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Un exemple de fidélité :

le frère Jean-Marie Lefebvre

(1926-2006)

 par M. l’abbé Dominique Boulet

 Honneur aux anciens : ceux qui ont tenu bon lorsque la tempête conciliaire s’est levée sur l’Église, et qui nous ont transmis la Tradi­tion catholique. Nous reproduisons ici l’hommage que M. l’abbé Dominique Boulet (de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X) a rendu au frère Jean-Marie Lefebvre (frère du Sacré-Cœur) dans le bulletin canadien Convictions [1].

On y remarquera notamment :

— La déliquescence qui, en Amérique du Nord comme chez nous, a frappé les instituts religieux juste après Vatican II.

— Le zèle de Mgr Lefebvre pour aider le frère qui lui exposait sa détresse.

— La perspicacité dudit frère dans la qualification des ennemis de l’Église (« les erreurs maçonniques de la Rome moderniste »).

Puissions-nous, à l’imitation de ces grands religieux, savoir nous aussi transmettre ce que nous avons reçu.

Le Sel de la terre.

 *


Joseph Jean-Marie Rémi Lefebvre est né le 3 juin 1926 à   Bouchette, province de Québec. Il était le fils aîné d’Arthur Lefebvre   et de Dolorès Larivière. Ses parents, qui étaient des catholiques fer­vents, le conduisirent à l’église pour le faire baptiser le 6 juin 1926, seulement trois jours après sa naissance. Ce qui suit peut donner une idée de l’esprit de sacrifice et de fidélité aux devoirs que le frère Jean-Marie avait bien hérité de ses parents : en 1934, alors que sa tante venait de mourir en mettant au monde son neuvième enfant, les parents de Jean-Marie n’hésitèrent pas à adopter ses huit enfants laissés orphelins.

A l’âge de onze ans, Jean-Marie dut abandonner l’école pour aider son père sur la ferme familiale. Au cours de son adolescence, pendant les mois d’hiver, il travaillait comme bûcheron pour la compagnie CIP (Canadian International Paper). Ce travail était trop dur pour lui, et il y ruina son dos. Mais sa mère réussit à le convaincre de rechercher quelque chose de mieux adapté à sa constitution frêle.

Il se trouvait qu’à cette époque les frères du Sacré-Cœur offraient l’instruction gratuite à ceux qui étaient intéressés à devenir frères enseignants. Lorsque Jean-Marie eut vent de la chose, il l’interpréta comme étant un signe de la Providence, qui lui montrait la voie, d’une part pour concrétiser ses aspi­rations à la vie religieuse et d’autre part en lui fournissant un travail mieux adapté à sa santé fragile. Voici donc qu’à l’âge de 18 ans Jean-Marie se re­trouva à nouveau sur les bancs de l’école, qu’il avait quittés huit ans aupara­vant. Après quatre années de travail acharné, qui d’ailleurs le laissèrent avec des maux de tête dont il eut à souffrir pendant toute sa vie, il put compléter ses études secondaires et suivre le noviciat des frères du Sacré-Cœur.

Le 15 août 1948, Jean-Marie prononça ses premiers vœux de pauvreté, chasteté et obéissance dans la congrégation des frères du Sacré-Cœur, et prit le nom de frère Anthime. A cette époque, les frères du Sacré-Cœur recevaient au jour de la profession religieuse un nom différent de celui du baptême. Quand cet usage fut révoqué, au début des années soixante, notre frère reprit son nom de baptême, et voulut qu’on l’appelle désormais par le nom de frère Jean-Ma­rie. En 1954, il prononça ses vœux perpétuels de religion. Pour le restant de sa vie, frère Jean-Marie prit très au sérieux l’engagement de ses vœux, surtout celui de pauvreté.

 

Le choc de Vatican II

,,De 1949 à 1974, frère Jean-Marie occupa des postes d’enseignant dans diffé­rentes écoles des frères du Sacré-Cœur, aussi bien au Québec qu’aux États-Unis (en Nouvelle-Angleterre). Vers la fin, notre frère se sentait de plus en plus mal à l’aise avec le nouvel esprit qui avait suivi le concile Vatican II, et qui se manifestait d’une façon particulière dans les écoles de sa congrégation. Il avait été profondément choqué par la décision du cardinal Paul-Émile Léger, archevêque de Montréal, interdisant à tous les religieux de son archidiocèse de porter l’habit religieux dans la rue. En 1969, il avait obtenu une année sabbati­que, qu’il passa à la chapelle de la Réparation des pères capucins de Pointe-aux-Trembles, au Québec. De retour au Québec, il avait entendu dire que les écoles de sa congrégation situées aux États-Unis étaient plus conservatrices. C’est pour cela qu’il demanda une mutation en Nouvelle-Angleterre. De 1971 à 1974, nous le retrouvons donc au pensionnat d’Andover, en banlieue de Boston, qui fut d’ailleurs son dernier poste d’enseignant chez les frères du Sacré-Cœur.

Comme le frère Jean-Marie l’a relaté, les deux premières années à Andover ne furent pas meilleures que celles passées au Québec, et la troisième fut un vrai désastre :

 

Un groupe de jeunes frères, imbus de l’esprit maçonnique, s’emparèrent de la direction du pensionnat, et imposèrent leurs nouveaux programmes. Alors, en novembre, pour satisfaire la curiosité de quelques vieux frères, ils acceptèrent d’exposer leur programme de religion. Croyez-moi ou non : le frère Morel s.c., prêtre, enseignait que la fornication et l’homosexualité entre deux personnes consentantes n’étaient pas péché, et que la masturbation ne faisait même pas partie de la morale catholique [2].

 

Complètement dégoûté, le frère Jean-Marie quitta Andover et revint au Québec, où on lui donna un emploi à la procure des frères du Sacré-Cœur à Montréal. Plus tard, il ne fut pas surpris d’apprendre que le pensionnat d’Andover avait dû fermer ses portes, faute d’élèves. En effet, les parents avaient pris la sage décision de retirer leurs enfants de cette école qui était devenue un « temple de la religion maçonnique ».

A la procure, notre frère se sentait mal à l’aise, à cause de l’absence d’esprit chrétien parmi les employés. Après 18 mois passés à ce poste, il demanda la permission de se retirer à la Trappe d’Oka, près de Montréal. Là encore, il fut témoin du laxisme qui avait envahi le monastère. Convaincu qu’il ne « restait plus aucun vrai monastère catholique », il se résigna à vivre dans la commu­nauté du Sacré-Cœur de Rosemère, au Québec, où on lui confia des tâches diverses. Il était alors le seul membre de la communauté à porter la soutane. En même temps, frère Jean-Marie était choqué par les nombreuses marques d’irrévérence envers le Saint-Sacrement, venant de ceux qui allaient visiter la chapelle en omettant la génuflexion, et en parlant à voix haute. Oui, le frère Jean-Marie était vraiment scandalisé par le manque de respect envers le Saint-Sacrement, une conséquence de l’introduction de la communion dans la main. Quand il demanda la faveur de recevoir la sainte communion à genoux, sur la langue, et de la main du célébrant, on se moqua de ses « scrupules ».

 

Une lettre à Monseigneur Lefebvre

A l’automne 1978, un ami du frère Jean-Marie l’invita à une cérémonie au prieuré Saint-Pie-X de Shawinigan. Très vite, notre frère fut convaincu du bien fondé de l’œuvre de Mgr Lefebvre et de la Fraternité Saint-Pie X. A ce sujet, il semble utile de préciser que, bien qu’ils eussent le même nom de famille, frère Jean-Marie et Mgr Marcel Lefebvre n’étaient pas apparentés. Le 11 février 1979, frère Jean-Marie écrivit une lettre à Mgr Lefebvre pour lui exposer sa situation et lui offrir ses services. Voici la réponse qu’il reçut de Monseigneur : 

Écône, le 18 février 1979 Bien cher frère Jean-Marie, C’est avec émotion et action de grâces que j’ai lu votre lettre. Votre sainte réaction devant les outrages causés à notre sainte mère l’Église est tellement semblable à la nôtre et devrait être celle de tous les religieux et les clercs qui ont encore le sens de la foi catholique. D’autre part j’ai toujours en grande estime les frères du Sacré-Cœur canadiens. Je les ai fait venir à Dakar où ils ont maintenant une vraie province. Et c’est d’eux que j’ai acquis Albano. Si vous le pouviez, je serais heureux que vous puissiez venir vivre quelque temps avec nous à Écône et qu’ainsi vous puissiez mieux nous connaître et réciproquement, et que nous puissions voir ensemble quel serait le meilleur emploi des talents que le Sei­gneur vous a donnés. L’éducation des jeunes gens est une source de graves pré­occupations. Je voudrais examiner avec vous et avec d’autres amis comment ai­der à la solution de ce problème. Je vous propose donc de déposer vos affaires au prieuré de Shawinigan et de venir avec ce qu’il vous faut pour quelques mois, jusqu’à la fin de l’année scolaire. Prenez avec vous les anciennes constitu­tions des frères du Sacré-Cœur et les divers livres qui ont trait à l’éducation chrétienne des jeunes gens. Si vous n’avez pas de quoi vous payer le voyage jusqu’à Écône, que l’abbé Samson nous téléphone et nous vous enverrons le bil­let. Assurez-vous de votre passeport et d’un visa, à moins que les Canadiens n’en aient pas besoin pour la Suisse – s’il y a quelque difficulté, présentez-vous comme un étudiant, venant faire un stage. Dans l’espoir que vous pourrez nous rejoindre pour aider à la continuation de l’Église, je vous prie, cher frère Jean-Marie, de croire à mon entier dévoue­ment in Christo et Maria. † Marcel Lefebvre

De 1979 à 1980, frère Jean-Marie était à Ecône : comme il avait enseigné la religion pendant près de trente ans, Mgr Lefebvre pensait qu’il aurait pu l’ordonner prêtre assez rapidement. Frère Jean-Marie reçut les ordres mineurs de portier et de lecteur. Entre-temps les vieux maux de tête qui l’avaient tant fait souffrir dans le passé étaient de retour. A cause de cela, il se rendit compte qu’il ne pourrait pas finir ses études de théologie. Il se confia à Mgr Lefebvre, qui se rendit compte qu’il pourrait rendre un bien meilleur service en ensei­gnant dans les écoles de la Fraternité Saint-Pie X. De 1980 à 1989, notre frère enseigna donc le latin et les mathématiques dans différentes écoles de la FSSPX aux USA : en 1980-1981, il était à St. Mary’s, au Kansas ; puis, de 1981 à 1984, on le vit à El Paso, au Texas ; et finalement, de 1984 à 1989, il était à Dic­kinson, encore au Texas.

Entre-temps, frère Jean-Marie avait reçu un congé prolongé de ses supé­rieurs des frères du Sacré-Cœur.

Quand le congé se termina, j’ai demandé une prolongation, parce que, en­fin, j’avais pu trouver le bonheur, et ma conscience était bien en paix de pouvoir vivre une vie telle que celle que j’avais promise à l’occasion de mes vœux per­pétuels. On me répondit par un non cassant. Ils se sont servis de l’arme de l’obéissance pour me forcer à revenir, mais ils avaient oublié que la foi était plus importante que l’obéissance [3].

Il était clair que frère Jean-Marie ne pouvait pas retourner dans son ordre religieux, tout infesté de modernisme. A cause de son refus, le frère fut persé­cuté, ce qui conduisit à son renvoi de la congrégation, signifié par ses supé­rieurs dans une lettre du 19 janvier 1981, et confirmé par un décret de la congrégation des Religieux, daté du 5 mars 1981. Comme frère Jean-Marie le raconte :

J’ai exposé ma situation à des moralistes plus doués que mes supérieurs, et surtout à Mgr Lefebvre… Selon eux, j’étais obligé de désobéir à un tel abus de pouvoir, et les supérieurs auraient dû être capables de trouver un traitement plus équitable. Comme mon expulsion était invalide, je suis fier de pouvoir continuer à vivre comme un frère du Sacré-Cœur [4].

Au cours des années passées à Dickinson, frère Jean-Marie a servi d’aide au père Carl Pulvermacher, capucin, pour imprimer le magazine Angelus, ainsi que plusieurs livres de Michael Davies. Il se trouva que, en 1988, au moment du sacre des évêques de la FSSPX, Michael Davies était de passage à Dickinson pour vérifier le travail fait sur ses livres. Frère Jean-Marie profita de l’occasion pour lui reprocher son manque de confiance en la sagesse de la décision de Monseigneur de consacrer les quatre évêques. De ce que j’ai entendu de la bouche du frère Jean-Marie en plusieurs occasions, je peux facilement imagi­ner la conversation :

Vous êtes en train de me dire que Monseigneur a manqué de sagesse, et qu’il aurait dû accepter l’offre de Rome. Maintenant, comment pouvez-vous douter de la sagesse de Mgr Lefebvre ? Il a reçu trois doctorats (philosophie, théologie, droit canon), il a derrière lui soixante ans de sacerdoce sans tache, quarante ans d’épiscopat sans reproche, et il avait la haute estime du grand pape Pie XII, qui le considérait comme l’un des plus grands missionnaires de l’Afrique [5].

A la fin de sa vie, frère Jean-Marie pouvait à juste titre confesser son atta­chement inébranlable à Mgr Lefebvre :

J’ai été l’un des défenseurs les plus virulents de l’orthodoxie de Mgr Lefebvre. J’ai écrit des douzaines de lettres pour démasquer les erreurs ma­çonniques de la Rome moderniste [6].

Pourquoi le frère Jean-Marie a-t-il écrit tant de lettres ? Les raisons qu’il nous donna sont une expression de son grand esprit de foi :

Un proverbe dit que « la vraie charité commence chez soi ». Si je me suis donné la peine d’écrire tant de lettres pour préserver la foi, c’était davantage pour le salut de mon âme que pour le salut des autres ! Dans le livre d’Ézéchiel, en effet, il est dit que quand une âme se perd, le divin Juge va essayer de trouver s’il n’y avait pas quelqu’un qui avait tenté de la ramener à la foi. Donc, si quelqu’un avait négligé de faire des efforts pour tâcher de convertir cette pauvre âme, il sera déclaré coupable de la perte de cette âme malheureuse. Pour ce qui est de moi, j’ai été rejeté de ma famille selon le sang et de ma famille religieuse parce que je refusais la nouvelle religion maçonnique. Ce fut alors mon devoir strict de faire tout mon possible pour essayer de les sortir de cette voie de per­dition. C’est pour cela que j’ai écrit de si nombreuses lettres pour tenter de les sauver. Et ainsi, le juste Juge ne pourra me reprocher la perte de ces pauvres âmes qui me sont chères. Au contraire, il me récompensera pour les efforts extraordinaires que j’ai faits pour les sauver [7].

L’une des dernières batailles que le frère Jean-Marie eut à mener consista à défendre la position de la Fraternité Saint-Pie X contre les sédévacantistes. Permettez-moi de citer quelques perles extraites de ses lettres, qui expriment d’une part son solide bon sens et d’autre part son profond esprit de foi, qui l’a conduit à juger des arguments stériles avec les plus hauts principes de la théologie :

Le bon Dieu nous a commandé de prier pour la conversion des pécheurs, et vous devez bien savoir que le pape est un pécheur. Vous devriez donc prier pour lui, comme la Fraternité le fait. Vous ne pouvez pas être catholique si vous ne priez pas pour la conversion des pécheurs ! […] Mais ce qui est pire, c’est que vous blasphémez contre la sagesse du Seigneur. De fait, il y a trois siècles, No­tre-Dame de Quito (1634) a prédit qu’un saint évêque allait sauver la foi pen­dant le XXe siècle. A part Mgr Lefebvre, pouvez-vous donc trouver un autre évêque [qui réponde à cette prophétie] ? Le Seigneur a choisi ce saint évêque pour établir un séminaire catholique qui allait produire de saints prêtres. Donc, il était absolument nécessaire qu’il commence cette nouvelle société. Si vous étiez aussi instruite que vous le prétendez, vous devriez savoir que le bon Dieu ne se servira jamais d’une mauvaise organisation pour sauver la foi. Si la Frater­nité Saint-Pie X devait tomber dans l’hérésie, le Seigneur ne l’aurait jamais choi­sie pour sauver le sacerdoce comme il le fit. En conséquence, votre prétendue idée que la Fraternité soit devenue hérétique est un blasphème contre la sagesse infinie du Seigneur […] ; si l’Inquisition était encore là, vous seriez certainement condamnée comme hérétique [8].

En une autre occasion, notre frère écrit ce qui suit :

Vous me forcez à reprendre ma plume, mais ne vous attendez pas à ce que j’écrive des mots doux à l’attention de votre esprit errant. Plus je m’informe au sujet de votre opinion, plus je me rends compte que vous êtes sédévacantiste, schismatique, hérétique, et que vous vous êtes forgé de toutes pièces une nou­velle religion : vous voulez une religion sur mesure [9].

Quelques jours avant sa mort, frère Jean-Marie était encore sur le champ de bataille pour défendre la Fraternité :

La Fraternité Saint-Pie X n’a pas seulement les quatre marques, mais selon le mot de saint Pie X, une cinquième en plus : elle est une, sainte, catholique, apostolique et persécutée, comme l’était la véritable Église d’avant Vatican II, car elle est la seule qui déplaît au monde à cause de sa sainteté. L’Église nou­velle n’est pas persécutée, parce qu’elle plaît au monde, mais la Fraternité Saint-Pie X déplaît au monde à cause de sa sainteté ! En persécutant la Fraternité Saint-Pie X, vous ne faites qu’imiter le monde dans sa haine de la vérité, et vous prouvez que cette dernière est trop sainte pour vous [10] !

 

Revenons maintenant à la vie de notre cher frère. De 1990 à 1992, frère Jean-Marie passa quelque temps à notre école de St. Mary’s, au Kansas, où il tra­vailla comme boulanger. Mais, au printemps de 1992, lorsque Mgr Williamson vint à St. Mary’s à l’occasion de l’ordination de M. l’abbé Hewki, il invita le frère Jean-Marie à venir à Winona pour travailler au jardin du séminaire. Après quelque temps passé au séminaire, frère Jean-Marie revint au Québec, où il fut d’une aide précieuse à l’école Sainte-Famille. Ensuite, à l’occasion d’un autre séjour au séminaire, frère Jean-Marie tomba sérieusement malade d’une pneumonie. Il pensa alors que saint Pierre était en train de l’appeler ; cependant l’aide conjointe du sacrement de l’extrême-onction et d’un petit radiateur électrique lui permit de s’en sortir. De 1994 à 1997, approximative­ment, il résida au prieuré Saint-Raphaël de Winnipeg, où il enseigna à temps partiel à notre école. Vers cette époque, frère Jean-Marie fit plusieurs séjours au sanctuaire de Notre-Dame-des-Prairies, de Powers Lake, au Dakota du Nord. Il essaya, sans succès, de le rapprocher de la Fraternité Saint-Pie X. En 1997, frère Jean-Marie se retira définitivement de  l’enseignement. A partir de ce temps-là, et jusqu’en l’an 2002, il demeura au Québec, alternativement à l’école Sainte-Famille et aux résidences du Précieux-Sang. En 2002-2004, frère Jean-Marie fut résident au prieuré Notre-Dame-Reine-de-la-Paix, de Vernon, en Colombie Britannique. Puis, après un dernier hiver passé au Québec, il revint à Vernon, d’où le bon Dieu vint le rappeler à lui pour lui accorder le repos éternel, le 6 avril 2006.

 

Travail, prière, pénitence

Trois mots pourraient résumer la vie du frère Jean-Marie : travail, prière et pénitence. Il était tellement acharné au travail qu’il y laissa sa santé – surtout dans sa jeunesse – au dur labeur de bûcheron ; et comme frère enseignant, passant de très nombreuses heures à lire et à s’appliquer au travail intellectuel, ce qui le laissa avec des maux de tête terribles pour une bonne partie de sa vie. Il nous raconta que, parfois, il pensait que sa tête allait éclater. C’était un homme de prière passant chaque jour de nombreuses heures à la chapelle, récitant au moins trois ou quatre chapelets et faisant son chemin de croix cha­que jour. Il était d’une régularité exemplaire, toujours le premier à la chapelle le matin, et ne manquait jamais les exercices de communauté, à moins qu’il ne fût très malade. Comme me le disait M. l’abbé de l’Estourbeillon, frère Jean-Marie était en quelque sorte le paratonnerre de l’école. Lorsque M. l’abbé avait des problèmes avec les enfants, il avait l’habitude de demander au frère Jean-Marie de prier, et toujours une solution se présentait. Il savait aussi pratiquer la pénitence : comme il avançait en âge, ses handicaps physiques allaient se multipliant, mais il ne se plaignait pas. Cependant sa plus grande souffrance était de constater l’écroulement de sa famille religieuse, les frères du Sacré-Cœur. Il était très frugal pour lui-même, pour ses objets personnels et ses vê­tements. Il ne gardait pas pour lui-même l’argent de sa pension de vieillesse, mais était toujours joyeux de pouvoir s’en servir pour faire de généreuses au­mônes. Ce qui suit illustre bien son souci constant :

Notre Reine [le frère faisait allusion à l’effigie de la Reine Elizabeth II qui se trouve sur les billets de banque canadiens de 20 $] est heureuse de pouvoir vous offrir deux vieilles photos d’elle, pour vous rappeler de prier pour sa conversion avant qu’il ne soit trop tard. Il y a 54 ans qu’elle règne [1952-2006] et, selon une prophétie de saint Jean Bosco, elle doit convertir son peuple avant de mourir. Elle attend peut-être l’effondrement du Novus Ordo avant de ramener son pays à la véritable Église [11] ?

 

Son testament

Son dernier testament est une expression de l’esprit de foi et de l’amour de la pauvreté qu’il garda toute sa vie :

Je veux être enterré le plus rapidement possible, sans embaumement, dans une pauvre tombe selon les exigences du saint vœu de pauvreté, avec la sainte messe tridentine et, autant que possible, sans les services trop dispendieux d’un salon funéraire. On n’invitera aucun de ma très nombreuse parenté pour mes funérailles, parce que je n’ai reçu aucune visite d’eux depuis une trentaine d’années. Ils n’ont pas aimé que je refuse la nouvelle messe protestante et la nouvelle religion maçonnique, qui détruisent la foi. Des sondages récents révè­lent que 70 % de ceux qui ont accepté le Novus Ordo ne croient plus à la présence réelle de Jésus dans l’eucharistie. Alors, sans le savoir, ils sont automatiquement excommuniés par les condamnations du concile de Trente et ses anathèmes ! Mais on pourra leur annoncer mon décès une semaine après mes funérailles en leur envoyant une photocopie de mon testament […]. Je veux que mes funérail­les soient un saint jour de joie pour tous, puisque je retournerai enfin à la mai­son du Père, que j’ai tant aimée et tant désirée. Donc au revoir au ciel [12] !

Maintes fois, frère Jean-Marie nous confia qu’il considérait comme un mira­cle le fait qu’il était encore en vie malgré de si nombreuses infirmités physi­ques. Durant l’hiver 2005-2006, il nous le rappela avec plus d’insistance et dans toutes les lettres qu’il écrivit durant les trois derniers mois de sa vie, nous retrouvons la même idée :

C’est la dernière fois que je vous écris, cher ami, parce que je ne m’attends pas à être encore en vie après l’été. J’ai une bonne dizaine d’handicaps physi­ques particulièrement harassants (surtout le cœur), qui ne font qu’attendre une bonne occasion pour me délivrer de ce corps de mort. J’espère bien que cela va se passer durant le mois du Sacré-Cœur. Je suis né pendant ce beau mois, et j’aurai le bonheur de mourir comme frère du Sacré-Cœur [13].

Le Sacré-Cœur n’attendit pas le mois de juin pour venir chercher notre bien-aimé frère Jean-Marie ; il s’en alla à son repos éternel le 6 avril 2006, jeudi de la semaine de la Passion. Quand il fut trouvé sans vie, assis à son bureau dans sa cellule de religieux, cela donnait l’impression qu’il se préparait à écrire une autre lettre pour prendre la défense de Mgr Lefebvre. Cependant, le livre de sa vie s’ouvrait devant Dieu, Liber scriptu proferetur, in quo totum continetur (le livre achevé sera lu, où tout se trouve consigné [14]). En ce jour-là, nous lisions à la messe une lecture du prophète Daniel. Dans cette leçon, le prophète citait la belle prière d’Asarias, qui suppliait le Seigneur de libérer le peuple de l’humiliation de la captivité de Babylone. Avec des mots très touchants, le prophète implorait la miséricorde divine afin qu’elle les libère, lui et son peu­ple, de l’esclavage qui était un châtiment pour leurs péchés. En suivant l’exemple de saint Paul, frère Jean-Marie se confia à ses amis avec les mêmes expressions dans les lettres qu’il écrivit durant les mois qui ont précédé son décès, et maintes fois nous y trouvons le sujet du départ de l’esclavage de son corps de douleurs :

Vous avez écrit un petit mensonge en me disant en bonne santé. Ces derniè­res années, je suis allé frapper plusieurs fois à la porte du ciel, mais j’ai dû reve­nir parce que, malheureusement, ma place n’était pas encore prête. J’ai une bonne dizaine d’handicaps qui attendent impatiemment l’occasion de me déli­vrer de ce « corps de mort » (Rm 7, 24)… Comme vous le voyez bien, ce n’est pas sans raison que j’ai si hâte de quitter ce « corps de mort » et désire tant la vraie patrie après 80 ans d’exil [15] !

Prions maintenant le bon Dieu afin qu’il accorde le repos éternel à ce vail­lant soldat du Christ, et ce vrai exemple de vie religieuse. Après des batailles si nombreuses, il mérite bien un tel repos ! Je pense qu’on peut dire que nous avons en lui non seulement un exemple de fidélité, mais aussi un intercesseur qui peut nous aider à obtenir la victoire, dans cette guerre sans merci contre les derniers restes du catholicisme.

 

*

  



[1] — Convictions (480 McKenzie Street, Winnipeg, Manitoba, R2W 5B9. Canada), nº 7 (janvier-mars 2007), p. 23-27. Les sous-titres sont de notre rédaction.

[2] — 3 juin 2005.

[3] — 3 juin 2005.

[4] — 3 juin 2005.

[5] — 1er mars 2006.

[6] — 8 janvier 2006.

[7] — 2 juillet 2005.

[8] — 10 mai 2005.

[9] — 15 août 2005.

[10] — 25 mars 2006.

[11] — 8 janvier 2006.

[12] — Testament du frère Jean-Marie Lefebvre, 15 août 2005.

[13] — 1er mars 2006.

[14] — Séquence Dies iræ, de la messe de Requiem.

[15] — 8 janvier 2006.

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Dominique Boulet a exercé son ministère au Québec et en France.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 62

p. 154-163

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