Les adieux du féticheur
par le P. Henri Trilles C.S.Sp.
Le père Henri Trilles, spiritain (1866-1949), fut missionnaire au Gabon de 1893 à 1907, et s’illustra durant la guerre de 1914. Il est connu comme un spécialiste des Fang du Gabon [1].
Le témoignage qu’on va lire a été publié en novembre 1918 par la revue Les Missions catholiques (t. 50e), sous le titre « Une apparition terrifiante », et précédé de l’avertissement suivant :
« Nous n’accueillons pas volontiers dans notre bulletin les récits trop extraordinaires. Si nous publions aujourd’hui la relation que l’on va lire, c’est en considération du missionnaire émérite qui, en la signant de son nom, en atteste l’authenticité. Le piquant intérêt qu’elle présente se rehausse d’un austère attrait d’actualité en cette première semaine de novembre où la commémoraison des fidèles trépassés ravive tout particulièrement la pensée des fins dernières. »
Le Sel de la terre.
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AU VILLAGE d’Alèn, sur le bord de la rivière Mpiri, qui, là-bas sous l’Équateur, coule paresseusement au travers de la grande sylve af- ricaine, vivait, il y a quelques années, un vieux chef nommé Olane.
Jadis guerrier illustre, renommé pour son courage féroce et sa ruse extrême, il avait, au milieu de bien des dangers, conduit son peuple depuis les grands marais de l’intérieur jusqu’aux bords de l’Ogowé. Dans les tribus qu’il avait traversées, femmes et enfants prononçaient son nom avec terreur. Femmes et enfants, disons-nous. Seuls, en effet, les enfants et les femmes survivaient là. Les hommes avaient tous succombé, soit dans les combats, soit en captivité. Un à un, victimes du cannibalisme, ils avaient, en d’épouvantables festins, passé sous la dent du chef et de ses principaux guerriers, et le soir, par les nuits sombres, on entendait – ainsi le veut la théologie des Noirs –, on entendait leurs âmes errantes gémir plaintives, condamnées à de longs tourments, faute des honneurs funèbres qu’elles n’auraient jamais.
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ORSQUE je le connus, Olane était un vieux chef ; ses cheveux et sa barbe étaient tout blancs.
Au contact des Européens et surtout des missionnaires, sa férocité d’autrefois avait peu à peu disparu, ou à peu près. Quand nous venions dans son village faire le catéchisme – et le cas était presque journalier, car deux heures de pirogue seulement séparaient le village de la mission –, il nous accueillait cordialement, et lorsque, après l’instruction, on engageait avec lui un instant de conversation, à peine un éclair de regret traversait parfois son regard aux souvenirs des prouesses d’antan.
Peu à peu, tous les enfants du village étaient venus à nos instructions, et parmi les hommes, beaucoup, lorsqu’ils croyaient n’avoir rien de mieux à faire, venaient aussi nous écouter. Olane était du nombre.
Recevoir le baptême, il l’eût fait volontiers, car à son âge les plaisirs et les gloires de la terre ne comptent plus guère. Il l’eût fait volontiers sans un obstacle : son frère Étare, féticheur forcené.
Étare avait vu avec une irritation croissante son crédit de sorcier diminuer à mesure que nous faisions des progrès, et à maintes reprises son mauvais vouloir pour nous s’était manifesté de sensible façon. Sans gros jugement téméraire, on pouvait facilement lui attribuer le vol de trois de nos pirogues, un commencement d’incendie et plusieurs tentatives d’empoisonnement à la mission… A le voir, on l’aurait pris pour un coquin, et l’on ne se serait nullement trompé !
Maintes fois, Olane l’avait engagé à venir nous écouter. Il l’avait fait, mais pour mieux ensuite tourner en dérision, dans les assemblées fétichistes, nos croyances et nos rites. L’enfer, particulièrement, et le rôle des démons étaient l’objet de ses railleries sarcastiques.
Tel était, malheureusement, son empire sur son frère que le pauvre Olane, terrorisé, ne pouvait se décider à se faire chrétien. Il remettait sa conversion à plus tard, beaucoup plus tard…
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R, ce soir-là, une tornade furieuse nous avait empêchés pendant le jour d’aller au village. Après les chaleurs énervantes de l’orage, le sommeil était long à venir.
Jouissant avec délices de la fraîcheur reposante de la nuit, nous étions sous la véranda de la mission quand tout à coup des cris sauvages, des lamentations funèbres éclatèrent dans le sentier aboutissant à notre logis. Des torches s’agitèrent et bientôt apparut un groupe, Olane en tête.
— Père, oh ! père, criaient-ils tous ensemble, père, un grand malheur ! Étare est mort et nous l’avons revu…
— Comment ? m’exclamai-je au comble de la surprise, Étare est mort et vous l’avez revu !…
— Oui, père, il est revenu nous dire : « Voilà comme je suis maintenant ! » et il brûlait de partout ; il a mis ses mains sur la porte, et la porte est brûlée… Père, nous ne voulons pas aller où il est. Baptise-nous tout de suite.
— Vous baptiser tout de suite, c’est aller vite en besogne !… Je ne comprends pas très bien. Asseyez-vous là, par terre, et ne causez pas tous à la fois. Toi, Olane, parle. Qu’est-il arrivé ?
Et Olane commença.
— Voici, père ! Ce matin, mon frère Étare est parti à la pêche. Tu as vu la tempête d’aujourd’hui ! Il a été pris par le vent, et une vague a fait chavirer sa pirogue. Du village, nous l’avons vu tomber ; mais il nous était impossible d’aller à son secours : le vent et la pluie étaient trop forts (ceux qui n’ont pas été dans les régions équatoriales ne sauraient se figurer la violence épouvantable des orages qui s’y déchaînent). Nous ne savions donc ce qu’il était advenu de lui. Moi, je m’étais retiré dans ma case, avec celui-ci et celui-là. (Et il montrait deux indigènes qui hochèrent la tête affirmativement.) Nous parlions d’Étare, quand tout à coup nous l’avons vu près de la porte…
— Vous l’avez vu ?
— Nous l’avons vu, comme je te vois !… Debout près de la porte. Il était aussi rouge qu’une masse de charbon embrasée qu’on retire du feu…
— Il vous a parlé ?
— Oui !… « Voilà comme je suis maintenant, nous a-t-il dit, j’espère bien que vous viendrez bientôt me rejoindre… » Et il s’est avancé, et il a piqué le doigt sur ma poitrine ; tiens, là où se creuse un trou noir… (En effet, sur la poitrine d’Olane, se voyait une marque ronde, trace d’une profonde brûlure.) Je me suis rejeté en arrière, en poussant un cri de terreur. Et il avait disparu ; mais sur la porte, près de la poignée, aussi bien que sur ma poitrine, tu pourras voir la trace de ses doigts.
Et les autres confirmèrent ce récit du geste et de la parole : « Nous avons vu ! » affirmèrent-il simplement.
Olane continua :
— Ne voulant pas, bien sûr, aller le rejoindre, nous nous sommes empressés de venir te trouver. Nous marchions en hâte pour arriver ici, quand, sur le bord de la rivière… sais-tu ce que nous avons rencontré ?… le cadavre d’Étare ! Il était tout froid, tout glacé. Les flots venaient de le pousser sur la berge… Les femmes l’ont emporté, et nous, nous voici !
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LE LENDEMAIN, avec Olane et ses compagnons, assurés et définitivement convertis, je prenais le chemin d’Alèn.
Je voulais constater par moi-même les marques noircies du passage d’un réprouvé.
Mais quand nous y arrivâmes, un grand feu brûlait à l’orée du village près du bosquet sacré consacré aux idoles. Les débris de la case d’Olane en avaient fourni les matériaux. Conformément aux traditions indigènes, on avait voulu faire disparaître tout ce qui existait à l’endroit où un mort était apparu.
Un grand feu brûlait… et au milieu un corps humain achevait de se consumer. C’était Étare ! c’était le sorcier ! Ainsi il ne pourrait revenir tourmenter les vivants.
Et tandis que nous étions devant le funèbre bûcher, une tête grimaçante se détacha et roula à nos pieds, les m âchoires entrouvertes en un rictus infernal…
La marque creusée par l’index du damné sur la poitrine d’Olane ne s’est jamais effacée… Mais lui, bien avant de mourir, demanda le baptême et tout le village dont il était le chef est aujourd’hui chrétien.
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[1] — Le père Trilles a écrit, entre autres ouvrages : Mille lieues dans l’inconnu : de la côte aux rives du Djah (1902) ; Contes et légendes fang du Gabon (1905, réédité en 2002 et 2003) ; Quinze années au Congo Français (Chez les Fang) (1912) ; Contes et légendes Pygmées (1935) ; Au cœur de la forêt équatoriale. L’âme du pygmée d’Afrique (1945). — Dans son étude sur Le totémisme chez les Fang (1912), il soutient l’hypothèse (très contestée) selon laquelle les Fang seraient issus d’un groupe égypto-éthiopien ayant fui les plateaux du Bahr-el-Gazal lors de l’invasion musulmane. — La vie et les travaux du père Trilles ont été évoqués le 29 juillet 2006 sur une chaîne de télévision européenne, lors d’une émission consacrée à « Une tête de reliquaire fang » (tête recueillie par le P. Trilles et actuellement conservée au Musée d’ethnographie de Neuchâtel, en Suisse).

