Engelbert Dollfuss Un chef d’État catholique victime d’Hitler
par Philippe Girard
« Ennemi numéro un de l’Allemagne hitlérienne » : c’est ainsi que la radio allemande (nationale-socialiste) présentait le Chancelier autrichien Dollfuss, dans les années 1933-1934. Il n’empêche : cet homme qu’Adolf Hitler lui-même considérait comme un des plus dangereux opposants à sa politique, cet homme qui fut assassiné sur ordre du même Hitler et qui a obtenu à son pays, par son courage, quatre ans de répit avant l’annexion allemande (Anschluss : 13 mars 1938), cet homme est aujourd’hui dénigré par tous les moyens dans son Autriche natale. Qualifié d’« austro-fasciste » ou de tyran, il est traité chez lui à peu près comme le maréchal Pétain en France (ce qui, au passage, tend à indiquer que l’acharnement contre ce dernier a d’autres motifs que sa prétendue connivence avec le nazisme).
Ce qu’on ne peut pardonner à Engelbert Dollfuss, en réalité, c’est son catholicisme et son opposition résolue à toutes les formes de la Révolution (tant nationale-socialiste qu’internationale-socia¬liste). C’est d’avoir été, dans son pays, l’homme de la doctrine so¬ciale de l’Église (et, particulièrement, de l’encyclique Quadragesimo anno).
C’est précisément ce en quoi il demeure, aujourd’hui, un mo¬dèle.
Le Sel de la terre.
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La formation d’un chef
Une enfance paysanne
Engelbert Dollfuss naît le 4 octobre 1892 à Texing, en Basse-Autriche, de Joseph Wenninger, aide-meunier, et Josepha Dollfuss, fille de ferme. A la nais-sance de l’enfant, les jeunes parents ne sont pas mariés, ce qui explique l’absence de mention de père sur l’acte de baptême du futur Chancelier. Sa famille s’opposant au mariage, la jeune femme se rend compte qu’il ne lui sera pas possible d’épouser Joseph Wenninger. Environ un an après la naissance d’Engelbert, elle épouse, avec l’accord des siens, Léopold Schmütz, fermier à Kirnberg, village voisin de Texing. Suivant la volonté maternelle, l’enfant ne prendra pas le nom de son père adoptif et portera toujours celui de Dollfuss.
C’est là que grandit l’enfant, avec ses trois frères, Léopold, Ignace et Joseph, et sa sœur Joséphine, au sein d’une famille très unie. C’est, dans un milieu modeste, une enfance de petit campagnard. Rien ne le distingue de ses petits camarades si ce n’est le goût des choses de Dieu et une piété précoce. Son grand plaisir est de servir la messe.
A dix ans, c’est un enfant sérieux et réfléchi. Devant les signes d’une possi-ble vocation, le curé de Kirnberg lui obtient une bourse d’études au séminaire d’Hollabrunn, à cinquante kilomètres au nord de Vienne. Les élèves suivent les cours du Gymnasium (lycée) de la ville pour les matières profanes. Engelbert se révèle bon élève, sans plus, mais appliqué, régulier et conscien¬cieux dans ses études. Sa maturité lui vaut d’être choisi comme porte-parole de sa classe ; il s’intéresse aux questions philosophiques, politiques et sociales. Il se détend en pratiquant la clarinette et le football.
En 1913, Engelbert subit avec succès les épreuves du baccalauréat. Il s’interroge sur son avenir. La vocation ne lui apparaît plus aussi clairement. Si sa foi demeure toujours aussi vive – il est devenu adhérent de l’association catholique étudiante « Franco-Bavaria » – il ne lui semble plus être appelé à la prêtrise. Ayant obtenu l’assentiment de ses parents, assez déçus néanmoins, il décide d’étudier le droit à Vienne. Cette discipline lui paraît offrir de nom¬breuses voies entre lesquelles il se réserve de choisir, le moment venu.
A Vienne, en même temps qu’Hitler
On peut s’imaginer, le premier moment de dépaysement passé, les éton-nements et les émerveillements ressentis par un tout jeune homme jeté, au sortir du séminaire et après une enfance paysanne, dans une ville telle que la capitale de l’Empire austro-hongrois, avec ses deux millions d’habitants, ses églises, ses palais, ses musées, ses théâtres, ses avenues, le Prater, le Ring, le Graben. Et un parallèle s’impose ici entre Dollfuss et un autre jeune homme, plus âgé de trois ans, venu également de sa province à Vienne, où ils se sont peut-être croisés un jour ou l’autre, sans se prêter attention. L’un étudie le droit, l’autre tente, en vain, le concours d’entrée à l’École des Beaux-Arts ; en cette veille de la Première Guerre mondiale, leurs noms à tous deux sont in¬connus, mais dans vingt ans, Engelbert Dollfuss et Adolf Hitler, car c’est de lui qu’il s’agit, occuperont le premier rang de l’actualité, et ils seront engagés dans une lutte à mort.
La guerre
Les événements de la scène politique internationale ne permettent pas longtemps à l’étudiant Dollfuss de fréquenter les cours de la faculté de droit. A la suite de l’assassinat de l’archiduc héritier François-Ferdinand et de sa femme, à Sarajevo, et de la preuve de la responsabilité serbe (en liaison avec des milieux maçonniques ), Vienne déclare la guerre à Belgrade, le 30 juillet 1914. C’est le début de la Première Guerre mondiale, au terme de laquelle l’Empire austro-hongrois aura cessé d’exister.
Engelbert Dollfuss avait été autrefois réformé, à cause de sa santé déficiente et de l’insuffisance de sa taille. Dès sa plus jeune enfance, il souffrit de tuber¬culose ganglionnaire et d’un goitre exophtalmique. Mais il est fermement décidé à remplir ses obligations militaires, comme n’importe lequel de ses concitoyens. Le conseil de révision ne veut cependant pas d’un soldat de 1m51. Il se présente à un second : c’est un nouveau refus. Mais le jeune homme proteste, argumente, supplie, fait si bien qu’il est finalement accepté. Les membres de la commission ne se doutent pas à quel point ils pourront se féliciter de leur décision.
La « brèche Dollfuss »
Pendant la période d’instruction, son aptitude au commandement le fait désigner pour le cours d’élèves-officiers, dont il sort aspirant. Affecté à une unité d’élite, le 2e régiment de Chasseurs tyroliens, il va se battre sur le front italien des Alpes, dans les Dolomites, pendant trente-sept mois au cours des-quels sa valeur au feu lui vaut les promotions successives de sous-lieutenant, lieutenant et premier lieutenant. Il s’illustre, en particulier, en conservant, contre les assauts répétés italiens, le contrôle d’une trouée stratégique, bientôt baptisée « brèche Dollfuss ».
En octobre 1917, à la suite du désastre italien de Caporetto, les Alliés ren-forcent le front des Alpes par l’envoi de plusieurs divisions. Un an plus tard, une offensive généralisée amène l’effondrement des Empires centraux. Dollfuss, de retour d’une permission à Kirnberg, apprend à Bolzano l’encerclement de son régiment et la signature de l’armistice. Il rejoint alors Vienne où il est aussitôt démobilisé. Pour l’Autriche-Hongrie, la fin de la guerre n’est pas seulement marquée par la défaite militaire, mais aussi par la disparition politique de l’Empire des Habsbourg sous les coups conjugués de l’ennemi extérieur – les dirigeants des démocraties occidentales et certains milieux intellectuels et maçonnisants – et de l’ennemi intérieur – politiciens libéraux, révolutionnaires socialistes, séparatistes – qui, en fait, ne faisaient qu’un dans leur opposition à la perpétuation de l’État multiséculaire défen¬seur de l’Europe catholique contre les musulmans et les protestants. Le traité de Saint-Germain-en-Laye fait d’un empire de 677 000 km2, peuplé de 51 millions d’habitants, une république de 82 000 km2, peuplée de 6 millions 700 000 habitants.
Retour à Vienne
Il est facile d’imaginer dans quel état d’esprit Dollfuss, après trente-sept mois de guerre, reprend la vie civile dans une ville au climat bien différent de celui qu’il avait connu. Vienne est devenue la capitale disproportionnée d’une Autriche squelettique, exsangue, paralysée par l’inflation et le chômage. Sa propre situation financière est à l’image de celle de son pays et il se voit contraint, après une interruption de plus de trois ans, de recommencer ses études pour obtenir le doctorat en droit.
Sans ressources, il parvient à louer une chambre à une propriétaire qui ac-cepte de le loger gratuitement dans l’attente du moment où il lui sera possible de verser un loyer et de s’acquitter des arriérés, ce qu’il fera scrupuleusement. Un poste de fonctionnaire à l’Office des blessés de guerre, en lui assurant sa subsistance, lui permet de reprendre les cours à la Faculté de Droit. Élu prési-dent de l’association étudiante « Franco-Bavaria », il en accroît l’influence en organisant des conférences du soir et des cours de sociologie.
En outre, il participe à la fondation de l’Union des étudiants germaniques qui regroupe, à l’exception des Suisses germanophones, les étudiants catholi¬ques de langue allemande.
Ayant quitté l’Office des blessés de guerre, il accepte, en août 1919, un peu par hasard, le poste de secrétaire de l’Union des paysans de la Basse-Autriche que lui propose un de ses dirigeants, rencontré au cours d’un pèlerinage à Notre-Dame des Neiges de Plankenstein, village voisin de Kirnberg. Comment pourrait-il savoir qu’il entame ainsi la carrière qui va le mener à la direction suprême de son pays ?
La carrière politique
Secrétaire de l’Union paysanne
En acceptant de devenir secrétaire de l’Union des paysans de la Basse-Autriche, Dollfuss oriente définitivement son existence puisque ses premières responsabilités gouvernementales seront celles de ministre de l’Agriculture.
L’Union l’envoie à Berlin en 1920-1921 pour rencontrer des spécialistes des questions agricoles et faire des stages dans des organisations coopératives. Ainsi acquiert-il les bases des connaissances techniques nécessaires à l’exercice de ses nouvelles fonctions. De retour à Vienne, il est nommé à la Caisse cen¬trale des Coopératives agricoles allemandes. Il épouse Alwine Glienke, origi¬naire de Poméranie, protestante convertie au catholicisme, dont il a fait la connaissance lors de son séjour à Berlin. Le mariage a lieu le 31 décembre 1921, dans la petite église de Kirnberg. C’est également le moment où il de¬vient docteur en Droit de l’Université de Vienne.
Dollfuss est désormais sûr de sa voie. Il participe activement à la fondation de la Chambre d’Agriculture dont il est le premier secrétaire, avant d’en deve¬nir le directeur en 1927. Il fournit à cet organisme l’impulsion décisive qui va lui permettre de promouvoir le développement agricole autrichien tout en sauvegardant les intérêts du monde paysan. En particulier, l’élaboration de la loi sur les assurances sociales agricoles tient compte du souci de Dollfuss de freiner l’exode rural et même de favoriser le retour à la terre des paysans qui l’avaient quittée.
D’autres textes de lois suivent, sur les assurances-retraite, maladie et acci-dent des ouvriers agricoles. Lors de la création de la Caisse d’Assurance Agri-cole, il en devient le premier président et le demeurera jusqu’à sa mort. L’idée que Dollfuss se fait d’une organisation de type corporatif est déjà en germe chez lui à cette époque. Elle se précise par la suite avec la mise en place de l’Institut d’assurances pour les ouvriers agricoles, ouvert à tous ceux qui tra-vaillent dans l’agriculture (y compris les femmes et les enfants). Regroupant cinq cent mille adhérents – chiffre considérable dans ce petit pays –, son co-mité de contrôle est présidé par Dollfuss.
Réflexion politique
L’ensemble de cette œuvre législative présente, sur le plan social, un ca-ractère novateur et hardi qui se heurte souvent à l’opposition de députés ré-trogrades ou à l’inertie de services administratifs routiniers. Mais ces obstacles ne font que stimuler l’activité de Dollfuss. C’est l’époque où ses études – que vient de couronner le doctorat en droit –, ses fonctions, ses convictions reli-gieuses et ses préoccupations personnelles l’incitent à réfléchir sur l’organisation d’une société traditionnelle confrontée au développement du capitalisme et du socialisme. A la fin du XIXe siècle, dans différents pays, des auteurs, comme René de la Tour du Pin en France (Vers un ordre social chrétien), élaborent la théorie de l’idée corporative d’inspiration chrétienne. Sous le pontificat de Pie XI, l’Église en fera sa doctrine sociale. Or Pie XI fut sans doute – c’est du moins l’opinion de François Broche – l’homme que Dollfuss admira le plus au monde . L’encyclique sociale Quadragesimo anno, (publiée par Pie XI le 15 mai 1931, pour le quarantième anniversaire de l’encyclique Rerum nova¬rum de Léon XIII) n’eut pas de lecteur plus attentif que le futur chancelier. L’instauration d’un régime corporatif fut le centre de sa réflexion et constitua, avec l’indépendance de l’Autriche, le grand dessein de toute son action d’homme d’État. Sa politique étrangère reposa sur l’alliance avec l’Italie, pays qui élaborait, lui aussi, une organisation corporative, quoique d’une inspira-tion différente.
Mais pour le moment, Dollfuss se contente d’être un spécialiste des ques-tions agricoles, de réputation internationale il est vrai, et un des hommes qui comptent à Vienne. Il est désigné pour représenter l’Autriche à Rome, en 1928, à la réunion de l’Institut international d’Agriculture, puis à Bucarest, à celle du Congrès international agricole. En 1930, il est expert des questions agricoles au Comité Économique de la Société des Nations. Il dirige le règlement, entre l’Autriche et l’Italie, de plusieurs dossiers, très importants pour son pays. Enfin, de nombreuses réunions et conférences – dont une à Lyon, en 1926 - assurent sa réputation dans les milieux économiques agricoles.
Remise en ordre des chemins de fer
En juillet 1930, un événement important survient dans sa carrière : il est dé-signé pour représenter le monde agricole au Conseil d’administration des Chemins de Fer autrichiens. Son activité le fait rapidement nommer vice-pré-sident, puis président de cet organisme tentaculaire jusqu’alors livré à la ga-begie et aux abus. Dollfuss entreprend une vaste œuvre d’assainissement, en rétablissant la discipline dans le personnel surtout occupé d’activités politi¬ques, en mettant un terme à l’absentéisme chronique, en procédant à des nominations de techniciens compétents aux postes de décision, en réalisant des économies grâce à des règles strictes de gestion et à la chasse aux irrégula¬rités comptables ; en particulier, il met à jour l’existence d’une caisse noire à laquelle émargent certains administrateurs et des politiciens sociaux-démo¬crates liés à eux, auxquels il n’hésite pas à intenter un procès en dommages et intérêts. Par son énergie dans cette remise en ordre, par sa bienveillance en¬vers ses subordonnés et les employés et cheminots qu’il est toujours disposé à recevoir, par son étonnante capacité de travail déployée conjointement aux Chemins de fer, à l’Union des paysans et à la Chambre d’Agriculture, Dollfuss manifeste une rare valeur et des talents qui lui attirent une admiration unanime.
Cependant, le départ de Mgr Seipel de la scène politique, en 1929, va l’appeler à un niveau bien plus haut de responsabilité. Chef des chrétiens-sociaux, Mgr Seipel a été chancelier de 1922 à 1924 (un attentat communiste l’a contraint, à cette date, à renoncer pour un temps à la vie politique) et de 1926 à 1929. Fatigué, malade, il se retire maintenant définitivement. Mais de 1929 à 1931, une demi-douzaine de chanceliers se succèdent. De toute évidence, un homme fort est attendu par les Autrichiens pour mettre un terme à une insta¬bilité politique endémique.
Ministre de l’agriculture
Le 18 mars 1931, à la suite de la démission du ministre de l’Agriculture et des Forêts, le chancelier chrétien-social Ender fait appel à Dollfuss pour le remplacer. En accédant à des responsabilités ministérielles à 39 ans, celui-ci trouvait la récompense de l’activité déployée au service de son pays. Trois mois plus tard, le cabinet Ender ayant démissionné, il se retrouve ministre de l’Agriculture et du Commerce dans un gouvernement toujours dominé par les chrétiens-sociaux et dirigé par le chancelier Buresch qui, confronté à des diffi-cultés croissantes, démissionne à son tour le 6 mai 1932.
Entre temps, durant les quatorze mois où il reste titulaire de ce ministère, Dollfuss lui imprime la marque de l’intense activité qui lui est habituelle : il entame la révision des conventions commerciales liant l’Autriche à ses voisins hongrois et yougoslave, pose les bases des tarifs douaniers préférentiels dont il avait défendu le principe à la tribune de la Société des Nations, et s’efforce d’obtenir une stabilisation des prix agricoles. Ces mesures, surtout la dernière, lui valent la reconnaissance des paysans autrichiens, pour lesquels son nom signifie progrès et prospérité.
Chef du gouvernement
Au début de l’année 1932, les effets de la crise économique mondiale, issue de l’effondrement boursier de Wall Street en 1929, se font gravement sentir en Autriche. Les caisses de l’État sont vides, la banque fédérale a été contrainte de solliciter un moratoire. La monnaie subit une nouvelle dévaluation. Il y a presque un demi-million de chômeurs pour une population qui n’atteint pas sept millions d’habitants. Devant l’ampleur de la crise, surtout dans ses as¬pects financiers et sociaux, le gouvernement se retire, le 6 mai. Le président de la République, Miklas, rend immédiatement visite à Mgr Seipel (en sanato¬rium) pour lui demander conseil. « Prenez Dollfuss », indique celui-ci. Le 9 mai, le président fait donc appel à Dollfuss pour occuper la Chancellerie. Engelbert réserve sa réponse ; il passe une nuit en prière à la Schottenkirche, son église favorite depuis ses années d’étudiant. Le lendemain, il accepte et, après dix jours de tractations laborieuses, il est à la tête d’un gouvernement soutenu par trois groupes politiques : le parti chrétien-social, la Fédération agraire et le Heimatblock (« Défense de la patrie »).
La situation politique intérieure autrichienne
Le 27 mai, Dollfuss prononce son premier discours politique, lors de la séance de présentation de son gouvernement devant l’Assemblée nationale. Il décrit la gravité de la situation tant économique, due aux conséquences de la crise mondiale, que politique, due à l’impuissance croissante du système par-lementaire qui bloque l’action gouvernementale, aux rivalités des formations armées entretenues par les partis politiques et à la montée du parti national-socialiste autrichien.
Deux grands partis contre Dollfuss
D’emblée, Dollfuss doit faire face à des adversaires implacables, animés d’une hostilité de principe à son égard.
— C’est tout d’abord le parti social-démocrate, dont les deux principaux dirigeants sont l’ancien ministre Otto Bauer, d’origine juive, idéologue mar¬xiste, et Karl Renner, ancien chancelier et futur Président de la République après 1945 (ce qui explique les attaques dont la mémoire de Dollfuss sera l’objet à partir de ce moment ; notons au passage que Karl Renner, qui signa au nom de l’Autriche le traité de Saint-Germain-en-Laye en 1919, voulait à ce moment l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne). Avec 72 députés, les so¬ciaux-démocrates détiennent presque la moitié des sièges de l’Assemblée nationale. Ils sont en mesure d’organiser de gigantesques cortèges dans Vienne – dont la mairie leur appartient – drapeaux rouges et fanfares en tête. Surtout, ils disposent d’une milice armée, le Schutzbund, de plus de 70 000 hommes répartis en bataillons de choc, bien entraînés et mobilisables à bref délai. Les chefs du parti ont réussi à garder le contrôle des éléments les plus extrémistes, ce qui explique l’absence de parti communiste ; mais ces élé¬ments durs imposent au parti leur style et leurs idées, on le constatera en fé¬vrier 1934.
— C’est ensuite le parti national-socialiste autrichien, qui résulte de l’unification par Hitler, alors chef du NSDAP – le parti national-socialiste ouvrier allemand – des divers groupuscules de cette mouvance existants en Autriche depuis 1929. Son influence provient de son programme, fondé sur le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne. L’idée du rattachement rencontre l’approbation de larges milieux autrichiens. Ce rattachement n’a pas été ef¬fectué en 1919, du fait de l’opposition formelle des rédacteurs des traités de Versailles et de Saint-Germain, mais l’idée demeure vivace. Les nationaux-socialistes s’en font les champions et agissent de concert avec leurs homolo¬gues allemands dont le chef, Adolf Hitler, autrichien de naissance, se rappro¬che, en cette année 1932, de plus en plus du pouvoir. Il y parviendra en 1933 et dès lors, sous la direction d’un avocat viennois, Arthur Seyss-Inquart, la capa¬cité d’action des nationaux-socialistes autrichiens sera considérable. En 1932, ils ne sont pas représentés au Parlement, mais environ un quart de la popula¬tion les approuve.
Enfin, parmi les adversaires du Chancelier, un petit parti pangermaniste apporte aux sociaux-démocrates l’appui de ses dix députés.
Les soutiens de Dollfuss
Dollfuss peut s’appuyer sur son parti, le parti chrétien-social, représenté à l’Assemblée nationale par soixante-dix députés. C’est l’un des acteurs majeurs de la vie politique autrichienne depuis sa fondation, à la fin du XIXe siècle, par un disciple du théoricien chrétien Vogelsang , Karl Lueger, ancien maire de Vienne et dont le successeur à la direction du parti fut Mgr Seipel.
Les chrétiens-sociaux doivent s’assurer, pour obtenir une majorité toute relative d’une voix, le concours de la petite Fédération agraire et de ses neuf députés et surtout du Heimatblock (Défense de la patrie) qui n’a que huit députés mais qui dispose de la Heimwehr, héritière des formations improvi¬sées à la hâte en 1919 pour faire face aux incursions tchèques, yougoslaves et hongroises dans une Autriche vaincue ne disposant que de la minuscule ar¬mée permise par les traités. C’est une alliance de raison, car le chrétien-social Dollfuss ne partage pas les idées fascisantes des dirigeants du Heimatblock, même s’il existe entre eux des points de convergence ; mais, ayant besoin de leur appui parlementaire, – comme son prédécesseur à la Chancellerie, Mgr Seipel – il espère les manœuvrer au profit de sa politique.
La Heimwehr, avec ses 60 000 membres, dont 25 000 armés, est la seule force capable de s’opposer au Schutzbund. Elle est dirigée par le prince Ernst von Starhemberg dont un aïeul sauva Vienne, avec Jean Sobieski, de la menace turque en 1683. Antiparlementaire, il est séduit par l’Italie de Mussolini et a suivi avec sympathie la montée en puissance du mouvement hitlérien. Il a même participé au putsch manqué d’Hitler à Munich en 1923 et offert un asile dans une de ses propriétés à Hermann Goering, blessé dans l’affrontement, mais il a ensuite pris ses distances avec le national-socialisme. Jeune, impulsif jusqu’à l’imprudence, ambitieux – peut-être aspire-t-il au pouvoir – ses rela¬tions avec le Chancelier ne seront pas sans nuages, mais ce dernier saura conserver le premier rôle par rapport à celui qui n’est en fait qu’un homme d’action, et non une intelligence politique. Même quand Starhemberg sera vice-chancelier, les décisions seront toujours prises par Dollfuss. Le prince sera d’ailleurs loyal envers celui-ci, à la différence de son adjoint, le major Emil Fey, comme on le verra lors de la tragique journée du 25 juillet 1934.
Il faut enfin noter qu’un nombre non négligeable d’Autrichiens souhaitent le retour à la monarchie, en la personne de l’archiduc Otto de Habsbourg, né en 1912.
Tel que se présente le paysage politique, Dollfuss ne peut disposer que d’une marge de manœuvre fort réduite. Pour beaucoup d’observateurs, son cabinet n’apparaît pas viable et doit connaître à plus ou moins longue échéance le sort de ses éphémères prédécesseurs. Mais, ayant appris à ne ja¬mais désespérer de la Providence, il est quant à lui confiant dans l’avenir.
La personnalité de Dollfuss
Au moment où Dollfuss accède au pouvoir, il convient de marquer une pause dans le cours des événements afin de considérer sa personnalité. Celle-ci a été étudiée de près par Hans Maurer et par le père Rambaud . Ce dernier s’est rendu en Autriche au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : il a pu rencontrer la famille du chancelier et plusieurs de ses professeurs, amis et adversaires politiques.
Simplicité, franchise
Dollfuss est simple ; chez lui, rien d’artificiel ou d’affecté, mais un extérieur naturel, spontané, ouvert, inspirant de prime abord la confiance et la sympa¬thie. Ses origines paysannes l’expliquent en partie ; il est l’homme du peuple, qui parle comme il sent, du ton mesuré et égal de celui qui sait où il va et ce qu’il veut. Cette franchise lui assure de réelles amitiés, non seulement sur le plan privé mais aussi dans le monde dur et impitoyable de la politique, tant intérieure qu’internationale ; ainsi celle forgée entre lui et Mussolini, qui sera fortement impressionné par tant de gentillesse, de sincérité, de parfaite hon¬nêteté chez son interlocuteur autrichien.
Dollfuss met la vérité avant tout. Loin de penser que la politique serait na-turellement synonyme de ruse, de dissimulation ou de mensonge, il retire sa confiance à celui qu’il a pris à mentir. Ce fut la raison de plusieurs ruptures. Il attache la plus grande importance à l’exactitude des informations : un faux renseignement, communiqué intentionnellement ou par négligence, l’indispose gravement contre son auteur.
Cette simplicité prend une allure franciscaine lorsqu’elle touche à la so¬briété. Dollfuss n’a pas modifié son mode d’existence en parvenant au pouvoir et il veille à la modération des cadeaux faits à ses enfants :
Quand je ne serai plus chancelier et que je ne pourrai plus leur assurer ce qu’ils ont maintenant, ils seront peut-être malheureux. Je préfère que mes en-fants grandissent dans un milieu modeste.
Bonté
Autre trait de caractère, particulièrement développé chez Dollfuss : la bonté. Au cours de sa jeunesse désargentée, il a appris par expérience person¬nelle combien l’homme en a besoin. Maurer cite de lui ces phrases :
C’est tout enfant que j’ai appris dans le catéchisme l’art de gouverner. Il y est écrit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même, pour l’amour de Lui.
et aussi :
Je crois que chacun est bon, tant qu’il ne m’a pas persuadé du contraire.
Sa sollicitude pour les plus pauvres se manifeste dans ses lois, mais aussi dans son attitude personnelle. Fondateur de plusieurs œuvres charitables, il déclare lors d’une allocution au congrès de l’une d’entre elles (l’œuvre de la table de Sainte-Élisabeth) :
Le temps où l’on croyait résoudre un problème par des lois, des décrets et des ordonnances est passé. Il est évident qu’un gouvernement est obligé d’aider les malheureux. Nous avons pleine conscience de ce devoir. Mais, à côté de l’assistance publique, il nous faut la charité privée.
Et il paie d’exemple. La loi sur la retraite des employés agricoles exigeait au moins deux mois de travail au cours des quatre dernières années d’activité ; un grand nombre d’assurés, devenus infirmes avant ce délai, ne pouvaient légalement percevoir de retraite. Par amendement, Dollfuss fait porter le délai de quatre à six ans. A ceux auxquels cette modification ne garantit pas encore de retraite, il verse, pour Noël, des subsides pris sur son traitement officiel.
Dollfuss est compatissant au sens premier du terme : il souffre avec les misé¬rables. Lors de l’exécution d’un incendiaire, dans le cadre de la loi martiale, en février 1934, il confie :
Quand l’heure fut venue de l’exécution de cet homme, je me suis enfermé dans ma chambre pour dire un Notre Père à l’intention de ce pauvre pécheur.
Cette attitude manifeste une bonté cette fois surnaturelle et amène à consi-dérer la foi de Dollfuss.
Intégralement chrétien
Dollfuss fut, selon l’expression du père Rambaud, un « chrétien intégrale-ment chrétien ». Sa foi était vivante, agissante, vécue dans une confiance totale en la Providence. Un ami – auquel il avait confié n’avoir rien à laisser à ses enfants – lui demandait ce que ceux-ci deviendraient s’il lui arrivait malheur. « Ne te préoccupe pas – répond-il immédiatement –, le Seigneur prendra soin d’eux. »
Parce qu’il s’ancre véritablement dans le Christ, Dollfuss a l’esprit de pau-vreté et d’humilité. Il ne considère la valeur de l’argent que dans la mesure où il peut s’en servir pour aider autrui, et il évite, autant que possible, d’attirer l’attention sur lui, de se mettre en avant, et ce de façon plus marquée à mesure que son rôle officiel prend davantage d’ampleur. La soif du pouvoir et le goût des honneurs lui sont étrangers.
Son désir le plus profond ? Accomplir tout simplement la volonté divine. Mais non sans l’aide de la Vierge Marie, à qui il manifeste une grande dévo¬tion : chaque année, il se rend, avec les étudiants ou les paysans, au pèlerinage national de Mariazell.
S’entretenant de la mort de Dollfuss avec le cardinal Innitzer, le père Rambaud estimait que le qualificatif de « martyr » à son sujet était quelque peu exagéré. Le cardinal, pesant chacun de ses mots, répondit :
Il fut martyr par sa foi chrétienne, et non pas seulement pour la patrie. On le tua surtout parce qu’il se montra très catholique.
La politique de Dollfuss
Je ne suis pas l’homme des grandes conceptions, je suis exclusivement l’outil de la Providence. Que n’a-t-on pas dit que j’étais ! Quels projets ne m’ont pas été attribués ! Je ne veux rien d’autre que de réaliser le catéchisme dans la vie économique et politique.
Membre du parti chrétien-social, Dollfuss se veut l’héritier spirituel et po-litique de Mgr Seipel, qui l’a recommandé au président Miklas, et qui meurt en cette année 1932. Sur son lit de mort, le prélat transmet à Dollfuss son tes-tament politique : maintien de l’indépendance autrichienne et mise en place d’une constitution inspirée des enseignements pontificaux. Même si Dollfuss ne parvint à établir celle-ci que quelques mois avant sa mort, il est légitime de considérer tout de suite ce qui fut le but et le couronnement de ses efforts. Nous reviendrons ensuite sur les péripéties qui précédèrent et accompagnè¬rent cette institution.
Indépendance de l’Autriche
Face aux nationaux-socialistes dont toute l’action vise au rattachement de son pays à l’Allemagne, Dollfuss entend conserver l’indépendance nationale. Il s’estime germanique d’âme et de cœur, mais c’est un germanisme raisonné et civilisé par le christianisme, radicalement étranger aux théories païennes de la race et du sang qui seront bientôt à l’honneur en Allemagne. C’est, en quel¬que sorte, un germanisme romain (héritier du Saint-Empire romain germani¬que). Mais, sur ce point, Dollfuss apparaît isolé, tant l’idée de rattachement, déjà largement répandue depuis 1919, progresse sous l’action des nationaux-socialistes qui touche tous les milieux, en particulier la jeunesse. L’arrivée au pouvoir d’Hitler lui donne une vigueur décuplée. En outre, la crise économi¬que pèse en faveur du rattachement car les milieux qu’elle affecte le plus du¬rement voient en lui la fin de leurs maux.
Une constitution corporative, fondée sur Quadragesimo Anno
La constitution de l’État autrichien doit être, dans l’esprit de Dollfuss, à base corporative. L’idée corporative lui apparaît comme la solution à promou¬voir pour bâtir l’organisation économique et sociale. Il y a surtout réfléchi depuis l’Université, puis à l’époque où il fut directeur de la Chambre d’Agriculture. Sa conception s’inspire des principes chrétiens, c’est celle du parti chrétien-social depuis Karl Lueger. A l’automne 1933, se déroulent les Journées catholiques au cours desquelles Dollfuss, en présence du cardinal La Fontaine, légat de Pie XI, déclare :
Le gouvernement est unanime à vouloir réaliser le renouvellement de l’État et de l’économie dans un esprit catholique. Comme base de la constitution, nous prendrons les formes et les principes corporatifs énoncés par l’encyclique Quadragesimo anno. Nous avons l’orgueil d’être le premier État qui réponde à l’appel de cette encyclique .
Cette Constitution, promulguée le 1er mai 1934, débute ainsi :
Au nom du Dieu tout-puissant, de qui procède tout droit, la nation autri-chienne reçoit cette Constitution, basée sur le principe corporatif, pour son État fédéral, chrétien et allemand .
On a pu qualifier de chef-d’œuvre cette Constitution qui pose d’emblée l’origine de tout pouvoir sur terre. Contre la démocratie capitaliste libérale et contre la démocratie socialiste étatiste, toutes deux matérialistes, elle reconnaît toute leur place aux corps sociaux intermédiaires chargés de représenter le peuple, dans ses diverses réalités vécues, devant l’État. Tous ces corps – corporations professionnelles, communes, diètes provinciales, associations culturelles… – émanent du peuple ; ils sont réellement représentatifs du peu¬ple, considéré dans ses activités concrètes dont l’ensemble constitue la vie nationale. Organisés en niveaux successifs – local, provincial, central – ces corps intermédiaires défendent des libertés réelles et des intérêts légitimes, puisqu’ils fondent la vie nationale, et non des « droits » abstraits et désincar-nés. Parce qu’ils fondent la vie nationale, ces corps échappent à toute influence partisane, à la différence des partis politiques et des syndicats. Au sommet de l’édifice, l’État ne prétend pas absorber la totalité de la vie sociale – ce à quoi aboutit le fascisme en Italie – mais seulement en diriger l’orientation au profit du bien commun contre les intérêts particuliers, remplissant ainsi une indis-pensable fonction d’arbitrage. Cette fonction suppose un État fort et assuré de durer, donc non soumis aux caprices de majorités parlementaires changeantes et inféodées à des influences plus ou moins occultes, toutes étrangères au bien commun.
Telle est la conception de l’État que Dollfuss veut appliquer : un État auto-ritaire et non totalitaire, car n’étant pas considéré comme un absolu puisque Dieu est la source de toute autorité. Cette forme autoritaire est, pour lui, com-mandée par les événements. Il déclare à un journaliste :
Démocratie autoritaire : voilà ma formule, et je m’y tiendrai, parce qu’ici, pour le moment, une démocratie non autoritaire serait démagogie.
Dollfuss n’établit pas une dictature, n’étant ni par principe, ni par tempé-rament un dictateur. Il ne rejette d’ailleurs pas la démocratie en tant que telle (le Président fédéral doit être, selon la nouvelle constitution, élu par les mai¬res). Mais il distingue soigneusement la démocratie du parlementarisme, avec ses partis livrés aux intrigues et aux marchandages corrupteurs, au service de la lutte des classes.
Cette conception fait penser à l’État nouveau du Premier ministre Salazar au Portugal. Elle se démarque, en revanche, de l’État fasciste de Mussolini dans la mesure où celui-ci incarne une volonté de puissance, exalte l’idée de surhomme, imprime au peuple italien une situation permanente de tension, d’exaltation, de fièvre collective. S’il y a une certaine parenté sur le plan des principes fondateurs entre les deux régimes, il n’y en a pas sur celui des mé-thodes de gouvernement. Ce qui fait la différence, c’est la vision chrétienne chez l’homme d’État autrichien.
Aussi Dollfuss a-t-il pu présenter la Constitution de 1934 comme une ap-plication de la doctrine sociale de l’Église et bénéficier des encouragements du Saint-Siège et de l’épiscopat autrichien, dont un mandement affirme que l’Autriche est en passe de redevenir ce qu’elle fut pendant des siècles, un foyer de la civilisation occidentale et une terre de foi chrétienne, et qu’elle constitue pour les états le modèle d’une politique chrétienne. Lors de la promulgation, Dollfuss prononce un long discours qui se termine ainsi :
Le 1er mai 1934 sera pour tous les temps un grand jour dans l’histoire de l’Autriche. Il dira au monde et à nos descendants comment notre génération a su, au milieu de circonstances difficiles, en un temps d’inexprimable détresse, racheter les fautes de cent cinquante années d’erreurs spirituelles et politiques, et bâtir sur un nouveau chemin l’édifice de notre patrie, patrie modeste dans ses dimensions mais libre et indépendante. La pierre fondamentale est posée. Restons unis dans l’amour de notre petit mais beau pays et exprimons notre volonté dans ce souhait et cette prière : Sois louée sans fin, terre de notre patrie ! Dieu soit avec toi, mon Autriche !
Le concordat
Le même jour, le président Miklas ratifie le concordat signé le 5 juin 1933 au Vatican par Dollfuss. Dans ce texte de 33 articles, complété par un proto¬cole additionnel, l’Église est désignée comme une institution de droit public dont l’exercice du culte et de la juridiction spirituelle est garanti par l’État et que celui-ci protège contre des attaques injustifiées. La nomination des évêques relève du Saint-Siège, avec droit de regard du gouvernement. L’instruction religieuse est dispensée dans les établissements scolaires dépen¬dant de l’État. Les établissements catholiques jouissent de droits identiques à ceux-ci, sous réserve de respecter les dispositions légales relatives à la capacité des membres du corps enseignant et à l’hygiène; une subvention leur est ac¬cordée. Les effets du mariage sont régis par le droit canonique et le divorce entre conjoints catholiques interdit. Les ordres religieux, les congrégations et l’Action Catholique ont pleine liberté de fonctionnement. L’Église, quant à elle, s’engage à respecter les autorités légalement constituées.
Le R.P. Rambaud porte ce jugement :
En somme, alliance entre les deux pouvoirs, chacun restant pleinement maî¬tre chez lui, mais témoignant des égards à l’autre et désireux d’entente aussi parfaite que possible dans les questions mixtes, c’est-à-dire celles qui relèvent de l’un et de l’autre.
On retrouve bien là Dollfuss – vrai chef de gouvernement et vrai chrétien, parfait catholique .
La Providence se charge du coup d’État
Une situation très instable
Dollfuss dut cependant passer par bien des tribulations avant de pouvoir établir cette constitution.
Ses débuts dans l’exercice du pouvoir lui ont d’ailleurs montré tout de suite les difficultés qui l’attendent. Des votes cruciaux pour le gouvernement ne passent à la Chambre des députés qu’à une voix de majorité ; un vote de défiance n’est rejeté qu’à la même majorité étriquée. A une situation intérieure instable s’ajoute la question des relations étrangères qui va se révéler particu-lièrement ardue après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, le 30 janvier 1933.
Sur le plan intérieur, le jeu des partis mène le pays à l’impuissance. Or, la politique de redressement national entreprise par le nouveau gouvernement tient à une voix dans les votes à l’Assemblée nationale. Quoique sa conception de l’autorité, qui vient d’en haut et non d’en bas, le rende hostile à la démo¬cratie libérale, Dollfuss n’a pas pour autant l’âme d’un dictateur et les procé¬dés violents sont étrangers à son tempérament. Aussi est-il hésitant sur la conduite à tenir pour dénouer la situation préjudiciable au pays qu’entretient le système parlementaire. Ce sont les événements qui vont amener la solution d’une façon inattendue.
Le suicide du parlement (mars 1933)
Le 4 mars 1933, lors d’un vote au parlement, le comptage de deux bulletins déposés au nom d’un même député social-démocrate suscite de vifs incidents. Le social-démocrate Karl Renner, dépassé par les événements, démissionne de la présidence de l’Assemblée nationale. Il est remplacé par le premier vice-président, un chrétien-social, qui, devant l’obstruction des députés de gauche, démissionne à son tour, bientôt imité par le deuxième vice-président, un pan-germaniste. Le Parlement autrichien vient en quelque sorte de se suicider, n’ayant, de par sa propre volonté, plus de président. Dès le lendemain, Dollfuss profite de l’occasion qui s’offre à lui, sans qu’il l’ait provoquée, pour obtenir du président Miklas le pouvoir de gouverner par décrets-lois.
Au terme de cet épisode burlesque d’une assemblée se privant de son or-gane de direction, sans précédent dans les annales parlementaires d’aucun pays, l’Autriche n’a plus de Parlement, sans qu’aucune violence n’ait été commise. Face à une assemblée qui s’est elle-même placée dans une situation lui interdisant de délibérer validement, un homme politique énergique a montré qu’il avait le sens de ses responsabilités.
Le 7 mars, l’affiche suivante est placardée sur les édifices publics :
Citoyens ! L’Assemblée législative de la République autrichienne s’est mise d’elle-même hors d’état d’exercer ses fonctions. Cette situation provient du fait que les trois présidents ont remis leur démission à la suite de divergences d’opinion graves sur la légitimité d’un référendum, examiné au cours de la séance du 4 mars. Ce cas n’est prévu ni dans la Constitution, ni dans le règlement. Il existe donc actuellement une crise aiguë du Parlement. Le gouvernement n’entend pas que le pays soit privé, d’une façon durable, d’une représentation nationale effective, capable de servir le bien commun. Toutefois, la direction de l’État ne réside pas exclusivement dans le législatif. Elle réside également dans la personne du chef de l’État et dans le gouverne¬ment. En conséquence, le gouvernement légalement nommé par le Président de la Confédération demeure en fonctions. Il n’est touché en rien par la crise parle¬mentaire qui a été provoquée en dehors de lui. Il n’y a aucune crise de l’État.
Le Front patriotique
Le 2 avril, tirant la conclusion des événements de mars, Dollfuss déclare à la réunion générale des hommes catholiques de Vienne : « Je crois que l’Autriche se trouve à un tournant décisif de sa vie nationale. » Il est persuadé que le peuple autrichien n’admet plus la forme actuelle du régime démocrati¬que. Le fait est qu’il n’y a pas de protestation populaire contre cette mise en vacances de l’Assemblée nationale.
Dans le nouveau cadre constitutionnel, Dollfuss a les mains libres pour ap-pliquer son programme de rénovation nationale. Les activités des partis poli-tiques sont restreintes, à la suite de heurts entre la police et des militants so-ciaux-démocrates et nationaux-socialistes ayant entraîné des morts. A leur place, Dollfuss ne veut pas créer un parti unique, puisqu’il souhaite la dispa¬rition de tous les partis, y compris le sien, mais établir une vaste organisation patriotique servant à la reconstruction de l’Autriche sur la base des principes chrétiens et corporatifs et à la défense de l’indépendance nationale, ouverte à tous sans distinction de classe ou de conviction politique. Seule est exigée une profession de foi par laquelle les adhérents se déclarent en faveur de « l’État souverain, indépendant, chrétien, allemand, de structure corporative et à di-rection autoritaire ».
Le 11 septembre, à l’occasion du premier rassemblement général du Front patriotique à Vienne, Dollfuss prononce un discours dont la conclusion est longuement acclamée par 40 000 personnes :
Le Front patriotique n’est pas la fusion de deux ou trois partis, mais un grand mouvement patriotique qui oblige tous ceux qui en portent l’insigne et reconnaissent l’Autriche pour leur patrie à exalter ce qui les réunit et à négliger ce qui les sépare, à n’adhérer à aucun mouvement ayant pour but la lutte des classes ou des cultures. […] Cette déclaration est une expression de notre vo¬lonté de coopération pour la reconstruction de notre patrie, sur la base des principes chrétiens et corporatifs, et aussi notre décision d’abandonner le secta¬risme. De même que les Croisés enflammés d’une foi commune en leur haute mission, de même que s’écriait Marc d’Aviano : « Dieu le veut ! » nous re¬gardons aussi l’avenir avec confiance et certitude : Dieu le veut ! .
Un défilé de plusieurs dizaines de milliers d’adhérents clôture ce rassem-blement. Le risque de heurt entre la nouvelle organisation et la Heimwehr, soutien du gouvernement, est évité par l’intégration de celle-ci dans le Front patriotique et la nomination de son chef, Starhemberg, au poste de vice-chan-celier.
Dissolution du parti national-socialiste (juin 1933)
Sur le plan extérieur, l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne renforce l’activité de ses partisans en Autriche. L’aide financière accrue qu’ils reçoivent d’Allemagne leur permet de multiplier leurs manifestations, souvent violen¬tes, et même de commettre des actes de terrorisme dans les régions frontalières avec l’Allemagne. Les Heimwehren s’opposent durement à eux. Alors la presse et la radio allemandes multiplient les attaques et les injures ad hominem contre Dollfuss ; Hitler redouble d ’avertissements qui sont autant de menaces à peine voilées. A Berlin, c’est bien une lutte à mort qui est entamée.
Dollfuss n’éprouve aucune sympathie pour le nouveau chancelier du Reich. Il ne cherche pas à le rencontrer, lui cependant partisan des contacts personnels. En revanche, ses relations avec le premier ministre italien Mussolini sont cordiales. En avril 1933, il se rend en Italie, puis à nouveau en juin et en août. Dépassant le simple cadre des relations officielles de puissance à puissance, les deux hommes vont développer des relations fondées sur une sympathie mutuelle, que Dollfuss saura utiliser dans l’intérêt de son pays . Ce qui les rapproche est avant tout une commune hostilité au rattachement de l’Autriche à l’Allemagne.
Dollfuss a bien besoin de l’appui de Mussolini. Car, rapidement, le ton monte entre l’Allemagne et l’Autriche ; les ressortissants allemands se rendant en Autriche doivent acquitter une taxe considérable, dont le but est d’affecter le tourisme autrichien ; des mesures économiques de rétorsion sont prises ; les étudiants nationaux-socialistes provoquent de sérieux combats de rue à l’occasion de la fête de l’Association des Étudiants catholiques ; des bombes éclatent à Vienne ; le chef de la Heinwehr du Tyrol est gravement blessé dans un attentat ; des armes sont saisies dans des dépôts clandestins, des citoyens allemands sont expulsés. Les 16 et 17 juin, une opération de police de grande envergure entraîne l’arrestation de onze cents hitlériens. Le 18, un décret dis-sout les formations de SA et de SS autrichiens, le gouvernement ayant les preuves de leur entraînement dans des camps en Bavière. Puis, le 19, un autre décret dissout le parti national-socialiste lui-même.
L’attentat du 3 octobre 1933
Le parti nazi va alors agir dans la clandestinité, avec le soutien feutré de l’ambassade d’Allemagne. La fin de l’année 1933 est marquée par une aggra-vation de la tension entre les deux pays.
Le 3 octobre 1933, à la sortie du Parlement, un ancien caporal, exclu de l’armée pour agitation nationale-socialiste, tire deux balles de revolver sur Dollfuss, qui est atteint au bras droit. L’émotion est énorme. Dollfuss plaisante sur sa blessure et remercie la Providence de sa divine protection. Il bénéficie à cette occasion d’un immense et fervent soutien populaire qui se manifeste par les innombrables messages et marques de sympathie qu’il reçoit de toutes parts.
Le 2 février 1934, le Front patriotique organise une manifestation de masse à Vienne : cent mille hommes assurent Dollfuss de leur soutien dans la lutte pour l’indépendance nationale, tandis que les hitlériens multiplient les actes de terrorisme.
Insurrection socialiste et terrorisme nazi
Le nazisme n’est pas le seul péril. Le socialisme – représenté en Autriche par le parti social-démocrate et sa milice armée, le Schutzbund – se fait aussi de plus en plus menaçant.
Insurrection socialiste (février 1934)
Le 12 février 1934, une émeute éclate à Linz, à la suite du refus des sociaux-démocrates de laisser la police perquisitionner leur siège local. Celle-ci est accueillie à coups de feu. Le gouvernement sait que des armes sont entrepo¬sées à cet endroit et constituent un de ces stocks clandestins saisis quasi-quoti¬diennement. Il faut faire appel à l’armée et à la Heimwehr. A partir de Linz, l’agitation gagne Vienne, où un ordre de grève générale est lancé ; s’il est suivi, ce sera la paralysie de toute l’Autriche. De plus, le Schutzbund – la mi¬lice de combat du parti social-démocrate – entreprend de contrôler la capitale : des colonnes de poids lourds chargés de militants armés convergent vers le centre. La province est également touchée.
Le gouvernement se rend compte de la nécessité de réprimer rapidement ce qui est devenu une insurrection, avant qu’elle ne s’étende à tout le pays. Il n’est pas pris par surprise : l’interception d’envois d’armes depuis la Tchéco¬slovaquie et la découverte de dépôts depuis un an, surtout à Vienne, Graz et Innsbruck, l’éclairent suffisamment sur les intentions du parti social-démo¬crate qui n’attend à l’évidence qu’un prétexte pour passer à l’action. La simultanéité des soulèvements en divers points du pays révèle une prépara¬tion de longue date.
La répression
Dans les responsabilités du drame, la volonté qu’ont les dirigeants de la Heimwehr (Starhemberg et son adjoint Fey, ministre de l’Intérieur) d’en dé¬coudre avec les sociaux-démocrates est patente ; mais elle rencontre une atti¬tude tout aussi déterminée de la part de ces derniers ; dans les deux camps, on s’attend depuis longtemps à un sanglant et décisif règlement de compte. Dollfuss y est entraîné malgré lui, mais il va s’attacher à ramener le calme à moindres frais. Un choix lui est imposé : rétablir l’ordre le plus rapidement possible afin de limiter les pertes humaines et les destructions matérielles, ou bien laisser s’installer la dictature communiste – car c’est bien de cela qu’il s’agit. Dollfuss n’hésite pas. Le jour même, 12 février, il dissout le parti social-démocrate, fait arrêter le maire de Vienne et proclamer le régime de l’état de siège et de la loi martiale. Mais il ne va pas être aisé de rétablir l’ordre.
Les sociaux-démocrates possèdent des bastions quasi-inexpugnables dans les cités ouvrières édifiées par la municipalité, avec leurs bâtiments aux allures de blockhaus cuirassés de béton : le Karl-Marx Hof, le Schilling-Hof, le Goethe-Hof, dont la population est triée et encadrée par le parti social-démocrate et ses organisations annexes : pour y loger, il faut être membre ou sympathisant du parti. Le calme revenu, on y trouvera des stands de tir dont les cibles sont des silhouettes d’agents de police et des caches d’armes, de munitions et d’explosifs.
Les mitrailleuses du Schutzbund tiennent sous leur feu les lignes de che¬min de fer qui servent au ravitaillement de Vienne. En face, il faut se résoudre à utiliser l’artillerie ; mais afin de limiter ses effets aux façades bétonnées, seuls sont employés des canons légers aux obus dépourvus de détonateurs, qui perforent les murs sans exploser. Un carnage est ainsi évité. Dès le 14, la red-dition du Karl-Marx Hof prouve que les insurgés ont commis une erreur en engageant une bataille de position. L’avantage tourne du côté du gouverne¬ment. Dollfuss lance alors un appel. Il promet l’impunité à ceux qui cesse¬raient le combat, à condition de ne pas figurer parmi les responsables du dé¬clenchement de l’insurrection. Ceux-ci s’enfuient à l’étranger, tels Otto Bauer et Julius Deutsch ; leur fuite met un terme aux dernières velléités de lutte des insurgés, déjà découragés par l’échec de la grève générale : les ouvriers ne se sont pas joints à l’insurrection. En définitive, les forces de l’ordre comptent cent vingt-huit morts et plus de quatre cents blessés, les insurgés cent quatre-vingt treize morts et trois cents blessés. La force paramilitaire socialiste a été brisée, ses bastions des cités ouvrières démantelés.
Souci d’apaisement
Les suites judiciaires sont très limitées. A Vienne, huit exécutions capitales ont lieu ; en province, une seule. Des peines de prison sont prononcées, mais très vite de nombreuses mesures de libération interviendront.
L’appel que Dollfuss adresse à la population le 18 février montre son souci d’apaisement :
Dans ces jours de malheur national, il ne s’agissait pas d’un combat du monde ouvrier contre le gouvernement, mais d’un combat de petits groupes extrémistes contre l’État et la société. Le principal souci est maintenant l’aide aux familles des victimes, y compris les familles des insurgés .
Ce langage sépare nettement le Chancelier de ses alliés Starhemberg et Fey.
Le 3 juin, dans une grande manifestation à Wiener-Neustadt, il déclare également :
[…] Nous prenons au sérieux les droits des ouvriers qui vivent du travail de leurs mains. Il est du devoir de l’État de protéger légalement les prérogatives des ouvriers […] Notre conception du monde chrétien nous demande de nous occuper des ouvriers et de tous les ouvriers, sans tenir compte de leur passé politique, en écartant toute mesure de vengeance.
L’imprudence des sociaux-démocrates qui se sont lancés à la légère dans un soulèvement armé sans s’interroger sur la volonté et la capacité de réaction du gouvernement, et sans savoir non plus s’ils seraient suivis par les syndicats ouvriers, permet à Dollfuss d’avoir les coudées franches pour continuer la mise en œuvre de son programme. De fait, sa politique se révèle bénéfique en matière économique et financière. La situation sociale s’améliore grâce à une politique de grands travaux publics, les relations avec la Hongrie et la Tchéco-slovaquie sont meilleures, le sentiment national se raffermit sous l’action du Front patriotique.
Le terrorisme nazi
Mais si la menace socialiste a disparu, celle représentée par les nationaux-socialistes ne fait que s’accroître. Elle se manifeste par des actes de terrorisme de plus en plus nombreux. Dollfuss remanie son gouvernement pour faire face de façon plus efficace. Le nouveau gouvernement porte l’appellation officielle de ministère de Défense contre le terrorisme. L’aide reçue d’Allemagne est évidemment à l’origine de ce redoublement d’activité nazie : argent, tracts, faux papiers, armes, pains de plastic, détonateurs, formation dispensée aux militants en territoire allemand. En outre, la disparition du parti social-démocrate crée un vide qui profite aux nationaux-socialistes.
Le drame du 25 juillet 1934
En juillet 1934, Dollfuss accepte, pour la fin du mois, une invitation, à titre privé, que lui adresse Mussolini de venir passer quelques jours dans sa résidence d’été. Il y envoie d’avance sa femme et ses enfants, se proposant de les rejoindre le 26 juillet.
A Berlin, Hitler poursuit plus que jamais ce qu’il considère comme un des principes fondamentaux de sa politique (« le but de ma vie à poursuivre par tous les moyens ») : le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne. Au-delà de la seule politique hitlérienne, il faut y voir un épisode de la lutte multiséculaire de la Prusse contre l’Autriche pour la suprématie au sein de l’espace germanique. Pour Hitler, l’élimination de l’obstacle de poids que représente le chancelier Dollfuss est indispensable à la réalisation de ses plans. En septembre 1934, le successeur de Dollfuss, Schuschnigg, fera publier une Contribution à l’histoire de la révolte de juillet, qui établit nettement les responsabilités hitlériennes dans les événements conduisant à la mort de Dollfuss, mais aussi les complicités de très haut niveau dont bénéficièrent les assassins dans divers milieux autri-chiens (police, armée, administration et même gouvernement).
Interruption du conseil des ministres
Le 25 juillet, un conseil des ministres est convoqué pour 11 heures au Ball-hausplatz. Tous les ministres sont présents, sauf Fey, qui n’est plus que mi-nistre de l’Économie privée, depuis que le Chancelier lui a retiré l’important ministère de l’Intérieur. Il arrive vers midi et communique discrètement à Dollfuss une information. Celui-ci garde d’abord le silence, semblant réfléchir, mais il lève bientôt la séance en demandant aux ministres – interloqués – de regagner chacun son ministère et de s’y tenir à sa disposition. Seuls, trois mi-nistres demeurent avec lui : Fey, le général Zehner, secrétaire d’État à l’Armée, et le baron Karwinsky, successeur de Fey comme secrétaire d’État à la Sécurité Publique. Fey répète alors la nouvelle qu’il vient d’annoncer sur l’imminence d’un coup de force national-socialiste contre la Chancellerie et indique l’adresse du rendez-vous des conjurés. Prenant le téléphone, le baron Karwinsky ordonne au directeur de la police d’y envoyer des agents pour se rendre compte de la situation, et d’organiser la protection de la chancellerie.
Ces ordres sont mal – ou pas du tout – exécutés. Un temps précieux est perdu en échanges téléphoniques qui demeurent sans suite, alors que chaque minute compte . On constate une évidente mauvaise volonté à obéir rapide-ment, qui fait soupçonner l’existence de complicités haut placées dans l’appareil d’État autrichien.
Le coup de force
Vers 12 h. 45, quatre camions transportant 154 nationaux-socialistes vêtus d’uniformes de l’armée fédérale pénètrent en trombe dans la cour du bâtiment dont les grilles sont ouvertes car c’est la relève de la garde. Celle-ci, dont les armes ne sont pas chargées, conformément au règlement, est rapidement maîtrisée par les assaillants qui se répandent dans les couloirs, à la recherche du cabinet de travail de Dollfuss. Celui-ci et les ministres, qui ont vu la scène depuis une fenêtre donnant sur la cour d’entrée, tentent, sur les conseils d’un huissier, de gagner une sortie de secours qui leur permettrait de quitter la Chancellerie. Mais une porte fermée à clef leur barre le passage. Ils sont alors rejoints par un petit groupe de nationaux-socialistes. L’un d’entre eux, Otto Planetta, tire à bout portant deux coups de feu sur Dollfuss, qui, atteint au cou et à la colonne vertébrale, s’effondre. Allongé sur un sofa, il reçoit quelques soins qui lui font reprendre connaissance. Les conjurés se pressent autour de lui pour lui extorquer une déclaration par laquelle il remettrait tous ses pouvoirs à von Rintelen, ministre plénipotentiaire d’Autriche à Rome, impliqué dans le complot – preuve évidente des complicités acquises aux hitlériens – et qui mettrait en œuvre une politique de rattachement. Mais ils n’obtiennent rien de Dollfuss, qui, ayant vainement réclamé l’assistance d’un prêtre, expire vers 16 heures, après trois heures d’agonie.
Entre temps, la Chancellerie a été cernée par la police et l’armée. Conscients de leur échec, les conjurés se rendent, après avoir fait intervenir l’ambassadeur d’Allemagne dans le but d’obtenir la garantie de la vie sauve, (intervention qui déchaînera la colère d’Hitler car elle démontre l’implication allemande). Il faudra plusieurs heures de combat pour venir à bout d’autres activistes qui s’étaient rendus maîtres de l’immeuble de la radio nationale d’où ils avaient diffusé la fausse nouvelle de la formation d’un gouvernement par von Rintelen. En province également, il faudra mener contre les nationaux-socia-listes de durs combats qui feront soixante-dix huit morts et cent soixante-cinq blessés du côté des forces de l’ordre, plus de quatre cents morts et huit cents blessés du côté des insurgés, selon les chiffres officiels publiés par le gouver-nement autrichien. Le soir même du 25 juillet, Kurt von Schuschnigg, comme le souhaitait Dollfuss, devient chancelier. Hitler ne peut s’y opposer, car Mussolini a mobilisé soixante mille hommes sur le Brenner, démontrant qu’il se portait garant de l’indépendance autrichienne. Il sauvait ainsi, pour quatre ans, l’œuvre de son ami Dollfuss et peut-être aussi la paix.
Lorsque les chars allemands envahiront l’Autriche, en mars 1938, un des premiers gestes d’Hitler sera de débaptiser la « Place Engelbert Dollfuss », à Vienne, pour lui donner le nom de son assassin : « Place Otto Planetta ».
« Tombé comme un martyr »
En attendant, l’assassinat du chancelier Dollfuss soulève une émotion considérable, tant en Autriche qu’à l’étranger. A Vienne, la population défile pendant trente heures devant la dépouille mortelle exposée dans une chapelle ardente. Des services religieux sont célébrés dans les principales capitales ; à Paris, le cardinal Verdier préside la cérémonie à Notre-Dame. Le pape Pie XI adresse ses condoléances au président Miklas ; le secrétaire d’État du Vatican, le cardinal Pacelli, télégraphie au chancelier Schuschnigg :
Avec la plus profonde amertume et la plus vive douleur, le Saint-Père a ap-pris la mort du chancelier Dollfus, tombé victime d’un abominable assassinat. Le défunt avait mis toute l’énergie de son esprit et de son cœur au service de l’idée d’un véritable État chrétien et de la paix sincère entre les peuples.
Les funérailles à Vienne ont lieu le 28 juillet. Le père Rambaud raconte :
Samedi 28, grandioses funérailles. Le cercueil a été déposé sur une estrade dressée devant l’entrée centrale du Rathaus. Le drap aux couleurs autrichien¬nes qui le recouvre le fait se détacher sur le fond noir. De nombreux officiers, l’épée à la main, l’entourent. En face, au premier rang, assis, Mme Dollfuss et sa fillette, en grands voiles de deuil, la mère du Chancelier (qui a conservé sur sa tête son simple petit fichu de paysanne et égrène son chapelet), le père adoptif d’Engelbert, puis le président Miklas et les membres du gouvernement. Des soldats armés et casqués occupent différents points de la place. Le major Fey, à cheval, commande le service d’ordre. Ne se sent-il pas gêné d’être là, aussi en évidence ? Pas mal s’en étonnent, se permettent même, à voix basse, de déso¬bligeantes réflexions sur son compte… Une immense foule se presse dans l’espace libre.
Mais voici le cardinal Innitzer en chape noire et mitre blanche, présidant un nombreux clergé. Les prières liturgiques sont lentement psalmodiées. L’absoute achevée, le cardinal-archevêque prononce une courte mais belle oraison funè¬bre du chancelier martyr. Il a eu l’extrême complaisance de m’en dactylogra¬phier lui-même une copie. Je l’ai sous les yeux. J’en extrais quelques passages :
« Remplie d’une douleur indicible et profondément émue, toute l’Autriche se trouve aujourd’hui devant ce cercueil qui contient ce que le peuple autri-chien possédait, en ces temps difficiles, de plus cher et de plus précieux. En cette heure poignante, où il nous faut dire adieu à notre cher Chancelier et ami, nous sentons toute la grandeur de cette perte, dure épreuve que Dieu dans ses desseins a envoyée à l’Autriche. Si le monde entier est ému et atterré devant cette mort terrible, à nous qui avions le droit de nous dire ses amis, les mots manquent pour exprimer en cet instant tragique de notre destin ce qui nous agite au plus profond de nous-mêmes.
« On a déjà célébré de manière remarquable ce qu’a été pour nous, pour no¬tre patrie, pour l’Autriche, notre cher Chancelier.
« Mais l’Église catholique, qui a perdu en lui l’un de ses meilleurs fils, est également en deuil. L’évêque de Vienne le remercie au nom de l’épiscopat au¬trichien d’avoir donné l’exemple d’un christianisme viril et d’avoir entrepris de rénover l’Autriche par une orientation chrétienne…
« Nous te remercions, cher Chancelier, de ta vie exemplaire, inspirée par une foi sur laquelle tout ce que tu as créé a été édifié. C’est ce qui te fit devenir si grand dans ta vie terrestre. Dans la mort, tu t’es encore dépassé. Tes dernières paroles : "Je ne voulais que la paix, Dieu veuille leur pardonner !" resteront pour nous inoubliables. Ta foi fut la source de ton authentique bonté et de ta fine noblesse d’âme ; d’elle a jailli ton amour ardent pour ta patrie et ton héroï¬que esprit de sacrifice ; elle a été le courant qui a conduit la barque de ta vie au port de l’éternité.
« La mort que t’ont infligée de lâches criminels a été pour toi inattendue mais ne t’a pas trouvé non préparé. Que de fois les fidèles t’ont vu, dans notre antique cathédrale, t’agenouiller à la table sainte et, le 8 juillet dernier, l’archevêque de Vienne a pu te donner, au milieu des hommes catholiques viennois, aux côtés de M. le président fédéral et du bourgmestre de Vienne, le corps du Christ. Ce devait être ton viatique.
« Tu es tombé comme un soldat à son poste, comme le guerrier dans la tran¬chée, comme un martyr. Tu as été une puissante voix annonciatrice, un héros, un lutteur, un guide. Sois remercié pour ton courage, pour ta foi, pour ton amour, pour ta mort héroïque. Tu peux dire avec l’Apôtre : J’ai achevé ma course, combattu le bon combat, conservé la foi : la couronne de justice m’attend… »


