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La Vierge Marie, le sacerdoce et la messe

 par l’abbé Jean-Paul André

 

La Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, fondée par Mgr Lefebvre, défend particulièrement la sainte messe et le sacerdoce catholique. On sait aussi combien le prélat d’Écône était dévot à la très sainte Vierge.

M. l’abbé Jean-Paul André (de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X) avait donc bien des motifs de traiter ce sujet qui intéressera non seulement les prêtres et les séminaristes, mais encore tous les bons catholiques qui aiment leur Mère du ciel et la sainte messe.

Le Sel de la terre.

 

 La Vierge Marie et le sacerdoce du Christ

 

La maternité divine est au service du sacerdoce du Christ

 

L'incarnation rédemptrice est l’objet propre du nouveau Testa­ment. Retenons particulièrement pour notre sujet sa révélation dans l’Évangile de saint Luc et celle dans l’épître aux Hébreux. L’évangéliste la présente par rapport à la Vierge, l’Apôtre par rapport au Christ.

Au nom de la Sainte Trinité, l’archange Gabriel annonce à la Vierge Marie qui est l’enfant qu’elle va miraculeusement concevoir :

Vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voici que vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils et vous lui donnerez le nom de Jésus. Il sera grand, et sera appelé le Fils du Très-Haut ; et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son Père, et il règnera éternellement sur la maison de Jacob (Lc 1, 30-32).

De son côté, saint Paul affirme la réalité du sacerdoce du Christ :

Mais le Christ, étant venu comme pontife de biens à venir, a traversé un tabernacle plus grand et plus parfait [que celui du sanctuaire mosaïque qui renfermait l’arche d’alliance], qui n’a pas été fait de mains d’homme, c’est-à-dire, qui n’appartient pas à cette création, et il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire, non avec le sang des boucs ou des veaux, mais avec son propre sang, ayant obtenu une rédemption éternelle (He 9, 11-12).

Puis appliquant au Messie l’oracle du psaume 39 (versets 7 à 9), l’Apôtre révèle les paroles que le Christ, en venant dans le monde, adressa à son Père :

Vous n’avez pas voulu de sacrifice (hostiam) ni d’offrande (oblationem), mais vous m’avez formé un corps ; les holocaustes (holocautomata) et les sacrifices pour le péché ([et] pro peccato) ne vous ont pas plu. Alors j’ai dit : Voici, je viens, selon qu’il est écrit de moi dans le rouleau du livre, pour faire, ô Dieu, votre volonté (He 10, 5-7).

Ainsi, d’après saint Paul, le Christ a remplacé les victimes légales du culte mosaïque. Comme le « tabernacle qu’il traversa » (He 9, 11), selon de nombreux Pères et auteurs, n’est autre que son corps conçu par l’opération du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Marie, c’est en immolant son humanité comme victime d’adoration, d’action de grâces et de propitiation qu’il nous a sauvés du péché et de son salaire.

Qui plus est, en raison de l’union hypostatique, son sacerdoce n’est pas un simple caractère qui aurait été surajouté à son âme en dehors de l’incarnation : non seulement son sacerdoce est inné, mais il est substantiel, c’est-à-dire qu’il est absolument plénier, en d’autres termes totalement adéquat à l’essence du sacerdoce, et qu’il ne fait qu’un avec son humanité. Le psaume 44 puis le premier chapitre de l’épître aux Hébreux parlent de l’onction de la divinité qui s’est déversée pleinement dans le Christ et par laquelle il fut constitué parfai­tement roi et pontife :

Vous avez aimé la justice et haï l’iniquité ; c’est pourquoi, ô Dieu, votre Dieu vous a oint d’une huile d’allégresse, d’une manière plus excellente que tous vos compagnons (Ps 44, 8 ; He 1, 9).

Tout prêtre, étant d’abord une personne, doit rendre en son nom propre un culte à Dieu, lui faire un hommage de soi en signe de sa soumission révéren­cielle. Une œuvre sacerdotale ne peut donc être complète si elle n’annexe une offrande religieuse du prêtre lui-même. Dans la situation de notre Sauveur – ce cas est singulier et ne s’apparente en rien à un suicide –, il y a plus qu’une superposition, car la victime du sacrifice est le prêtre lui-même. Cette identité est une raison de la perfection du sacerdoce du Christ.

Il est donc clair que le Christ s’incarne en tant que prêtre et victime. Il est le prêtre qui, en accomplissement de la volonté du Père, offre volontairement l’hostie qu’il est lui-même. Consommé sur le calvaire, son sacrifice reçut là en retour l’agrément divin pour le salut des hommes.

Or il ne convenait pas que Dieu demandât à la Vierge un accord dont elle ne connût pas toute la portée. Le consentement de Notre-Dame à l’incarnation du Verbe sera prudent, c’est-à-dire en connaissance de cause, au moins pour l’essentiel. Elle sait d’ailleurs que le nom révélé de Jésus veut dire sauveur. En hébreu, sa langue, c’est Ya-choua, nom qui signifie en effet Yahvé sauve, préci­sément le Dieu d’Israël sauve. Son fiat exprime donc sa disposition à devenir la mère de l’Homme-Dieu, Jésus, prêtre et victime.

Dès lors on peut affirmer que l’existence quotidienne de la Mère de Dieu va s’inscrire consciemment et librement dans l’orbe du sacerdoce de son Fils. Au  jour le jour, avec des phases plus vives que d’autres, elle expérimentera les données de son engagement, en découvrira aussi des aspects insoupçonnés au rythme des lumières divines nouvelles, jusqu’au calvaire.

 

La préparation de la Vierge au sacrifice

L’épisode de la perte et du recouvrement de son Fils fut pour elle une grande instruction venant enrichir ce qu’elle percevait déjà, un éclairement continu l’aidant à rentrer plus profondément dans le mystère de son Fils et le sien, un souffle la portant à aller plus avant dans la voie de sa mission de corédemptrice.

Elle avait longuement médité la prophétie du vieillard Siméon entendue douze années auparavant :

Voici que cet enfant est établi pour la ruine et pour la résurrection d‘un grand nombre en Israël, et comme un signe qui excitera la  contradiction, et, à vous-même, un glaive vous percera l’âme, afin que les pensées de cœurs nombreux soient dévoilées (Lc 2, 33, 34).

Dans l’affliction des trois jours de recherche, Notre-Dame connut le second grand transpercement d’âme, après celui qui la blessa lors de la fuite en Égypte. Dieu la préparait aux glaives de douleur que lui réservait la vie publique de son Fils, surtout à la transfixion du calvaire.

L’évangéliste saint Luc rapporte qu’elle ne comprit pas sur le coup les paroles de l’Enfant-Jésus qu’elle venait de retrouver. Elle apprit donc là vraiment quelque chose dont le souvenir permettra que s’en accroisse la compréhension. Elle reçut là une grande lumière, qui ne devait pas diminuer, par laquelle son intelligence se dilatera de plus en plus, au fil des événements et des paroles à venir « qu’elle repassera dans son cœur ».

Que dit de si mystérieux Jésus à sa Mère, en réponse à son expression d’étonnement de le voir assis au milieu des docteurs ? Il lui dit :

Il faut que je sois aux affaires de mon Père (Lc 2, 49).

Aidés de l’abbé L. Cl. Fillion, sulpicien [1] et du père Rogatien Bernard, O.P. [2], essayons de découvrir le sens de ces paroles, qui sont les premières du Sauveur à être citées dans les Évangiles.

Comme la version syriaque, retenue par beaucoup de commentateurs grecs, parle « de maison » à la place « d’affaires », l’expression peut bien signi­fier les divines intimités entre Jésus et son Père céleste, fondées sur sa relation personnelle avec Dieu, dont il est le Fils, et permises à son âme humaine par l’union hypostatique. Aux oreilles de Marie, Jésus superposa délicatement ce Père céleste à celui qu’elle nomma « son père » en la personne de saint Joseph.

L’expression peut vouloir dire encore que Jésus est tout engagé dans les intérêts spirituels de son Père, en se tenant dans le lieu par excellence du culte à rendre à Dieu, pour l’heure le temple de Jérusalem.

On peut la comprendre aussi dans le sens des paroles que Jésus prononcera plus tard, selon l’Évangile de saint Jean :

Le Père qui m’a envoyé est avec moi, parce que je fais toujours ce qui lui est agréable (Jn 8, 29).

Cette interprétation est suggérée par saint Paul qui identifie « les choses du Seigneur [aux] moyens de plaire à Dieu » (1 Co 7, 32).

Elle peut vouloir signifier aussi, puisque Jésus s’adresse aux guides religieux d’Israël pour les éclairer, qu’il est tout dévoué au service de son Père qui veut par lui sauver les hommes.

Cette dernière interprétation correspond bien à l’engagement du Verbe incarné quand il prend la nature humaine, tel que nous le lisons dans les versets déjà cités de l’épître aux Hébreux (He 9, 5-7) : Jésus vient dans le monde pour servir avec enthousiasme son Père par l’instrument de son humanité. Il vient restaurer l’ordre détruit par le péché, c’est-à-dire, par son sacrifice satisfactoire, à la fois effacer l’injustice commise à l’égard de son Père, réconcilier virtuellement chaque homme avec la Sainte Trinité – à chacun de se laisser appliquer personnellement cette réconciliation – et renouveler l’humanité en instituant l’Église. Là est toute l’œuvre sacerdotale du Christ. Il la réalisera pleinement parce qu’elle plaît à son Père.

Ainsi, à travers l’épreuve marquante de sa perte et de son recouvrement au temple, Jésus met dans une vive lumière la mission de sa Mère de participer à son œuvre. Elle-même se doit aux affaires sacerdotales de son Fils. Elle n’aura de cesse d’accomplir tout ce qui lui plaira.


L’âme de la Vierge fut remplie de l’esprit du sacerdoce du Christ

Dans l’ordre de la nature un enfant ressemble à ses parents. Jésus qui est vraiment homme ressemble donc à sa mère, et il ne ressemble naturellement qu’à elle puisqu’il n’a pas de père terrestre. Sur ce sujet, le père Spicq, O.P., donna une très belle conférence intitulée Ce que Jésus doit à sa Mère selon la théologie biblique et d’après les théologiens médiévaux (Lib. J. Vrin, 1959).

Mais, entre Marie et son Fils, il y a beaucoup de choses qui dépassent l’ordre naturel et qui sont uniques. Elles répondent en partie à la question du Sauveur adressée à sa Mère aux noces de Cana :

Qu’y a-t-il entre moi et vous, femme ? (Jn 2, 4).

La ressemblance entre lui et elle doit être considérée plus encore dans le sens inverse à celui de la nature : Marie ressemble à Jésus. L’exhortation de saint Paul « Ayez en vous le même sentiment dont était animé Jésus-Christ » (Ph 2, 4) se trouvait réalisée d’avance chez elle. Mieux et plus que saint Paul lui-même, elle eut la pensée du Christ (voir 1 Co 2, 16).

Quelle est la pensée personnelle du Christ ? C’est, écrit saint Paul, se savoir Dieu, s’anéantir soi-même, s’humilier et se faire obéissant jusqu’à la mort de la croix (Voir Ph 2, 7-8). Cette pensée est victimale et sacerdotale : victimale, car en honorant le Dieu qu’il est lui-même, il va à la mort selon son humanité ; sacerdotale, car il s’offre positivement à cette mort, en n’empêchant pas ses bourreaux d’agir et en déposant lui-même son âme au moment voulu (Jn 10, 18). Comme la Vierge eut la pensée du Christ dans des déterminations toujours plus précises, nous pouvons conclure que son âme finit par être remplie de l’esprit du sacerdoce.

 

A Cana, sa prière obtient un signe du sacrifice de la messe

Aux noces de Cana, alors que le vin manquait, à la prière de simple expo­sition de la Vierge, Jésus manifesta, par son premier miracle, la puissance qu’il tenait de son Père. Avant d’opérer, en disant à sa Mère « mon heure n’est pas encore venue » (Jn 2, 4), il affirmait, écrit saint Augustin, « qu’il avait le pouvoir de mourir quand il le voudrait, et que le temps ne lui paraissait pas encore venu d’user de ce pouvoir [3]. » Notre-Seigneur place son intervention dans la perspective du sacrifice rédempteur, lequel aura sa forme naturelle sanglante sur le calvaire et sa forme sacramentelle et non sanglante au cénacle. Le contexte est très significatif puisque le sacrifice eucharistique est celui de « l’alliance nouvelle et éternelle » entre les hommes rachetés par son effet et Dieu : le divin thaumaturge agira à Cana au cours d’un repas de noces.

Le miracle consista dans le changement de l’eau en vin. Il nous apparaît comme une préfiguration de la transsubstantiation du jeudi saint et une annonce de l’institution de l’eucharistie, sacrement de la présence réelle et sacrifice de l’autel.

Comme le miracle de Cana eut lieu à sa prière, nous disons volontiers que Notre-Dame a joué son rôle dans la révélation, faite en termes voilés et aussi par mode de signe, du sacrifice de la messe.

 

 

La participation concrète de Marie au sacrifice de son Fils

La Sainte Écriture, interprétée selon la théologie de l’Église, nous a permis de découvrir la participation de principe de la Mère de Dieu au sacerdoce et au sacrifice de son Fils. Elle nous permet de dire plus, toujours dans la fidélité au Magistère, à savoir que Notre-Dame a concrètement, religieusement et intimement participé au sacrifice sanglant du calvaire.

 

Marie façonne la divine hostie

Jésus non seulement est le prêtre de son sacrifice mais il en est aussi la victime sainte. Sa Mère a eu pour première mission de préparer cette victime. L’agneau pascal d’un an et sans défaut que l’on élève afin de l’immoler à la Pâque juive annonçait cela. Marie conçut miraculeusement la sainte victime et la forma dans son sein en lui donnant de son corps et de son sang, puis elle l’a nourrit de son lait et la guida avec saint Joseph. Elle dirigea sa croissance « en sagesse, et en âge, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes » (Lc 1, 52).

Le cœur de Marie mérite à ce point de vue notre pieuse attention et notre admiration. Quelle mère de la terre a jamais mis au monde un enfant, l’a nourri et élevé en sachant pertinemment qu’il devrait lui être arraché un jour par des mains cruelles ? Aucune, sinon la Vierge. Toute autre mère aurait dit : « A quoi bon enfanter ? » Notre-Dame au contraire accomplit religieusement sa maternité. Du reste, le premier autel de Jésus fut le sein de sa Mère puisque, en entrant dans le monde, il s’offrit à son Père, selon les mots de saint Paul cités et commentés au début de cet article (Voir He 10, 5-7).

 

Au calvaire, Marie offre la divine hostie

L’époux conçoit avec l’épouse. Pour sa maternité spirituelle sur les âmes, la Mère du Verbe incarné se fait aussi son épouse. La Mater Christi est la très parfaite Sponsa Christi.

Le livre de l’Exode rapporte que Séphora, l’épouse de Moïse, avait omis de circoncire un de ses fils et qu’à cause de cela Moïse se trouvait en danger de mort de la part de Dieu même. Quand elle le comprit, elle prit aussitôt une pierre très aiguë en guise de couteau et répara sa négligence, non sans en vouloir à son mari de pratiquer une religion qui exigeait l’effusion du sang de ses enfants. Elle lui lança avec colère : « Vous m’êtes un époux de sang » (Ex 4, 25).

Nous savons que, satisfait, Dieu épargna la vie de Moïse.

La Vierge Marie, elle, pouvait dire à son Fils, avec respect, douceur et pleine acceptation : Vous m’êtes un époux de sang, sponsus sanguinum tu mihi es, un époux qui réclame, non pas le sang de quelqu’un d’autre, mais votre propre sang pour le salut du monde.

Par la Révélation, les lumières personnelles et très certainement l’enseignement de son Fils – que ne lui a-t-il pas dit au cours des trente années à Nazareth ? –, elle savait que « sans l’effusion de ce sang il n’y aurait pas de rémission » (He 9, 22).

Debout sur le calvaire, que faisait donc la Vierge ? Dans un acte de grande religion qu’animait sa parfaite charité, elle offrait son Fils, de concert avec lui, à Dieu le Père.

Deux dominicains, parmi beaucoup d’autres auteurs, ont enseigné cette haute doctrine, l’un au XVIIIe siècle, la père Van Ketwigh, l’autre au XXe siècle, le père R. Bernard.

Le père Van Ketwigh écrit :

La très bienheureuse Vierge Marie est appelée dans un sens orthodoxe la corédemptrice du genre humain ; et pour avoir donné naissance au Rédemp­teur, et pour l’avoir sur la croix offert au Père éternel en vue de l’humaine rédemption, et parce qu’elle obtient par ses mérites et ses prières l’application aux hommes de la passion du Christ-Rédempteur… Debout au pied de la croix, la très Sainte Vierge a, de concert avec son Fils, offert à Dieu le Père ce sacrifice qui est le prix du monde entier [4].

Le père Bernard fait écho au père Van Ketwigh en ces termes :

La très Sainte Vierge est trop liée au sacerdoce de son Fils pour ne pas être mêlée à l’exercice qu’il en fait ni aux actes du grand sacrifice… Elle consent à ce que Jésus se donne à nous dans la force de l’âge, en pleine possession de lui-même, dans cet état où elle avait tant contribué à le mettre. Elle accepte qu’il meure ainsi, non sous son toit mais en plein air, dressé haut vers le ciel, dans l’attitude de quelqu’un qui veut tout embrasser et ne se laisse élever de terre que pour mieux attirer tout à lui [5].

 

Marie s’offre avec son Fils

Mais la communion de la Vierge au sacrifice de son Fils serait incomplète si elle n’y joignait l’offrande d’elle-même. La Vierge s’offre en offrant sa mater­nité et en se sacrifiant elle-même, dans la pleine communion avec l’oblation du Sauveur.

 

Marie se sacrifie elle-même

Notre-Dame était prédestinée à la corédemption et à la compassion de sorte « qu’elle méritât en convenance (de congruo) ce que le Christ mérita en parfaite justice (de condigno[6]. » Elle devait pour cela s’offrir elle-même en victime en union avec la divine victime et en dépendance de l’immolation de celle-ci sur la croix. Il n’est pas exagéré de penser que si sa propre vie lui avait été demandée par Dieu sur le calvaire elle n’aurait pas fui l’immolation, mais elle s’y serait présentée de grand cœur. Son oblation spirituelle n’a-t-elle pas été figurée dans l’ancien Testament par cette mère macchabéenne extrême­ment forte qui, après avoir encouragé ses sept fils au martyre, le subit elle-même ? (2 M 7)

L’exhortation de l’Apôtre faite aux chrétiens « d’offrir leurs corps comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu » (Rm 12, 1) n’aura jamais trouvé plus parfaite réalisation que chez la Mère du Sauveur.

Le père R. Bernard voit Jésus et Marie très unis sur le calvaire en raison de tout ce qu’il tient d’elle quant à la sensibilité, à la douleur et à la délicatesse de l’âme, en raison aussi du retentissement qu’elle subit des coups qu’il endure, en raison surtout de leur extrême communion dans l’immolation et de ce qu’elle apporte au Christ un surcroît d’humanité. Il les voit unis à ce point dans le sacrifice qu’à eux deux ils forment comme un seul être immolé en lequel se soudent la rédemption et la co-rédemption :

La très Sainte Vierge est adjointe à notre Sauveur dans le parfait sacrifice qui constituera éternellement la preuve suprême de la religion de Jésus. Lui et elle ne forment qu’un seul et même être absolument immolé à Dieu, un seul et même esprit « qui nous a aimés, et qui s’est livré lui-même pour nous à Dieu, comme une oblation et un sacrifice d’agréable odeur » (Ep 5, 2) [7].

Comme une synthèse de tout ce qui vient d’être écrit, on peut citer la prière remplie de la doctrine des Pères, approuvée et indulgenciée par saint Pie X le 9 mai 1906, que récitaient les Filles du Cœur de Jésus :

O Vierge Immaculée, non seulement vous nous avez donné le Christ, le pain céleste pour la rémission des péchés, mais vous êtes vous-même une hostie très agréable offerte à Dieu et la gloire du sacerdoce : d’après le témoignage de votre bienheureux serviteur Antonin, bien que n’ayant pas reçu le sacrement de l’Ordre, vous avez été remplie de tout ce qu’il y a en lui de dignité et de grâce…

 

Le sacrifice de Marie et sa maternité

Nous abordons ici l’offrande de Marie sous un angle particulier : celui de sa maternité charnelle, selon ses aspects physiologique, affectif et psychologi­que.

Unie à ce « Dieu qui a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jn 3, 16), la Vierge livre ce Fils sur le calvaire, par amour pour l’humanité. En quelque sorte, elle nous l’abandonne pour notre salut. Comme la mort du Christ est à aborder de deux côtés, il faut la considérer aussi de deux façons vis à vis de Notre Dame : en tant que Jésus la subit, cette mort est une violence pour sa Mère ; en tant qu’il en est le maître, cette mort est acceptée par Marie d’un Fiat pleinement volontaire.

Certes, toute mère élève un fils en sachant qu’elle devra s’en séparer le jour où il deviendra adulte. La Vierge n’échappe pas à cette loi commune, renfor­cée ici du fait que son Fils se voue aux affaires de son Père céleste. L’événement de la perte de Jésus au temple l’avait préparée de loin au détachement qu’à trois reprises Jésus lui demandera : de façon claire, à Cana, en lui disant « Qu’y a-t-il entre vous et moi ? » et sur le calvaire, dans le transfert de filiation qui lui donne Jean pour fils ; troisièmement, semble-t-il, quand il révèle sa vraie parenté (voir Mc 3, 33 [8]). Par ailleurs, elle sait que la grâce capitale de son Fils n’implique pas le don d’immortalité. Au contraire, selon le décret divin, il devait être conçu en elle dans une chair mortelle, in carne passibili, pour racheter le genre humain.

La mort de son Fils, considérée du côté de l’acte des bourreaux, est une violence qui lui arrache son enfant, déchire son cœur maternel et atteint par rejaillissement son corps même. Elle aurait préféré mille fois recevoir elle-même les coups à la place de la chair de sa chair. Mais c’est aussi pour elle une occasion de sacrifice hautement méritoire. Son Fiat, c’est-à-dire, son consente­ment à la souffrance et à la mort de son Fils, exprime un certain renoncement à jouir de sa maternité selon la chair, renoncement accepté en vue de sa mater­nité spirituelle sur les âmes qu’elle contribuera à sauver.

Au moment suprême, elle rendit son Fils volontairement au Père, comme l’écrit le père Matéo S.S.C.C. :

Et debout à côté de la victime, renouvelant l’offrande du jour de l’annonciation et de la présentation au temple, si lui [son Fils] se livre par amour, Marie, de son droit de mère, le rend aussi au Père par amour, mêlant l’eau amère de ses larmes au sang très précieux [9].

A travers l’holocauste du Christ qui offre son corps, son sang et son esprit, Marie s’offre elle-même en tant que Mère. Si, en montrant Jésus sur la croix, elle ne peut dire « Ceci est mon corps, ceci est mon sang », elle peut dire absolument : « Ceci est de mon corps, ceci est de mon sang. » En offrant le fruit de ses entrailles, elle offre la quintessence d’elle-même selon la chair, sa maternité. C’est une part de son culte personnel, de son culte raisonnable, le rationabile obsequium préconisé par saint Paul (Rm 12, 1).

 

La supériorité de la Mère de Dieu sur le prêtre catholique

Y a-t-il lieu de mettre en rapport le sacerdoce catholique et la maternité divine ? Deux raisons principales sembleraient rendre oiseuse la comparaison : la différence essentielle des deux ordres et l’opposition entre le passé et l’actuel. En effet, premièrement, la maternité divine se trouve dans l’ordre physique, tandis que le sacerdoce catholique relève du pouvoir sacramentel ; deuxièmement, la compassion de la Vierge porte sur l’acte de la passion sanglante qui s’accomplit historiquement devant elle, tandis que l’action sacramentelle sacerdotale produit « une image représentative de cette passion [déjà accomplie] [10]. »

Cependant, c’est l’unique Jésus-Christ qui relie la maternité divine et la première consécration de la messe, la corédemption et la double consécration : c’est lui qui a été conçu dans le sein de Marie et c’est lui qui est sur l’autel, c’est lui que Marie a offert dans sa corédemption et c’est lui qui s’offre par le prêtre à l'autel. Par ailleurs, dans la compassion comme dans l’action sacer­dotale, il y a un engagement personnel : sur le calvaire, Marie offre librement et en souffrant son Fils ; à l'autel, le prêtre obéit librement à un ordre du Christ de faire en mémoire de lui ce qu’il a fait lui-même et déclare faire l’oblation de lui-même (voir la prière Hanc igitur oblationem dans le canon).

Il est clair que concevoir physiquement la nature humaine du Christ pour fournir la matière du sacrifice rédempteur, c’est faire plus que prononcer efficacement, par un pouvoir divin, les formules consécratoires à la messe. Là, l’action de la Vierge permet l’incarnation du Verbe, tandis qu’ici, le ministère du prêtre porte seulement sur un mode d’être du Verbe incarné, le mode sacramentel.

D’autre part, offrir le Christ à Dieu le Père dans les douleurs de la compas­sion, tandis qu’il expire devant soi, c’est faire davantage que l’offrir sacramentellement sur l’autel comme le font les prêtres. Bien peu de prêtres ont célébré ou célébreront la messe comme le padre Pio !

La supériorité de Marie sur le sacerdoce catholique se révèle encore en ce qu’elle s’offre elle-même avec la victime pascale par sa compassion et mérite d’un mérite de congruo le salut des âmes. Cet état de victime chez Notre-Dame est une union avec le Christ plus intime que celle du prêtre qui pourtant « doit imiter ce dont il traite » (rite de l’ordination sacerdotale). Sa dignité de corédemptrice, à la fois reçue par privilège et acquise, est plus haute que la dignité conférée aux prêtres pour appliquer aux âmes les mérites du Christ.

Le père Garrigou-Lagrange O.P., l’a fait remarquer en ces lignes :

La maternité divine est supérieure au sacerdoce des prêtres du Christ en ce sens qu’il est plus parfait de donner à Notre-Seigneur sa nature humaine que de rendre son corps présent dans l’eucharistie. Il est plus parfait aussi d’offrir son Fils unique et son Dieu sur la croix, en s’offrant avec lui dans la plus grande douleur, que de rendre le corps de Notre-Seigneur présent et de l’offrir sur l’autel, comme le fait le prêtre pendant le sacrifice de la messe [11].

 

La médiation de Marie et la messe

 Marie n’est pas sacramentellement prêtre

Le sacrement de l’ordre est réservé aux hommes, distingués des femmes. La Vierge Marie, bien que toute remplie de l’esprit sacerdotal de son Fils et bien que sa maternité divine l’ait mise dans un état supérieur à l’état sacerdo­tal, ne pouvait pas devenir prêtre. Elle ne pouvait ni célébrer la messe ni confesser. Elle n’eut pas la mission de prêcher, puisque c’est une mission proprement sacerdotale. Elle n’eut donc pas le sacerdoce sacramentel.

Cependant elle a, comme on l’aura compris, un sacerdoce métaphorique spécial – métaphorique car essentiellement différent aussi du sacerdoce subs­tantiel du Christ – spécial, infiniment au-dessus du sacerdoce métaphorique que confère le baptême au simple fidèle (1 P 2, 9).

 

Marie exerce sa médiation spécialement par le saint sacrifice de la messe

 L’impossibilité de devenir prêtre ne diminue en rien Notre-Dame.

Après Notre-Seigneur, personne mieux que la Vierge ne voyait le renou­vellement du sacrifice du calvaire dans le sacrifice de l’autel célébré devant elle par l’Apôtre saint Jean. Personne ne percevait mieux qu’elle « l’image représentative de la passion du Christ [12] » dans la double consécration. Personne ne pénétrait mieux qu’elle la finalité latreutique, eucharistique, propitiatoire et impétratoire du sacrifice de l’autel.

Personne mieux qu’elle n’aimait assister à la messe et n’aime du haut du Ciel depuis son assomption que la messe soit célébrée pour les vivants et pour les morts. Avant son assomption, personne ne s’unissait spirituellement mieux qu’elle à Notre-Seigneur par la communion eucharistique.

Personne ne voit mieux que la Vierge comment l’assistance à la messe et la communion sacramentelle appliquent aux âmes de volonté droite les mérites du sacrifice du calvaire. Elle sait comment Notre-Seigneur agit sur les âmes quand elles participent pleinement au sacrifice de la messe. Elle aurait pu le dire mieux encore que ne l’a fait ce grand théologien qu’était le père Emmanuel s’exprimant ainsi sur ce sujet :

A l’autel, Notre-Seigneur agit sur les âmes par des illuminations et des secousses salutaires qui les amènent à Dieu, en un mot, par des grâces actuelles qui les disposent à recevoir une infusion de grâce habituelle. Dans la sainte communion, il agit par une application de tout lui-même, qui opère dans les âmes une transformation, en un mot, par une infusion de grâce habituelle. Ainsi, la sainte communion achève-t-elle et perfectionne-t-elle ce qui a été commencé [13].

Or Notre-Dame, qui est la médiatrice de toutes les grâces, est tout spécia­lement la médiatrice des grâces de la messe. La célébration de la messe lui est donc par excellence l’occasion d’exercer sa médiation universelle.

Sur terre, elle avait sans doute entendu le discours de Jésus sur le pain de vie donné en Galilée, en tout cas elle en connut la teneur : Jésus s’était dit « pain de vie » et avait enseigné la nécessité de la manducation de sa chair pour avoir la vie éternelle. Rappelons ses paroles exactes :

Je suis le pain vivant, qui suis descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement ; et le pain que je donnerai, c’est ma chair, pour la vie du monde… En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous (Jn 6, 51, 52, 54).

Or l’eucharistie apparaît par la consécration à la messe et la communion eucharistique se fait d’ordinaire à la messe. Le précepte évangélique de la manducation de la chair du Christ est donc pour la Vierge une raison de plus d’aimer la messe : par le sacrifice de l’autel elle exerce sa médiation de mère nourricière des âmes.

 

Tout prêtre est serviteur de Marie

L’impossibilité pour Marie de célébrer elle-même le sacrifice de l’autel et l’usage qu’elle doit en faire pour distribuer les grâces nous font comprendre la place des prêtres dans sa médiation.

Finalement la célébration rituelle de la messe est un instrument et le plus digne qui soit entre les mains de Marie pour se montrer notre mère spirituelle. Finalement tout prêtre est, en tant que tel, serviteur dévoué de Notre-Dame. Tout prêtre est le minister de l’Ancilla Domini.

Une grande figure du sacerdoce catholique au XVIIIe siècle, M. Olier, prêtre de Saint-Sulpice, l’a dit en parlant de saint Jean. Voici ses belles et très théolo­giques réflexions :

Pour mettre la Vierge Marie en état de satisfaire à sa haute vocation, Jésus-Christ lui avait donné sur la croix saint Jean, son disciple bien-aimé. Saint Jean était pour elle la continuation de Jésus-Christ, offrant le divin sacrifice de l’autel, pour transporter et faire passer à l’Église les mérites du sacrifice de sa mort sur la croix… Saint Jean devait lui transférer et lui remettre tout ce qu’il avait de pouvoir et de droit sur la divine hostie, en qualité de sacrificateur [14].

Or nous savons que, sur le calvaire, l’Apôtre Jean représentait tous les élus et d’une manière particulière tous les prêtres catholiques, existants en la personne des apôtres et ceux à venir. Par conséquent les pensées de M. Olier s’appliquent bien à chaque prêtre.

La remise de pouvoir dont parle M. Olier demanderait à être définie. Si cette question dépasse l’objet de notre article, disons pour la circonscrire que Notre Dame n’est pas physiquement placée, dans l’ordre général du sacer­doce, entre le grand Prêtre son Fils et le prêtre catholique, sans quoi celui-ci n’agirait pas in persona Christi. Elle n’intervient pas du côté de l’action sacerdotale en elle-même, non ex parte operationis. Mais elle intervient dans le fruit de cette action sur les âmes et sur le prêtre lui-même, ex parte operantis, afin qu’elle soit sanctifiante pour lui et afin qu’il l’accomplisse matériellement de la manière la meilleure qui soit.

Assurément la Vierge aime ceux qui, par ordination, sont les serviteurs de sa médiation de grâce. Les aime-t-elle pour une autre raison ?

Le Christ « surpasse en beauté les enfants des hommes » nous dit l’épithalame qu’est le psaume 44 (v. 3). Il a la suprême beauté, qui est la beauté même, en tant que Roi, en tant que Messie, en tant que Prophète, en tant que Prêtre, en tant que Victime. Selon tous ces titres, le Père céleste a mis en lui ses complaisances. A tous ces titres aussi, la Vierge aime son Fils. En particulier, elle l’aime comme le Prêtre qu’elle contribua qu’il soit. Elle se complaît à le considérer comme tel, elle qui s’abîmait sur terre à repasser dans son cœur tout ce qui le concernait. Et si elle aime spécialement les prêtres parce qu’ils sont connaturellement ses serviteurs, sa prédilection vient plus encore de ce qu’elle voit en eux le caractère de leur participation au sacerdoce plénier de son Fils.

L’affirmation commune sacerdos alter Christus, le prêtre est un autre Christ, magnifie le pouvoir du sacerdoce catholique. Le fait que le prêtre soit de droit le principal serviteur de Marie est une gloire mariale.




 

[1] –– L. Cl. Fillion, La Sainte Bible commentée, Paris, Letouzey et Ané, 1928, t. VII, note p. 314, 315.

[2] –– Père Rogatien Bernard O.P., Le Mystère de Jésus, Mulhouse, Salvator, 1961, t. I, ch. II, p. 225-226.

[3] –– Saint Augustin, Du symbole, 2, 5, cité dans La Chaîne d’or de saint Thomas d’Aquin.

[4]Panoplia mariana. Cité par le père Dillenschneider dans son rapport au congrès marial français de 1946 : Marie est-elle l’associée de son Fils dans l’humaine rédemption ?, éd. du Sud-Est, 1948, p. 91, 92.

[5] –– Père R. Bernard O.P., Le Mystère de Marie, Paris, Desclée de Brouwer, 1933, p. 251, 263.

[6] –– Saint Pie X, Encycl. Ad diem illum, 2 février 1904.

[7] –– Père R. Bernard O.P., Le Mystère de Marie, ch. XXVIII, p. 247.

[8] –– Mc 3, 31-35 : « Sa mère et ses frères arrivèrent et, se tenant dehors, ils l'envoyèrent appeler. Une foule était assise autour de lui et on lui dit : Voici dehors votre mère, vos frères et vos sœurs, qui vous cherchent. Il leur répondit : Qui est ma mère et qui sont mes frères ? Puis, promenant ses regards sur ceux qui étaient assis en cercle autour de lui : Voici, dit-il, ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi frère, sœur et mère. »

[9] –– Père Matéo S.S.C.C., Retraite sacerdotale, Rome, Direction générale de l’intronisation, 1959, p. 91.

[10] –– Saint Thomas d’Aquin, C. G. IV, c. 81.

[11] –– Père Réginald Garrigou-Lagrange O.P., La Mère du Sauveur et notre vie intérieure, Paris et Montréal, éd. du Cerf et du Lévrier, 1954, partie II, chap. II, art. III, p. 227, 228.

[12] –– Saint Thomas d’Aquin, C. G. IV, c. 81.

[13] –– Père Emmanuel, Le Sacrifice eucharistique, ch. XII, cité dans le dossier La sainte messe, Avrillé, Éditions du Sel, 2005, p. 78-79.

[14] –– Jean-Jacques Olier, Vie intérieure de la très Sainte Vierge, Paris, Poussielgue Frères, 1875, ch. XVI, p. 288-289.

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Jean-Paul André a été responsable de son Bureau des affaires canoniques. 

Le numéro

Le Sel de la terre n° 63

p. 60-73

Les thèmes
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Liturgie et Sacrements : Doctrine, Messe Traditionnelle et Vie Sacrée

La Vierge Marie : Dévotions envers la Mère de Dieu

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