Moloch chez les Papous
ou la réalité du paganisme
par le père André Dupeyrat M.S.C.
Si le récit qui suit est horrible, le diable est plus horrible encore. Haïssant les enfants depuis toujours, il s’emploie non seulement à les faire tuer – avant ou après leur naissance –, mais à légaliser et insti¬tutionnaliser leur meurtre, comme pour marquer de sa signature les sociétés dont il s’est emparé.
C’est Carthage immolant ses enfants à Moloch-Baal . C’est Chanaan (contaminant parfois Israël ). C’est l’avortement contem¬porain. C’est le paganisme – antique ou moderne – toujours favora¬ble à l’élimination des enfants indésirables .
En notre époque de « dialogue interreligieux », il convient de rap¬peler cette vérité à temps et à contretemps : non seulement les diver¬ses religions ne se valent pas quant au plan surnaturel (l’une mène au ciel, les autres en enfer), mais elles portent, même en ce monde, des fruits fort différents. L’une – celle du nouveau-né de Bethléem – défend l’enfance. Les autres sont marquées, comme Hérode, du si¬gne du Malin, « homicide dès le commencement » (Jn 8, 44).
Pour illustrer l’étude de M. l’abbé Knittel, nous reproduisons ici le témoignage que le père André Dupeyrat, missionnaire du Sacré-Cœur, publia en 1962, sous le titre « Moloch papou », dans son ou¬vrage 21 ans chez les Papous . On y trouvera le péché originel et ses atroces conséquences ; on y trouvera aussi la nature humaine qui demeure malgré tout ; et le besoin, pour les Papous comme pour nous tous, de la grâce surnaturelle et du doux règne du Christ-Roi, règne de justice, de douceur et de paix.
Le Sel de la terre.
*
Quande une femme [papoue] est sur le point de mettre au monde son premier bébé, dès l’apparition des symptômes elle appelle trois ou quatre autres femmes qui ont déjà passé les affres de l’accouchement et qui, de plus, possèdent une truie ayant des porcelets.
Elles descendent ensemble au plus proche torrent, en compagnie des truies et des porcelets. C’est le cortège que j’avais vu et qui m’avait tant amusé.
Arrivée au torrent avec sa suite, la jeune femme s’allonge le long de la berge, sur un banc de sable ou, à son défaut, sur un rocher plat, et les autres femmes se mettent en devoir de l’insulter et de la frapper rudement. Le vieux m’assura même qu’elles la piétinaient, ce qui me fut confirmé dans la suite. La raison de ce compor¬tement imprévu est d’aider la jeune femme à faire les contractions voulues et à l’encourager dans son travail. Drôle d’encouragement que le vieux mimait avec art : « Force donc, imbécile… force ! » Et pan ! des coups sur la tête et le ventre. « Ah ! tu as voulu avoir un enfant, eh bien, paie maintenant le prix de ton désir, pourriture !… » Et vlan ! encore d’autres coups, du talon et du poing.
Enfin, malgré les œuvres des sages-femmes étranges, le bébé fait son entrée en ce triste monde. A partir de ce moment, la jeune mère est entièrement lais¬sée à elle-même, alors qu’elle aurait le plus besoin d’assistance. Mais elle est considérée comme souillée. On ne saurait y toucher. Les aides se retirent donc à l’écart avec leurs truies grognonnantes.
Douée d’un courage et d’une résistance au mal physique qu’on ne trouve plus guère que chez les primitifs, la jeune mère coupe elle-même le cordon ombilical au moyen d’une pierre tranchante : creuse avec ses mains un trou dans le sol mou de la rive, si possible entre deux gros cailloux, pour y enterrer le placenta et le reste ; elle se lave avec soin et asperge d’eau le rocher, les pierres ou le sable qu’elle aurait pu souiller, car rien, pas même une trace du sublime drame de la naissance d’un être humain, ne doit subsister. Les esprits des morts ou ceux de la jungle pourraient s’emparer de quelques grains de sable ensanglantés et s’en servir pour exercer des maléfices contre la mère ou ses futurs enfants.
Cela fait, la jeune maman prend son nouveau-né qu’elle avait laissé vagissant sur la berge. Elle regarde ce petit être qui vient d’elle, le premier. Son cœur de mère, comme tous les cœurs maternels, se fond de tendresse. Ce n’est pas une hypothèse, nous le savons par d’autres confidences. Mais les inexorables lois ancestrales l’obligent à accomplir l’un des actes les plus révoltants que l’on puisse concevoir.
Elle saisit son enfant par un pied, le balance un instant tête en bas, et d’une poigne vigou-reuse le projette contre un rocher. Le petit crâne fragile se fracasse et laisse échapper, avec le cerveau qui ne pensera jamais, des flots de sang nouveau qui ruisselle sur la pierre.
A ce moment, les truies, que retenaient les femmes à l’écart, se précipitent. Déjà excitées par l’odeur du sang frelaté de la naissance, elles sont affolées par l’odeur du sang frais qui vient de jaillir du petit corps tout neuf. Poussant d’affreux grognements, elles foncent toutes en¬semble vers la pitoyable proie qui gît au pied du rocher comme une poupée disloquée.
Alors, toutes les femmes, y compris la jeune mère, regardent de tous leurs yeux la course des truies avec une excitation et une nervosité plus grandes que celles d’un book¬maker aux courses du Grand-Prix.
Il s’agit de bien voir quelle sera la truie qui, la première, atteindra le pauvre petit corps pour le dévorer. Cette truie aura montré par son exploit qu’elle est la plus forte et la plus rusée ; ses porcelets seront donc meilleurs que ceux des autres truies.
Pendant que l’horrible vainqueur de cette effroyable course déchire à coups de dents le corps du nouveau-né et se bat avec les autres bêtes qui cherchent à lui arracher des morceaux, les femmes choisissent un de ses porcelets : un petit verrat, si la victime était un garçon ; un pourceau femelle, si elle était une fille.
Le porcelet ainsi sélectionné est lavé par les sages-femmes, comme on aurait lavé le nouveau-né, séché avec des feuilles, puis donné à la mère. Immédiate¬ment, celle-ci offre son sein au groin avide.
Désormais, cette bête sera son enfant. Elle la nourrira comme on nourrit un enfant, d’abord au sein ; puis, un peu plus tard, elle mâchera des légumes et, de lèvres à groin, fera passer la nourriture dans la gueule de la bête.
La femme ne tuera plus les enfants qui lui naîtront. Au contraire, elle en prendra grand soin, avec affection tendre. Mais c’est en élevant son porc qu’elle aura prouvé si elle est une bonne mère. Elle sera même considérée comme ménagère hors ligne et femme de grand prix si elle réussit à élever un porc gros et gras. Son mari en retirera de l’orgueil et son village de la gloire, car le mo¬ment viendra où l’animal devra être massacré à l’occasion d’une grande danse, et les invités jugeront du succès de la fête à la grosseur des porcs sacrifiés. C’est d’ailleurs pour ce but que le porcelet avait été choisi, nourri, élevé.
Sa « mère » en ressentira le plus vif chagrin. Elle ira même parfois jusqu’à se couper un doigt comme font les femmes pour manifester leur douleur à la perte d’un être cher.
Toutefois, pas une parcelle de la chair des cochons massacrés ne sera mangée par un membre de la tribu. Ils en étaient les « fils ». Tout est distribué aux étrangers invités, qui, à leur tour, quand ils donne¬ront une danse chez eux, offriront aux donateurs des morceaux de leurs propres cochons. Et il faudra qu’ils soient sem¬blables à ceux qu’ils ont reçu, sous peine d’infliger une insulte grave qui peut de¬venir cause de guerre.
On se demande quelle est la raison qui pousse de jeunes mamans à sacrifier ainsi leur premier-né, horrible geste qui fait penser à certaines coutumes mentionnées dans la Bible et, surtout, aux sacrifices offerts par les notables Carthaginois au terrible dieu Moloch.
Par la suite j’ai interrogé nombre d’indigènes. La réponse était toujours la même :
— Nos ancêtres ont fait ainsi ; nous faisons comme eux…
Parfois, on ajoutait :
— Si nous ne le faisions pas, les pires calamités tomberaient sur nous, car les esprits des anciens seraient irrités…
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