de l’union avec Rome.
Le déclin (15e-18e siècles)
Malgré ces débuts prometteurs, la cause de l’union ne progressa plus guère passé le 14e siècle, cela pour deux grandes raisons : une réaction anti-latine en Grande Arménie (un certain nombre de prélats et de notables Arméniens désapprouvaient le « mouvement de Qerna »), et, surtout, l’invasion de la contrée par le fameux Tamerlan qui, musulman zélé, mena une politique de persécution violente envers les chrétiens. Ceux-ci résistèrent, mais l’élan intellectuel en fut définitivement stoppé.
De fait, les institutions arméniennes catholiques connurent un déclin lent mais profond à partir du 15e siècle. Les Bartholomites d’Italie ne se développèrent pas et finirent par disparaître dès 1650.
Au Moyen et au Proche-Orient, la situation évolua avec lenteur. L’union entre Rome et les Arméniens, qui avait existé officiellement pendant deux siècles, ne se défit pas d’un coup mais se relâcha peu à peu après la fin du royaume chrétien de Cilicie, sans coup d’éclat mais sans laisser de traces. Lors du concile de Florence pourtant, en 1439, les Arméniens furent bien représentés et leurs légats souscrivirent, comme la presque totalité des prélats grecs, aux décrets d’union entre l’Église romaine et les communautés orientales schismatiques. Malheureusement, pour les Arméniens comme pour les autres communautés, les circonstances firent que ces accords (qui avaient pourtant été mûris et signés en toute rigueur intellectuelle) ne furent pas suivis d’effets dans la pratique. Un fort parti de moines de Grande Arménie s’opposa au concile d’union et mena la fronde des opposants : on procéda à l’élection d’un contre-catholicos qui fixa son siège à Etchmiadzine, la vieille capitale religieuse de la nation et se rattacha à la vieille profession de foi hérétique d’avant l’union. Flattant l’orgueil national, son parti l’emporta et l’Église arménienne (dite « grégorienne ») se trouva de nouveau et durablement séparée de l’Église romaine.
Il subsista pourtant, pour les raisons données plus haut, un îlot catholique en plein pays perse, en Grande Arménie, autour de Nakhidjévan : les Frères uniteurs, leurs évêques, leurs religieux et leurs fidèles demeuraient unis au pontife romain, mais le contexte politique leur était de plus en plus défavorable. Souvent, à l’époque moderne, les Uniteurs étaient choisis comme ambassadeurs entre les princes chrétiens et les shahs de Perse – rôle bien délicat… Le siège épiscopal fut alors transféré à Aparanq, dans un territoire plus fertile que Nakhidjévan et dans la cité où se trouvait le plus important contingent de catholiques. Les religieux, malgré les vexations auxquelles ils étaient soumis, pratiquaient avec zèle une hospitalité que remarqua, à l’époque de Louis XIV, un protestant français, le grand explorateur Jean-Baptiste Tavernier.
Au début du 17e siècle, on dénombrait encore environ 10 000 catholiques groupés autour de Frères uniteurs, mais l’isolement et le déclin de la petite communauté étaient inexorables. A la fin du siècle suivant, les autorités perses prirent prétexte de quelques maladresses pour leur porter le coup de grâce : la persécution redoubla, la communauté se dispersa (la plupart émigrèrent dans la région de Smyrne, sur la côte de l’Asie mineure), et au début du 19e siècle, la communauté catholique issue du labeur des Frères uniteurs avait complètement disparu, ainsi que l’ordre religieux lui-même.
Les leçons
Que retenir de cette longue histoire ? – Non pas un constat désabusé d’échec, car la Providence sait emprunter de multiples voies : aux Frères uniteurs, que la Providence mit sur la touche après une période initiale brillante mais brève, succédèrent, au sein de la nation arménienne, d’autres âmes éprises de vérité et d’unité. Si le détail de l’histoire de la nation arménienne reste toujours confus et difficile à résumer, il est certain qu’aux 16e et 17e siècles, il y eut, à plus d’une reprise, des catholicos et des patriarches arméniens qui firent soumission à l’Église romaine. Mais ces accords restèrent toujours éphémères ; plus profonde, mais bien éloignée des bases géographiques du peuple arménien, fut l’œuvre remarquable des mékhitaristes.
Il nous plaît auparavant de saluer, dans ces Frères uniteurs bien oubliés aujourd’hui, des religieux qui, les premiers dans l’histoire (sauf erreur du rédacteur de ces lignes, qui en ce cas ne demande qu’à être corrigé), se consacrèrent tout spécialement à la grande œuvre du retour à l’unité catholique de ceux qui en sont séparés, et cela, dans leur vie de prière comme dans leur action apostolique.
17e siècle : Mékhitar et les mékhitaristes
Un élan vers l’unité
Résumons-nous : après la chute, en 1375, de la Petite Arménie (Cilicie), l’ensemble des Arméniens, ceux du Caucase (berceau de la nation) comme ceux du Proche-Orient, s’étaient retrouvés sous la domination musulmane puis même, infortune plus grande, sous le joug des Turcs ottomans, nouveaux venus qui imposèrent un bien dur statut à leurs sujets chrétiens et qui progressèrent inexorablement ; dernier acte de cette mainmise ottomane sur le Proche-Orient : en 1516, la prise de Jérusalem où habitait, entre autres, une solide communauté arménienne.
Cette situation difficile n’empêcha pourtant pas les Arméniens non catholiques de se tourner vers Rome. Un certain penchant à l’union avec l’Église romaine existait, qu’allaient encourager les nombreux missionnaires envoyés dans l’Empire ottoman : jésuites en Arménie et Iran, carmes en Perse, capucins dans tout le Proche-Orient ; de plus, les diplomates français, qui bénéficiaient d’une position privilégiée dans ces contrées, secondaient les efforts des religieux latins en obtenant quelque adoucissement au sort des chrétiens orientaux.
Par ailleurs, les relations entre Rome et la hiérarchie arménienne « grégorienne » (c’est-à-dire non catholique) n’étaient pas rompues ; à plusieurs reprises, des prélats arméniens firent, à titre individuel, profession de foi catholique. Les intérêts politiques et matériels entraient certes parfois en ligne de compte (par exemple : lorsqu’en 1607, le catholicos d’Etchmiadzine, avec six de ses évêques, fit acte de soumission au pape, motivé par la charité des religieux augustins portugais ; ces derniers, en effet, ne ménageaient ni leur peine ni leur argent pour empêcher les Arméniens, catholiques ou non, de céder aux pressions fiscales du shah qui pressurait ceux qui refusaient d’apostasier) ; d’autres fois, les professions de foi furent moins sujettes à caution (le catholicos Philippe avec 25 évêques au milieu du 17e siècle ; plusieurs patriarches grégoriens de Constantinople tout au long du 16e et du 17e siècle).
Jusqu’aux années 1690, la cause de l’union donne beaucoup d’espérances : les Arméniens se tournent volontiers vers Rome, encouragés par des missionnaires latins zélés et désintéressés. Le nombre et la qualité des passages au catholicisme est assez notable : au début du 18e siècle, à Constantinople, près du quart des Arméniens étaient catholiques, et la persécution suscitée alors contre ceux-ci par les schismatiques vit plusieurs prêtres et évêques arméniens unis à Rome aller jusqu’au martyre.
L’ensemble de la nation n’aurait-il pas pu alors se convertir au siège du successeur de Pierre ? En fait, cet élan prometteur allait tourner court au 18e siècle au Proche-Orient, mais ailleurs, il connut des résultats durables, qui ne se limitèrent pas à des conversions individuelles.
Quelques retours à l’unité
C’est ainsi qu’en 1635, dans un territoire marginal de la diaspora arménienne et dans des conditions quelque peu rocambolesques, eut lieu la première union globale et durable d’Arméniens à l’Église romaine : en Galicie, à Lemberg (aujourd’hui Lviv, en Ukraine), se trouvait un évêché arménien ; à cette date, un patriarche arménien, exilé par de cruels revers de fortune et passé au catholicisme, trouva le siège de Lemberg vacant et y plaça un prêtre du lieu qui, comme lui, s’était fait catholique, Nicolas Torosowitch (ou Torossian) ; le pape le reconnut ainsi que – après quelques déboires – la communauté arménienne locale ; il y eut dès lors un archevêque arménien catholique en Galicie, sans interruption jusqu’à l’époque contemporaine. Le siège est vacant depuis 1946, à cause de la domination soviétique, mais plus de 10 000 Arméniens, en Pologne, en relèvent encore.
Un fait analogue se produisit en Transylvanie quelques décennies plus tard : l’évêque arménien Oxendius (mort en 1715) se fit catholique avec son petit troupeau, qui perdura jusqu’à nos jours en Roumanie.
L’itinéraire de Mékhitar eut beaucoup plus de retentissement et mérite qu’on s’y arrête un peu plus, même si son impact fut surtout d’ordre culturel.
Mékhitar (1676-1749)
Né en 1676 à Sivas (l’antique Sébaste, en Anatolie), dans une famille grégorienne bien pieuse, Manouk se fit moine très tôt, prenant le nom de Mékhitar (« consolateur »), sous lequel il est passé à la postérité. Ordonné diacre à 15 ans, il alla à Etchmiadzine, centre religieux et culturel de sa nation, pour faire de solides études, car ses capacités intellectuelles s’étaient révélées très vite. Les relations qu’il entretint avec des missionnaires latins le gagnèrent à la cause de l’union. Ordonné prêtre en 1696, il fit, après quelques tribulations, profession de foi catholique en Syrie, à Alep, et c’est à l’union autour du pontife romain qu’il allait consacrer tous ses talents, d’abord à Constantinople où son éloquence lui attira des disciples ; il regroupa alors ceux-ci, dès 1700, en une pieuse association sous la règle de saint Antoine. Mais l’opposition farouche que manifestaient alors contre les catholiques tant le patriarche grégorien que les autorités turques, détermina le petit groupe à s’expatrier pour se mettre en sûreté.
La République de Venise leur fournit un toit à Modon, en Morée (dans le Péloponnèse, alors en leur possession) ; le groupe se structura et adopta la règle bénédictine, suivant les vœux du pape Clément XII qui la reconnut en 1712 et donna au fondateur le titre d’abbé.
Mais l’invasion turque les força, trois ans plus tard, à se transporter en Occident, en l’occurence à Venise, où leur fut cédée l’île Saint-Lazare, sur la lagune, où ils édifièrent un monastère et une église.
C’est là que se développa cette congrégation originale, composée uniquement d’Arméniens et qui se donna pour mission le relèvement culturel et moral de la nation arménienne.
Le fondateur mourut en 1749 ; sa cause est introduite en cour de Rome. Il a publié de nombreux ouvrages sur la langue et la culture de sa nation et sur l’Écriture sainte.
Les deux congrégations (de Vienne et de Venise)
La petite congrégation fondée par Mékhitar (54 membres en 1749) poursuivit son œuvre, même si, dès son premier successeur, de graves tensions entraînèrent sa division en deux branches, ce qui ne réduisit pas son influence, au contraire ; les deux congrégations surent maintenir un haut niveau intellectuel, conformément à l’esprit de leur fondateur, avec des institutions scolaires, des publications scientifiques et des imprimeries arméniennes.
La congrégation de Venise est célèbre pour avoir publié le Grand dictionnaire de la langue arménienne et a fondé quelques maisons, surtout au Proche-Orient.
La branche parallèle, formée en 1772 par des religieux opposés à une réforme des constitutions, fut libéralement accueillie par l’impératrice d’Autriche, s’installa à Trieste, puis à Vienne en 1809 ; ses activités sont tout à fait analogues à celles de la congrégation de Venise.
La dispersion accrue de la population arménienne, depuis les massacres de 1915, n’a pas facilité le recrutement de ces deux congrégations-sœurs, qui ont toujours gardé des effectifs modestes, mais ont rempli et continuent à remplir leur mission propre : être apôtres de l’union tout en conservant le patrimoine spirituel et culturel des Arméniens ; tous reconnaissent que c’est en grande partie grâce aux mékhitaristes que l’essentiel de la culture arménienne a été sauvé au 19e siècle. De plus, en l’an 2000, pour le 300e anniversaire de la fondation de l’ordre, les deux congrégations ont opéré – après quelques années de négociations – leur fusion, restaurant l’ordre mékhitariste sous une seule autorité, celle du monastère Saint-Lazare de Venise.
Terminons ce chapitre brillant de l’histoire des catholiques arméniens, en citant Mékhitar, qui écrivit ceci en préface à sa traduction arménienne de la sainte Écriture, et qui pourrait servir de devise à toute âme soucieuse d’apporter la grâce de l’unité aux nations séparées de l’Église catholique :
Bien que j’aime mon peuple, bien que j’aime à travailler pour lui, dans mon cœur, cet amour ne diminue en rien l’amour que je porte à la foi orthodoxe de la sainte Église romaine. Et vice versa : bien que je me sois soumis à l’autorité du siège de Rome, à l’exemple de notre grand saint Grégoire l’Illuminateur, cela ne diminue en rien mon amour ni mon désir de travailler pour le bien de mon peuple (quoique, à cause de cette obéissance, je puisse être méprisé par quelques-uns).
Une hiérarchie arménienne catholique
(18e-19e siècles)
La congrégation des mékhitaristes brilla d’un éclat particulier mais ne fut pas unique en son genre, puisqu’en 1705, quatre Arméniens catholiques d’Alep, fuyant la persécution, émigrèrent au Liban où ils furent à l’origine d’une petite congrégation semi-contemplative de rite arménien : les Antonins arméniens. Ceux-ci furent approuvés par le pape Clément XIII en 1721 et leur monastère de Kreim (à 20 km de Beyrouth) fut le berceau du futur patriarcat catholique dont nous allons bientôt parler ; ils ne tardèrent pas à acquérir une maison à Rome, le Palais Cesi, dont ils firent le couvent Saint-Grégoire-l’Illuminateur, qui bénéficia du soutien des papes et devint, dès 1761, le noviciat de l’ordre.
Abraham-Pierre Ardzivian
Revenons cependant aux Arméniens unis du Moyen-Orient : leur situation était bien inconfortable, la majorité d’entre eux restant de fait, au moins aux yeux des autorités civiles turques, sous la tutelle des patriarches arméniens de Constantinople ; or plusieurs de ces derniers, depuis la fin du siècle précédent, persécutaient violemment leurs compatriotes devenus catholiques.
Ce furent alors les circonstances plus qu’une volonté délibérée qui aboutirent à la fondation d’une Église arménienne catholique bien individualisée. En 1740, en effet, le clergé et les fidèles d’Alep, avec à leur tête trois évêques arméniens, gagnés à l’union à Rome, élurent l’archevêque d’Alep comme nouveau catholicos de Sis (c’est-à-dire, titulaire de la deuxième dignité de l’Église arménienne).
Le nouvel élu était une personnalité d’envergure et, depuis longtemps, un zélé partisan du catholicisme : entré très jeune dans les ordres, Abraham Ardzivian s’était mis à l’école d’un évêque arménien passé à l’union et fut gagné à cette cause ; lorsqu’en 1710, il avait été élu archevêque d’Alep, le patriarche qui le sacra le dispensa de prononcer l’anathème contre le concile de Chalcédoine (on sait que c’est le refus de ce concile œcuménique qui caractérise doctrinalement l’Église arménienne grégorienne). Les épreuves ne furent pas épargnées à Abraham : son catholicisme déclaré lui valut l’excommunication, les vexations de toutes sortes et l’exil de la part des autorités arméniennes du patriarcat de Constantinople ; son apostolat fut dispersé, au gré de ses lieux de relégation, mais non dépourvu de fruit, car sa prédication en arménien, en turc ou en arabe permit au catholicisme de se développer de façon non négligeable chez les Arméniens de Perse et de Syrie. Il trouva finalement un asile durable au monastère déjà nommé de Kreim, au Mont-Liban.
Lorsqu’il revint à Alep, en 1739, le siège du catholicos arménien de Cilicie (à Sis) devint vacant ; le corps électoral le désigna et demanda confirmation de l’élection à Rome. De fait, en 1742, Abraham Ardzivian (qui prit le nom de Pierre, usage que suivirent tous ses successeurs) fut reçu avec bienveillance par Benoît XIV, qui lui conféra le pallium ; signe non équivoque de reconnaissance officielle.
On pense bien que cette situation ne fut pas acceptée par les Arméniens non unis ; on lui opposa un patriarche rival non catholique ; lui-même chercha sans succès à s’établir à Constantinople, en Égypte ou à Damas, et se résigna à demeurer chez les Antonins, dans ce Liban qui était devenu depuis quelques décennies un havre de paix pour les chrétiens du Proche-Orient.
Abraham-Pierre devint donc le premier des catholicos arméniens catholiques, dont dépendirent tous les Arméniens catholiques du Proche-Orient (sauf ceux de Constantinople et de Turquie) ; la communauté, nombreuse surtout en Cilicie, en Syrie et au Liban, bénéficia de l’activité intense de son premier chef, qui obtint de Rome l’assurance formelle que les usages arméniens seraient préservés et qui eut la consolation de recevoir la profession de foi catholique de quelques évêques arméniens.
Reconnaissance civile de la communauté catholique
La situation demeurait cependant délicate : c’est le patriarche arménien « grégorien » (non catholique) de Constantinople qui représentait tous les Arméniens de l’Empire turc auprès du sultan et qui suscitait contre les catholiques des vexations voire des persécutions. Lorsqu’à la fin des années 1820, les Arméniens catholiques de la capitale furent menacés d’expulsion, la diplomatie française intervint vigoureusement, conjointement avec le Saint-Siège, et obtint enfin une reconnaissance civile à la communauté catholique arménienne : le sultan Mahmoud II lui concéda en effet, en 1831, l’autonomie civile avec un chef distinct de celui des Arméniens dissidents ; en outre, un archevêque primat de rite arménien était nommé pour les Arméniens catholiques de Constantinople et du Nord de la Turquie.
La crise de la bulle Reversurus (1867)
Le statut des Arméniens catholiques était en train de se clarifier : en 1846, Mgr Hassoun, déjà chef civil, fut nommé archevêque-primat par Pie IX, ce qui allait réduire les risques d’ingérence des laïcs dans les affaires religieuses. Il semble que Pie IX ait beaucoup misé sur Mgr Hassoun, qui avait toute sa confiance et qu’il destinait à unifier les catholiques de la nation arménienne ; hélas, les résultats furent, à court terme, désastreux.
Soutenu par Mgr Hassoun, Pie IX crut le moment venu de modifier les usages canoniques arméniens dans un sens plus conforme aux règles occidentales ; Pie IX avait beau être d’une bienveillance sincère et effective envers le monde oriental, ses interventions dans les affaires arméniennes suscitèrent des oppositions marquées.
En 1866, il obtint que les évêques nomment Mgr Hassoun au siège vacant de patriarche catholique de Cilicie : devenu Antoine-Pierre IX, Mgr Hassoun fut donc le premier chef religieux et civil de tous les Arméniens catholiques, à la fois primat de Constantinople et patriarche de Sis.
L’année suivante, la bulle Reversurus parachevait les efforts de Pie IX pour réorganiser les usages canoniques arméniens séculaires (en particulier, suppression de toute intervention des laïques et des simples prêtres à l’élection des évêques qui relèverait directement de Rome, et élimination des laïques de la gestion des affaires ecclésiales).
Une crise très grave s’ensuivit : défection de quatre évêques et de quarante-cinq prêtres qui firent intervenir le gouvernement turc en leur faveur, exil forcé du patriarche, persécution des catholiques de l’Empire.
La congrégation des Antonins arméniens, dont beaucoup adhérèrent à la révolte contre Rome, fut touchée de plein fouet et ne se releva pas de la crise (les Antonins finirent par disparaître au début du 20e siècle…).
L’apaisement fut difficile ; il y fallut toute la diplomatie et la patience de Léon XIII, qui en 1879 renonça à la bulle Reversurus (à ses dispositions les plus contestées tout au moins), reçut avec bonté la soumission d’un des principaux évêques fauteurs de la révolte douze ans plus tôt, et obtint la démission de Mgr Hassoun (qui fut rappelé à Rome et fait cardinal). En 1883, Léon XIII fonda en outre le collège pontifical arménien, signe tangible de son estime pour la cause de l’Église arménienne.
L’action de Mgr Hassoun pourtant n’avait pas en tout été négative, loin s’en faut : de 1846 à 1866, il avait obtenu la bienveillance du sultan et l’assistance de la France envers ses ouailles ; il avait multiplié lieux de culte et écoles ; il avait fondé, dès 1847, les sœurs arméniennes de l’Immaculée-Conception, congrégation enseignante destinée à un avenir durable.
Sur bien des plans, l’Église arménienne catholique avait des atouts… Mais les divisions internes révélées par la crise n’étaient pas réglées. En 1910, le nouveau patriarche, Paul-Pierre XIII, se vit violemment contesté sur des points aussi fondamentaux que l’autorité suprême du souverain pontife.
Il préféra partir pour Rome, loin des pressions des laïques (car, contrairement à ce qui s’était passé lors de la crise de 1867, le clergé resta à l’écart de la contestation). Il y fit convoquer par saint Pie X un synode national arménien (1911) ; celui-ci procéda à des aménagements qui, pour être de bon aloi dans le fond, apparurent brutaux dans la forme et furent taxés de latinisants : passage au calendrier occidental et obligation du célibat des prêtres séculiers furent les réformes les plus visibles qu’on adopta à cette occasion.
Les tensions internes des années 1860-1910 s’éteignirent par la force des circonstances : on sait que la Première Guerre mondiale apparut, pour le gouvernement turc, comme l’occasion d’en finir avec l’importante minorité arménienne aux velléités nationalistes sans cesse renaissantes, et dont on craignait l’alliance avec l’ennemi russe.
La persécution qui s’ensuivit, inouïe dans l’histoire pourtant déjà bien agitée du peuple arménien, allait relativiser les tensions internes et aboutir à une redistribution des données géopolitiques pour tous les Arméniens de quelque obédience qu’ils fussent.
20e siècle : persécutions et génocide
Le 20e siècle en effet est incontestablement dominé, chez les Arméniens, par les événements sanglants de Turquie des années 1915 ; on ne saurait donc faire l’économie d’une analyse de la tragédie. Les historiens impartiaux reconnaissent sans peine qu’il ne s’agissait de rien d’autre que de l’organisation délibérée et ignoble de l’élimination physique des Arméniens de Turquie – de leur génocide, pour employer un terme adéquat.
Le jeu trouble de la Russie
Dans le contexte qui permet de saisir les motifs de ce génocide, on est forcé de relever le jeu trouble qu’avaient joué, dès le 18e siècle, les tsars russes, qui cherchèrent avec ténacité à s’étendre vers le Sud et le Proche-Orient : expansion où les intérêts économiques, militaires et même religieux (favoriser le triomphe de la « Sainte Russie orthodoxe ») étaient mêlés de façon bien équivoque… La Russie entretenait donc, sans aucune discrétion, les légitimes désirs d’indépendance du peuple arménien soumis depuis des siècles au joug des musulmans ; les tsars allaient jusqu’à appeler explicitement les Arméniens à la révolte, à la guerre sainte contre les Turcs. Il se trouvait toujours des nationalistes pour répondre à ces appels et espérer que la Russie viendrait militairement à leur aide. Les secours ne venaient guère, les révoltes étaient écrasées dans le sang et les timides réformes libérales des sultans étaient d’avance vouées à l’échec. Le plus sûr résultat de ces menées russes au 19e siècle fut que les autorités turques, quelles qu’elles fussent, considérèrent de plus en plus l’importante minorité arménienne comme un ennemi de l’intérieur, une faction de traîtres en puissance qu’il fallait définitivement mettre hors d’état de s’agiter. Le plus navrant, peut-être, est que les portions de l’Arménie conquises par l’Empire russe en 1828 et en 1878 ne se virent octroyer aucune réelle autonomie par les tsars. Ceux-ci engagèrent une politique d’assimilation et spolièrent les biens de l’Église arménienne qui se trouvaient à leur portée – politique que l’URSS poursuivit au siècle suivant. Entre les appétits territoriaux russes et le pouvoir musulman sur la défensive, les Arméniens ne pouvaient être que victimes.
Les grands massacres (1894-1896, 1915-1917, 1920-1922)
Les premiers massacres à grande échelle se produisirent en 1894-1896 : le sultan, dont le pouvoir était menacé de toutes parts, excitait le fanatisme de ses coreligionnaires, et sous son impulsion, malgré les protestations des nations européennes, entre 200 000 et 300 000 Arméniens furent exterminés en deux ans, et environ 100 000 prirent le chemin de l’exil. La minorité catholique, guère impliquée dans l’agitation politique, fut alors relativement peu touchée.
Ces événements de 1894-1896, renouvelés localement lors d’une tuerie à Adane, en 1909, apparaissent comme une première édition, dans des proportions très modestes, des massacres accomplis à grande échelle vingt ans plus tard, dans un contexte extrêmement troublé, puisqu’ils s’exerçaient à l’instigation de dirigeants rénovateurs et belliqueux (les « Jeunes Turcs »), engagés de surcroît dans la guerre contre l’ennemi russe héréditaire. En 1915 donc, l’extermination complète des Arméniens de Turquie fut mise en œuvre ; elle n’eut pas qu’un caractère politique, car on cherchait à faire apostasier ces chrétiens, on torturait d’ignoble façon prêtres et fidèles, on faisait passer de force à l’islam femmes et enfants réchappés du massacre.
Celui-ci toucha cette fois l’ensemble de la population arménienne, les catholiques comme les dissidents. On sait que l’extermination était planifiée, sous couvert de déportation pour raisons militaires, et exécutée dans des conditions sommaires et extrêmement cruelles : tout était prévu pour que le plus grand nombre périsse en chemin ou dans les camps. Le résultat escompté fut obtenu ; l’état de guerre généralisée en Europe permit de minimiser les massacres et leur caractère atroce. Les Arméniens de Turquie qui avaient survécu s’exilèrent, passèrent de force à l’Islam, ou encore furent victimes d’autres nouveaux massacres perpétrés par le nouveau régime turc en 1920-1922. A terme, la communauté arménienne de Turquie (en 1914, entre 1,5 et 2 millions de membres dont un bon tiers fut massacré – estimation basse) fut quasiment anéantie (moins de 70 000 Arméniens subsistaient en Turquie, presque tous à Constantinople, en 1927).
L’Église arménienne catholique perdit plus de la moitié de son clergé (8 évêques et plus de 100 prêtres), et quatorze évêchés furent rayés de la carte : quant aux simples fidèles, ils périrent dans les mêmes proportions et les mêmes épouvantables conditions que leurs compatriotes « grégoriens ». Une réorganisation s’imposait après la tourmente : l’essentiel des Arméniens catholiques se trouvant en Syrie et au Liban, le siège patriarcal fut ramené dans ce dernier pays, à Beyrouth, en 1928, et la petite communauté catholique retrouva, dans l’entre-deux-guerres, son équilibre et sa paix interne.
Déportation d’une famille arménienne
Le 16 juillet 1915, l’avis de déportation arriva dans la ville de Mardine. La nombreuse famille Kaspo (qui fournit beaucoup de victimes) était sur la liste des chrétiens condamnés au départ. A l’heure voulue, une quarantaine de personnes de tout âge sortirent de leur maison, sous l’œil des policiers qui cochaient leur nom sur les listes. Toutes les femmes et jeunes filles avaient un voile blanc sur la tête et, comme c’était la nuit, chacun portait à la main un petit cierge pour s’éclairer dans les rues inégales de Mardine. Cette procession aux flambeaux rappelait celle des vierges de l’Évangile, allant au devant de l’époux. Tout ce monde de bannis, voués à la mort ou ruinés à tout jamais, marchait lestement, d’un air content. Un soldat de l’escorte exprima tout haut son étonnement : « On dirait que ces gens-là vont à la noce. – Oui, répondit une jeune fille, nous allons aux noces du Seigneur. »
[Rapporté d’après Jacques Rhétoré O.P., Les Chrétiens aux bêtes. Souvenirs de la guerre sainte proclamée par les Turcs contre les chrétiens en 1915, Paris, Cerf, 2005, p. 90.]
La persécution communiste
Les épreuves se poursuivirent pour la communauté arménienne, dans les contrées dominées par l’URSS, pendant les 70 ans d’existence de cette « prison des peuples » (on trouve en Géorgie, dans le Caucase, et bien sûr dans la République d’Arménie une population arménienne, qui paya un lourd tribut à la répression soviétique).
Aujourd’hui, les Arméniens représentent environ sept millions de personnes, dont 5 à 10% de catholiques (les données chiffrées sont assez variables suivant les sources…) ; environ les deux tiers résident sur le territoire de l’ex-URSS, (mais la situation économique locale les pousse à s’expatrier) ; l’autre tiers se trouve au Proche-Orient, mais aussi en une diaspora très éparpillée en Europe, dans les deux Amériques, en Australie.
Les leçons d’une douloureuse histoire
Que retenir, en définitive, de l’histoire, longue et mouvementée, des Arméniens en général, et des catholiques de rite arménien ? Ceci : l’Église arménienne catholique pourrait jouer un rôle en matière d’œcuménisme véritable. A bien des égards, peu de choses la séparent de l’Église arménienne grégorienne : les épreuves communes ont resserré les liens ; par ailleurs, il n’existe pas entre eux de contentieux historique (comme c’est le cas entre gréco-catholiques et orthodoxes dans plusieurs pays de l’Est). Depuis les années 1960, leurs rapports mutuels sont franchement corrects. La hiérarchie catholique a, en outre, un gros atout : celui d’être restée indépendante à l’égard des courants politiques, et en particulier du pouvoir soviétique (alors que les Arméniens grégoriens ont connu compromissions et divisions) ; en 1992, un an après l’indépendance de la république d’Arménie, l’Église catholique de rite arménien y a été reconnue officiellement : est-ce une utopie d’espérer qu’elle y remplisse une mission d’unité ? L’avenir nous le dira.
Autre élément en soi très positif : depuis les années 1930, les liens entre le patriarcat catholique et le Vatican sont sans nuages, ce qui contraste heureusement avec les tensions de l’époque précédente. Le clergé catholique arménien reste d’une formation et d’une discipline exemplaires. On se doit alors de citer une personnalité prestigieuse : celle du patriarche Grégoire-Pierre XV Agagianian (catholicos de 1937 à 1962) nommé cardinal en 1946, qui œuvra efficacement pour le renouveau de son Église au cours de sa carrière et dont la valeur était incontestée (au point qu’il fut un « papabile » sérieux en 1958 et 1963) ; son intervention au concile Vatican II en faveur de la primauté pontificale (contre son homologue, le patriarche melkite Maximos IV) est restée célèbre [3] ; il mourut en 1971, neuf ans après avoir résigné sa charge de patriarche – car il sut reconnaître que ses fonctions de cardinal n’étaient guère compatibles avec ses devoirs de chef suprême des Arméniens catholiques.
Et la doctrine ?
— Et le désaccord doctrinal entre Rome et l’Église arménienne grégorienne (non catholique), me direz-vous peut-être ?
— Eh bien, il faut se garder de le sous-estimer : la foi est en jeu et, suivant le mot de saint Paul : « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu » (He 11, 6). On aimerait alors se réjouir pleinement du dialogue œcuménique engagé à partir du pontificat de Paul VI : l’Église grégorienne semble avoir reconnu officiellement que la querelle théologique qui la sépare depuis 451 du reste de la Chrétienté est une querelle qui ne portait que sur les mots (la langue arménienne du 5e siècle ne distinguait pas les termes de « nature » et de « personne »…) ; les déclarations christologiques avec l’Église catholique (ainsi d’ailleurs qu’avec les orthodoxes) laveraient alors les Arméniens dissidents de l’accusation de « monophysisme » (= n’attribuer qu’une seule nature à la personne du Christ) [4]. L’analyse de ces déclarations imposerait quelques nuances, mais la place nous manque. Bornons-nous à constater que tous les contentieux ne sont pas supprimés pour autant (la question de l’autorité du pontife romain n’est nullement résolue, ni celle des dogmes proclamés après 451) ; mais surtout, ces déclarations communes semblent accréditer officiellement l’idée que l’« Église arménienne grégorienne » et l’Église catholique traitent d’égal à égal, et donc qu’elles sont des parties de l’unique Église du Christ. Cette thèse, contraire à la doctrine traditionnelle et dont la condamnation a été rappelée par l’encyclique Mortalium animos de Pie XI, ne peut mériter notre indulgence : les déclarations christologiques communes, quand bien même elles seraient inattaquables sur le fond, risquent presque inévitablement d’ancrer cette communauté chrétienne « schismatique » (c’est-à-dire, suivant la terminologie classique « en rupture » avec l’unique Église catholique), dans ses erreurs et dans son opposition formelle à l’égard de Rome.
Il faut donc se garder de tout optimisme prématuré. L’esprit régnant actuellement à Rome est sans doute aujourd’hui l’obstacle majeur au progrès de la foi catholique, en Arménie comme en bien d’autres nations : on laisse entendre aux communautés séparées de Rome qu’elles peuvent rester telles qu’elles sont et que l’Église catholique n’est pas plus qu’elles en possession de l’intégralité de la foi. On se prend alors à rêver : si le contexte actuel n’était pas à un faux œcuménisme qui relativise les dogmes, sans doute l’union espérée se réaliserait-elle entre les deux obédiences du christianisme arménien – car, encore une fois, le climat psychologique est particulièrement serein entre ces deux branches d’un même peuple, branches divisées religieusement, mais non pas ennemies.
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[1] — Bulletin de la Fraternité de la Transfiguration, Le Bois, 36220 Mérigny.
[2] — Père Damien-Marie, « L’Église maronite et l’avenir du Liban chrétien », Le Sel de la terre 57, p. 146-161.
[3] — Cet épisode semble la réédition de ce qui se produisit un siècle plus tôt, lors du Ier concile du Vatican : dans les discussions agitées qui précédaient la proclamation de l’infaillibilité pontificale, on distingue Mgr Azarian (1826-1899) : alors que la plupart des Orientaux étaient fort réservés sur ce sujet, il rédigea un travail (en latin bien sûr) : Tradition de l’Église arménienne en faveur du primat du pontife romain. Le même prélat allait, quelques années plus tard, devenu patriarche arménien catholique sous le nom d’Étienne-Pierre IX, beaucoup contribuer à l’apaisement de sa communauté (fort troublée à cette époque, comme on l’a vu plus haut).
[4] — Suite au dialogue entamé dès 1971, c’est le 9 novembre 2000 que Jean-Paul II et Karékine II (« catholicos de tous les Arméniens ») ont signé une déclaration commune au Vatican. Voir la Documentation catholique du 17 décembre 2000, p. 1770-1081.

