Ô bienheureuse Trinité !
par le père Emmanuel, de Mesnil-Saint-Loup
Ce petit traité sur la Sainte Trinité, rédigé par le père Emmanuel (1826-1903), est paru dans le Bulletin de l’œuvre N.D. de la Sainte-Espérance, de mai 1886 à avril 1887 [1].
A l’heure où le « dialogue interreligieux » tend à faire oublier le mystère central de notre foi – un seul Dieu en trois personnes –, il est particulièrement bienvenu.
Le père Emmanuel annonçait ainsi ce travail :
Pour nous, chrétiens, Dieu c’est la très Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit. Voilà pourquoi, après avoir parlé de Dieu en général, nous parlerons de la Sainte Trinité. Dans les précédents articles, tenant à suivre pas à pas notre guide saint Thomas, nous n’avons pas évité certaines abstractions. Nous chercherons à les éviter dans notre nouveau travail, et nous nous efforcerons de le mettre à la portée de toutes les intelligences. Notre but, en effet, est de vulgariser des connaissances qu’on laisse trop volontiers dans le domaine de l’École [c’est-à-dire : des théologiens], alors qu’elles sont le précieux patrimoine de tous les chrétiens [2].
Le Sel de la terre.
– I –
La foi et ses mystères
La connaissance de Dieu en trois personnes, que nous recevons par la foi, est plus haute sans comparaison que celle que nous avons de la nature divine par la simple raison.
Il y a en effet trois degrés dans la connaissance que l’homme peut avoir de son Créateur. Le premier est la connaissance naturelle, dont il jouit par la lumière de la raison. Le second, la connaissance surnaturelle, dont il est enrichi par la lumière de la foi. Le troisième, la connaissance ou vision béatifique, dont il est mis en possession par la lumière de gloire.
Ces trois degrés ont leur ressemblance lointaine dans la manière différente dont les sens peuvent s’appliquer à la connaissance d’un objet sensible. Nous pouvons en effet connaître un objet matériel quelconque : ou bien en le palpant, per modum tactus ; ou bien en écoutant la description, per modum auditus ; ou bien en le voyant, per modum visus. Ainsi parle saint Thomas dans sa Somme contre les Gentils. Or ces trois modes s’appliquent fort bien aux trois degrés de la connaissance de Dieu, dont nous avons fait l’énumération.
1. — La raison cherche pour ainsi dire à palper Dieu, qu’elle ne peut voir. C’est le mot de saint Paul : Quærere Deum, si forte attrectent eum (Ac 17, 27) [3]. Il fait tableau. On se représente les pauvres païens allant à tâtons, comme des aveugles, à travers la grande nature, et cherchant à toucher Dieu, à palper Dieu. Saint Paul leur indique d’ailleurs le moyen de le trouver : il n’est pas loin de chacun de vous, leur crie-t-il, car nous vivons, nous nous mouvons et nous existons en lui (Ac 27, 28). Rentrez en vous-mêmes et vous le trouverez, lui, le Père de toute vie.
Celui qui palpe un objet : 1) se convainc de l’existence de cet objet ; 2) il mesure approximativement ses dimensions. Ainsi la raison naturelle, qui palpe Dieu, est à même de démontrer son existence ; elle saisit même quelque chose de son immensité, de son éternité, de sa puissance infinie. C’est bien là, au témoignage de saint Paul, ce que les anciens philosophes ont pu connaître de Dieu par les investigations rationnelles (Rm 1, 20).
2. — Ce résultat ne saurait nous suffire, à nous qui sommes chrétiens. Nous sommes appelés à monter plus haut et à pénétrer plus avant ; nous sommes appelés à avoir de Dieu une connaissance surnaturelle. C’est la connaissance par les lumières de la foi, assimilée à celle qui nous vient par le sens de l’ouïe. Fides ex auditu, dit saint Paul (Rm 10, 17). La foi vient d’une audition, à savoir de l’audition de la parole du Christ, auditus autem per verbum Christi. Elle nous fait connaître Dieu d’une façon plus intime, à mesure que la parole sainte nous révèle les merveilles cachées dans son essence, qu’elle nous initie aux secrets de cette nature créatrice en laquelle nous apprenons à adorer la Trinité des Personnes.
Nous avons encore, il est vrai, le bandeau sur les yeux ; mais enfin, au lieu de palper simplement le tableau, nous en écoutons avec ravissement la description, autant du moins que notre intelligence rivée aux images terrestres peut la saisir ; au lieu de toucher seulement Dieu le grand Vivant, nous analysons en quelque manière le ressort et les actes de la vie divine.
3. — Un jour viendra où le bandeau sera retiré. Une lumière, nommée la lumière de gloire, viendra fortifier, surélever, dilater notre intelligence. Alors nous verrons Dieu. Oui, dit saint Jean, nous le verrons tel qu’il est, Videbimus eum sicuti est (1 Jn 3, 2) ; oui, dit saint Paul, nous le verrons face à face, Videbimus facie ad faciem (1 Co 13, 12). Nous le connaîtrons comme il nous connaît (1 Co 13, 12). Se peut-il rien dire de plus ?
Montés à ce degré, nous serons arrivés au terme des désirs de la créature raisonnable : nous posséderons notre fin.
Remarquons en terminant que cette connaissance béatifique, si grande, si glorieuse, est tout entière en germe dans celle que la foi nous procure, car la foi est un commencement de possession de la vérité totale qui est Dieu lui-même. La foi est obscure, en ce que les mystères qu’elle nous propose sont au-dessus de la capacité de la raison dans l’état de la vie présente ; mais elle est lumineuse, en ce que ces mystères, cachés à nos yeux par leur excessive lumière, éclairent d’un jour merveilleux les choses du temps et celles de l’éternité.
Il ne faut donc pas considérer les mystères de la foi comme des points ténébreux qui masqueraient le regard de notre intelligence ; mais plutôt comme des astres éblouissants qui se dérobent à nous dans leur propre clarté, et dont le rayonnement nous fait découvrir tout un océan de vérités cachées aux sages de ce monde, et révélées aux humbles et aux petits.
Le premier et le plus éblouissant de tous ces astres est sans contredit le mystère de la très Sainte Trinité.
Nous sentons notre faiblesse en essayant d’en parler : Dieu veuille que, si nous ne pouvons le faire dignement, nous le fassions au moins humblement et utilement !
– II –
Le mystère de la Sainte Trinité
Le catéchisme énumère trois principaux mystères de notre foi : la Trinité, l’incarnation et la rédemption.
Il importe souverainement de remarquer et de bien retenir que, de ces trois mystères, celui de la Sainte Trinité est le plus grand, le plus impénétrable, le plus adorable ; et que les deux autres lui sont subordonnés.
Ceux-ci en effet regardent des actes temporellement accomplis en l’Homme-Dieu Jésus-Christ ; le premier au contraire a pour objet les actes éternellement subsistants de la vie divine, à savoir la génération du Fils et la procession du Saint-Esprit.
Si l’incarnation et la rédemption dépassent la portée de notre intelligence, c’est qu’elles se rattachent à l’une des trois personnes divines, au Fils de Dieu : voilà ce qui range ces deux faits dans un ordre absolument divin, ce qui les place dans une lumière pleinement inaccessible à la raison. C’est parce qu’ils sont une dépendance du mystère de la très Sainte Trinité qu’ils sont eux-mêmes des mystères.
Au fond il n’y a donc qu’un seul mystère, celui de la très Sainte Trinité ; et tous les autres sont des prolongements de ce dogme fondamental.
Il suit de là qu’il est l’objet principal de notre foi, et comme le centre qui l’attire et où elle tend.
Nous disons : Où elle tend. Car la foi emporte avec elle une tendance à nous unir à Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. C’est pour cela que nous disons : « Je crois en Dieu ».
Jésus-Christ Notre-Seigneur, dans sa nature humaine et dans les mystères de sa vie temporelle, est un lien destiné à nous unir à la très Sainte Trinité, qui est notre fin suprême et dernière.
Oui, gardons-nous bien de l’oublier, Jésus-Christ, en tant qu’homme, n’est qu’un intermédiaire, un médiateur, comme dit saint Paul, entre la Sainte Trinité et l’âme humaine, mediator Dei et hominum homo Christus Jesus (1 Tm 5). Il a cimenté dans son sang leur alliance indissoluble ; c’est par lui seul et en lui seul que s’accomplit leur union éternelle ; mais il n’est pas, comme homme, le but supérieur que la foi nous découvre, où l’espérance nous élève, dont la charité nous fait jouir par avance. « Nul ne vient au Père que par moi », nous dit-il (Jn 14, 6). On ne peut aller au Père que par Jésus ; mais c’est au Père qu’il faut aller. Le Père est pris ici pour toute la Sainte Trinité.
Ces considérations suffisent à nous faire entendre combien il nous importe de connaître la très Sainte Trinité. Elle est le principal objet de notre foi : s’appliquer à la connaître, c’est donner à sa foi les aliments dont elle a besoin, mais il ne faut aborder un pareil sujet qu’avec un respect immense, comme Moïse s’avança vers le buisson ardent ; il faut supplier Dieu qu’il daigne lui-même se découvrir à nous, dans ces ombres lumineuses de la foi qui effacent toute lumière d’ici-bas, et qui sont l’aurore bénie de la vision béatifique.
– III –
Unité de la nature divine
Avant d’étudier en Dieu la Trinité des personnes, il faut bien comprendre l’unité indissoluble de la nature divine.
Dieu est essentiellement un et unique. Il ne saurait en aucune manière y avoir plusieurs dieux, comme il y a plusieurs hommes. Qui dit Dieu, dit la toute-puissance, la sagesse infinie, la bonté par essence. S’il pouvait y avoir plusieurs dieux, chacun d’eux serait borné par quelque côté, aucun ne serait Dieu. Il ne peut donc y avoir qu’un seul Dieu.
En disant qu’il n’y a qu’un seul Dieu, on entend que la nature divine est essentiellement une, et qu’elle ne peut se multiplier entre plusieurs personnes différentes les unes des autres. La nature humaine par exemple se multiplie autant de fois qu’il y a d’individus qui la possèdent. Prenons deux hommes : ils ont chacun la nature humaine et c’est pourquoi ils sont hommes ; mais la nature humaine de l’un n’est pas la nature humaine de l’autre, ce sont deux hommes différents.
En Dieu, la nature divine ne se multiplie pas ainsi, elle ne peut pas se multiplier ainsi ; et néanmoins, restant essentiellement une en elle-même, elle est commune à trois personnes distinctes les unes des autres. Le Père possède la nature divine, le Fils la possède, le Saint-Esprit la possède ; et c’est la même et unique nature dans tous les trois. Aussi le Père, le Fils, le Saint-Esprit ne sont-ils pas trois dieux mais un seul Dieu. S’ils étaient trois dieux, il y aurait trois natures divines ; or il ne peut y en avoir qu’une seule.
Cette nature unique n’est point partagée entre les trois personnes, comme si chacune en possédait un tiers ; elle est tout entière en chacune, comme la nature humaine est tout entière en chaque homme. Le mystère consiste précisément en ce que la nature divine soit ainsi tout entière en chacune des trois personnes, sans être pour cela multipliée, ou pour mieux dire triplée.
Une sainte italienne récemment canonisée, sainte Claire de Montefalco [1268-1308], avait beaucoup médité le mystère de la très Sainte Trinité. Après sa mort, on trouva dans son foie trois petites boules toutes semblables, mais très remarquables en ceci, qu’une seule pesait autant que toutes les trois ensemble : qu’on en pesât une, ou deux ou trois, c’était toujours le même poids. Image bien frappante de la très Sainte Trinité ! Prenez une personne divine, la nature divine est en elle tout entière. Prenez en deux, elle est tout entière dans les deux. Prenez-les toutes trois, elle est tout entière dans les trois, mais pas plus dans les trois que dans une seule, de même que les trois boules ne pesaient pas davantage toutes trois ensemble qu’une seule en particulier.
Cela provient, dit saint Anselme, de ce que ajouter à Dieu ne fait jamais qu’un Dieu, de même qu’ajouter l’éternité à l’éternité ne fait jamais qu’une éternité, de même que superposer surface à surface ne fait jamais qu’une surface. Il entre dans la conception de la nature divine qu’elle soit une et indivisible ; dès lors il est impossible qu’elle se trouve multipliée.
Le catéchisme exprime cette vérité, quand il dit : Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu ; et néanmoins ce ne sont pas trois dieux, mais un seul Dieu en trois personnes.
– IV –
La distinction des personnes
Nous avons la nature humaine parce que nous avons un corps et une âme. Nous sommes chacun une personne parce que nous avons un corps qui n’appartient qu’à nous, une âme qui n’appartient qu’à nous. Tous les hommes sont de même nature en ce qu’ils ont tous un corps et une âme, tous les hommes sont des personnes différentes en ce que le corps de l’un n’est pas dans le corps de l’autre, l’âme de l’un n’est pas l’âme de l’autre, en ce que chaque corps et chaque âme ont leur caractère particulier et incommunicable.
En Dieu, il y a trois personnes et une seule nature. La distinction entre les personnes ne vient pas de la nature qui est unique pour toutes les trois, mais de ce que la nature divine est en chacune des personnes avec des relations différentes.
Ainsi le Père a vis-à-vis de son Fils une relation de Paternité. Le Fils a vis-à-vis de son Père une relation de Filiation. Le Saint-Esprit a vis-à-vis du Père et du Fils une relation de Procession. La nature divine est Père dans le Père, mais elle ne l’est plus dans le Fils. Cette même nature est Fils dans le Fils, mais elle ne l’est pas dans le Père ; cette même nature enfin est Saint-Esprit dans le Saint-Esprit, ce qu’elle n’est ni dans le Père, ni dans le Fils. Le Père n’est donc pas la même personne que le Fils, le Fils n’est pas la même personne que le Père, le Saint-Esprit n’est pas la même personne que le Père, ni le Fils.
Le Père – dit le Symbole de saint Athanase – ne procède de personne, il n’est ni fait, ni créé, ni engendré. Le Fils procède du Père tout seul, il n’est ni fait, ni créé, mais engendré. Le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, il n’est ni fait, ni créé, ni engendré, mais il procède.
Ainsi les trois personnes divines ont cela de commun, qu’elles ne sont pas faites, ni créées. Elles ont en propre : le Père de n’être de personne ; le Fils d’être du Père seul par voie de génération ; le Saint-Esprit d’être du Père et du Fils par voie de procession.
Autre est donc le Père, autre le Fils, autre le Saint-Esprit, et néanmoins, par l’unité de nature, le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul et même Dieu, attendu qu’en Dieu il ne peut y avoir rien que Dieu.
Nous allons maintenant recueillir tout ce que l’Écriture et la Tradition nous fournissent de lumières touchant la manière dont le Fils naît du Père, et la manière dont le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Mais il faut auparavant que nous donnions des notions sur les actes de la vie divine.
– V –
Les actes de la vie divine
Dieu se nomme lui-même le Dieu vivant. Il possède la vie à sa plus haute puissance. Il est lui-même la vie, suivant cette parole de Notre-Seigneur : « C’est moi qui suis la vie » (Jn 14, 6). Étant la vie, Dieu est la source de la vie dans tous les êtres vivants.
Qu’est-ce que la vie ? La vie, c’est la faculté qu’a un être de se mettre lui-même en mouvement. Voyez les pierres : elles sont inertes, elles ne vivent pas. Les plantes, au contraire, sont vivantes, on les voit sortir de terre et se développer par un principe intérieur. Leur vie est cependant bien imparfaite ; dans les animaux nous trouvons une vie plus parfaite que dans les plantes, car ils sentent, ils changent de place à leur gré, ils reconnaissent et recherchent ce qui leur convient, ils s’éloignent et se défendent de ce qui leur est contraire. La vie enfin est plus parfaite dans l’homme.
Dans l’homme en effet, en outre des qualités qui lui sont communes avec les animaux, nous trouvons une âme. L’âme est toute vie et la mort n’a pas de prise sur elle. L’âme porte en elle-même les sublimes facultés de connaître et d’aimer. Exercer ces deux facultés, les mettre en action sans sortir d’elle-même, voilà sa vie. Elle connaît, et par cela même elle se représente les objets en elle-même comme dans un miroir intérieur. Elle aime, et elle se porte intérieurement vers l’objet aimé par une sorte d’élan.
La vie de l’âme est assurément bien admirable, et pourtant elle n’est qu’une faible image, un lointain retentissement de la vie divine.
Tantôt l’âme connaît et tantôt elle ne connaît pas : Dieu est tout intelligence et tout amour. Connaître et aimer, c’est sa nature même.
L’âme connaît les choses les unes après les autres ; elle voit se succéder les affections de son cœur : Dieu connaît toutes choses d’un seul regard qui n’a ni commencement ni fin ; il aime d’un amour immuable et éternel.
L’âme puise ses connaissance dans les objets extérieurs ; elle est excitée à les aimer par la beauté qu’elle y découvre. Dieu connaît tout en lui-même, sa science est la règle suprême de tout ce qui existe ; c’est sa science qui, jointe à son amour, a tiré du néant toutes les créatures ; la bonté qui est en elles est un écoulement de la bonté divine. En un mot que nous tirons de saint Augustin, Dieu ne connaît pas les choses parce qu’elles sont, mais elles sont parce qu’il les connaît. Dieu n’aime pas les choses parce qu’elles sont bonnes, mais elles sont bonnes parce qu’il les aime. C’est sa connaissance qui les fait être, c’est son amour qui les fait bonnes.
D’après cela, essayons d’entrer dans le grand et insondable mystère de la vie divine. Dieu se connaît lui-même et connaît toutes choses en lui-même. Dieu s’aime lui-même et aime toutes choses en lui-même. Or, par l’infinie bonté de sa nature, l’acte de sa connaissance se termine à une personne divine qui est son Fils, et l’acte de son amour se termine à une autre personne divine qui est son Saint-Esprit.
– VI –
La génération éternelle du Fils
Dieu dit dans un prophète [4] : « Moi qui fais engendrer les autres, est-ce que je n’engendrerai pas moi-même ? » Ce qui revient à dire : « Moi qui suis vivant, n’aurai-je pas les actes de la vie, et surtout le plus beau de tous, celui d’engendrer son semblable ? »
En effet l’homme a reçu de Dieu le pouvoir d’engendrer l’homme. Il faut en conclure que Dieu peut aussi engendrer Dieu. Est-ce que celui qui a donné à l’homme la puissance de parler, celle d’entendre, ne pourra pas lui-même parler et entendre ? Nul ne donne ce qu’il n’a pas. L’homme engendre l’homme, donc Dieu engendre Dieu.
Mais comment Dieu engendre-t-il ? Ce n’est pas corporellement, car il est esprit. Il faut chercher dans les esprits une image faible, sans doute, mais plus ressemblante de l’acte divin.
Notre âme a la faculté de connaître ; grâce à cette faculté, elle se représente les objets comme dans un miroir intérieur.
Notre âme voit par les yeux de son corps une fleur ; tout aussitôt l’idée de fleur se forme en elle ; c’est une sorte de génération. La fleur passe de son état matériel à un état spirituel dans l’âme de celui qui la voit. Ainsi faisons-nous sans cesse, même sans nous en apercevoir et nécessairement, faisant passer du matériel au spirituel toute la nature. Et si la chose est toute spirituelle, comme la vertu, l’honneur, elle reste ainsi toute spirituelle dans notre âme.
Dieu, lui aussi, connaît. Et que connaît-il ? Il se connaît lui-même. D’un regard il se voit éternel, immuable infini. Il a donc de lui-même une idée égale à lui-même, aussi grande, aussi parfaite, aussi subsistante que lui-même. C’est là son Fils, vraiment engendré à sa ressemblance parfaite, la vivante image de ses perfections infinies.
Afin de nous aider à concevoir cette génération ineffable, faisons une supposition. Supposons qu’une mère ait perdu son enfant. Elle s’en forme au-dedans d’elle-même une image, cette image est de tout ressemblante. Supposons qu’elle puisse faire vivre cette image ; n’aura-t-elle pas spirituellement engendré son enfant au-dedans d ’elle-même ? Ce qui est une impossibilité quand il s’agit de nous et de toute autre créature est une réalité en Dieu. Par l’infinie fécondité de la nature divine, Dieu, se contemplant lui-même, engendre son Fils, l’image de sa bonté, la figure de sa substance, la splendeur de sa gloire, son vrai Fils, Dieu comme lui, éternel et infini comme lui.
Voilà pourquoi saint Jean l’évangéliste appelle ce Fils Le Verbe. Au commencement, dit-il, était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Verbe veut dire parole. Il y a une parole intérieure que prononce l’esprit quand il pense et arrête sa pensée fixement sur une chose. C’est là ce qu’on appelle le verbe intérieur de l’âme. Or, la parole intérieure de Dieu, c’est son Fils, c’est son Verbe conçu et engendré spirituellement. Aussi le nom de Verbe est préféré à tout autre nom donné au Fils. Il nous invite plus que les autres aux mystères de la divinité.
Prenons encore quelques effets dans les choses matérielles, qui nous aideront à entrer bien avant dans ce mystère. Une lumière allume une autre lumière égale à elle-même sans pourtant rien perdre de ce qu’elle est elle-même. Le soleil lance ses rayons au travers d’espaces immenses et il ne perd rien de son volume malgré cette dépense continuelle de lui-même. Ainsi le Père engendre le Fils ; ainsi Dieu engendre Dieu. Et le Symbole de la grand-messe nous fait chanter en parlant du Fils : Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu.
– VII –
La procession du Saint-Esprit
Le même Symbole, commençant à nous parler du Saint-Esprit, le fait en ces termes : « Je crois au Saint-Esprit, Seigneur et vivifiant, qui procède du Père et du Fils. » Ainsi le Saint-Esprit n’est pas engendré comme le Fils, mais il procède.
L’acte divin que nous appelons la procession du Saint-Esprit est on ne peut plus mystérieux.
Voici les lumières que nous fournissent les saints docteurs, pour que nous puissions nous former quelque idée de cette procession ineffable. Ces lumières sont belles, mais bien au-dessous de la lumière du mystère lui-même qui, un jour, nous sera manifesté.
Ils disent tout d’abord qu’un être vivant peut sortir d’un autre être vivant et avoir la même nature, sans pourtant être le fils de celui dont il sort. Ève est ainsi sortie d’Adam, ayant même nature qu’Adam, sans pourtant être sa fille. Il n’y a pas eu génération puisqu’elle a été formée d’une de ses côtes, elle est sortie d’Adam mais elle n’est pas née de lui.
Puis ils nous ramènent à l’âme humaine et nous enseignent à y trouver une petite image de la procession du Saint-Esprit.
Car l’âme non seulement connaît mais elle aime. Or elle aime ce qu’elle connaît, c’est moyennant la connaissance que nous arrivons à l’amour. Par la connaissance nous donnons une naissance spirituelle en nous à l’objet connu, puis nous nous portons vers l’objet connu par l’amour. Ainsi Dieu se connaît lui-même et se connaissant il s’aime. Le premier acte enfante le Fils, le second donne origine au Saint-Esprit.
L’amour suppose donc la connaissance, et c’est pour cela que la procession du Saint-Esprit suppose la génération du Verbe, et c’est ainsi encore que le Saint-Esprit procède du Père moyennant le Fils, ce que le symbole exprime en disant qu’il procède du Père et du Fils.
On peut se représenter humainement comme il suit la procession du Saint-Esprit :
Le Père se contemple dans son Fils, le Fils se contemple dans son Père. Le Père s’incline vers son Fils par amour, le Fils par amour s’incline vers son Père. Cet amour est unique, puisqu’ils n’ont tous deux qu’une même nature et que le Fils reçoit cet amour du Père aussi bien que tout son être. Cet amour est un baiser ineffable dans lequel ils s’aiment autant qu’ils méritent d’être aimés. Or ils le méritent infiniment et de là ce baiser est une troisième personne égale aux deux autres et possédant la même nature, c’est le Saint-Esprit.
Le Saint-Esprit procède ainsi et du Père et du Fils, il est le lien d’amour qui les unit, il est leur cœur, il est leur esprit et il termine heureusement la série des processions divines.
O bienheureuse Trinité !
– VIII –
Immutabilité des processions divines
Nous avons décrit, comme nous avons pu, les processions divines, c’est-à-dire ces actes par lesquels le Fils est engendré du Père, et le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Nous essayerons maintenant de faire comprendre comme quoi ces actes sont éternels. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Cela veut dire qu’il ne faut pas considérer la génération du Fils et la procession du Saint-Esprit comme des actes qui sont passés, mais comme des actes toujours présents qui ne passent pas et qui ne passeront jamais. On ne peut pas dire, à proprement parler, que le Père a engendré son Fils ; il l’engendre aujourd’hui, et cet aujourd’hui demeure toujours, il n’a ni veille ni lendemain, c’est ce qu’on nomme l’éternité. L’éternité est tout entière dans un moment, mais dans un moment qui ne passe pas ; et c’est dans ce moment immuable que se produisent les processions divines.
Le Père est donc éternellement engendrant son Fils ; le Père et le Fils sont éternellement produisant le Saint-Esprit. Non pas que ces processions divines soient en voie de se faire, comme une chose qui ne serait pas terminée ; mais en ce sens que, tout en étant toujours parfaites, elles se font toujours par des actes qui ne passent pas.
Supposons un homme qui de toute éternité se regarderait dans une glace polie ; éternellement son image se reproduirait sur ce miroir. Elle y serait toujours reproduite, et elle s’y reproduirait toujours. Ainsi le Père ne cesse d’engendrer son Fils ; et le Saint-Esprit ne cesse de procéder de tous deux. Au ciel notre béatitude consistera précisément à contempler sans fin ces actes divins, qui constituent la vie de Dieu en lui-même, vie immuable et inaltérable dont on peut dire qu’elle est l’éternel mouvement dans l’éternel repos.
– IX –
Égalité des personnes divines
Les trois personnes divines sont absolument égales entre elles. Elles ont la même nature, et l’ont tout entière. Cette nature d’ailleurs ne comporte ni diminution, ni altération, ni division : là où elle est, elle ne peut être que tout entière. L’égalité la plus complète existe donc entre les trois personnes divines.
Elles ont en conséquence la même immensité, la même infinité, la même éternité, la même toute-puissance, la même sagesse, la même bonté.
Les relations qui constituent les personnes divines sont éternelles ; jamais le Père n’a été sans son Fils, jamais le Père et le Fils n’ont été sans le Saint-Esprit, pas plus que le feu n’est jamais sans lumière et sans chaleur. Le Fils n’est donc pas postérieur au Père ; le Saint-Esprit n’est pas postérieur au Père et au Fils.
De même il n’y a aucune infériorité du Fils vis-à-vis du Père, ni du Saint-Esprit vis-à-vis du Père et du Fils. Le Père, donnant naissance à son Fils, lui donne toute sa nature ; et il ne peut lui donner moins, puisque tout fils a la même nature que son père. De même tous deux donnent au Saint-Esprit la nature divine : dans sa plénitude l’Esprit de Dieu, qui procède de Dieu et qui subsiste en Dieu, ne peut être que Dieu lui-même. Des deux côtés la communication est absolue et sans réserve ; l’étendue infinie des perfections divines est commune aux trois personnes ; en passant de l’une à l’autre, on ne peut, sans altérer la foi catholique, constater aucun amoindrissement.
Il est vrai, le Fils reconnaît le Père comme son principe : le Saint-Esprit reconnaît, lui aussi, comme son commun principe, le Père et le Fils. Mais cette reconnaissance ne met pas ces deux personnes dans un état d’infériorité. Elle ne fait pas que le Fils, comme Dieu, doive soumission à son Père ; – car la soumission suppose une infériorité de nature, ou tout au moins, une infériorité dans la nature ; ce qui n’a pas lieu entre le Fils et le Père. Parmi les hommes eux-mêmes, le fils ne doit proprement la soumission à son père que durant son enfance ; une fois majeur, il ne dépend que de lui-même pour le gouvernement de sa propre vie. Ainsi le Fils de Dieu est-il l’égal de son Père. Le reconnaissant comme son principe, il le loue et le bénit avec un transport inénarrable. Le Père à son tour loue et bénit son Fils avec une complaisance infinie ; le Saint-Esprit complète le concert, en les unissant tous deux d’un lien indissoluble. La Sainte Trinité se glorifie elle-même de la sorte par une jubilation sans fin. Mais on ne saurait dire qu’il y ait une infériorité, une dépendance, une soumission quelconque, résultant des relations d’origine. En Dieu tout est infini, en Dieu tout est Dieu.
– X –
Attributs des personnes divines
Les personnes divines, étant absolument égales en toutes choses, possèdent à un titre égal tous les attributs qui conviennent à la nature divine : immensité, immutabilité, éternité, toute-puissance, sagesse et bonté.
Néanmoins, il y a certains attributs que l’on rapporte plus spécialement à telle personne qu’à telle autre.
Le Père, étant le principe des autres personnes et comme la source de laquelle elles dérivent, a pour attribut la puissance. On le nomme le Père Tout-Puissant, l’Ancien des jours ; la puissance convient bien à la paternité.
Le Fils, engendré par le Père comme une image en laquelle se reproduit toute l’essence divine, comme une lumière splendide émanant de l’intelligence incréée, a pour attribut la sagesse. Il est appelé souvent la Sagesse éternelle. La sagesse est le plus beau fruit de l’intelligence.
Le Saint-Esprit, procédant du Père et du Fils comme un soupir de leur mutuel amour, comme un élan du cœur de Dieu, a pour attribut la bonté ou l’amour.
C’est ainsi que sont en quelque manière partagés entre les personnes divines les attributs divins, bien qu’en réalité ils appartiennent intégralement à chacune des trois personnes.
– XI –
Existence des personnes divines
l’une dans l’autre
Notre-Seigneur, dans l’Évangile de saint Jean, dit à ses Apôtres d’un ton de reproche : Ne croyez-vous pas que je suis dans mon Père, et que mon Père est en moi ? (Jn 14, 10, 20).
Ces paroles, dont nous ne pourrons jamais mesurer toute la profondeur, se vérifient en Notre-Seigneur et comme homme et comme Dieu. Ici, nous les prenons à ce dernier point de vue.
Premièrement, le Fils habite dans le Père. Saint Jean l’appelle : le Fils unique qui est dans le sein du Père (Jn 1, 18). Il est en lui, parce que sa nature est la nature même du Père ; il est encore en lui, comme en son principe, en celui dans lequel il prend éternellement naissance, dont il est l’éblouissante splendeur ; il est enfin en lui comme celui auquel il se rapporte, et dans lequel pour ainsi dire, il revient se plonger.
D’un autre côté le Père habite dans son Fils ; il y est par communauté de nature, il y est de plus comme dans son image, comme dans l’objet de ses complaisances éternelles, comme en celui dans lequel il exprime et manifeste, sans altération ni diminution aucune, ses perfections infinies : Speculum sine macula majestatis illius – le miroir sans tache de sa majesté (Sg 7, 26).
Il y a donc inhabitation [5] réciproque du Fils dans le Père, et du Père dans le Fils, non seulement en raison de leur commune nature, mais encore à cause des relations qui les unissent.
Pareillement le Saint-Esprit est dans le Père et le Fils, et par communauté de nature et comme dans son commun principe, comme dans le cœur duquel il procède sous forme d’amour. Et réciproquement le Père et le Fils sont dans le Saint-Esprit dans le lien qui les unit, comme dans le mutuel baiser qu’ils se donnent l’un à l’autre.
De cette inhabitation réciproque des personnes divines, il résulte qu’elles sont absolument inséparables : et que là où l’une se trouve, les autres se trouvent également, comme les anneaux d’une même chaîne s’amènent les uns les autres. Notre-Seigneur déclare souvent cette vérité dans saint Jean : Mon Père, dit-il, ne m’a pas laissé seul […], mon Père agit inséparablement avec moi (Jn 7, 29).
– XII –
Missions des personnes divines
Et néanmoins Notre-Seigneur répète, dans le même Évangile, cette autre parole : Mon Père m’a envoyé (Jn 14, 24, 26). Il dit également du Saint-Esprit : L’Esprit que je vous enverrai […] que mon Père vous enverra en mon nom. Y a-t-il contradiction ? Nullement, mais il faut bien comprendre en quoi consiste cet envoi, cette mission.
Il y a des personnes divines qui sont envoyées ; le Fils est envoyé par le Père ; le Saint-Esprit est envoyé par le Père et le Fils. Il ne faudrait pas croire que le Père envoie son Fils comme un maître envoie son serviteur ; car il n’y a aucune infériorité du Fils vis-à-vis du Père ; et si Notre-Seigneur est nommé par les prophètes : le serviteur de Dieu, c’est comme homme qu’on lui donne ce titre. Il ne faut pas non plus penser que le Fils, quand il est envoyé, est séparé de son Dieu ; car le Père et le Fils sont absolument inséparables, comme habitant réciproquement l’un dans l’autre. Voici comment il faut entendre l’envoi d’une personne divine.
En disant que le Fils a été envoyé par son Père, on veut dire que lui, qui de toute éternité réside invisiblement dans le sein du Père, a commencé, à un moment donné, de se rendre visible au milieu du monde sous la forme humaine. Alors, il a paru sortir du sein de son Père, suivant cette parole qu’il a dite : Je suis sorti du Père, et venu dans le monde (Jn 16, 28). Mais en réalité il n’a pas quitté le Père : demeurant en lui, il est apparu aux hommes.
De même, le Saint-Esprit a été envoyé par le Père et le Fils, quand il a rendu sa présence sensible au milieu du monde, le jour de la Pentecôte. Dès lors, lui qui, dans le sein de la Trinité adorable, est le lien du Père et du Fils, il a commencé sur terre à être le lien de l’Église, le lien des âmes en Jésus-Christ.
En un mot, l’envoi, la mission du Fils est comme une extension de sa génération éternelle par sa génération temporelle ; et l’envoi, la mission du Saint-Esprit est une effusion qui en a été faite pour faire entrer les hommes dans le concert de la Trinité adorable.
Dieu le Père, lui aussi, se donne, se communique aux hommes, en même temps qu’il leur donne son Fils, qu’il leur donne son Esprit. Mais on ne dit pas, on ne peut pas dire qu’il est envoyé, parce qu’il ne procède d’aucune autre personne ; car le mot d’envoi, de mission, emporte avec lui l’idée d’une procession divine, jointe à une manifestation temporelle.
(à suivre)
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[1] — Il a aussi été publié par la revue Fideliter, de novembre 1990 (nº 78) à janvier 1993 (nº 91).
[2] — Père Emmanuel, conclusion de l’étude Le Bon Dieu parue dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, en 1884-1886 (éditée en brochure par les Éditions du Sel, Avrillé, 2005, 62 p., 7 E).
[3] — Chercher Dieu et le trouver comme à tâtons.
[4] — Is 66, 9 (selon la Vulgate) : Numquid ego qui alios parere facio, ipse non pariam ? dicit Dominus. (NDLR.)
[5] — Dans le mot inhabitation, le préfixe « in » n’a pas un sens négatif (comme dans le mot inhabité) mais un sens local (celui de la préposition latine in [dans], comme dans le verbe latin inhabitare : habiter dans). Ce mot « inhabitation » est aussi employé pour désigner la présence du Saint-Esprit dans l’âme des justes. (NDLR.)
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L'auteur
Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 74-87
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