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Une mère de famille contre les maçons : Anne-Maria Taïgi

 

(1769-1837, à Rome)

 

par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.

 

Anne-Marie Taïgi est surtout connue à cause du mystérieux soleil dans lequel Dieu lui faisait voir les événements contemporains, notamment les complots maçonniques. Dans une Rome en proie à la subversion, elle faisait avertir le pape – que les Carbonari avaient décidé d’assassiner –, ou tel cardinal, d’éviter telle promenade ou telle visite. Consultée par Mgr Natali sur les audiences que Léon XII (1823-1829) devait accorder, elle répondait avec sûreté : « Vous pouvez recevoir un tel ; éloignez tel autre ; surveillez celui-ci ; etc.  ». Miraculeusement instruite des dangers qui menaçaient l’Église, elle adressa de précieux conseils à Grégoire XVI (qui condamna la première manifestation du « catholicisme libéral »).

Mais le merveilleux ne doit pas cacher le plus important : c’est par sa conversion et sa vie d’épouse et de mère de famille qu’Anne-Marie Taïgi a été donnée en modèle par Notre-Seigneur (« Je t’ai destinée à être connue du monde entier comme un exemple de pénitence et comme le modèle des femmes mariées »). On prêtera donc parti­culièrement attention à ces deux aspects dans le récit qui suit [1].

Tous ceux qui ont à parler de Dieu à leurs enfants ou à leurs proches pourront également demander à Anne-Marie Taïgi cette grâce que son mari décrivait ainsi : « Elle parlait de Dieu sans de­venir ennuyeuse comme beaucoup de dévotes ».

Le Sel de la terre.

 

La naissance de la bienheureuse

Anna-Maria naquit à Sienne en Toscane le 29 mai 1769 ; elle fut baptisée dès le lendemain de sa naissance sous les noms de Anna-Maria Antonia Gesualda. Son père, Louis Giannetti, était pharmacien ; mais il tomba dans une ruine complète, quand elle n’avait que six ans ; il quitta sa ville natale et se retira à Rome, où lui et sa femme se placèrent comme domestiques en de bonnes mai­sons. Le voyage se fit à pied, par petites étapes. C’est ainsi que Anna-Maria se vit, dans sa première enfance, emportée par ce que le poète appelle le vent douloureux de la pauvreté, il vento doloroso delle povertà.

Née à Sienne, la bienheureuse ira se rattacher au groupe des mystiques sien­nois et spécialement à la vierge siennoise sainte Catherine. Elle n’est pas indi­gne d’entrer en comparaison avec celle-ci par la grandeur de sa sainteté, par l’héroïsme de son martyre d’amour, par les dons surnaturels dont elle fut re­vêtue et par son rôle de victime et de médiatrice auprès de la Cour romaine et des souverains pontifes, en cette Rome où elle vécut et mourut comme sainte Catherine y vint mourir. Le même sang siennois, renommé par sa douceur, sangue dolce (expression de sainte Catherine), coulait dans leurs veines ; le même amour passionné du Christ embrasait les cœurs de la Vierge et de l’humble femme.

Les parents d’Anna-Maria étaient des chrétiens ; arrivés à Rome, ils placè­rent leur enfant chez les religieuses dites maestre pie, qui la préparèrent à sa première communion et à la confirmation, puis la mirent en apprentissage chez d’honnêtes filles, pour y apprendre les taches ménagères ; elle entra ensuite comme femme de chambre chez une dame où elle courut les plus grands dan­gers, mais Dieu protégea son inexpérience. Elle était d’une intelligence et d’une vivacité peu ordinaires ; la vanité et l’amour de la parure se logèrent dans sa jeune tête. Elle n’avait pas de mauvaises intentions : mais qui sait ce qu’elle serait devenue sur cette pente ? Un domestique de la maison princière des Chigi, Domenico Taïgi, la demanda en mariage ; elle lui fut accordée ; c’était un homme sans grande délicatesse, mais honnête et sérieusement chrétien. Anna-Maria avait 21 ans, quand se conclut son union.

 

La conversion

Après son mariage, Anna-Maria continua quelque temps encore sa vie de divertissements et de dissipation : cela plaisait à son mari, qui était fier de sa femme jeune, élégante et bien mise, mais déplaisait à Dieu, qui entretenait dans son âme, malgré qu’elle ne s’écartât pas de ses devoirs essentiels, un trouble inexprimable. Notre-Seigneur avait sur Anna-Maria des desseins de haute et éternelle miséricorde ; au jour marqué, le divin chasseur des âmes, d’autorité et tout ensemble avec une extrême douceur, la fit tomber dans ses filets.

Voici comment les actes authentiques de son procès de béatification nous ra­content sa conversion.

Elle se rendait à Saint-Pierre dans une toilette mondaine. Un religieux ser­vite, le P. Angelo, la rencontrant, entendit à son sujet une voix céleste : « Observe bien cette femme, elle tombera dans tes mains, tu devras la convertir, et elle se sanctifiera, parce que je l’ai choisie pour en faire une sainte. » En effet, Anna-Maria, ne pouvant résister aux agitations de son cœur, résolut en ce mo­ment de se confesser et de changer de vie. Elle entra dans Saint-Pierre : s’approchant d’un confessionnal, elle dit au confesseur qui s’y trouvait : « Voici à vos pieds une pauvre pécheresse. » Le confesseur la renvoya avec dureté : « Allez, vous n’êtes pas ma pénitente. » Cette réponse fit perdre courage à la pauvre femme, qui fit une confession incomplète. Elle sortit troublée. Elle prit alors la résolution de renoncer entièrement aux vanités et à toutes les offenses qui en résultaient pour Dieu. Elle voulut de nouveau recourir au sacrement de pénitence ; étant entrée dans l’église Saint-Marcel, elle vit un père au confes­sionnal et sans le connaître prit rang pour se confesser. C’était le P. Angelo. Celui-ci la reconnut. Quand elle se présente à son tour, il lui dit avec bonté : « Vous êtes enfin tombée entre mes mains. » Il lui fit part des paroles entendues à Saint-Pierre, et l’encouragea à une entière conversion avec une grande charité et une évangélique douceur. Anna-Maria n’hésita pas à se donner totalement à Dieu ; avec le consentement de son mari, elle se dépouilla de tous habillements sentant la mondanité, pour se vêtir d’une robe simple et grossière. Elle em­brassa avec ardeur les pénitences les plus extraordinaires, de sorte que son confesseur dut la modérer dans cette voie. Elle pleurait ses fautes, avec des torrents de larmes : les cilices, les disciplines, les jeûnes et autres mortifications firent ses délices. Pour mettre une barrière entre elle et le monde elle demanda à son mari la permission de prendre l’habit de tertiaire de l’Ordre de la très Sainte-Trinité. Dominique consentit [2], à condition qu’elle ne se départirait en rien de ses devoirs d’épouse et de mère ; elle y resta invariablement fidèle.

Tel est le récit de la conversion de notre bienheureuse. Il s’en dégage une ob­servation que nous croyons très fondée : c’est que la crise de la vanité est déci­sive pour une femme. A un moment donné, la question se pose pour elle : ou le monde avec ses folles joies, ou Jésus crucifié avec les renoncements qu’il com­porte. Si elle sacrifie à son crucifix le goût des vaines parures, elle marche à grands pas dans le sentier de la vie chrétienne, elle est à même d’en aborder les plus hauts sommets. Si elle rêve un partage impossible entre Dieu et le monde, elle est inquiète en sa conscience, la paix la fuit, les sacrements perdent leur saveur pour elle, elle est exposée à l’illusion et au péché, son salut est en péril.

Anna-Maria s’était donnée à Dieu avec la générosité la plus entière, elle avait foulé aux pieds les pompes du monde : du premier coup, elle rivalisait avec les saintes les plus qualifiées.

 

Sa soif de pénitence

La soif de pénitence de l’humble femme était insatiable. Elle se poursuivait en tout, ne laissant à la nature aucun soulagement, aucun répit.

Les instruments en usage dans les cloîtres lui étaient familiers ; mais elle su­bordonnait leur emploi au jugement de son confesseur, duquel elle dépendait en toutes choses, estimant que rien ne vaut dans la vie spirituelle que par l’obéissance.

Mais une âme mortifiée trouve à se mortifier dans tout ce qu’elle fait. Ser­vant à table son mari et ses enfants, Anna-Maria se réservait les rebuts ; il lui arrivait même de manger des choses gâtées. Dans les plus fortes chaleurs, elle buvait à peine ou ne buvait pas du tout : endurer à Rome le tourment de la soif, voilà une pénitence pire que la morsure des cilices ou des chaînes de fer. Parfois un enfant s’apercevait qu’elle ne mouillait pas ses lèvres à son verre ; il criait à son père : « Papa, maman ne boit pas. » Et sur une injonction de son mari, Anna-Maria buvait un peu.

Elle s’arrangeait pour faire ce que l’on peut appeler les dévotions romaines. Mais ce n’était pas seulement la Scala-Santa, bien connue des pèlerins de Rome, qu’elle montait à genoux : c’était, à certaines fois, le grand escalier en pierre de l’Ara-Cœli. Elle s’en allait visiter les crucifix vénérés en plusieurs églises de Rome, et notamment celui de Saint-Paul-hors-les-murs. Elle faisait aussi le tour des Sept-Églises, long voyage sous le soleil et dans des flots de poussière ; au sortir de la porte Saint-Paul, elle se déchaussait et ne reprenait ses souliers qu’en rentrant dans la ville. Ceux qui ont fait ces étapes pénitentielles apprécie­ront l’héroïque mortification de la servante de Dieu. Le chemin de croix du Colisée lui était familier.

Ce que nous racontons n’est qu’une partie des pénitences qu’elle s’infligeait. Voyez-vous cette femme prosternée le visage contre terre, versant des larmes et sanglotant ? C’est Anna-Maria qui pleure ses péchés. La voilà qui s’anime contre elle-même ; elle se frappe la tête et la figure sur le sol, jusqu’à rejeter du sang par la bouche. Ainsi est-il rapporté de sainte Françoise Romaine que, pour une parole oiseuse, elle se battait la bouche à coups de poing jusqu’à cracher du sang. Il fallut interdire à Anna-Maria de tels sévices : mais quel esprit de péni­tence se déclarait en elle, quand elle se châtiait de la sorte !

Le saints portent une vive impression de la grandeur du péché : en est-il ainsi de nous-mêmes ?

 

La mère de famille

Il importe de comprendre que la base de la haute sainteté d’Anna-Maria fut l’accomplissement constant et invariable, relevé par un très grand amour de Dieu, de ses devoirs d’État, à savoir d’épouse et de mère. A ce point de vue, nous avons la déposition très caractéristique faite par son mari, Domenico Taïgi, à son procès de béatification. Bon chrétien, homme de devoir lui-même, Dome­nico n’entendait rien aux états mystiques : comme Anna-Maria était souvent emportée malgré elle en des extases par les violents assauts que lui livrait l’Esprit du Seigneur, il trouvait qu’elle avait la maladie du sommeil. (Toutefois, plus tard, il reconnut là une action de Dieu).

Il avait d’ailleurs conscience de la très haute vertu de sa femme et lui rend un témoignage dans lequel passe une émotion profonde. Il la voyait si humble, si douce, si patiente ; une sagesse si calme et si maîtresse d’elle-même, un tel esprit de religion, tant de pudeur enfin paraissaient dans sa conduite, qu’il ne pouvait moins faire que de l’admirer sans réserve.

Elle eut sept enfants de son mariage, quatre garçons et trois filles : Camillo, Alexandro, Luigi, Pietro, Aria, Sofia et Margharita. Trois moururent en bas âge ; Camillo mourut à 42 ans, Alessandro à 35 ans ; seules deux filles survécurent à leur mère : Maria, qui ne contracta pas mariage, et Sofia, qui se maria et resta veuve avec six enfants.

Domenico dépose que sa sainte femme prit, pendant ses grossesses, toutes les précautions que réclame la prudence humaine et suspendit ses mortifica­tions ; qu’elle allaita elle-même tous ses enfants, ne comprenant pas, disait-elle, qu’une mère pût se désintéresser de ce devoir ; qu’elle les forma à la prière, qu’elle leur enseigna les premiers éléments de la religion.

Elle veillait, avec une extrême attention, sur la pudeur de ces petits êtres. Non seulement ils avaient leurs lits séparés, mais munis de rideaux.

Elle ne manquait pas au devoir de la correction ; mais elle n’y apportait au­cun emportement. Elle ne voulait pas que l’on frappât un enfant à la tête.

Elle ne négligeait rien pour que ces chers petits eussent une solide instruc­tion religieuse ; elle faisait communier les petites filles une fois par semaine, les petits garçons deux ou trois fois par mois ; c’était le maximum pour les habitu­des de l’époque.

Nous voyons qu’un jour elle imposa un jeûne à l’une des ses filles déjà grande pour une faute que celle-ci avait commise ; c’est une punition peu ba­nale.


Une patience à toute épreuve Domenico Taïgi est ainsi dépeint par sa fille Sofia :

 Mon père était un homme pieux et sérieux autant qu’on peut le désirer, mais d’un caractère fougueux, exigeant, rogue et extravagant que c’était merveille. En rentrant à la maison, il sifflait ou frappait. Il fallait, alors, se précipiter pour lui ouvrir, au ris­que de se briser la tête. De fait, par deux fois, ma sœur Mariuccia, pour s’être préci­pitée trop vite à son arrivée, roula par terre, une fois avec une de mes fillettes, âgée de cinq mois, qu’elle tenait dans ses bras. S’il ne trouvait pas tout à son goût, il en­trait en fureur, au point de saisir la nappe sur laquelle était préparé le dîner et de tout jeter en l’air. Tout devait être prêt à la minute, la soupe chaude dans la soupière, la chaise en place. Mêmes exigences pour ses habits et pour tout.

Et cependant, Domenico témoigne à propos de son épouse :

J’ai vécu, avec cette âme bénie, environ 48 ans. Jamais de sa part une parole de dégoût, jamais un dissentiment ! Nous avons vécu en une continuelle paix de para­dis […]. Sa grande délicatesse a fait qu’il n’y a jamais eu de différend sérieux entre elle et moi. Elle savait avertir charitablement et je lui dois de m’être corrigé de quel­ques défauts. Elle faisait les avertissements avec une charité incomparable. Toutes ses manières produisaient un charme qui obligeait irrésistiblement à la contenter toujours pour le bien de la famille. […] Voyait-elle quelqu’un inquiet ou troublé, elle ne disait rien, mais attendait qu’il fût calme et alors elle faisait tout doucement réfléchir et donnait de très bons avis de patience et d’humilité. Au reste, ces altercations étaient rares ; ma pauvre femme était si prudente que, dès qu’elle s’apercevait de quelque petit différend, qu’il s’agît de la vieille maman ou de la bru, elle s’empressait de l’étouffer avec une bonté qui cimentait encore mieux la paix et l’harmonie. […] Il m’arrivait assez souvent de rentrer de mauvaise humeur. Elle avait le talent de me tranquilliser. Bref, elle savait bien se taire, mais elle savait encore mieux parler, quand il le fallait.

Un autre témoin rapporte :

Assez souvent, Domenico rentrait le soir de mauvaise humeur, par suite de contestations avec les autres domestiques ; mais il trouvait toujours, dans Anna-Ma­ria, les consolations dont il avait besoin. Elle s’étudiait toujours à mieux connaître ses goûts pour les contenter, ses peines pour les adoucir. Dès qu’il mettait le pied sur le seuil, elle devinait s’il avait du chagrin, et avec amabilité : « N’est-il pas vrai que tu as eu aujourd’hui beaucoup de fatigues ? — Oh ! C’est bien vrai ! Je n’en puis plus. — Eh bien, assieds-toi donc, repose-toi à loisir, car ici tout va bien [3]…»

Elle procurait à sa petite famille d’innocents divertissements ; le plus sou­vent c’était l’assistance à une fonction, dans une église de la ville ; parfois, c’était un goûter champêtre. En ces cas-là, Anna-Maria se relâchait un peu de son austérité, pour prendre part à la joie commune. Un certain vendredi, par pure condescendance, elle accepta de prendre quelque chose entre ses repas ; mais elle fut reprise d’en-haut pour cette complaisance ; il est des points sur lesquels il ne faut pas transiger.

Quand son fils prit une épouse, quand sa fille se maria, toutes les informa­tions prises, le consentement des parents étant donné, Anna-Maria ne voulut pas que le temps des fiançailles durât plus d’un mois : elle exigea que les jeunes gens ne se vissent ensemble que devant elle : la cérémonie religieuse se conclut par un simple repas de famille.

Nous aimons à montrer notre bienheureuse gouvernant sa famille, d’après les principes chrétiens traditionnels qui fomentent l’amour mutuel en entrete­nant le respect ; son foyer était un petit paradis. Les prières s’y faisaient en commun dans un petit oratoire où elle passait en oraison une partie des nuits, où parfois la messe fut célébrée.

Élever et entretenir une famille de sept enfants, sans autre ressource que le travail quotidien, fut toujours une lourde charge. Domenico, pour le service de la maison Chigi qui le retenait jusqu’à une heure avancée, ne touchait que six scudi [environ vingt-cinq euros] par mois. Anna-Maria suppléait à la modicité de ce gage par un travail personnel pris sur son repos.

Il y eut des complications. Le père et la mère de la sainte femme lui tombè­rent sur les bras : elle dut les alimenter et les soigner pendant plusieurs années, et les soins qu’exigeait l’état de son père étaient particulièrement pénibles et rebutants. La famille Chigi quitta Rome pendant l’occupation française ; et Domenico perdit momentanément son salaire. Enfin une disette redoutable se déclara dans Rome. Serrée de tous côtés, Anna-Maria ne perdit pas courage : elle apprit à confectionner des corsets et des souliers de femmes, pour accroître ses ressources ; elle passait à ce travail une partie des nuits. Dieu lui vint en aide par des voies que, dans l’ensemble, on peut estimer miraculeuses.

Son père et sa mère étant décédés in bona pace, Anna-Maria aurait pu respi­rer. Mais voici que sa fille Sofia devint veuve et amena au logis paternel six petits enfants. Le grand cœur de notre bienheureuse s’ouvrit à ces innocents ; elle les adopta sans hésiter. Sofia connaissait la charité apostolique de sa mère ; néanmoins elle conçut une admiration de ce qu’elle fit alors, avec un tel élan, une telle confiance en Dieu.

La pauvreté était dans la maison, la paix y était aussi. La belle-fille d’Anna-Maria, la femme de Camillo, qui cohabita quelque temps avec elle, avait un caractère particulièrement difficile ; mais la sainte femme supporta ses travers avec une angélique patience.

Nous ne voulons perdre aucun des traits qui sont dispersés dans les actes ; en les réunissant tous, nous reconstituons un portrait qui vaut celui de la Femme Forte de Salomon. Celle-ci est une grande dame ; Anna-Maria est dans une condition plus humble [4] : c’est la seule différence qu’on puisse signaler entre l’une et l’autre.

Nous verrons que les dames du plus haut rang, des personnages de la Cour romaine, entrèrent en relations avec l’épouse du serviteur des Chigi. Anna-Ma­ria eût pu solliciter leur appui dans les moments de détresse. Elle n’en fit jamais rien. Elle prodiguait autour d’elle des assistances surnaturelles et même les miracles ; elle ne voulut jamais accepter en échange les secours qu’on lui offrait. Ce n’était pas fierté ; c’était l’application de la maxime évangélique : Ce que vous recevrez gratuitement faites-en part gratuitement. Elle poussa sur ce point la déli­catesse jusqu’au scrupule.

 



Modèle des belles-mères

Domenico témoigne :

Ma femme a toujours fait régner une paix céleste dans la famille, quoique nous fussions nombreux et de caractères différents, surtout lorsque Camillo, mon fils, vint demeurer avec nous, les premières années de son mariage. La belle-fille était d’une humeur difficile, parce qu’elle voulait commander en maîtresse, mais la servante de Dieu savait si bien contenir tout le monde dans les limites que tout ce que je pourrais en dire serait peu de chose.

Le père Bessières commente :

Il manquait cela à la gloire de la bienheureuse ! Modèle des épouses, des ma­mans, la voici modèle des belles-mères ! Se fait-on bien une idée de ce chef-d’œuvre : Anna imposant la paix, en cette arche de Noé, où campent, à l’étroit, époux et beaux-parents, belle-fille et deux tribus d’enfants, sept d’un côté, six de l’autre [5] !

La contemplative, le mystérieux soleil

Sur la base de cette vie humble d’épouse et de mère de famille, Dieu se plut à édifier un palais spirituel de proportions magnifiques. Par suite de son renon­cement aux vanités du monde, tous les dons, toutes les grâces d’en-haut, goût intime de Dieu, recueillement profond, facilité à l’extase, exercice de vertus héroïques, s’épanouirent dans Anna-Maria. Et Dieu couronna cette prodigalité céleste par une faveur vraiment extraordinaire ; il prit sa demeure dans un  mystérieux soleil et parut en cet état aux yeux de sa servante, qui jouit ainsi de la présence indiscontinue de son Seigneur pendant l’espace de 47 ans. Entrons en quelques détails sur ce phénomène qu’on peut dire unique dans la vie des saints.

C’est dans les premiers temps de la conversion de la servante de Dieu que se manifeste cet insigne phénomène. Elle prenait la discipline dans son oratoire quand le mystérieux soleil se montra objectivement à ses yeux de chair. Il avait la dimension de l’astre des jours. Il était en flammes, et toutefois son disque paraissait d’or mat. Peu à peu, et suivant les progrès que faisait Anna-Maria dans la vie spirituelle, il devint plus resplendissant, si bien que dans les der­niers temps de sa vie il reluisait comme sept soleils ; et cet éclat ne fatiguait pas sa vue, encore qu’elle eût un œil presque perdu qui ne supportait pas la lu­mière.

Tel était le soleil en lui-même : il contenait des représentations, qui lui don­naient une signification mystique. Sa partie supérieure était occupée par une couronne d’épines touffues et entrelacées ; de chaque côté se détachait une épine très dure et très longue, et ces deux épines pareilles à deux verges se croi­saient à la partie inférieure du disque. Dans le milieu de celui-ci, vers la droite, une dame divinement belle était assise ; de son front montait un double rayon vers le ciel, ses pieds posaient à gauche sur le bord du soleil. Les images et fu­mées qui s’élevaient de la terre étaient propulsées avec force hors du disque ; parfois des figures allégoriques passaient devant lui sans le voiler.

D’après l’interprétation plausible des théologiens, le disque solaire repré­sentait le Verbe incarné, la femme assise figurait la Sagesse éternelle, les épines et les verges croisées rappelaient le sacrifice de la croix subi par le Verbe fait chair.

La merveille était que le soleil reflétait aux yeux d’Anna-Maria tous les évé­nements qui se succédaient dans le monde entier : conjurations des sociétés secrètes, complots en voie d’exécution, guerres, morts de grands personnages, inondations, cataclysmes. Notre bienheureuse les annonçait avant qu’on pût en avoir naturellement connaissance : après des semaines, la nouvelle de ces évé­nements arrivait ; jamais la clairvoyance de l’humble femme ne fut prise en défaut. Mais chose plus remarquable encore, elle lisait avec une sûreté absolue l’état des consciences ; elle connaissait le sort éternel des âmes après la mort, elle les suivait du regard au ciel, en purgatoire, ou en enfer. Aux vues sur le présent, elle joignait les annonces prophétiques de l’avenir : parfois c’était le passé qui revivait à ses yeux, ainsi elle fit rappeler à Pie VII une anecdote cir­constanciée de son enfance : ou bien c’étaient des scènes de la vie du Sauveur qui se déroulaient devant elle. En un mot, le livre de la science divine s’ouvrait pour elle dans le mystérieux soleil : comme les saints voient tout en Dieu elle voyait tout dans ce miroir.

En présence d’un tel phénomène habituel et constant, la chère bienheureuse se tenait comme anéantie : qui donc pourrait soutenir un pareil spectacle ? La servante de Dieu n’osait d’elle-même lever les yeux vers son soleil : il fallait qu’elle fût sollicitée à le faire par une forte inspiration intérieure ou que la cha­rité pour subvenir au besoin d’une âme l’y contraignît. Le Sauveur se proposait évidemment de faire d’elle une victime. Quand elle voyait un déluge de maux prêt à fondre sur l’Église, elle s’offrait à tout souffrir pour l’écarter. Quand elle voyait une âme sur le bord de sa perte éternelle, elle s’immolait pour la sauver.

Elle eût voulu taire avec tous la faveur céleste dont elle était l’objet : mais, en fille d’obéissance, elle dut s’en ouvrir à son confesseur, qui lui-même en conféra avec de hauts dignitaires ecclésiastiques. Ceux-ci reconnurent la sûreté des informations données par Anna-Maria sur des événements placés hors des moyens normaux de connaissance ; ils estimèrent que le phénomène intéressait l’Église et les âmes. Ils permirent que l’humble femme fût consultée, ils la consultèrent eux-mêmes ; elle dut maintes fois avertir comme d’en haut et noti­fier les décrets divins. Le plus clair est qu’elle devint victime, que sa vie désor­mais fut un martyre.

Victime, elle le fut par l’impression trop forte, et partant douloureuse, que lui causait la vue de son soleil. Mais ce ne fut pas là tout son martyre. Le diable, furieux que ses plans fussent éventés par une pauvre femme, se rua sur elle avec une véritable rage ; il la frappait cruellement, comme il avait fait autrefois pour sainte Françoise romaine. Elle subit les plus douloureuses maladies, les infirmités les plus compliquées. Elle avait un œil qui souffrait comme s’il eût été percé par une épine ; elle ressentait la puanteur des péchés du monde, elle éprouvait au goût une amertume intolérable. A un moment donné, elle fut as­saillie de tentations contre la foi ; et privée de toute douceur et consolation, entourée de ténèbres, elle se trouva comme reléguée dans une geôle d’enfer. Elle soutint, avec une patience invincible, ces épreuves spirituelles pires que la mort.

Le diable essaya de lui insinuer des pensées de désespoir ; Anna-Maria se demanda en pleurant si elle serait sauvée. Mais ici Notre-Seigneur intervint : il donna à la chère victime la plus formelle assurance de son salut.

Enfin l’esprit mauvais suscita contre la bienheureuse des personnes mali­gnes qui l’abreuvèrent de calomnies. Mal leur en prit. Notre-Seigneur déclara qu’il prenait sur lui les injures qui étaient lancées contre sa servante et qu’il les punirait sévèrement et même impitoyablement en ce monde et en l’autre. Et en effet, ces personnes devinrent folles, ou furent réduites à la mendicité et mouru­rent tristement. C’est à force d’immolation d’elle-même qu’Anna-Maria en a soustrait quelques-unes à leur perte éternelle. Ceux au contraire qui lui témoi­gnèrent une sympathie effective obtinrent des grâces de conversion ou d’avancement dans les voies de Dieu.

 

Apparitions, don des miracles

Le tableau des souffrances de la bienheureuse que nous avons tracé est ef­frayant : on se demande comment une créature humaine a pu supporter toute sa vie d’être ainsi suppliciée dans tous ses membres, dans son corps et dans son âme. Mais nul n’ignore, de ceux qui fréquentent la vie des saints, qu’il se pro­duit en eux des alternatives de consolations ineffables et de douleurs poignan­tes ; que, si parfois ils sont abaissés jusqu’à l’orifice de l’enfer, parfois ils sont soulevés jusqu’au seuil du paradis. Bien plus, il arrive, ce qui est humainement inexplicable, qu’il y a coexistence, dans leur état, de ravissements intimes et de dépressions violentes. Ceci se vérifie en Anna-Maria.

Son esprit ne tenait pas à la terre, il était toujours prêt à s’envoler. En mille incidents légers, elle saisissait les marques de la bonté de Dieu qui est répandue sur toute créature mais que l’homme charnel ne sent pas. Le chant d’un oiseau le parfum d’une fleur, le souffle d’une brise légère, suffisait pour qu’elle entrât en extase. A plus forte raison, une circonstance de la vie de Jésus-Christ, une touche intérieure du Saint-Esprit. Cela se produisait partout, à la maison et durant les repas, dans les rues de la ville, dans les églises. Elle disait parfois à Jésus : « Laissez-moi, je suis mère de famille. »

La bienheureuse entendait de temps à autre des voix célestes. Ainsi la ma­done de l’Ara-Coeli lui parla du fond de l’abside de l’église. Dans l’église de l’Enfant-Jésus, celui-ci lui apparut dans l’hostie avec une grande beauté ; et elle entendit ces paroles : « Je suis la fleur des champs et le lys des vallées, et je suis tout à toi. » A Saint-André della Valle, le Sauveur se montra à elle dans le Saint-Sacrement, jetant une vive lumière et couvert d’un majestueux manteau. Ses communions étaient ordinairement accompagnées de ravissements. Elle sentait où, dans une église, se trouvait l’eucharistie.

Elle eut une apparition du Sauveur, notable entre toutes, tandis qu’elle ha­bitait via del Sdrucciolo près du palais Chigi. Anna-Maria était gravement ma­lade : pendant la nuit on avait craint beaucoup pour sa vie ; vers l’aube, Jésus se fit voir à elle avec le costume qu’on prête au Nazaréen, en robe violette avec un magnifique manteau bleu dont les plis couvrirent sa couche ; il était imposant comme un roi et tendre comme un époux ; il prit la main droite de la malade et la tint longtemps serrée entre ses mains divines ; il lui dit qu’il la prenait pour son épouse et qu’il attachait à sa main la vertu de guérir les maladies. Quand il disparut, lui dont la grâce et la beauté ravissent les cœurs, Anna-Maria conçut un si vif déplaisir qu’elle poussa un grand cri : on accourut près de son lit, elle rassura les siens, elle annonça qu’elle était guérie. Et en effet elle se leva et va­qua à ses occupations ordinaires.

Une autre fois, elle vit le globe de la terre comme entouré de flammes qui menaçaient de le dévorer. Sur un côté Jésus sur la croix versait des ruisseaux de sang ; la sainte Vierge à ses pieds, rejetant son manteau, toute éplorée, clamait vers le ciel pour les pécheurs et offrait le sang de son fils pour arrêter la divine colère. Anna-Maria s’abîma elle-même en pleurs et en supplications ; et Dieu pardonna.

Cependant les miracles éclataient au contact de la main de l’humble femme ; ses actes en relatent quelques-uns seulement, un entre autres opéré sur sa pe­tite-fille, Pepina ; en réalité ils furent innombrables. Anna-Maria ne voulut ja­mais rien recevoir des malades guéris.

Les conversions opérées à sa prière et par son intervention furent plus sur­prenantes encore. Des francs-maçons ou carbonari revinrent à Dieu et firent amende honorable, parce que la servante de Dieu s’était intéressée à eux ; des prêtres dévoyés consolèrent l’Église par leur retour. En général, ses supplica­tions, pour une âme, appuyées par des pénitences, obtenaient leur effet : il ar­riva pourtant qu’elle ne pût arrêter la mise à exécution des jugements divins sur tel pécheur qui avait abusé de la miséricorde.

 

Participation intime à la vie de l’Église

Depuis sa conversion en 1790 jusqu’à sa mort arrivée en 1837, Anna-Maria par le fait de son soleil fut intimement mêlée à la vie de l’Église. Elle entra en relation avec de grands personnages de la Cour romaine ; et par eux elle fut connue des pontifes qui se succédèrent sur la chaire de Pierre. Le cardinal Pédi­cini se rendait auprès d’elle ; ce prince de l’Église déposa à son procès de béati­fication.

L’humble femme prédit point par point le retour à Rome de Pie VII prison­nier à Savone, alors qu’aucun indice ne pouvait faire prévoir un si heureux événement ; elle rappela à ce pontife une circonstance de son enfance que Dieu seul avait pu lui faire connaître ; elle annonça sa précieuse mort.

Elle pria très spécialement pour le successeur de Pie VII, Léon XII ; elle an­nonça également sa mort, elle vit l’état de son âme à la sortie de ce monde, pa­reille à un beau diamant, déjà en lumière, mais encore imparfaitement purifié.

Elle prédit la très courte durée du pontificat de Pie VIII ; comme il était ma­lade, elle déclara qu’il se rétablirait, mais pour retomber presque tout de suite et mourir.

Elle annonça l’élévation au souverain pontificat du cardinal Maur Cappel­lari, qui prit le nom de Grégoire XVI ; elle envoya confidentiellement à ce pape, pour lequel elle avait la plus haute vénération, plusieurs communications sur les dangers qui menaçaient l’Église.

En ce temps, il y avait à Rome un groupe de saints personnages : le bienheu­reux Gaspard de Buffalo, Mgr Strambi, passioniste évêque de Macerata, Mgr Menocchio, sacriste de Sa Sainteté, dom Vincenzo Palloti, Felix de Monte­fiascone, capucin. Anna-Maria était en relation avec eux tous : quand ils ve­naient la voir, son soleil brillait d’un éclat extraordinaire. Elle vit frère Félix monter tout droit au ciel ; elle y vit monter Mgr Strambi, mais après un séjour au purgatoire.

Il lui arriva de démasquer quelques fausses dévotes, qui cherchaient à s’attirer une réputation de sainteté.

Elle n’était pas peu épouvantée de voir des âmes se perdre qu’on aurait pu croire en état de salut, prêtres et dignitaires ecclésiastiques, religieux et religieu­ses, pour avoir oublié ce principe que ce n’est pas l’habit qui sauve mais la fidé­lité à Dieu, l’humilité et la charité.

Un jour, deux prêtres discutaient devant elle sur la question du nombre des élus ; l’un prétendait que c’était le grand nombre ; l’autre soutenait, d’après la déclaration de Notre-Seigneur (Mt 7, 13), que c’était le petit nombre. Tous deux s’en remirent à la bienheureuse et lui demandèrent de consulter son soleil. Dieu lui fit alors connaître le sort des âmes décédées, dans les vingt-quatre heures : très peu, pas même dix, volèrent droit au ciel, un certain nombre allèrent en purgatoire, et le reste tomba en enfer comme la neige.

Ceci est assurément terrible : ce résultat tient, malgré les avances de la misé­ricorde de Dieu, à la perversion des idées et à la corruption des mœurs qui vont se généralisant. Il y a aussi, dans les révélations d’Anna-Maria, des côtés consolants. Elle voyait, par exemple, comment Dieu prend un soin paternel d’une âme qu’il veut sauver, lui ménageant l’occasion de faire une bonne œuvre et l’attirant peu à peu dans la voie de la pénitence et du salut. Une aumône faite à un pauvre, le pardon accordé à un ennemi, peuvent peser d’un poids décisif dans la balance des jugements divins.

En résumé, les révélations d’Anna-Maria, tirées du mystérieux soleil, pénè­trent l’âme d’un profond sentiment de crainte de Dieu, de cette crainte si néces­saire à la vie chrétienne. Elles excitent à la vigilance sur soi-même, à une grande humilité ; car on y voit des manques de droiture et de pureté d’intention punies sévèrement en purgatoire. Elles portent aussi à la confiance par le spectacle des surprenantes faveurs dont Dieu comblait l’humble et aimante Anna-Maria, par le crédit qu’il attachait à ses prières et immolations, par le grand nombre d’âmes dont elle contribua à assurer le salut éternel. Dieu nous donne de semblables saintes !

 

La mort et la béatification d’Anna-Maria

Voici comment ses actes racontent sa mort bienheureuse :

Elle mourut d’une fluxion de poitrine le 9 juin 1837, après avoir annoncé sa mort plusieurs jours auparavant et avoir supporté avec la plus grande patience les douleurs d’une maladie qui dura sept mois. Un ordre d’en haut lui défendit la viande. Elle gardait le lit depuis le 24 octobre 1836, sans être privée de la commu­nion quotidienne ; car la messe était célébrée chaque jour dans sa chapelle do­mestique. Grégoire XVI lui permit de communier sans observer le jeûne. Le lundi, après avoir communié et eu une apparition céleste, elle annonça clairement qu’elle mourrait le vendredi suivant. Il est impossible de rendre l’expression de bonheur qui brilla sur son visage. Elle demanda son mari, le remercia de ses soins et eut avec lui un dernier entretien secret. Appelant ses enfants, elle leur recom­manda la fidélité à Dieu, la dévotion à la sainte Vierge, et de ne jamais omettre la récitation du chapelet en commun. Enfin, après avoir béni ses enfants et dit le dernier adieu à son mari, elle se recueillit afin de ne penser qu’au ciel. Le mal re­doubla les jours suivants ; elle reçut le viatique et l’extrême-onction ; un père tri­nitaire lui appliqua les indulgences de l’ordre dont elle était tertiaire. Quoiqu’elle souffrît extrêmement, elle faisait paraître une résignation, une tranquillité, une joie inexprimable. Dieu permit qu’elle fût abandonnée de tout le monde pendant les trois dernières heures de son agonie : ce n’est qu’au dernier moment que deux ecclésiastiques accoururent pour réciter les prières de la recommandation de l’âme. Elle expira pendant une invocation au précieux sang de Jésus, à minuit et demi.

La mort de la sainte femme fit sensation dans Rome ; et personne n’y de­meura indifférent, depuis l’homme du peuple jusqu’au souverain pontife. D’après les instructions de Grégoire XVI, le cardinal Odescalchi fit inhumer Anna-Maria dans un endroit séparé de l’Agro Verano, grand cimetière de Rome près de Saint-Laurent-hors-les-murs ; la bière fut scellée ; une inscription en marbre indiqua la sépulture.

Des miracles éclatèrent à son intercession. L’introduction de la cause eut lieu sous Pie IX, le 8 janvier 1863. En 1865, le corps de la servante de Dieu fut trouvé sans corruption, et transporté à Sainte-Marie-de-la-Paix ; il fut ensuite enseveli dans l’église des Trinitaires, à Saint-Chrysogone. L’héroïcité des vertus fut pro­clamée par Pie X le 4 mai 1906 ; les deux miracles requis furent approuvés par Benoît XV le 8 janvier 1919 ; la béatification eut lieu à Saint-Pierre le 20 mai 1920, fête de la très Sainte Trinité.

Notre-Seigneur avait dit à Anna-Maria : « Je t’ai choisie pour te placer au rang des martyrs. » Il lui dit également : « Je t’ai destinée à être connue du monde entier comme un exemple de pénitence et comme le modèle des femmes mariées. » L’humble femme était confuse d’avoir à répéter de telles paroles à son confesseur, auquel elle devait tout dire. Aujourd’hui, elles se vérifient.

 

Annexe

Anne-Marie Taïgi (1769-1837) et Napoléon (1769-1821) 

Napoléon et Anne-Marie Taïgi ne se sont jamais rencontrés. Pourtant, la Providence a établi entre eux des liens mystérieux – liens d’opposition, mais aussi d’intercession et de compensation – durant toute leur vie [6].

— Les deux sont nés la même année (1769), tous deux de parents toscans.

— A partir de 1790 (elle et Napoléon ont 21 ans), Anne-Marie Taïgi est favo­risée du mystérieux soleil, dans lequel elle peut suivre les progrès de la Révolu­tion française, mais aussi l’ascension du jeune Bonaparte, qui est nommé géné­ral à 24 ans et commandant en chef de l’armée d’Italie à 26 ans.

— 1798 : Sur les ordres de Napoléon, et grâce à son frère Joseph, la Républi­que Romaine est proclamée. Le pape Pie VI est enlevé par Masséna et incarcéré à Vienne, puis à Valence – où il meurt en 1799. De Rome, Anne-Marie suit et décrit son agonie. Mais elle annonce aussi le coup d’État du 18 brumaire : Bo­naparte rouvrira la France aux prêtres. Le concordat de 1801 permettra le re­nouveau du catholicisme français.

— Austerlitz (1805), Iéna (1806), Eylau (1807) : le mystérieux soleil montre en temps réel – ou même à l’avance – aux yeux d’Anne-Marie la fresque des évé­nements du monde. Elle voit les victoires successives de l’empereur, et, en même temps, les convents maçonniques, les charniers de l’Europe où des mil­liers de soldats meurent sans prêtres, l’Espagne en feu, l’Église administrée par l’Empereur comme un régiment, quotidiennement brimée, les voies ouvertes au schisme, les évêques enclins à la résistance emprisonnés, le pape menacé… Et une voix répète à Anne-Marie : Tu dois accomplir dans ta chair ce qui manque à ma passion, pour mon Église et mon vicaire.

— 2 février 1808 : les troupes de Napoléon occupent Rome et pointent leur artillerie sur le Quirinal où habite Pie VII. Les États pontificaux sont réunis à l’Empire, le pape est arrêté et incarcéré. Anne-Marie a annoncé depuis long­temps ces épreuves et leur dénouement. Dieu lui a expliqué qu’il laissait aux impies le champ libre pour agir, mais qu’il les arrêterait au moment où ils se croiraient sur le point de triompher, à condition cependant qu’elle, de son côté, satisfît à sa justice. Dès qu’elle voit dans son soleil les menaces que Napoléon fait peser sur l’Église, elle rappelle donc à Dieu sa promesse et s’offre à souffrir « pour que les armes des impies soient brisées et leur puissance dispersée ».

— 1809 : Pendant que Napoléon gagne la bataille de Wagram, Pie VII, jeté dans une voiture fermée à clé, est traîné de Florence à Turin, puis de Turin en France, d’où on le ramène à Savone, et finalement à Fontainebleau, où il semble mourant. Pendant cinq ans, Anne Taïgi suit heure par heure ses tribulations, et en informe les cardinaux. Mais elle prédit aussi sa délivrance. Notre-Seigneur lui explique : « Pour quelle fin j’ai suscité Napoléon ? – Il est le ministre de ma colère pour punir l’iniquité des impies et humilier les superbes. Un impie détruit d’autres impies. » Napoléon lui-même déclarait de son côté : « Je me sens poussé vers un but que je ne connais pas. Quand je l’aurai atteint, dès que je ne serai plus utile, alors un atome suffira pour m’abattre ». Anne Taïgi annonce dès le début que la captivité du pape durera cinq ans. Elle décrit d’avance au cardinal Pedicini et à Mgr Natali la future campagne de Russie, l’abdication de l’empereur et le retour de Pie VII à Rome.

— 1814 : Anne Taïgi prédit depuis un an que Pie VII officiera dans la basilique Saint-Pierre le jour de la Pentecôte 1814. Ce qui s’accomplit à la lettre. Le 4 avril, Napoléon signe son abdication, à Fontainebleau, dans le palais même où il a emprisonné Pie VII. Le 24 mai 1814, c’est l’entrée triomphale du pape dans la Ville éternelle.

— 5 mai 1821 : Napoléon meurt à Sainte-Hélène. La nouvelle n’arrivera à Rome que deux mois et demi plus tard, mais, le jour même de la mort, Anne Taïgi la décrit à Mgr Natali. Elle voit le lit de l’exilé, ses dispositions, son tom­beau, les cérémonies, les funérailles, son sort dans l’éternité.

— 1er février 1836 : Letizia Bonaparte, mère de Napoléon, meurt à Rome où elle s’est réfugiée. Les funérailles ont lieu dans l’église Santa Maria in Via Lata, juste en face de la demeure d’Anne Taïgi. Celle-ci aura sa messe d’enterrement dans la même église, un an plus tard (11 juin 1837). Durant ses dernières an­nées, Anne-Marie rencontre à plusieurs reprises l’oncle de Napoléon, le cardinal Fesch. On ne sait si celui-ci s’est fait l’écho de leurs conversations en portant ce jugement sur l’empereur déchu : « Dieu ne l’a pas brisé ; il l’a humilié et c’est la voie du salut. ».

 ***

  



[1] — Cette étude a été publiée en 1924, à Mesnil-Saint-Loup, sous le titre La Bienheureuse Anna-Maria Taïgi, romaine, mère de famille. — Dom Maréchaux la faisait précéder de cet avertissement : « Je tire tout ce que j’écris de la source la plus authentique à savoir des dépositions faites sous la foi du serment pour la béatification d’Anna-Maria, lesquelles ont été publiées par larges fragments dans le recueil nommé Analecta Juris Pontificii (54e, 60e et 62e livraisons).»

[2] — La permission obtenue de se vêtir avec une austère simplicité, puis d’embrasser l’habit d’un tiers-ordre, est digne de remarque. Dominique aimait à ce que sa femme fût élégante ; il consent maintenant à ce qu’elle s’habille presque en indigente. N’y a-t-il pas là un indice que l’amour de la parure vient de la femme et qu’elle en est responsable, bien qu’elle cherche à se couvrir de son mari ?

[3] — Cité par Albert Bessières S.J., La bienheureuse Anna-Maria Taïgi, mère de famille, Paris, DDB, 1936, p. 79, 84-86.

[4] — En fait Anna-Maria tenait un certain rang. Son mari était serviteur, mais dans une maison princière. Il voulait que sa femme eût elle-même une fille de service, qu’elle traitait d’ailleurs en enfant de la maison. Ce sont les circonstances qui mirent la bienheureuse dans la gêne.

[5] — A. Bessières S.J., La bienheureuse Anna-Maria Taïgi, mère de famille, p. 85.

[6] — Tous ces rapprochements sont faits par Albert Bessières S.J., La bienheureuse Anna-Maria Taïgi, mère de famille, Paris, DDB, 1936, p. 219-254. (Ouvrage réédité à plusieurs reprises, et notamment chez Résiac, à Montsûrs, en 1987.)

Informations

L'auteur

Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 62

p. 106-122

Les thèmes
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