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Dossier

Lourdes : 150e anniversaire

 


Il y a 150 ans – un rosaire d’années –, la très sainte Vierge Marie a daigné apparaître à Lourdes et y manifester de façon extraordinaire sa puissance d’intercession et sa bonté maternelle. Il était juste que nous payions un tribut de reconnaissance à celle qui nous a comblé de ses faveurs.

Le père Garrigou-Lagrange O.P. expose – dans un article inédit en fran­çais – le fondement dogmatique de la médiation universelle de Notre-Dame, qui fait d’elle le canal de toutes les grâces.

Puis le père Petitot O.P. explique la signification générale des apparitions de Lourdes, tandis que le cardinal Pie expose le caractère spécial de ces appa­ritions : la lutte contre le naturalisme, le mal de notre époque.

Une moniale dominicaine expose ensuite le symbolisme de la source mira­culeuse, figure du Cœur Immaculé de Marie.

Enfin, nous profitons de l’occasion de ce dossier pour commencer la publi­cation de méditations sur les mystères du rosaire : le père Thomas O.P. commente ici le premier mystère, celui de l’annonciation.

 

La médiation universelle

de la sainte Vierge

peut-elle être définie ?

 

 par le frère Réginald Garrigou-Lagrange O.P.

 

Le cardinal Désiré-Joseph Mercier (1851-1926), nommé arche­vêque de Malines par saint Pie X le 7 février 1906, fut un des principaux promoteurs d’une définition dogmatique de la médiation universelle de la Vierge Marie. Dès 1915, il envoya à tous les supé­rieurs religieux de Belgique une pétition à adresser à Rome en faveur de ce dogme. Le clergé de Malines et la faculté de théologie de l’université catholique de Louvain se joignirent à cette demande. Le 8 avril 1920, une requête fut envoyée pour demander la fête liturgi­que de Marie médiatrice, fête qui sera accordée le 12 janvier 1921 pour le diocèse de Maline et fixée à la date du 31 mai. En avril 1921, le cardinal écrit à tous les évêques du monde pour les inciter à demander cette fête pour leur diocèse. En un an, 450 diocèses obtiennent cette grâce.

L’institution de cette fête suscite de nombreuses études théologi­ques sur la question et en novembre 1922, le pape Pie XI ordonne la constitution de trois commissions pontificales pour étudier la possi­bilité d’une définition dogmatique : une en Belgique, l’autre en Espagne, la troisième à Rome. Elles envoient leurs mémoires au Saint-Siège respectivement en mai 1923, mars ou avril 1925 et avril 1925 au plus tard pour la commission romaine [1].

Le mémoire dont nous publions la traduction fut adressé par le père Garrigou-Lagrange O.P. au cardinal Mercier en 1925. Il n’est pas établi avec certitude que le dominicain ait été membre de la commission romaine. Mais cela semble assez probable, d’autant plus qu’il fut appelé plus tard, en 1938, à participer aux travaux de la commission instituée en vue de la proclamation du dogme de l’assomption. Il est cependant certain que notre théologien était très lié au père Hugon O.P., lui-même membre de la commission [2].

Ce mémoire présente d’autant plus d’intérêt que les travaux de la commission romaine n’ont jamais été publiés, à notre connais­sance [3].

Le Sel de la terre.

 

 

La plupart des théologiens et des prédicateurs d’aujourd’hui  admettent et enseignent que la bienheureuse Vierge Marie est média­ trice de toutes les grâces ; ils tiennent que cette doctrine est au moins implicitement contenue dans le dépôt de la Révélation.

De nombreuses études ont récemment paru à ce sujet dans les diverses parties de l’Église. Elles se rejoignent substantiellement quant aux principales raisons qui prouvent que ce privilège de la bienheureuse Vierge Marie est équivalemment révélé et par conséquent définissable comme dogme de foi.

En outre, cette définition est désirée par de nombreux évêques, prêtres et fidèles :

1° pour mieux manifester que la bienheureuse Vierge Marie est vraiment mère de tous les hommes et qu’elle intervient très souvent dans la vie de toute l’Église et de chacun des viateurs [4] ;

2° pour mieux obtenir sa bénédiction au milieu des grands troubles et dangers de notre temps ;

3° plusieurs ajoutent : de même que la proclamation du privilège de l’Immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie par Pie IX, avant le concile du Vatican [5], fut comme sa préparation et obtint les bénédictions de Dieu sur ses actes solennels, de même, il faut espérer que la proclamation de la médiation universelle de la Mère de Dieu par le Souverain Pontife, sous la forme qu’il jugerait opportune, serait une excellente préparation d’un nouveau concile du Vatican pour obtenir des grâces spéciales de Dieu en sa faveur.

Pour résoudre la question d’une définition possible de la médiation univer­selle de la bienheureuse Vierge Marie, il faut rechercher s’il est théologique­ment certain que Marie est médiatrice de toutes les grâces et si cette doctrine est équivalemment révélée, c’est-à-dire contenue au moins implicitement dans le dépôt de la révélation.

Pour procéder avec méthode, nous divisons ainsi la matière :

I. — La médiation entre Dieu et les hommes : nature et espèces.

II. — La médiation de la Mère de Dieu selon l’être.

III. — La médiation de la bienheureuse Vierge Marie par mode de satisfaction.

IV. — La médiation de la bienheureuse Vierge Marie par mode de mérite.

V. — La médiation de la bienheureuse Vierge Marie par mode d’intercession et de distribution des grâces.

VI. — Extension universelle de cette médiation et examen des difficultés.

VII. — Conclusion et vœu : cette médiation universelle de la bienheureuse Vierge Marie pourrait faire l’objet d’une définition dogmatique.

 

La médiation entre Dieu et les hommes : nature et espèces 

Nous devons d’abord déterminer la nature de la médiation entre Dieu et les hommes et ses espèces, afin de faire apparaître par suite les qualités de la médiation universelle de la bienheureuse Vierge Marie : si elle s’étend à tous les hommes et à chacun, même à ceux de l’ancien Testament ; et pareillement si la sainte Vierge distribue toutes les grâces, non seulement en général, mais en particulier ; depuis quel moment la bienheureuse Vierge Marie est distri­butrice de toutes les grâces, depuis le jour de son Assomption ou même avant. Pour établir tout cela, il faut rechercher quelles sont les fonctions essentielles de la médiation.

Saint Thomas traite cette question dans la Somme théologique, III, q. 26, a. 1 :

L’office du médiateur consiste à unir ceux entre lesquels il est médiateur, car les extrêmes sont unis par le milieu. Or, unir parfaitement les hommes à Dieu convient au Christ puisque, par lui, les hommes sont réconciliés avec Dieu, selon ce que dit saint Paul (2 Co 5, 19) : « Dieu réconciliait le monde avec lui-même dans le Christ. » C’est pourquoi le Christ seul, en tant que par sa mort il a réconcilié le genre humain avec Dieu, est le parfait Médiateur entre Dieu et les hommes. Si bien que l’Apôtre après avoir dit : « L’homme Jésus Christ est le seul médiateur entre Dieu et les hommes » ajoute : « lui qui s’est livré pour le rachat de tous. » (1 Tm 2, 5-6) Rien n’empêche cependant que quelques autres soient appelés, sous un certain rapport, médiateurs entre Dieu et les hommes en tant qu’ils coopèrent à unir les hommes à Dieu de façon dispositive et subordonnée [6].

Ainsi, dit saint Thomas (III, q. 26, a. 1, ad 1), les prophètes et les prêtres de l’ancien Testament furent médiateurs en tant qu’ils annonçaient et préfigu­raient le parfait Médiateur. Quant aux prêtres du nouveau Testament, ils peuvent être dits médiateurs de Dieu et des hommes, en tant qu’ils sont ministres du vrai Médiateur, tenant sa place pour distribuer aux hommes les sacrements du salut.

De même, comme le note l’ad secundum (ibid.), les bons anges exercent l’office de médiateurs comme ministres et de façon dispositive.

La médiation est donc double, l’une parfaite et indépendante, qui appartient au seul Christ, l’autre secondaire et subordonnée. Par suite, on ne peut affirmer que la bienheureuse Vierge Marie soit une médiatrice absolument universelle dans le même sens que le Christ, parce qu’elle-même a été rachetée selon un mode sublime par le Christ et parce qu’elle ne peut rien faire sinon de par les mérites du Christ. Mais on peut la dire médiatrice secondaire, subordonnée au Christ, en tant qu’elle a coopéré à la rédemption de tous les hommes de façon dispositive et ministérielle. Cherchons donc, en vue de définir sa médiation universelle de toutes les grâces, comment la bienheureuse Vierge Marie a coopéré au salut des hommes avec le Christ. Pour l’établir, on doit considérer quelles sont les fonctions essentielles d’un médiateur.

Elles sont ainsi déterminées par saint Thomas (III, q. 26, a. 2) :

Deux points sont à considérer dans un médiateur : la raison qui fait de lui un intermédiaire, et son office de liaison. L’intermédiaire, par sa nature même, est à distance entre les deux extrêmes ; il fait office de liaison en transmettant à l’un des extrêmes ce qui appartient à l’autre [7].

Être médiateur convient donc au Christ non en tant qu’il est Dieu, mais en tant qu’homme :

sous ce rapport, en effet, il est à distance de Dieu par sa nature humaine, et des hommes par sa dignité de grâce et de gloire. De plus, il lui revient, comme homme, d’unir les hommes à Dieu en apportant aux hommes les préceptes et les dons de Dieu, et vis-à-vis de Dieu, en satisfaisant et en intercédant pour les hommes [8].

Saint Thomas dit de même dans III, q. 22, a. 1 :

L’office propre du prêtre est d’être médiateur entre Dieu et le peuple en tant qu’il transmet au peuple les biens divins, d’où son nom de sacer-dos, c’est-à-dire sacra dans [donnant les choses sacrées]. […]Le prêtre est encore médiateur en tant qu’il offre à Dieu les prières du peuple et satisfait à Dieu en quelque manière pour les péchés [9].

Dans ces textes, on distingue la médiation selon l’être (in actu primo) et la médiation selon l’opération (in actu secundo). Selon l’être, le Christ est Média­teur, en tant que, comme homme, il est un intermédiaire entre Dieu et les hommes, qu’il dépasse en dignité de grâce et de gloire. Selon l’opération, le Christ est Médiateur de deux façons : 1° parce qu’il offre à Dieu pour les hommes son sacrifice et ses prières ; 2° parce qu’il livre aux hommes les préceptes et les dons de Dieu.

De la même façon, nous devons rechercher si la bienheureuse Vierge Marie est médiatrice universelle, d’abord selon son être, c’est-à-dire en tant que Mère de Dieu surpassant les hommes en dignité de grâce et de gloire, ensuite selon son opération, par sa coopération au Christ : 1° dans l’oblation du sacrifice ; 2° par ses mérites ; 3° en intercédant pour obtenir toutes les grâces ; 4° en distribuant toutes les grâces, en général et en particulier.

 

La médiation de la Mère de Dieu selon l’être

Un chrétien cultivé et doué de l’esprit de foi répond affirmativement. En effet, la bienheureuse Vierge Marie est intermédiaire entre Dieu et les hommes dans la mesure où elle est Mère de Dieu. Comme Mère de Dieu, de par sa condition de créature, elle est infiniment distante de Dieu ; cependant, comme le dit Cajetan dans son commentaire de la II-II, q. 103, a. 4, ad 2 : « par sa maternité divine, elle atteint aux confins de la déité [10] » ; elle s’élève au-dessus de tous les hommes par la dignité qu’elle tient de cette même maternité divine et de sa plénitude de grâce. Ces deux derniers privilèges (maternité divine et plénitude de grâce) sont de foi solennellement définie [11].

Dans la bulle Ineffabilis Deus Pie IX déclare :

Dieu ineffable […], puisant dans le trésor de sa divinité, la combla bien plus que tous les esprits angéliques et que tous les saints, de l’abondance de toutes les grâces célestes, et avec une telle profusion que, toujours exempte de toute tache du péché, toute belle et parfaite, elle manifesta une telle plénitude d’innocence et de sainteté qu’on ne peut, au-dessous de Dieu, en concevoir de plus grande, et qu’excepté Dieu, personne ne peut la concevoir en pensée. Et certes il convenait bien qu’elle resplendît toujours de l’éclat de la sainteté la plus parfaite [12].

Saint Thomas dans la III, q. 27, a. 5, traitant de la plénitude de grâce expli­que ainsi les paroles Ave, Gratia plena :

Plus on est proche du principe, en n’importe quel genre, plus on participe de son effet. […] Or le Christ est principe de la grâce. […] La Vierge Marie fut la plus proche du Christ selon l’humanité, parce qu’il a reçu d’elle la nature humaine. Et c’est pourquoi elle devait obtenir du Christ, plus que tous les autres, la plénitude de grâce [13].

Et dans l’ad primum :

La bienheureuse Vierge Marie a obtenu une plénitude de grâce si grande qu’elle fut la plus proche possible de l’auteur de la grâce, en sorte qu’elle reçut en elle-même celui qui est plein de toute grâce ; et que, en l’enfantant, elle fit, pour ainsi dire, découler la grâce sur tous [14].

De même, on enseigne communément que la bienheureuse Vierge Marie, à l’heure de sa mort, a dépassé la grâce de tous les saints et de tous les anges pris ensemble. Bien plus, beaucoup de théologiens, à juste titre, le soutiennent même quant à sa grâce initiale, à l’instant de sa conception immaculée [15].

Considérons maintenant la médiation de la bienheureuse Vierge Marie selon l’agir.

 

La médiation de la bienheureuse Vierge Marie par mode de satisfaction

Nous allons démontrer la médiation de la bienheureuse Vierge Marie par sa coopération à l’oblation du sacrifice de la Loi nouvelle. Elle a coopéré à cette oblation au moins de trois façons, 1° par son consentement, le jour de l’annonciation, 2° en offrant l’enfant Jésus au Temple, 3° en acceptant pour nous la mort du Christ sur la croix.

 

Son consentement au jour de l’annonciation

Non seulement, en effet, elle a fourni sa chair et son sang à Dieu qui s’incarnait, mais elle a consenti tout à fait librement à la génération du Rédempteur quand elle a dit : « Fiat mihi secundum verbum tuum. Qu’il me soit fait selon votre parole » (Lc 1, 38). Saint Thomas écrit à ce sujet dans la III, q. 30, a. 1, que cela convenait « pour montrer qu’il y avait ainsi un certain mariage spirituel entre le Fils de Dieu et la nature humaine. Et voilà pourquoi par l’annonciation Dieu attendait le consentement de la Vierge au nom de toute la nature humaine. [16] »

Par ce consentement, la bienheureuse Vierge Marie a coopéré au sacrifice de la Loi nouvelle, en tant qu’elle nous a donné très librement le prêtre très parfait et la victime de ce sacrifice. Les Pères disent qu’elle a librement conçu le Christ en son esprit avant de le porter dans son sein [17].

 

L’offrande de Jésus au Temple

La bienheureuse Vierge Marie a offert au Temple son Fils Rédempteur pour qu’il devienne, selon la volonté du Père, une hostie pour notre salut. On lit, en effet, dans Lc 2, 34-35 :

Et Siméon dit à Marie, sa mère [mère de l’enfant] : « Voici qu’il est placé pour la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël, et pour être un signe en butte à la contradiction, et vous-même, un glaive transpercera votre âme, afin que soient révélées les pensées d’un grand nombre de cœurs. »

La bienheureuse Vierge Marie a ainsi su d’avance qu’elle éprouverait les douleurs de sa compassion avec le Sauveur, et il n’est pas douteux qu’elle ait déjà volontiers accepté ces douleurs à cause de sa sainteté.

 

Au pied de la croix

La bienheureuse Vierge Marie a principalement coopéré au sacrifice du Calvaire lorsqu’elle se tenait au pied de la croix. Le Christ aurait pu très faci­lement, par sa puissance surnaturelle, empêcher ses bourreaux de le mettre à mort, mais il s’est volontairement livré pour nous comme il l’avait dit : « Je donne ma vie pour la reprendre. Personne ne me la ravit, mais je la donne de moi-même » (Jn 10, 17-18). En même temps, « près de la croix de Jésus se tenait sa mère » (Jn 19, 25) qui, par son immense douleur, offrait pour nous son Fils très aimé et qui « renonça pour le salut des hommes à ses droits maternels sur son Fils [18]. » De même que le Christ a très librement assumé pour nous la mort de la croix sans résistance, de même la bienheureuse Vierge Marie a accepté le martyre du Christ pour notre salut et s’est ainsi parfaitement associée à l’oblation de son Fils, selon le degré de son immense charité. Les tourments que son Fils a subis dans son corps et son esprit, elle a voulu les partager dans son âme. Ainsi le dit saint Albert le Grand :

Au moment de la passion, […] la Mère de miséricorde […] associée à la passion, est devenue coadjutrice de la rédemption et mère de la régénération : c’est pourquoi, ici, en raison de la fécondité spirituelle qui l’a rendue mère spirituelle de tout le genre humain, elle nous a tous appelés et régénérés à la vie éternelle dans son Fils et par son Fils, non sans endurer les douleurs de l’enfantement [19].

Aucune autre créature n’a été associée aussi intimement au sacrifice de la croix que la bienheureuse Vierge Marie transpercée intérieurement par un glaive de douleur. Elle unissait complètement sa volonté à la volonté de son Fils et se montrait si prompte à souffrir tous ses tourments « que, si la chose eût été possible, elle les aurait bien plus volontiers pris sur elle [20] ».

La passion du Christ, comme le montre saint Thomas, a causé notre salut par mode de satisfaction, par mode de sacrifice et par mode de rachat [21]. De même, la bienheureuse Vierge Marie a coopéré au salut de tous les hommes, par mode de satisfaction, offrant à Dieu pour nous, dans la plus grande douleur et le plus grand amour, la vie de son Fils très aimé que lui-même offrait en satisfaction, avec la plus ardente charité. Elle a encore coopéré par mode de sacrifice très parfait qu’elle a offert avec le Christ, et par mode de rachat du péché et du pouvoir du diable.

C’est pourquoi Benoît XV a pu affirmer :

Elle a souffert et est comme morte avec son Fils souffrant et mourant, elle a abdiqué ses droits maternels sur son Fils, pour le salut des hommes, elle a immolé son Fils pour apaiser la justice de Dieu autant qu’il était en elle, de telle façon qu’on peut dire en vérité qu’elle a racheté le genre humain avec le Christ [22].

La bienheureuse Vierge a satisfait pour nous selon une certaine convenance seulement (de congruo). Satisfaire pour le péché mortel selon la justice (de condigno) n’est pas possible à une pure créature, car le péché mortel commis contre Dieu comporte une certaine infinité à cause de l’infinité de la majesté de Dieu [23]. C’est pourquoi seul le Verbe incarné a pu offrir une satisfaction selon la justice, c’est-à-dire d’une valeur infinie (III, q. 1, a. 3, ad 2). Mais elle a satis­fait selon une certaine convenance car, souffrant la passion en commun avec le Christ, elle devait obtenir un même effet de satisfaction, puisque la satisfaction se prend d’après la peine et la souffrance de l’action. Ceci sera confirmé dans le prochain paragraphe : la bienheureuse Vierge Marie a mérité en convenance ce que le Christ a mérité en justice, car la satisfaction répond au mérite et lui est proportionnée.

La bienheureuse Vierge est donc appelée à juste titre reine des martyrs ou encore martyre avec Jésus-Christ. Saint Pie X montre comment elle a coopéré au sacrifice de la Loi nouvelle en rappelant « sa mission de garder cette victime, de la nourrir et de la présenter, au jour voulu, à l’autel » (Encyclique Ad diem illum du 2 février 1904).

 

 

La médiation de la bienheureuse Vierge Marie par mode de mérite

Démontrons maintenant la médiation universelle de la bienheureuse Vierge Marie, en tant qu’elle a coopéré à notre rédemption par mode de mérite.

Il faut d’abord considérer ce que le Christ a mérité pour nous et selon quel mode. Saint Thomas dans la III, q. 48, a. 1 explique que la passion du Christ a causé notre salut par mode de mérite et selon la justice, parce que « le Christ a reçu la grâce non seulement à titre individuel, mais aussi comme tête de l’Église, de telle façon que sa grâce rejaillisse de lui sur ses membres ». C’est-à-dire que le Christ posséda la grâce, principe du mérite, non seulement comme un homme, mais comme tête des autres hommes. Ainsi, par sa passion volontaire, il a mérité le salut non seulement pour lui-même, mais pour ses membres. C’est ce que dit saint Paul lorsqu’il parle du Corps mystique de Jésus-Christ [24]. En outre les opérations du Christ furent intrinsèquement d’une valeur stricte­ment infinie pour mériter comme pour satisfaire, à cause de la dignité de sa personne divine qui était le principe de l’acte méritoire. Quels biens le Christ a-t-il mérités pour tous les hommes ? Toutes les grâces actuelles qui disposent à la justification, la grâce sanctifiante elle-même, la gloire, tous les secours, les dons surnaturels et enfin tous les effets de notre prédestination.

La question se pose également quand il s’agit de la médiation universelle de la bienheureuse Vierge Marie.

En parlant dans l’absolu, Dieu pourrait-il faire qu’un simple homme puisse mériter en justice pour les autres ?

La réponse est affirmative. Pour mériter la grâce en justice pour autrui, il est requis et il suffit d’être établi chef surnaturel des hommes. Dieu pourrait, dans l’absolu, instituer un pur homme chef surnaturel des autres et le combler d’une grâce si excellente et si abondante qu’il puisse la répandre sur les autres. Mais ce pur homme ne pourrait jamais satisfaire en justice pour le péché mortel, car une satisfaction adéquate, c’est-à-dire selon la stricte justice, doit être d’une valeur infinie, puisque le péché mortel est une offense infinie.

Cependant, dans la condition présente du genre humain, seul le Christ a mérité pour nous et a pu mériter en justice, parce qu’il est l’unique tête des hommes dans l’ordre surnaturel, tant pour mériter en justice que pour satisfaire. « Il n’y a pas d’autre nom sous le ciel donné aux hommes en qui nous devions être sauvés » (Ac 4, 12).

Il est donc certain que la bienheureuse Vierge Marie ne nous a pas mérité la grâce en justice ; mais les théologiens enseignent désormais communément qu’elle nous a mérité en convenance ce que le Christ nous a mérité en justice. Saint Pie X a sanctionné cet enseignement dans l’encyclique Ad diem illum du 2 février 1904 : « Parce que Marie l’emporte sur tous en sainteté et en union avec Jésus-Christ et qu’elle a été associée par Jésus-Christ à l’œuvre de la rédemp­tion, elle nous mérite de congruo, comme disent les théologiens, ce que Jésus-Christ nous a mérité de condigno. »

Cette doctrine commune se fonde principalement sur l’appellation de Nouvelle Ève qu’on trouve dans toute la tradition latine et grecque ; Marie fut mère de tous les hommes pour la vie de la grâce comme la première Ève fut mère de tous les hommes pour la vie du corps et pour la nature destituée du don de la justice originelle. Ainsi saint Justin († vers 162) et saint Irénée (vers 130 - 202) enseignent-ils que Marie est pour nous principe de vie, comme Ève fut principe de mort [25].

Saint Éphrem (vers 306 – 373), notamment, enseigne que Marie est cause méritoire et impétratoire de la grâce, puisque elle est cause de vie et porte de la lumière, et qu’elle restitue la gloire perdue par Ève :

L’une est devenue cause de mort, l’autre cause de notre vie. […] Il est mani­feste que Marie est la porte de la lumière, parce que le monde et ses habitants qui avaient été obscurcis par Ève, cause de tous les maux, ont été illuminés par elle [26].

Et maintenant, si la bienheureuse Vierge Marie est Mère spirituelle des fidèles du Christ, en tant que mère, elle doit leur accorder la vie et, en tant que Mère spirituelle, la vie spirituelle de la grâce. Elle n’a pu le faire physiquement [27] comme cause principale : Dieu seul peut l’être ; ni moralement par mérite de justice : on ne peut l’attribuer qu’au Christ. Donc, ce doit être par mérite de convenance (de congruo), pour une double raison : 1° par son consentement à livrer la divine victime à l’immolation ; 2° par sa propre compassion ou communion spiri­tuelle à l’immolation. Cette participation active à la rédemption est appelée, à juste titre, co-rédemption.

2° Cette commune tradition de l’Église latine et grecque n’est pas sans fondement dans l’Évangile. On peut citer la parole du Christ adressée à saint Jean au Calvaire : « Voilà votre mère » (Jn 19, 27). Au sens littéral, le Christ confie Jean à Marie et Marie à Jean : « et, à partir de cette heure, le disciple la prit chez lui », c’est-à-dire auprès de lui. Jésus avait dit de même à Marie : « Femme, voilà votre fils. » Les paroles du Christ réalisent ce qu’elles signifient parce qu’elles sont esprit et vie. C’est pourquoi on tient communément dans l’Église qu’à cet instant la bienheureuse Vierge Marie a reçu la grâce de la maternité spirituelle et une affection maternelle profonde à l’égard de Jean, tout comme celui-ci une vraie affection filiale vis-à-vis de la bienheureuse Vierge Marie. C’est le sens littéral.

Mais s’y ajoute un sens spirituel, en tant que « les choses signifiées par les mots signifient encore d’autres choses », comme l’explique saint Thomas (I, q. 1, a. 10). Selon la Tradition, saint Jean, entendant ces paroles du Christ, représentait tous les fidèles.

Saint Bernardin de Sienne dit : « Mystiquement, saint Jean représente donc toutes les âmes des élus dont la bienheureuse Vierge a été rendue la mère » (Serm. 51, a. 1, c. III). Bossuet dans son Sermon sur le Rosaire et son Deuxième sermon sur la Nativité de la Très Sainte Vierge, ainsi que saint Louis-Marie Grignion de Montfort dans son Traité de la vraie dévotion, s’expriment de même. Cette interprétation se fonde sur les circonstances dans lesquelles ces paroles du Christ ont été prononcées et sur la Tradition universelle, comme le montre très bien le père Lépicier [28]. A cet instant, en effet, le Christ offre sa vie pour tous les hommes ; il ne s’adresse pas exclusivement à Jean comme s’il s’occupait seulement de lui en particulier, mais, dans la personne du disciple bien-aimé, il voit tous ses fidèles de tous les temps et les confie à Marie. « L’auteur de l’Écriture sainte est Dieu. Or, il est au pouvoir de Dieu d’employer, pour signifier quelque chose, non seulement des mots, ce que peut faire aussi l’homme, mais également les choses elles-mêmes » dont il est le Maître [29].

Ce sens spirituel, note le père Knabenbauer [30] n’a certes pas été explicite­ment mis en évidence avant l’abbé Rupert de Deutz († 1129), mais il se trouve implicitement dans toute l’économie du christianisme quand il est question de la nouvelle Ève.

3° Enfin, cette doctrine commune se prouve théologiquement par la définition du mérite de convenance (de congruo).

Le mérite de congruo est une œuvre dont la valeur ne correspond pas à la valeur de la récompense, et qui ne mérite pas de récompense selon la justice, mais seulement selon une convenance ou selon l’amitié. Il se fonde sur les droits de l’amitié. Ainsi, une mère chrétienne, en raison de son union de charité avec Dieu et Jésus-Christ, peut mériter quelque chose pour ses enfants, ensei­gne saint Thomas. Selon une opinion commune :

on peut mériter pour un autre la première grâce d’un mérite de convenance. Puisque, en effet, l’homme, quand il est dans la grâce de Dieu, accomplit la volonté de Dieu, il convient, selon une proportion fondée sur l’amitié, que Dieu accomplisse la volonté de l’homme en vue du salut d’un autre. Pourtant, il peut arriver qu’il y ait un obstacle de la part de celui dont un saint désire la justifica­tion [31].

Or, la bienheureuse Vierge Marie fut toujours unie à Dieu par une intense charité, selon la plénitude de grâce reçue à l’instant de son immaculée concep­tion, et en qualité de Mère spirituelle, elle a pu mériter pour nous de congruo. Si toute mère chrétienne peut mériter pour ses enfants, a fortiori la bienheureuse Vierge Marie pour nous tous.

De plus, elle a mérité de congruo tout ce que Jésus-Christ nous a mérité de condigno, parce qu’elle lui fut toujours et en tout associée, aussi bien le jour de l’annonciation, où elle consentit librement au mystère de l’incarnation, que pendant le cours de sa vie ou lors du mystère du Calvaire, alors qu’elle se tenait près de la croix et accomplissait avec Jésus-Christ l’œuvre de la rédemption. En somme, la bienheureuse Vierge Marie, qui partageait la passion avec Jésus-Christ, devait aussi partager le fruit de la passion en gagnant des mérites, puisque la passion du Christ a causé notre salut par mode de mérite. Ainsi s’établit la vérité reçue aujourd’hui communément et sanctionnée par saint Pie X :

Parce que Marie l’emporte sur tous en sainteté et en union avec Jésus-Christ et qu’elle a été associée par Jésus-Christ à l’œuvre de la rédemption, elle nous mérite de congruo, comme disent les théologiens, ce que Jésus-Christ nous a mérité de condigno [32].

Cette expression de congruo doit être prise ici au sens propre, ce qui appa­raît dans la division ci-dessous :

Division des espèces de mérites



 1 - de condigno (en justice) 

 a. en rigueur de justice, égal à la récompense. Par exemple : le mérite de Notre Seigneur Jésus-Christ

Mérite 


b. selon une simple proportion fondée dans le droit.


 2 - de congruo  (selon une convenance)

 a.  proprement dit : fondé sur les droits de l’amitié.



b.  improprement dit : par mode de disposition ou d’impétration [33]

 

La médiation de la bienheureuse Vierge Marie par mode d’intercession et de distribution des grâces

Nous prouvons, à présent, la médiation universelle de la bienheureuse Vierge Marie en ce sens que celle-ci intercède et obtient toutes les grâces que reçoivent les hommes.

Il s’agit de savoir si toutes les grâces en général et chacune en particulier sont répandues sur nous par une intercession actuelle de Marie, au moins depuis son assomption.

En ce qui concerne le Christ, il n’y a aucun doute : par lui, toutes les prières de l’Église vont au Père. C’est pourquoi à la fin de toutes les oraisons, l’Église dit : « Per Christum Dominum nostrum ». On recherche si la sainte Vierge, de même qu’elle est unie au Christ pour satisfaire et mériter, lui est aussi associée pour intercéder pour nous en vue de recevoir toutes les grâces ? Les Jansénis­tes l’ont nié. Ils changèrent ces paroles de la liturgie : Mère de la divine grâce en celles-ci : Mère de l’auteur de la grâce. De même, dans l’hymne Ave maris stella, ils changèrent les mots : Bona cuncta posce (Demandez tous les biens) en : Bona posce dari (Demandez que les biens nous soient donnés).

Au XVIIIe siècle, Muratori a défendu cette opinion négative et saint Alphonse l’a réfutée. Elle s’est répandue à tel point que Trombelli [34] lui-même, qui a traité doctement et pieusement des louanges de la bienheureuse Vierge Marie, n’osa pas adhérer à la sentence affirmative. Quelle est maintenant la sentence commune ? Au XIXe siècle et surtout à notre époque [35], la sentence affirmative est commune. Elle comporte deux parties : 1) la bienheureuse Vierge Marie nous obtient toutes les grâces en général ; 2) elle nous obtient par son intercession actuelle chacune des grâces en particulier. La première partie fait partie de la doctrine catholique dans le magistère ordinaire de la prédica­tion et dans la liturgie, car cet office ne diffère pas de la dignité de Mère que la doctrine catholique attribue à la Vierge Marie. La seconde partie, c’est-à-dire quant à chaque grâce en particulier, semble théologiquement certaine et être l’expression du sens chrétien ; elle se fonde sur la sainte Écriture, la tradition et sur les raisons théologiques suivantes :

 1° L’Église prie Marie pour obtenir toutes les espèces de grâces, temporelles ou spirituelles. On dit qu’elle est le Salut des malades, le Refuge des pécheurs, la Consolatrice des affligés, le Secours des chrétiens, la Reine des apôtres, la Reine des confesseurs, la Reine des vierges. On recourt à Marie pour recevoir dévotement et saintement les sacrements. La grâce particulière de chaque instant est demandée communément par Marie lorsque les fidèles récitent, incessamment depuis des siècles, ces paroles : Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il. Le mot maintenant est considéré explicitement non par tous ceux qui prient, mais par certains qui le font avec plus d’attention. La Vierge Marie l’entend et le comprend certainement, elle qui connaît parfaitement, bien mieux qu’aucun d’entre nous, la grâce actuelle dont chacun a besoin à chaque instant pour atteindre la perfection chrétienne. Non seulement, elle connaît parfaitement pour chaque instant les besoins spirituels de ceux qui l’invoquent, mais elle prie pour eux comme la meilleure des mères. Et comme elle n’est pas seule­ment la meilleure, mais qu’elle est aussi la puissante « toute puissance suppliante (omnipotentia supplex) », elle obtient de Dieu, par la vertu des mérites de Jésus-Christ, toutes les grâces que nous recevons quotidiennement, sans exception.Telle est la foi commune de l’Église exprimée dans l’Ave Maria. De même, dans la liturgie, l’invocation de Marie au début et à la fin de l’office divin et la pratique de réciter le rosaire, surtout dans les calamités, montrent la foi de l’Église : tous les secours divins viennent à nous par Marie.

Cette doctrine s’appuie sur la sainte Écriture. En effet, chaque fois que Jésus-Christ a distribué la grâce pendant sa vie, il a voulu s’associer Marie. C’est par Marie qu’il a sanctifié le précurseur, qu’il a affermi la foi des apôtres au miracle de Cana et qu’il a confirmé dans le bien l’apôtre saint Jean au Calvaire. Après l’ascension, le Christ a aussi voulu que le Saint-Esprit se répande sur ses disciples par la médiation de la Vierge [36].

Si la bienheureuse Vierge a accompli cela durant sa vie, a fortiori elle remplit une fonction semblable maintenant dans la gloire pour obtenir toutes les grâces consécutives à l’incarnation, comme l’a montré Bossuet dans son Sermon sur la conception de la sainte Vierge et saint Louis Marie Grignion de Montfort dans son Traité de la vraie dévotion à Marie.

3° Les Pères ont compris ainsi la médiation universelle de la bienheureuse Vierge Marie. Saint Anselme dit : « Si vous gardez le silence, personne ne priera pour moi, personne ne m’aidera ; mais parlez, et tous prieront pour moi, tous s’empresseront de me secourir [37]. » Saint Bernard (Sermon pour la Nativité de la Vierge Marie, « L’Aqueduc »), saint Bernardin de Sienne (De glorioso nomine B. M. V.) et plusieurs autres saints docteurs ont appelé Marie l’aqueduc qui conduit tous les biens célestes qui affluent à nous, ou encore le cou de l’Église, de même que le Christ en est la tête.

4° Parmi les derniers souverains pontifes, Léon XIII dans son encyclique Jucunda semper du 8 septembre 1894 a exposé ainsi l’économie surnaturelle : toute grâce descend de Dieu au Christ, du Christ à Marie et de Marie aux hommes. En effet, Dieu exauce le Christ et le Christ Marie de telle façon que toute grâce dépend de la prière de la Vierge. Léon XIII avait déjà écrit, le 22 septembre 1891 : « Il m’est permis d’affirmer exactement au sujet de cet immense trésor de toutes grâces que le Seigneur nous a apporté : rien ne nous est accordé sans Marie, de par la volonté de Dieu. Ainsi, de même que personne ne peut approcher du Père sinon par le Fils, de même d’une façon générale, personne ne peut approcher du Christ sinon par sa Mère. »

Pie X confirme cette doctrine dans son encyclique Ad diem illum du 2 février 1904. Il déclare Marie « le ministre suprême de la dispensation des grâces » c’est-à-dire la distributrice universelle de toutes les grâces, en dépendance de Jésus-Christ.

Enfin, la sacrée congrégation des Rites, le 12 janvier 1921, a concédé aux diocèses de Belgique l’office et la messe de la « bienheureuse Vierge Marie médiatrice de toutes les grâces. » Puisque la loi de la prière est la règle de la foi (lex orandi est lex credendi), nous avons là un témoignage authentique de cette vérité que toutes les grâces proviennent de la bienheureuse Vierge médiatrice.

5° Enfin, deux raisons théologiques prouvent cette médiation universelle par mode d’impétration et de distribution.

Premièrement, la puissance impétratoire répond au mérite. Or, la Vierge Marie nous a jadis mérité de congruo ce que Jésus-Christ nous a obtenu de condigno, comme nous l’avons dit plus haut. En conséquence, maintenant aussi elle nous procure toutes les grâces, comme cause secondaire après Jésus-Christ et avec lui.

La seconde raison se tire de la connaissance dont jouit la sainte Vierge au moins depuis son assomption. En tant que mère de tous les hommes, elle connaît toutes et chacune des grâces dont nous avons besoin. En effet, les bienheu­reux du ciel connaissent ce qui les concerne dans ce monde, sinon la béatitude ne rassasierait pas tous leurs désirs légitimes (voir II-II, q. 83, a. 4, ad 2 et Suppl., q. 72, a. 1).

Si Marie connaît toutes et chacune des grâces dont ont besoin ses enfants, il est certain qu’elle les demande ; car il suffit à une mère de connaître les néces­sités de ses enfants pour se hâter de les secourir aussitôt. Elle obtient ainsi aux pécheurs leur conversion, pourvu que, de leur côté, sous l’influx de la grâce actuelle prévenante offerte à tous les hommes adultes, deux conditions soient réunies : le recours à Dieu et une sincère volonté de s’amender, de sorte que le pécheur ne soit pas obstiné [38]. De cette façon, elle obtient non seulement la grâce de la conversion, mais toutes les grâces qui sont accordées aux viateurs (en marche vers le ciel). En effet, connaissant toutes nos nécessités, elle prie pour toutes, elle, la toute puissance suppliante, et Dieu l’exauce pour sa piété [39]. Ainsi, dans l’Église, toutes les grâces qui découlent de la tête du Corps mystique aux membres passent par le cou qui est Marie, vraie Mère de la grâce et médiatrice de toutes les grâces.

Nous ne traitons pas la question du mode de cet influx exercé par la bienheureuse Vierge. S’agit-il d’une simple causalité morale d’intercession ou faut-il y ajouter, ainsi que certains l’affirment comme plus probable, une vraie causalité physique instrumentale [40] ? Les théologiens discutent une question semblable au sujet du Christ lui-même, sans qu’on puisse mettre en doute son influence universelle dans la distribution des grâces.

 

Extension universelle de cette médiation de la Vierge Marie et examen des difficultés

1° Il est établi, par les arguments exposés, que la bienheureuse Vierge Marie est la Mère spirituelle de tous les hommes, en tant qu’elle a coopéré avec Jésus-Christ à leur rédemption. Cependant, comme pour le Christ, il faut relever une différence d’activité médiatrice relativement aux hommes de l’ancien Testament et à ceux du nouveau Testament. Vis-à-vis de tous les hommes déchus qui ont précédé le Christ, Marie exerce donc avec lui la causalité d’une certaine satisfaction et d’un certain mérite ; vis-à-vis de ceux qui vivent dans la nouvelle Alliance, elle intercède spécialement pour chacun d’entre eux et leur distribue tous les secours du salut.

Cette influence a commencé au temps de la conception du Christ et s’exerce parfaitement depuis l’assomption.

On ne comprend pas pourquoi son intervention devrait se limiter à certains hommes ou à des grâces spéciales. Cela s’opposerait à la sentence commune sur la connaissance des bienheureux, aux documents de la tradition cités plus haut, à la liturgie qui applique à la Vierge Marie ces paroles de l’Écriture : « En moi est toute la grâce de la voie et de la vérité; en moi est toute l’espérance de la vie et de la vertu » (Si 24, 25). Marie est appelée de même dans l’Église, presque sans interruption Porte du ciel, notre Vie, notre Espérance, Mère de la divine grâce ou des grâces, Mère de miséricorde, Santé des malades, Refuge des pécheurs, Consolatrice des affligés, Secours des chrétiens, Reine des apôtres, Reine des confesseurs, Reine des vierges, Reine de tous les saints.

On ne saurait exclure de cette influence universelle l’effet des sacrements de la loi nouvelle produits ex opere operato. En effet, la bienheureuse Vierge nous a mérité de congruo tout ce que le Christ a mérité de condigno ; elle influe, de plus, indirectement sur l’effet des sacrements en tant qu’elle nous obtient leur administration valide et répand sur nous la grâce actuelle qui dispose à recevoir avec fruit la grâce sacramentelle.

3° C’est pourquoi la médiation de la Vierge Marie, par son universalité, dépasse de loin celle des anges et des saints. « Les prières des saints sont d’autant plus efficaces qu’ils sont plus proches de Dieu » (II-II, q. 83, a. 11). De même que la plénitude de grâce de la Vierge Marie excède la grâce de tous les saints et de tous les anges réunis, de même, ses prières jouissent d’une plus grande efficacité que toutes celles des autres réunies. C’est ainsi que s’entend le mot de saint Anselme : « Si vous vous taisez, personne ne priera, personne ne viendra à notre secours. Si vous priez, tous prieront, tous nous aideront » [Or. 46, PL 158, 944].

Certains font cette objection : la mère d’un roi n’a pas le droit de disposer des biens du roi. On peut répondre : le cas est différent. La sainte Vierge a pris une part active à l’acquisition des biens du salut au côté du Christ, en consen­tant à l’incarnation et à la rédemption par le sacrifice de la croix ; elle a satisfait et mérité avec lui d’un mérite fondé sur les droits de l’amitié. Il semblerait à juste titre inconvenant, opposé à la douce Providence, que Dieu néglige un tel droit. Il a donc sanctionné les droits de la Vierge Marie, de même que ceux de Jésus-Christ, comme le manifeste toute la Tradition et la prière de l’Église.

D’autres objectent que la Vierge n’a pas mérité de congruo tout ce que Notre Seigneur a mérité de condigno : elle n’a pu mériter sa propre grâce puisque le principe du mérite ne peut être mérité.

Mais cela prouve seulement que Notre-Dame fut médiatrice en dépen­dance de son Fils, rachetée par lui. Elle n’a pu, certes, mériter sa propre rédemption ni sa grâce, ni, a fortiori, l’œuvre même du Rédempteur, mais dans la distribution des effets de la rédemption, sa causalité s’étend à tous parce qu’elle est la Mère spirituelle de tous les hommes.

Il résulte de tout cela que la médiation de la bienheureuse Vierge Marie est universelle, non seulement moralement, mais de façon absolue ; non pas seule­ment pour tous les hommes pris collectivement, mais encore pour chacun en particulier ; et même, non pas seulement d’une universalité de fait, mais d’une universalité de droit. Autrement dit, Dieu distribue toutes les grâces à tous les hommes de telle façon qu’il a décrété de n’en donner aucune en dehors de la prière médiatrice de la bienheureuse Vierge, dans la mesure où celle-ci fut associée à Jésus-Christ dans l’œuvre de la rédemption et de la distribution des grâces.

 

Récapitulation

Cette médiation universelle peut-elle faire l’objet d’une définition dogmatique ?

Pour qu’une vérité puisse être définie comme dogme de foi, il est requis qu’elle soit au moins implicitement révélée, c’est-à-dire qu’elle se trouve de façon équivalente, bien qu’obscure, dans le dépôt de la Révélation. Or, il est admis que la médiation universelle de la bienheureuse Vierge Marie, au moins dans ses principaux éléments est équivalemment révélée. Il semble même, d’après de nombreux documents des souverains pontifes, qu’elle appartient au magis­tère ordinaire de l’Église.

En énumérant les principaux éléments de cette médiation universelle, nous allons prouver que cette vérité est équivalemment révélée :

Quant au consentement de la Vierge attendu par Dieu pour le mystère de l’incarnation et pour le mystère de la rédemption, la médiation universelle est équivalemment exprimée dans l’Évangile selon saint Luc : « Qu’il me soit fait selon votre parole » (Lc 1, 38). De même lorsque sainte Élisabeth remplie du Saint-Esprit dit à Marie : « Heureuse celle qui a cru, car elles seront accomplies les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur » (Lc 1, 45). Son second consentement est annoncé par Siméon : « Vous-même, un glaive transpercera votre âme » (Lc 2, 35), et insinué par saint Jean quand il écrit : « Près de la croix de Jésus se tenait sa Mère » (Jo 19, 25). Elle était certainement unie avec le Christ dans un amour et une douleur immenses.

Quant au mérite de congruo, cette médiation universelle se fonde dans la plénitude de grâce et de charité de la bienheureuse Vierge, expressément déclarée en même temps que le dogme de l’immaculée conception dans la bulle Ineffabilis Deus de Pie IX :

Le Dieu ineffable […], puisant dans le trésor de sa divinité, la combla bien plus que tous les esprits angéliques et que tous les saints, de l’abondance de toutes les grâces célestes, et avec une telle profusion que, toujours exempte de toute tache du péché, toute belle et parfaite, elle manifesta une telle plénitude d’innocence et de sainteté qu’on ne peut, au-dessous de Dieu, en concevoir de plus grande, et qu’excepté Dieu, personne ne peut la concevoir en pensée. Et certes il convenait absolument qu’elle resplendît toujours de l’éclat de la sainteté la plus parfaite [DS 2800-2801].

Cette universalité de son mérite de congruo se fonde aussi en ceci qu’elle est la nouvelle Ève pour nous transmettre la vie de la grâce ; elle est Mère de la grâce, suivant les témoignages cités plus haut de saint Justin (Dialogue avec Tryphon, PG 6, 710), saint Irénée (Contra hæreses, ch. XXII, PG 7, 964), saint Éphrem (éd. romaine p. 327-329, 318-321). Saint Pie X, nous l’avons vu, a sanc­tionné cet enseignement en disant : « Parce que Marie l’emporte sur tous en sainteté et en union avec Jésus-Christ et qu’elle a été associée par Jésus-Christ à l’œuvre de la rédemption, elle nous mérite de congruo, comme disent les théologiens, ce que Jésus-Christ nous a mérité de condigno » (Encyclique Ad diem illum, 2 février 1904). Cela relève encore du magistère ordinaire de l’Église, comme l’a enseigné Benoît XV : « Elle [Marie] a racheté le genre humain avec Jésus-Christ [41]. »

Quant à la prière de la Vierge pour nous tous au ciel, sa médiation univer­selle se manifeste dans la Tradition et la liturgie de l’Église qui prie sans cesse en ces termes : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen. » Cela exprime la foi de l’Église en son incessante prière pour toutes nos nécessités à chaque instant de notre vie (nunc, maintenant) et spécialement à l’article de la mort. Les litanies de Lorette indiquent la diversité des grâces qu’elle nous obtient.

Quant à la distribution des grâces, la sainte Écriture révèle sa médiation universelle. Le texte sacré nous apprend que, par Marie, Jésus-Christ a sancti­fié le précurseur, a affermi la foi des apôtres au miracle de Cana de Galilée et soutenu dans le bien l’apôtre saint Jean au Calvaire.

A fortiori, depuis son assomption, désormais dans la gloire, la bienheu­reuse Vierge distribue toutes les grâces obtenues par l’incarnation rédemp­trice. La tradition, qui oppose Marie et Ève, la Mère de la vie et la mère de la mort, affirme cette vérité de façon équivalente [42].

L’Église a déjà approuvé le titre de médiatrice, en concédant l’office liturgi­que qui l’honore sous ce vocable et en l’employant de façon expresse. Ainsi saint Pie X put-il écrire : « Il a été donné à cette auguste Vierge d’être auprès de son Fils unique la très puissante médiatrice et avocate du monde entier » (Encyclique Ad diem illum, 2 février 1904). Ce terme avait été employé aupara­vant dans le même sens par Pie IX dans la bulle Ineffabilis Deus.

Mais ce titre avait déjà été consacré explicitement par les Pères. Saint Taraise appelle Marie médiatrice (Mesi,tij, mesîtis[43] et ce titre figure dans une homélie ancienne attribuée à saint Épiphane, bien qu’elle ne soit pas authenti­que. Il est surtout employé dans cette oraison de saint Éphrem [44] : « Salut, très bonne médiatrice entre Dieu et les hommes. Salut, très efficace conciliatrice de tout l’univers ! » Le père Merkelbach fournit d’autres témoignages [45].

Enfin, la comparaison avec le dogme de l’Immaculée Conception confirme la dignité de médiatrice universelle de Notre-Dame. En effet, peu de témoi­gnages appuyaient la définition de ce dogme et beaucoup d’objections, en revanche s’y opposaient. Au contraire, pour la médiation universelle nous avons beaucoup de témoignages et aucune objection grave. Bien plus, comme nous l’avons remarqué, cette vérité appartient déjà au magistère ordinaire de l’Église.

 

Conclusion

La médiation universelle de la bienheureuse Vierge Marie, en tant que contenue équivalemment dans le dépôt de la Révélation, est définissable comme dogme de foi quant à ses éléments essentiels énumérés plus haut.

Bien plus, comme nous l’avons noté dans l’introduction, cette définition solennelle semble aujourd’hui très opportune pour mieux manifester que la Vierge Marie est vraiment la Mère de tous les hommes, pour mieux obtenir sa bénédiction parmi les grands troubles de notre temps. Ajoutons, comme plusieurs le pensent, qu’une définition solennelle de la médiation universelle de la bienheureuse Vierge Marie prononcée par le souverain pontife prépare­rait excellemment un nouveau concile du Vatican, de même que la proclama­tion du privilège de l’Immaculée Conception fut comme une préparation de Vatican I. Cette définition obtiendrait mieux les bénédictions de Dieu sur les actes solennels du nouveau concile [46].

 

Vœu

Nous pensons donc que la doctrine qui tient que la bienheureuse Vierge Marie est médiatrice de toutes les grâces, en qualité de Mère du Médiateur et Mère de tous les rachetés, est révélée de telle façon qu’elle puisse être définie par le magistère suprême.

 

                                                                         Rome, Collège angélique.

                                                                                   Février 1925.

 

 

 

 

 Signification du message

de Notre-Dame de Lourdes


par le père H. Petitot O.P.

 

Ce texte est la conclusion du livre du père H. Petitot O.P., Histoire exacte des apparitions de Notre-Dame de Lourdes (Paris, DDB, 1935).

Le Sel de la terre.

 

Pénitence ! Pénitence ! Pénitence !

L’exhortation la plus importante, celle pour laquelle la Vierge Immaculée a le plus insisté est : Pénitence !… Pénitence !… Pénitence !… Cet avertissement donné à la France et à l’humanité est d’ailleurs analogue à celui que Notre-Dame a exprimé aux enfants de la Salette. Les hommes, quels qu’ils soient, même les chrétiens pieux et les religieux, auront toujours besoin que la Provi­dence leur rappelle, d’une manière frappante et surnaturelle, cette nécessité de la pénitence.

Il faut faire pénitence pour atteindre à la perfection, et nous avons peine à concevoir dans notre état actuel comment l’homme, même exempt du péché originel, n’eût pas été contraint, sinon à faire pénitence, du moins à se morti­fier et à pratiquer un certain ascétisme. « Je suis la vigne, disait Jésus, tout sarment qui ne porte pas de fruits, mon Père le retranchera, et tout sarment qui porte des fruits sera émondé afin d’en porter davantage » [Jn 15, 1]. Nous ne voyons pas comment, pour produire plus de fruit, le chrétien, même né avec les meilleures dispositions et presque sans défauts, pourrait échapper à cette loi qui lui impose d’élaguer en lui certains dons ou certaines dispositions en soi légitimes et même précieux, pour sauvegarder la croissance de dons et de facultés dans lesquels il est appelé à exceller. Chez le jeune homme riche­ment et diversement doué, cette nécessité absolue d’émonder et même de couper certaines branches importantes est une dure épreuve à laquelle il doit cependant se soumettre afin de se spécialiser et d’arriver à posséder un talent ou une science de premier ordre. Que de petits sacrifices quotidiens, que de curiosités, que de satisfactions sensibles, artistiques et même intellectuelles un homme supérieur doit constamment s’imposer pour produire d’excellents fruits. Sans doute, s’il n’avait pas été atteint par le péché originel, l’homme se serait soumis sans peine à ces grands et à ces petits sacrifices nécessaires, mais dans notre état actuel le renoncement perpétuel à soi-même et à toute chose ne cesse jamais d’être dur et crucifiant. Quand donc ce ne serait que pour ce motif de perfection personnelle, il faudrait constamment faire pénitence.

Nous avons tous péché en Adam et, sauf exception, nous sommes tous ou nous avons tous été de grands pécheurs. De plus, nous traînons avec nous les suites d’une hérédité plus ou moins heureuse. Nous apportons en naissant des défauts, des tendances vicieuses, qui ne tardent pas à se manifester, si elles ne sont sévèrement corrigées. Pour expier nos propres fautes, pour nous guérir des impulsions trop naturelles et quelquefois invétérées qui nous inclinent au mal, il faut nécessairement et durement nous mortifier. Il y a, chez les meilleurs d’entre nous, des concupiscences provenant de la chair, de l’esprit, de la volonté propre, qu’il faudra combattre jusqu’à la mort. Après avoir expié les moindres fautes qu’ils avaient commises dans leur jeunesse, les saints eux-mêmes ont dû lutter jusqu’à la fin de leur vie contre l’amour-propre et l’orgueil. Bernadette disait plus simplement : « Il faut que je fasse pénitence pour moi d’abord. » Cette sainte semble avoir ignoré, sa vie durant, certaines tentations des sens. Si nous n’avons pas été aussi innocents qu’elle, à plus forte raison et pour cette seule raison, pour expier nos péchés et nous corriger de nos habitudes nocives, il faut faire pénitence.

Les âmes privilégiées, celles qui ont atteint un certain degré de perfection, sont appelées à expier, en vertu du dogme de la communion des saints et de la satisfaction vicaire, les fautes de leurs frères. Nous n’avons pas à insister sur cette vérité, qui est l’une des plus importantes de la doctrine chrétienne ; il nous suffira de rappeler les paroles bien connues de saint Paul aux Colossiens (1, 24) : « Je me réjouis dans les souffrances à cause de vous, car j’accomplis dans ma chair ce qui manque à la passion du Christ, en faveur de l’Église qui est son propre corps. » Bernadette, qui fut administrée plusieurs fois, qui ne souffrit pas moins que sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus dans sa dernière mala­die, fut choisie par la Mère des douleurs pour être élevée au nombre des victimes qui expient les péchés de leurs frères. Toutes les âmes d’élite, dans l’ordre de la perfection chrétienne et de la sainteté, sont normalement appelées à accomplir et à continuer la passion du Christ ; pour ce troisième motif très surnaturel, elles doivent encore et plus que les autres, faire pénitence.

 

La prière

Après ce rappel trois fois réitéré par la sainte Vierge à la pénitence, vient immédiatement ou plutôt en même temps l’exhortation constante à la prière. Cette exhortation est exprimée partout et toujours dans les dix-huit appari­tions. Notre-Dame de Lourdes se présente à nous les mains jointes et portant au bras droit un chapelet, elle apparaît les pieds nus ornés d’une rose dorée, elle se tient sur un églantier, ainsi donc elle se révèle sous des apparences qui rappellent incontestablement Notre-Dame du Rosaire. Bernadette, durant ses visions, récite presque constamment le chapelet, et la sainte Vierge l’y encou­rage en égrenant en même temps celui qu’elle porte. Sans doute, Bernadette n’ayant pas encore assez suivi le catéchisme, étant fort ignorante sous le rapport de l’instruction religieuse, ne savait pas méditer les divers mystères du rosaire ni même les énoncer successivement ; elle ne savait que dire son chapelet ; mais cette simple récitation était très agréable à la Vierge, et Notre-Dame, par tout ce qui en elle rappelait le rosaire, ne signifiait-elle pas à tous ceux qui en seraient capables de le réciter formellement, c’est-à-dire en le méditant. En apprenant mot à mot à Bernadette une prière particulière, elle insistait encore sur la nécessité d’adresser au Ciel des prières pour nos besoins personnels.

 

La messe et les sacrements

La très sainte Vierge, remarquons-le bien, en faisant demander à plusieurs reprises au clergé par Bernadette qu’on édifiât à Massabielle une chapelle et qu’on y vînt en procession, recommandait le culte dû à Notre-Seigneur, car il n’était pas douteux que l’église construite près de la grotte entraînerait la pratique des sacrements et, tout particulièrement, de la confession, du saint sacrifice de la messe et de la sainte communion. La sainte Vierge prévoyait aussi que dans les processions qui s’organiseraient autour de la grotte, on honorerait tout spécialement le saint sacrement. Le culte de l’eucharistie, sinon formellement et expressément formulé, était donc immédiatement et virtuel­lement contenu dans la demande, portée par Bernadette au curé et transmise dans la suite à l’évêque, d’une église et de processions. Ce qu’il y avait de prophétique dans les paroles de Notre-Dame est pour nous devenu très clair, la prophétie s’étant réalisée ; mais des âmes pieuses et saintes avaient bien compris l’intention de la très sainte Vierge. M. Dupont, le saint homme de Tours, qui avait, à l’époque où se révélait Notre-Dame de Lourdes, propagé le culte de la sainte Face, écrivait : « Il y a bien à faire fonds sur les pèlerinages de cette année… oui, il est dans l’ordre des choses que Marie ramène à Jésus ! Ce n’est pas dans son intérêt privé qu’elle combat quand elle dit à Bernadette : “Dites aux prêtres d’élever ici un sanctuaire et d’y venir en procession.” Marie savait bien qu’il s’agissait de mener à la sainte table ces milliers d’âmes qui devaient se rendre à la grotte [47]. » Ces milliers d’âmes qui reviendraient à Jésus, qui communieraient, ne le feraient pas sans avoir préalablement purifié leur conscience dans les eaux du sacrement de péni­tence, mais cette considération du retour des âmes à la pratique des sacre­ments nous amène à rappeler une des essentielles exhortations de la Vierge.

 

Les miracles

Notre-Dame avait demandé à Bernadette et par elle à tous les chrétiens : « Allez boire à la fontaine et vous y laver. » Interprétées dans le sens symboli­que et spirituel, ces paroles signifient que tous les chrétiens doivent aller se purifier de leurs fautes en recourant au sacrement de pénitence et qu’ils doivent ensuite dans l’eucharistie manger la chair du Christ et boire son sang ; mais si l’on s’en tient au sens littéral et objectif, qui signifiait immédiatement à Bernadette de boire de l’eau à la fontaine qu’elle découvrit et de s’y laver, cette exhortation de la Vierge recommande aux chrétiens qui le peuvent aisément d’aller aussi en pèlerinage à Lourdes, de boire l’eau de la source miraculeuse et de s’y laver.

Le peuple chrétien ne s’y est pas mépris. Il a conduit ses malades à la grotte, les a baignés à la source dans l’espoir d’obtenir leur guérison. Des miracles éclatants et incontestables s’y sont multipliés depuis un demi-siècle. Ces miracles de Lourdes, en un temps où l’on était infatué des progrès prodi­gieux de la science, où l’on espérait présomptueusement qu’elle parviendrait à expliquer tous les mystères, ont eu une valeur apologétique frappante et incontestable.

Les esprits cultivés, même très chrétiens, n’avaient pas échappé à leur insu à cette confiance excessive et contagieuse du scientisme qui sévissait dans la seconde moitié du 19e siècle. Huysmans écrivait : « Je ne tiens pas à voir des miracles ; je sais très bien que la Vierge peut en faire à Lourdes ou autre part ; ma foi ne repose ni sur ma raison, ni sur les perceptions plus ou moins certai­nes de mes sens ; elle relève d’un sentiment intérieur, d’une assurance acquise par des preuves internes. La mystique est une science résolument exacte ( ?). J’ai pu vérifier un certain nombre de ses effets, et je n’en demande pas davantage pour croire ; cela me suffit [48]. »

Cette déclaration rappelle, par une association nécessaire d’idées, la prétention de certains apologistes chrétiens tendant à défendre la religion par des arguments philosophiques exclusivement internes. Elle rappelle aussi les articles qui, du temps de Bernadette, dans la presse anticlériale, soutenaient que le miracle était désormais un argument démodé et sans valeur. « Le miracle, écrivait M. Guéroult dans la Presse, appartient à une civilisation primitive qui est en train de disparaître. Si Dieu ne change pas, l’idée que les hommes s’en font change d’époque en époque… L’homme n’est pas moins religieux, mais il l’est autrement. Il ne voit plus face à face les dieux et les déesses, il cherche à déchiffrer la volonté divine écrite dans les lois du monde et dans l’histoire du genre humain. Le miracle qui, à une certaine époque, a pu être une condition de la foi est devenu, de nos jours, l’épouvantail de toute conviction sérieuse. » Sans être exprimée aussi catégoriquement ni poussée aussi loin, cette opinion était alors un peu celle de tous les savants, même catholiques. Le pèlerinage de Lourdes a donné un démenti flagrant à cette thèse. Les miracles accomplis à la grotte ont démontré, comme l’avait toujours enseigné la théologie officielle de l’Église, que le miracle était de tous les temps, que les preuves internes de la véritable religion étaient insuffisantes. L’influence exercée par le pèlerinage de Lourdes sur les esprits a été, à ce point de vue, beaucoup plus importante qu’on ne croit, et même incalculable : « La guérison de Pierre de Rudder [49], écrivait un savant allemand, ne peut être vraie, car autrement les principes de la science seraient bouleversés. » Un collègue du docteur Dozous lui écrivait en 1858 : « J’ai reçu votre lettre du 30 avril… Oui, mon ami, j’ai entendu parler de la grotte de Lourdes et de la prétendue apparition qui aurait eu lieu. D’après moi, la jeune héroïne a le cerveau malade ou une énorme dose de fourberie dans la tête. Quoi qu’il en soit, je ne suis étonné que d’une chose, c’est que des esprits sérieux s’occupent de semblables balivernes. Les fondements sacrés de notre sainte religion sont regardés aujourd’hui comme inébranlables ; ces trouvailles de miracles nouveaux et inutiles me paraissent donc être des replâtrages malencontreux. »

Beaucoup d’esprits qui partageaient alors et qui partagent encore aujourd’hui de telles opinions, quoiqu’ils se proclament chrétiens et croyants, sont, en réalité, plus rationalistes et incrédules qu’ils ne le pensent. Une foi véritable et ardente qui commande tous les actes de la vie est chose rare. Les saints seuls la possèdent ; ils croient au miracle parce qu’ils se sentent capables d’en obtenir et d’en faire. Sans atteindre la sainteté, les âmes pieuses et ferventes, sans être du tout crédules, croient volontiers aux miracles. L’Église catholique, comme on sait, ne canonise personne sans qu’on apporte en témoignage quelques miracles indiscutables. Cela prouve que les miracles sont toujours utiles, sinon nécessaires. Ceux de Lourdes ont attiré l’attention des peuples et ont provoqué le plus grand des pèlerinages ; ils ont opéré la guéri­son des âmes, plus encore que celle des corps, ils ont été un grand démenti infligé aux présomptions des savants incroyants.

Malgré toutes les considérations qui précèdent, il restera toujours, à tous les chrétiens, cette parole la plus importante de la Vierge : « Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde, mais en l’autre. » Presque tout est là. Comme on demandait à Bernadette si elle avait jamais prié pour sa guérison personnelle, car elle mena jusqu’à la mort une vie douloureuse de grande malade, elle répondit qu’elle n’avait jamais prié pour sa guérison. On lui avait fait remarquer plusieurs fois aussi qu’elle était bien heureuse, puisqu’elle était assurée, la sainte Vierge le lui ayant promis, d’aller au ciel ; elle avait répondu : « Oui, mais à la condition que je marche droit mon chemin. » Comme on insistait et qu’on semblait s’étonner de ce que la sainte Vierge ne lui ait pas révélé ce qu’elle devait faire pour gagner la vie éternelle, elle répondait : « Cela n’était pas nécessaire, nous savons bien quel est notre devoir. »

 

Gagner chaque jour la vie éternelle

La sainte Vierge, en résumé, est donc apparue à Lourdes à Bernadette, y a suscité un pèlerinage universel, y multiplie sans cesse des miracles plus étonnants les uns que les autres, pour nous rappeler que notre grande préoc­cupation doit être de gagner chaque jour la vie éternelle. On ne saurait trop insister sur cette vérité la plus importante de toutes. Des chrétiens trop souvent l’oublient, mais les esprits les mieux doués parmi ceux qui se sont déclarés les adversaires acharnés du christianisme ne s’y sont pas trompés. Nietzsche, dans La Généalogie de la morale et dans son Antéchrist, ne disperse pas ses efforts et ne s’attaque pas à telle ou telle croyance de la doctrine catho­lique ; il veut presque uniquement nous persuader qu’il faut être fidèle à la terre, qu’il faut être puissant, qu’il faut s’efforcer de jouir d’une grande et supérieure santé, qu’il faut acquérir une absolue liberté d’esprit, qu’il faut se classer, en un mot, parmi les chefs et les dominateurs ; les autres hommes, les humbles, les pauvres, les faibles, appartiennent à une autre classe et, pour ainsi dire, à une espèce inférieure.

Entre ces puissants et ces humbles, remarque-t-il, une lutte continue et acharnée s’est livrée depuis deux mille ans. Lequel des deux groupes a vaincu provisoirement ? « La réponse, écrit-il, n’est point douteuse ; que l’on songe plutôt devant qui aujourd’hui, à Rome même et sur toute une moitié de la terre, partout où l’homme est domestiqué ou tend à l’être, on se courbe, comme devant le substratum de toutes les valeurs supérieures, devant Jésus de Nazareth et devant la mère du susdit Jésus, nommée Marie. Voilà un fait bien remarquable [50]

C’est, sans aucun doute, un fait extrêmement remarquable. Marie, la mère de Jésus, a été, comme elle le proclamait dans le Magnificat, une de ces humbles qui ont vaincu les puissants de la terre. L’histoire des origines de Notre-Dame de Lourdes, si nous la poursuivions en détail, nous mettrait presque à chaque page devant les yeux cette victoire de Marie sur les puissants de la terre. Et ceux qu’elle a choisis comme instruments de son triomphe, par exemple Bernadette, la fille des Soubirous, était la plus pauvre et la plus humble des filles de Lourdes. Les philosophes nietzschéens le comprendront difficilement et l’admettront plus difficilement encore, mais le verset célèbre du Magnificat, si peu apprécié par les potentats de toutes sortes, ne cessera jamais d’être vrai et de se réaliser : « Deposuit potentes de sede et exal­tavit humiles [il a déposé les puissants de leurs trônes et exalté les humbles] (Lc 1, 52). »

 

 

 

 Lourdes

Remède pour notre temps

 

 par le cardinal Pie

 

Le cardinal Pie a prononcé une homélie à Lourdes, le 3 juillet 1876, lors de la solennité du couronnement de Notre-Dame de Lourdes par Mgr le nonce apostolique, délégué de Pie ix.

Le pape, après avoir lu cette homélie, a daigné adresser à l’évêque orateur un bref pontifical.

Nous reproduisons ici cette homélie, précédée du bref de Pie IX. Les titres et sous-titres sont de notre rédaction [51].

Le Sel de la terre.

 

 

 

Bref de Pie IX

 

A notre vénérable frère Louis-Édouard, évêque de Poitiers, Pie ix pape.

 

Vénérable Frère, Salut et Bénédiction Apostolique.

A cette plaie de notre temps, qui fait que l’homme, élevé à l’honneur de l’adoption divine, se ravale lui-même au rang des bêtes et leur devient semblable, il n’y a pas de remède plus efficace, et l’on ne saurait opposer au naturalisme une réfutation plus puissante, que ces faits manifestes, indubita­bles, multipliés, qui, placés à la portée de tous, les plongent dans l’étonnement : faits dont le caractère dépasse évidemment les forces ordinaires de la nature, et qui dès lors soulèvent les esprits au-dessus des basses régions de la matière, et les élèvent jusqu’aux hauteurs de l’ordre surnaturel.

Nous vous félicitons, vénérable Frère, d’être parti de là, non seulement pour discourir avec le savoir, la gravité, la clarté qui sont votre mérite habi­tuel, mais pour faire une œuvre toute d’à-propos et venant à point nommé. Encore que ce discours, prononcé par vous dans les solennités de Lourdes, semblât se rapporter tout entier au couronnement de la statue de l’Immaculée Vierge, vous y avez mis de nouveau en lumière la merveilleuse habileté qui vous est propre ; car, tout en vous appliquant à ne point perdre de vue votre sujet, et en le traitant avec beaucoup de doctrine et d’éloquence, vous avez heureusement trouvé le secret de parler des circonstances du temps, et de donner à la foule qui vous écoutait les enseignements utiles et nécessaires ; rattachant d’ailleurs ces grandes leçons à votre thème par un lien si naturel, qu’elles semblent en être le développement et l’ornement voulus.

De tels enseignements se gravent au plus profond des âmes ; et, reproduits par les mille voix de la publicité, ils n’auront pas seulement profité à votre auditoire, mais ils produiront leur effet dans une foule innombrable d’esprits.

Pour Nous qui avons lu avec le plus vif plaisir votre belle homélie, nous vous souhaitons ce fruit spirituel. Et comme gage de la faveur céleste, en même temps que comme signe de Notre particulière bienveillance pour vous, nous vous accordons de tout Notre cœur, vénérable Frère, ainsi qu’à tout votre diocèse, la bénédiction apostolique.

Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 27e jour de juillet de l’année 1876, la 31e de Notre pontificat

Pie ix pape.

 

 

Homélie du cardinal Pie

Et erit in novissimis diebus, dicit Dominus : Effundam de Spiritu meo super omnem carnem, et prophetabunt filii vestri et filiæ vestræ, et juvenes vestri visiones videbunt.

Et il arrivera que, dans les derniers jours, dit le Seigneur, je répandrai de mon Esprit sur toute chair ; et vos fils et vos filles prophétiseront, et vos jeunes gens auront des visions.

(Ac 2, 17.)

 

Monseigneur [52],

Devant de telles multitudes et en présence de tels spectacles, la parole humaine se sent défaillir. Comment ma faible voix aurait-elle la prétention d’être entendue là où l’organe le plus puissant et le plus sonore se déclarerait vaincu ? N’entendez-vous pas d’ailleurs s’échapper de tout ce qui nous entoure une clameur immense, un dialogue où se croisent les interrogations et les réponses ? Pour ma part, j’avais vu ces lieux, il y a tantôt douze ans ; par quelle force mystérieuse ont-ils été transformés de la sorte ?

« Qu’as-tu donc eu, ô Gave, que tu t’es enfui et que tu as reculé là-bas ? Montagnes, quel transport vous a pris de sauter comme les béliers suspendus à vos cimes ; et vous, collines, de bondir comme les agneaux attachés à vos flancs [53] ? » Et tout l’espace contenu dans ce vaste horizon de s’écrier : cette terre, cette contrée, elle a été soulevée, remuée de fond en comble par l’apparition de la face du Seigneur : « La terre a été remuée par le Seigneur [54]. » Car, c’était bien la divinité elle-même qui rayonnait à travers les traits de la Vierge sans tache. Que dis-je ? Le globe entier a ressenti cette commotion depuis que, par la vertu du commandement céleste, la pierre a été creusée ici en forme de bassin et de réservoir, et que le rocher a été converti en une fontaine d’eau qui n’a plus cessé de couler : « La terre a été remuée par le Seigneur, qui a changé la pierre en un bassin d’eau et le rocher en une fontaine d’eau [55]. » De là part le branle qui s’est communiqué au monde des deux hémis­phères. Là est la racine de toute cette végétation d’édifices sacrés et de maisons religieuses de toute cette germination d’autels et d’oratoires qui fait aujourd’hui de Lourdes une cité sans pareille, un lieu unique dans l’univers.

Et quand l’Église, toujours si lente, si réservée en face des prodiges qui sortent de l’ordre naturel ; quand l’épiscopat, à la suite de ses plus hauts dignitaires ; enfin quand, sous les regards et aux applaudissements de près de cent mille fidèles, le pontife suprême, par la main de son représentant auprès de la nation française, s’apprête à couronner l’image de la Vierge apparue dans cette grotte, en vérité le discours est de trop. Ou du moins devrait-il, lui aussi, se précipiter comme le torrent, tressaillir avec les montagnes et les béliers, bondir avec les collines et les agneaux.

Or, voici qu’au contraire ces bonds et ces élans vont m’être interdits. Me dérobant aux ardeurs de l’enthousiasme, j’ose vous prier de supporter durant quelques instants le langage calme et discret de la doctrine. D’autres ont entonné déjà l’hymne lyrique, et cet hymne très légitime sera repris et conti­nué ; résignez-vous en ce moment à une parole froide et didactique. Là où intervient, même indirectement et tout à fait en dehors de sa suprématie enseignante, le vicaire infaillible du Christ, tout doit être ramené à des termes précis. Il le faut pour éclairer l’esprit des croyants eux-mêmes, sujets à s’égarer dans de fausses suppositions ; il le faut pour fermer la bouche aux ennemis, à ceux que l’apôtre saint Pierre, malgré la bénignité accoutumée de son style, appelle « des êtres sans raison, qui prennent dans leur ignorance la matière et la mesure de leurs blasphèmes [56] ». Et comme toute saine théologie a son fonde­ment dans la parole révélée, la lumière se fera pour nous au moyen du texte que nous avons produit d’abord, et dont le développement sera l’objet de cette homélie.

 

L’esprit de prophétie présent dans l’Église

« Et il arrivera que dans les derniers jours, dit le Seigneur, je répandrai de mon Esprit sur toute chair ; et vos fils et vos filles prophétiseront, et vos jeunes gens auront des visions ». C’était un oracle de Joël que le prince des apôtres alléguait ainsi le jour même de la Pentecôte, expliquant par là les merveilles dont la Judée était témoin à cette heure. Les signes miraculeux, nécessaires pour l’établissement de la foi, ne devaient pas se perpétuer aussi nombreux, aussi quotidiens, après que l’Église aurait été assez affermie et assez étendue pour avoir moins besoin de ces secours. Toutefois, le Seigneur gardait toute sa puissance ; chaque siècle devait avoir ses prodiges, et les âges les plus rappro­chés de la fin des choses, précisément parce que l’empire du mal y devait prévaloir davantage, verraient renaître et se multiplier les merveilles de l’Église naissante.

A la vérité, Joël, dans le texte que nous invoquons, considère au premier plan de sa prophétie les temps qui suivraient la captivité : « Cela arrivera après ces choses [57]. » Après lui, l’apôtre saint Pierre parle d’abord de son propre temps qui, pour la synagogue, était celui des derniers jours : « Cela arrivera dans les derniers jours [58]. » Mais le regard prophétique de l’un et de l’autre plonge plus loin ; il vise des jours qui précéderont l’avènement du jour du Seigneur, de ce jour grand et horrible, qu’éclairera la manifestation univer­selle des choses [59].

La Tradition et les règles posées par l’École nous permettent et, je vais le dire bientôt, nous ordonnent de le comprendre ainsi.

Car, mes très chers Frères, la négation, quoique tardive, a fini par se produire sur ce point. Deux catégories distinctes de contradicteurs ont surgi. De la part des matérialistes et des déistes, cela, n’a rien d’étonnant : ils sont conséquents avec leur impiété quand ils rejettent l’apparition de tout symp­tôme surnaturel quelconque, ancien ou nouveau. Ce qui s’explique plus diffi­cilement, c’est que des chrétiens qui admettent la parole de Dieu, bien mieux, ceux-là surtout qui basent leur croyance sur cette parole librement et indivi­duellement interprétée, aient posé en principe que Dieu s’est interdit de parler dorénavant aux hommes, et que toute vision et révélation privée est désormais chimère ou mensonge : assertion, disons-le, qui n’a pas tardé d’être combattue chez eux et dans leurs propres rangs par une pullulation sans bornes de voyants et d’illuminés.

 

Les révélations privées dans la Loi nouvelle

Or, mes très chers Frères, l’enseignement authentique de l’Église, l’enseignement des docteurs, des conciles et des papes n’a pas été muet sur cette question. Sans doute, le dépôt sacré de la révélation a été clos avec l’ère apostolique. A la différence de l’ancienne Loi, sous laquelle le canon des Écritures demeura ouvert jusqu’aux derniers jours d’Israël, le nôtre est scellé par la prophétie de saint Jean, qui d’ailleurs embrasse les destinées de l’Église et des sociétés jusqu’à la fin des temps. Mais il ne suit pas de là que la révéla­tion privée ait été exclue de l’économie de la Loi nouvelle. La raison toute seule nous enseigne qu’il est toujours libre à Dieu de se mettre en rapport avec sa créature ; et les annales de l’Église nous montrent de siècle en siècle de grands fruits de sainteté obtenus, de grandes lumières et de grandes grâces octroyées aux âmes, des consolations et des directions très opportunes offertes au peuple chrétien par la voie de ces communications extraordinaires. « A toutes les époques, dit l’Ange de l’École, il y a toujours eu quelques personnes favorisées de lumières surnaturelles, non pour révéler une nouvelle doctrine de foi, mais pour la direction de la conduite humaine [60]. »

Le cinquième concile œcuménique de Latran, en réponse aux diatribes anticipées de l’école luthérienne, dont Melanchthon et les centuriateurs de Magdebourg allaient se faire les porte-voix, a solennellement affirmé et vengé cette permanence de l’inspiration dans l’Église ; et il n’a pas fait difficulté de l’appuyer sur l’autorité de l’ancien et du nouveau Testament : « Le Seigneur lui-même, dit-il, s’est engagé à cela par le prophète Amos » : Ut per Amos prophetam ipse promittit [61].

Je vois sourire l’incrédule. Mon frère, ne récusez pas trop légèrement cet oracle. En fait de science politique, vous avez le vôtre, et c’est peut-être Machiavel. Or Machiavel, c’est-à-dire, je veux le reconnaître, l’un des écrivains qui ont porté dans l’étude de l’histoire des sociétés humaines un flair très fin et très exercé, Machiavel a écrit que « jamais il ne s’est produit dans le monde de grands événements qui n’eussent été prédits de quelque manière [62] ». Savait-il qu’il traduisait le verset d’Amos auquel la constitution conciliaire du pape Léon X semble avoir fait allusion ? « Le Seigneur n’exécute point son dessein », il ne frappe jamais ses grands coups, « sans avoir préalablement révélé son secret à ses serviteurs [63] ».

 

Cette doctrine ne favorise-t-elle pas les visionnaires ?

Mais, me dites-vous, on peut être conduit loin par cette doctrine ; et ne voyez-vous pas naître des milliers de visionnaires ?

Assurément, mes Frères, s’il y a des visions vraies, il y en a de fausses ; j’accorde même, étant donnée la disposition des esprits, à certaines époques surtout, qu’une vision vraie devient le signal d’une multitude de visions fausses. Que conclure de là ? Qu’il faut mettre en même catégorie ce qui est vrai et ce qui est faux ? C’est ce que le concile nous défend : « Nous ne voulons pas du tout que ceux-ci soient comptés avec le groupe des autres inventeurs de fables et de mensonges [64] » ; et il nous le défend, armé de l’autorité de l’apôtre, lequel, à côté du principe, établit la règle et le moyen de discerne­ment.

« Donnez-vous bien garde, dit saint Paul, d’éteindre l’esprit, et de mépriser de parti pris toute espèce de révélations. Mais soumettez-les à l’épreuve, et retenez ce qui est bon [65]. » Ainsi fait l’Église. Elle a appris de saint Jean « qu’il ne faut pas se fier à tout esprit, mais qu’il faut éprouver si les esprits provien­nent de Dieu » [1 Jn 4, 1]. Et la discipline qu’elle a établie à cet égard, la juris­prudence qu’elle suit, les règles qu’elle s’est tracées, sont en vérité si sages, si méticuleuses, si sévères, qu’elles dépassent les exigences de la critique humaine et de la méthode scientifique la plus rigide. Puis, quand elle a formé sa conviction sur la valeur de la révélation, si elle en autorise la croyance, ainsi que les actes de piété qui s’y rattachent, elle ne fait pourtant de commande­ment et n’impose d’obligation à personne. En ces matières, dit le pape Benoît XIV, l’Église a coutume de procéder par voie de permission, mais non de précepte [66].

Sans doute, celui qui a conscience que Dieu lui a personnellement parlé, doit à Dieu, pour sa part, l’assentiment de sa foi, parce que c’est le devoir de la créature « de ne pas récuser Dieu quand il parle [67] ». Si la communication ainsi faite est destinée à un tiers, c’est pareillement le devoir de celui-ci de croire à Dieu et de lui obéir, sitôt que des preuves suffisantes lui ont été fournies : nul n’a le droit de se soustraire à un ordre qui lui vient du ciel. Mais quant aux autres ; quant à l’ensemble de la communauté chrétienne, en règle générale, il n’est prescrit à personne d’accorder son attention et son adhésion positive à ces phénomènes surnaturels [68]. Phénomènes ardemment recherchés de toutes les âmes saintement jalouses d’entrevoir dès ici-bas quelque chose de la face du Seigneur ; tandis qu’il est d’autres trempes d’esprit, d’autres tempéra­ments, d’autres caractères, qui n’aiment point aller au devant de ces manifes­tations, parce qu’elles sont pour eux un sujet d’ahurissement et d’effroi : « Et tous furent pris de stupeur […], et ils furent remplis de crainte, disant : “Nous avons vu aujourd’hui des choses merveilleuses” [69]. »

 

Remarques quant aux personnes et quant au résultat

Ces notions une fois établies, je reviens au texte du prophète que s’est approprié l’apôtre saint Pierre. Donc, « en ces derniers temps, dit le Seigneur, je répandrai de mon Esprit sur toute chair ». Quoique cette effusion générale de l’Esprit divin se puisse entendre d’abord de la justification et de l’adoption de toute créature baptisée, de toute chair touchée par l’onde régénératrice, cependant la suite nous montre qu’il ne s’agit pas seulement des grâces se rapportant au salut personnel de ceux qui les reçoivent, mais plus spéciale­ment des dons gratuitement donnés, c’est-à-dire de la prophétie et du miracle, des apparitions, des visions, des révélations : « Et vos fils et vos filles prophé­tiseront, et vos jeunes gens auront des visions » [Ac 2, 17]. A cet effet, Dieu, sans exclure les vieillards, se servira de préférence des enfants, des jeunes gens, des jeunes filles : Filii vestri et fili vestræ et juvenes vestri. Il ira les prendre dans les conditions modestes, obscures : les pâtres du désert ou de la monta­gne, la pauvre bergère de la vallée, de petits serviteurs et d’humbles servan­tes : « Oui, en ces jours-là, je répandrai de mon Esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes, et ils prophétiseront [70] ».

Quant au fruit, quant au résultat de ces manifestations extraordinaires, le prophète l’avait exprimé dans, le verset précédent. « Et vous saurez par là que je suis, moi, au milieu d’Israël ; moi le Seigneur votre Dieu, en dehors duquel il n’y a rien ; et mon peuple ne sera pas indéfiniment dans la confusion [71]. »

N’en est-ce point assez, Messeigneurs et mes Frères, pour que nous abordions maintenant avec confiance, et que nous considérions, à la lumière du flambeau divin de l’Écriture et de la théologie, l’acte solennel qui va s’accomplir, et qui, à lui seul, prend les proportions d’un véritable prodige ?

Car enfin, n’est-ce pas le cas de dire ici avec saint Jean Chrysostome : « Si non verbo credis, rebus crede (si vous ne croyez pas aux paroles, croyez aux faits) [72]. »

 

Le miracle permanent de Lourdes

Je me tairai donc, mes Frères, sur les circonstances et les particularités de l’événement merveilleux dont toute la trame et l’histoire est présente à vos esprits.

Je ne ferai point remarquer qu’aucune des garanties désirables du côté de la personne n’a fait défaut. « Elle ne doit pas avoir demandé ni désiré ces sortes de grâces, dit le pape Benoît XIV ; elle doit s’en être ouverte à ceux qui ont autorité et compétence, lumière et grâce d’état ; elle doit avoir conservé, au milieu de ces faveurs, la tranquillité et l’aisance de l’âme, avoir excellé dans l’humilité et continué de pratiquer la mortification [73]. »

Je n’ajouterai pas que la teneur des choses révélées n’a rien qui prête flanc aux objections : rien de nouveau dans la doctrine, puisque c’est la confirma­tion, par la bouche même de la Vierge immaculée, du dogme défini de son Immaculée Conception ; rien de contraire à la morale chrétienne, puisque c’est une exhortation à la prière et à la pénitence.

Je ne rappellerai pas que, loin d’y apporter l’empressement d’une crédulité fanatique, le respectable pasteur du lieu, le clergé de la contrée, le très prudent évêque du diocèse y ont opposé pendant plusieurs années une réserve, un silence, une abstention, sages sans doute, mais dont se scandalisait, dont s’indignait presque la ferveur des multitudes, d’une part, en face des violences administratives et des clameurs impies qui s’élevèrent bientôt ; de l’autre, en présence des guérisons frappantes qui se succédaient de jour en jour. Laissons toutes ces considérations et ne parlons que de ce qui est présentement sous nos yeux.

A la date du 27 février 1858 [74], une pauvre enfant crut avoir rapporté des grottes de Massabielle la mission d’aller dire aux prêtres qu’il doit se bâtir ici une chapelle et qu’on y doit venir en procession. Dix-huit ans se sont écoulés, et quelle chapelle et quelles processions ! La chapelle, c’est une immense église souterraine, que surmonte un temple magnifique, consacré hier par le vénéra­ble archevêque de la capitale de la France, et déjà baptisé du nom de basilique par le pontife romain : basilique insuffisante malgré ses vastes proportions ; et béni soit le Seigneur qui, à la faveur d’une température exquise, nous donne en ce moment pour temple l’immensité de cet espace ! Et quant aux proces­sions, chaque jour en renouvelle le spectacle. La voyez-vous en marche cette procession du genre humain ? Hier, le nord et le midi ; demain l’ouest et le levant : l’Angleterre, la Hollande, l’Amérique, que sais-je ? Ils viennent « de toute tribu, de toute langue, de tout peuple, de toute nation [75] ». Voilà le phéno­mène certain, le phénomène constaté. Si vous ne croyez pas à la parole, vous êtes bien forcé de croire aux résultats : Si non verbo credis, rebus crede [76].

Secondement, à la date du 25 février de la même année, la jeune fille a reçu l’ordre d’aller boire à la fontaine ; et la fontaine qui n’existait pas (toute la contrée est là pour le dire), ayant commencé de jaillir sous les doigts de l’enfant, n’a plus discontinué. Dix-huit ans se sont écoulés : et le nombre de ceux qui ont bu de l’eau de la fontaine de Lourdes ne peut plus se calculer ; et l’univers entier raconte des faits de guérisons instantanées, de guérisons manifestement surhumaines, de guérisons renversantes, selon l’aveu d’un esprit fort : de sorte que l’argument sur lequel l’Église a coutume de baser son jugement, l’argument de l’attestation divine formulée par le miracle, se trouve ici, non point à l’état accidentel et transitoire, mais à l’état permanent et presque continuel. Si non verbo credis, rebus crede : si vous ne croyez point à la parole de l’enfant, vous ne pouvez refuser de croire aux choses qui ont suivi la parole.

 

Le motif de cette apparition miraculeuse

Mais Dieu ne fait rien sans motif, sans but. Et qu’a-t-il donc pu se proposer ici, me demandez-vous ? On vous l’a dit hier avec une rare éloquence, et je serais vraiment naïf si j’entreprenais de redire ce qui a été si bien dit [77]. Mais, j’en demande pardon à mon vénérable Frère, le Seigneur lui-même avait répondu avant nous par la bouche du prophète : « Et scietis quia in medio Israël ego sum, ego Dominus Deus vester (et vous saurez que je suis au milieu d’Israël, moi, le Seigneur votre Dieu). »

Ah ! génération incrédule, tu ne veux croire qu’à la raison et qu’à la nature : pour toi, as-tu dit, l’ordre de foi et de révélation est non avenu ; à ton sens, l’Évangile n’est pas assez certifié, le ministère ordinaire de l’Église n’est pas suffisamment autorisé. Est-ce que le Dieu tout puissant, auquel il a plu d’entrer en communication directe avec la terre, va reculer devant tes négations ou tes dédains ? Ou bien plutôt, à tes insolents défis ne va-t-il pas répondre par d’autres défis ? C’en est fait du surnaturel, ont dit les hommes du dix-neuvième siècle. Eh bien ! voici que le surnaturel afflue, voici qu’il déborde, voici qu’il suinte du sable et du rocher, voici qu’il jaillit de la source, voici qu’il déroule en longs replis les vagues vivantes d’un fleuve de prières, de chants et de lumières, voici qu’il s’abat, qu’il se précipite sur des foules que personne ne peut dénombrer, et qui sont emportées par la force supérieure d’un courant auquel rien ne résiste.

O hommes de la libre-pensée, vous n’avez voulu en croire ni Moïse et les prophètes (Lc 16, 31), ni le Christ et ses Apôtres, ni l’Église et ses jugements solennels. Eh bien ! voici que, dans cette gorge de la montagne, dans une anfractuosité longtemps inaccessible, Marie, la mère de Dieu, apparaîtra et parlera à une humble fille des champs ; la fille des champs racontera ce qu’elle a vu, ce qu’elle a entendu. Ailleurs ils étaient deux [78] : elle sera seule à voir et à entendre. Elle n’aura pour elle ni l’autorité de Moïse et des prophètes, ni celle du Christ et de ses Apôtres. L’Église même, par son tribunal de première instance, par la sentence du juge ordinaire, qui est l’évêque, se contentera de délivrer un certificat de crédibilité, sans imposer à personne une obligation doctrinale ou pratique : pourvu qu’on demeure dans les limites du respect, l’abstention est permise. Et, dans ces conditions, la croyance s’impose d’elle-même avec tant d’autorité et d’efficacité que le monde entier s’en émeut. L’ébranlement devient tel, que l’administration des voies ferrées a peine à suffire, et qu’elle y a trouvé un accroissement de sa richesse en des temps où la langueur des affaires et le contrecoup des calamités publiques l’auraient réduite à l’appauvrissement. Si non verbo credis, rebus crede [79].

Ah ! c’est ainsi que « le céleste médecin oppose à chacun des vices les remèdes contraires [80] ». C’est là cette puissante médication qui combat la froideur incroyante du naturalisme par l’application du spécifique surnaturel à sa plus forte dose, à sa plus grande puissance, à son plus haut degré de chaleur [81]. Celui qui tient en ses mains les sources de la grâce, et auquel obéis­sent les lois de la nature, Dieu fera si bien que vous croirez à Bernadette, et que par là vous serez ramenés à croire à lui : Et scietis quia in medio Israel ego sum, ego Dominus Deus vester.

Car hélas ! mes très chers Frères, ce n’est pas seulement au Dieu de l’Évangile, au Dieu de la grâce et de la révélation, c’est au Dieu même de la raison et de la nature qu’un trop grand nombre de nos contemporains ont besoin d’être ramenés. Disons-le, ceux-là qui crient le plus haut contre le miracle, sont ceux qui en ont le plus grand besoin. Les miracles de l’ancien et du nouveau Testament suffisent, nous disent-ils ; et ceux qui disent cela sont le plus souvent de ceux qui ne croient ni à l’ancien ni au nouveau Testament. Les preuves de raison établissent à elles seules l’existence de Dieu, ajoutent-ils. Ont-ils la prétention de nous l’apprendre, à nous qui, dans le concile du Vatican, avons prononcé l’anathème contre quiconque refuserait à la raison la puissance d’arriver, par le spectacle du monde créé, à la connaissance certaine d’un Dieu créateur et maître du monde ? Mais ces mêmes vengeurs de la raison, nous les entendons, bientôt après, poser l’existence de Dieu parmi les problèmes douteux de la science : esprits blasés, aux yeux de qui le spectacle quotidien de l’univers, et la vue constante des causes secondes, avec leurs lois régulières et leurs mouvements invariables, finissent par dérober la cause première. Or, dit saint Augustin, c’est précisément pour ces hommes que Dieu, dans sa miséricorde, s’est réservé de faire à propos, en dehors du cours usité de la nature, non pas des œuvres plus grandes en elles-mêmes, mais des œuvres inaccoutumées par lesquelles il réveillerait leur attention et se démon­trerait plus sûrement à eux [82].

Dites-en ce que vous voudrez, Messieurs : c’est chose acquise que plus d’un philosophe athée a retrouvé ici la croyance en Dieu. Pour ma part, j’ai connu un homme du monde élevé à l’école du matérialisme, un docteur médecin, qu’aucun argument n’avait pu ramener à Dieu durant les phases d’une très longue maladie, et qui tout à coup, soumettant à son diagnostic très exercé le cas pathologique de Bernadette et tout l’ensemble des phénomènes de Lourdes, s’est mis à réciter son Credo, son Je crois en Dieu, qu’il avait désappris depuis cinquante ans, et n’a pas tardé à demander et à recevoir les sacrements de l’Église. C’est ainsi, Messieurs, que Dieu possède en propre des moyens directs d’action et de persuasion, dont il n’a pas disposé même en faveur du ministère ordinaire de son Église. « Il a une façon à lui de donner à sa voix l’accent qui révèle sa vertu [83]. » Nul alors ne peut la méconnaître, à moins qu’il ne soit de la famille de cet aspic naturellement sourd et qui se bouche encore les oreilles pour ne pas entendre [84]. Disons-le, quand le miracle se produit dans de pareilles proportions, quand il éclate subitement, quand il se renouvelle quotidiennement, quand il déconcerte toutes les prévisions de l’art, quand il met en défaut toutes les données de la science : il n’y a qu’à s’incliner et à reconnaître que Dieu est toujours présent dans son œuvre, toujours présent dans la création et présent dans l’Église : « Et vous saurez que je suis au milieu d'Israël ! Moi, je suis Yahweh, votre Dieu [85]. »

 

Espérance contre toute espérance

« Moi, je suis Yahweh, votre Dieu, et il n'y en a point d'autre, et mon peuple ne sera plus jamais confus [86] ! » Oui, mes Frères, dans des jours pleins de troubles et d’appréhension, à la veille peut-être des plus graves commo­tions dans l’Orient et dans l’Occident ; quand, à regarder du côté des hommes, on pourrait croire que tout est perdu, et que Dieu, qui a renversé l’esprit des prétendus sages, brisé le bras des prétendus forts, annihilé l’action des préten­dus habiles, s’est décidément retiré de nous, l’événement de Lourdes, les merveilles de la sainte grotte et de la sainte fontaine, enfin les manifestations comme celles d’hier et d’aujourd’hui, ont appris à la terre que Dieu, Dieu en personne, est encore au milieu d’Israël : « Et vous saurez que je suis au milieu d'Israël [87] ! » Lui, le Seigneur, le Maître, qui n’abdique point, qu’on ne détrône point, lui en dehors et en l’absence duquel il n’y a plus rien : « moi, je suis Yahweh, votre Dieu, et il n'y en a point d'autre [88] » ; et, par là, il nous a donné la confiance que son peuple n’était pas livré pour toujours à la confusion dont il semble couvert aujourd’hui : « et mon peuple ne sera plus jamais confus [89] ! » ; qu’il y aura spécialement pour la France un jour de guéri­son, de redressement, de résurrection.

Car enfin, si chaque jour des infirmités particulières sont miraculeusement guéries, est-il donc plus difficile à Dieu d’opérer, plus difficile à la mère de Dieu d’obtenir la guérison de la société chrétienne, cette fille d’Abraham qui ne peut rester dans les liens dont elle est actuellement garrottée, sans que la cause même de Dieu soit profondément atteinte ici-bas : « Cette [femme], une fille d’Abraham, que Satan tenait liée, ne fallait-il pas la délivrer de ce lien ? hanc autem filiam Abrahæ, quam alligavit Satanas, non oportuit solvi vinculo isto ? » [Lc 13, 6].

C’est cette espérance, Messeigneurs et mes Frères, c’est cette attente ferme et certaine de la délivrance, que nous porterons tous de cette solennité. Malgré leurs vains efforts pour se hausser et se grandir, les hommes continuent à descendre. Chacun des sauveurs qui apparaît à l’horizon ne tarde pas à tomber au-dessous de celui qui l’a précédé ; c’est comme une compétition et une rivalité d’impuissance. Depuis que le Seigneur a vainement regardé d’en haut sur les enfants des hommes pour voir s’il en est un qui soit intelligent et qui cherche Dieu : « Yahweh, du haut des cieux regarde les fils de l’homme, pour voir s’il est quelqu’un de sage, quelqu’un qui cherche Dieu [90] » (car, qu’on le sache bien, il n’y a de travailleur intelligent au service de la chose sociale que celui qui se préoccupe avant tout de sauver le droit et de faire la juste part de Dieu dans le gouvernement des sociétés humaines) ; depuis, dis-je, que le regard divin s’est vainement abaissé sur les enfants des hommes, tous ils ont décliné, et, les uns comme les autres, ils sont devenus également inutiles : « Tous sont égarés, tous ensemble sont pervertis [91] » ; malgré des talents et des dévouements envers lesquels nous ne nous pardonnerions pas d’être injustes, on n’en a pas trouvé un, pas un seul, qui sût donner un branle décisif, pas un qui pût sérieusement faire le bien et procurer le salut qu’attend le pays : « Il n’en est pas un qui fasse le bien, pas un seul [92] ! »

Mais si déplorable que soit la décadence et la nullité des hommes, rien n’est perdu, et notre confusion ne sera pas éternelle, puisque Dieu daigne se montrer au milieu de son peuple. Avoir Dieu avec soi et pour soi, c’est avoir tout, même quand il ne reste plus rien : Et scietis quia in medio Israel ego sum, ego Dominus vester, et non est amplius ; et non confundetur populus meus in æternum [93].

 

Toutes les générations m’appelleront bienheureuse

Finissons. L’Évangile nous dit, et l’Église nous rappelait hier, qu’un jour une humble vierge de Juda s’en était allée, d’un pas hâté et rapide, vers une modeste cité située dans les montagnes de la Judée [94]. Et là cette jeune fille, que rien jusqu’alors n’avait signalée à l’attention publique, sentit son esprit tressaillir dans le Seigneur ; et, par la prédiction humainement la plus invrai­semblable, elle annonça qu’à partir de ce jour toutes les générations l’appelleraient bienheureuse [95]. Fut-il donné alors à Marie de voir se dérouler sous ses yeux tous les détails du merveilleux accomplissement de cette prophétie sur les divers points du globe et jusqu’à la fin des âges ? Je l’ignore. Mais, à coup sûr, le couronnement de la Vierge Immaculée qui va s’accomplir tout à l’heure sur ce plateau des Pyrénées, retentira dans tous les âges et jusque dans les hauteurs des cieux, comme un des plus magnifiques échos de la parole chantée, il y a bientôt dix-neuf siècles, dans les montagnes de Juda.

Oui, toute la chrétienté vivante, et le ciel uni à la terre, va proclamer Marie bienheureuse, à l’heure où Pie IX, par le ministère de son vénérable délégué, couronnera aujourd’hui sa propre sentence, en couronnant l’image de celle qui s’est ici nommée et déclarée elle-même « l’Immaculée Conception ». Vous n’avez pu le dire au monde, ô Marie, qu’après que le vicaire de votre Fils l’avait dit à l’Église ; mais, répondant à l’oracle du Vatican, l’oracle de Lourdes a été reçu avec enthousiasme par tous ceux qui sont jaloux de votre gloire et qui le sont aussi des prérogatives du pontificat romain [96].

A partir de ce jour, Lourdes va devenir plus cher encore à la piété chrétienne. En vérité, il fait bon d’être ici, et l’on voudrait y pouvoir fixer sa tente avec celle de tous les siens (Mt 17, 4). On y respire un air, on y goûte un bien-être, un calme, une suavité qui est un avant-goût du ciel ; et quand on a commencé de gravir cette montagne, on se croit, je ne dirai pas à moitié chemin, mais aux trois quarts de route du Paradis. Quelque chose de la trans­figuration du visage de la pure et naïve fille de Soubirous semble s’y refléter sur tous les fronts. Les préoccupations vulgaires de la vie terrestre n’y comp­tent pour rien. Et comme là-haut, où il y aura de grandes foules, les corps spiritualisés ne se causeront point de gêne et d’embarras mutuel ; il semble qu’ici on ne se touche que par les côtés de l’âme, et que l’entassement de la multitude y apporte seulement, comme dans la Jérusalem céleste, la joie de la participation de tous à la félicité de chacun [97]. Aussi en est-il de Lourdes comme de Rome, d’où l’on ne s’éloigne jamais qu’avec la résolution, qu’avec l’espoir d’y revenir.

 

Prière à Marie

Très sainte Dame et Reine de la terre et des cieux, vous avez bien montré ici dans votre langage que vous êtes de la famille de celui qui traite très révéren­cieusement ses plus humbles créatures [98]. « Faites-moi la grâce », disiez-vous à cette pauvre enfant, « faites-moi la grâce de venir pendant quinze jours ».

N’est-ce donc pas cette même invitation, ô Marie, qui se fait entendre à nous, alors que toutes les puissances de notre âme cherchent à nous retenir dans ces lieux, et que toutes les aspirations de notre cœur nous y rappellent ? Mais nous ne nous appartenons pas à nous-mêmes : mille obstacles peuvent nous enchaîner. A notre tour, ô Mère aimable, ô Mère admirable ; nous ne nous éloignerons point sans vous dire : Faites-nous la grâce de nous ramener encore ici plus d’une fois. Et puisque nous sommes aujourd’hui à vos pieds, ah ! du creux de la grotte, des fentes de la pierre, montrez-nous votre face, et que votre voix sonne à nos oreilles [99]. Car, dès à présent, autant qu’il nous est permis d’en jouir, votre voix est douce et votre face est belle [100]. Comme fruit de cette journée et de cette solennité, obtenez-nous, à nous et aux nôtres, la grâce des grâces, la grâce d’une vie pure : vitam præsta puram [101] ; aplanissez la route sous nos pas pour faciliter le reste de notre trajet mortel : iter para tutum [102] ; jusqu’à ce que, transfigurés déjà et à demi béatifiés par la vue de votre visage, nous soyons admis à contempler comme vous à découvert la face de votre fils Jésus ; et que, couronnés par ses mains et par les vôtres, après qu’il nous a été donné de prendre part à votre couronnement terrestre, nous partagions avec vous les joies et les gloires de l’éternelle félicité : Ut videntes Jesum, semper collæ­temur [103]. Amen.

 

 

 



Allons à la source…

 

 par une moniale dominicaine

 

 

Cette méditation nous livre le symbolisme de la source bienfai­sante qui coule à Massabielle, depuis cent cinquante ans : le Cœur immaculé de Marie auquel il nous faut puiser sans cesse [104].

Le Sel de la terre.

 

 

« Le jeudi 25 février 1858, jour qui marque le milieu de la prodigieuse quinzaine, un premier miracle va prouver que l’Apparition vient vraiment de la part de Dieu. Bernadette s’avance sur les genoux jusqu’au centre de la grotte où la Dame l’a précédée. "Elle me dit, a conté la voyante : Allez boire à la fontaine et vous y laver." Sur son ordre, Bernadette gratte avec ses doigts le sable amoncelé. De la roche profonde d’où elle jaillit, une source a trouvé son chemin sous deux mètres de gravats jusqu’à la frêle main de Bernadette [105]. »

Cette source vive, inépuisable, cristalline, qui n’en finit pas d’être source et de couler, par laquelle tant de corps malades et d’âmes meurtries ont recouvré la santé, quelle est-elle donc ? Plus profondément, de quoi est-elle le symbole ? Elle est le symbole vivant du Cœur immaculé de Marie, du Cœur de celle qui à Lourdes, le 25 mars 1858, s’est nommée « l’Immaculée Conception ».

Alors pour nous, c’est une merveille de connaître cette source, de savoir où elle est, de pouvoir aller y boire et nous y désaltérer, d’y puiser toutes et chacune des grâces qui en découlent, puisque Jésus les lui a toutes confiées pour qu’elle en soit la médiatrice et la distributrice. Tout le monde ne peut pas, sans doute, aller boire à la source que la Vierge Marie a fait jaillir à Lourdes, mais tous, nous pouvons aller boire, à tout instant, au Cœur de cette Mère immaculée toujours plein de grâces, plein de la grâce dont nous avons le plus besoin.

 

Comment y puiser ?

Mais comment y puiser, par quel moyen ? Par le grand et irremplaçable moyen de la prière.

C’est par la prière que nous nous approchons de cette source qu’est le Cœur Immaculé de Marie. Avec la pénitence, la prière est le message fonda­mental de Lourdes. Une âme de prière, c’est une âme qui s’en remet de tout et pour tout au Cœur de Dieu par le Cœur de l’Immaculée, puisque c’est par elle que nous viennent toutes les grâces. Nous devons devenir ces âmes de prière, sous peine de mourir de soif en chemin, alors que la source est là, tout près de nous. A nous de ne pas la quitter, de ne pas l’oublier ni l’abandonner à cause de notre tiédeur ou de notre indifférence. Qu’il ne se passe pas un jour de notre vie sans que nous allions à cette source où Jésus a déversé toute sa sainteté pour nous la communiquer.

Si je ne vais pas prier à la source, je ne peux vivre surnaturellement et saintement.

Aller à la source, c’est penser à la sainte Vierge, c’est rester en silence d’amour un moment près d’elle, c’est lui offrir un Ave Maria, ce Je vous salue Marie qu’elle aime tant ; c’est prier l’Angelus qui lui rappelle tout ce qu’elle est pour Jésus et tout ce qu’elle est pour nous.

Aller à la source, c’est s’offrir tout entier et tout lui offrir (nos sacrifices, nos efforts, nos luttes, nos épreuves et nos peines, nos souffrances et nos misères…).

Aller à la source, c’est demander conseil à la Vierge Marie avant une action : que ferait son Cœur à ma place ?

Aller à la source, c’est remercier l’Immaculée, la louer, l’aimer, lui chanter ses litanies ou un cantique en son honneur, seul ou avec d’autres.

Aller à la source, c’est méditer un chapelet, c’est écouter Jésus en Marie.

Aller à la source, c’est tout lui confier, absolument tout, comme à la meilleure et à la plus compréhensive des mamans…

Aller à la source, c’est boire à longs traits ou à petites gorgées l’exquise charité et la pureté sans fond de son Cœur.

Aller à la source, c’est aller se rafraîchir, se désaltérer ; c’est aller se laver, se baigner, se purifier ; c’est aller reprendre force et vie et joie au jaillissement infini des grâces que Jésus a déposées dans le Cœur de sa Mère et la nôtre, dans le Cœur de la Maman des enfants de Dieu.

Quand la soif de la tentation m’étreint, quand le desséchement de mes chutes et de mes défauts me décourage, quand l’aridité de la solitude et de mes peines m’accable, quand les tristesses et les épreuves de ceux que j’aime m’atteignent, quand je brûle de douleur de voir notre Mère Immaculée et son Jésus si peu connus, si peu aimés, par moi d’abord, et plus encore par tant et tant de pécheurs, alors j’accours à la source, j’accours au Cœur de l’Immaculée avec mon pauvre cœur chargé de confidences, de ferme espérance et d’amour, chargé de repentir et de résolutions, chargé de joie ou de larmes ; je lui dis tout, je lui abandonne tout, et dans cet abandon de tout moi-même à sa volonté, je puise une paix qui n’est pas de ce monde.

 

Réjouir le Cœur immaculé de Marie

Sainte Bernadette disait qu’elle aimerait mourir pour revoir la sainte Vierge, tant elle était belle. Mais avons-nous jamais pensé quelle joie aussi avait la sainte Vierge de voir sa petite Bernadette, de voir sa hâte à venir la rejoindre à la grotte, de voir son bonheur à venir la retrouver, la prier, l’aimer et lui redire son amour et sa joie d’être son enfant ? Ainsi, pour chacun d’entre nous la sainte Vierge est si heureuse lorsque nous nous approchons de la source de son Cœur ! Oh ! cela n’a pas besoin d’être long : une maman comprend toujours son enfant ! Et nous le sommes chacun pour elle d’une manière unique. Alors procurons-lui souvent dans nos journées cette joie d’un petit détour près d’elle, si court soit-il, d’une visite d’intimité d’âme à âme, pour retrouver Dieu en elle et lui permettre d’écouler en nous son Cœur, surtout l’angoisse de son Cœur pour le salut des pécheurs.

Aller à la source, c’est lui donner le bonheur d’être notre Mère, c’est donner à son Cœur la consolation de nous faire du bien, de nous chérir tous et chacun comme étant plus spécialement à elle.

Allons à la source, n’oublions pas la source…, la sainteté n’est nulle part ailleurs.



L’annonciation

 

 par le frère Thomas O.P.

 

En l’honneur du 150e anniversaire des apparitions à Lourdes, nous commençons la publication de méditations sur les mystères du Rosaire pour nourrir la contemplation qui doit constituer la moelle de cette prière mariale. Le père Vayssière O.P. (1864-1940), provin­cial de Toulouse, y insistait en ces termes : « Récitez chaque dizaine moins en réfléchissant qu’en communiant par le cœur à la grâce du mystère, à l’esprit de Jésus et de Marie, tel que ce mystère vous le présente. »

Le Sel de la terre

 

 

L'Annonciation, premier de tous les mystères de notre rosaire, est le mystère joyeux par excellence. Jésus notre Sauveur, en effet, y fait sa première entrée dans le monde. Il n’est pas de bonheur durable et profond en dehors de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il est le soleil de nos âmes, il les illumine et les réchauffe, leur donne vie et croissance. Et voici justement qu’il apparaît pour la première fois dans ce mystère de l’annonciation.

« En ce temps-là, raconte saint Luc, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée appelée Nazareth, à une vierge fiancée à un homme de la maison de David appelé Joseph, et le nom de la vierge était Marie » (Lc 1, 26).

Les anges sont les ambassadeurs de Dieu auprès des hommes. Il convenait que pour annoncer au monde l’incarnation du Verbe, Dieu n’envoyât pas un ange quelconque. C’est Gabriel, dont le nom signifie « force de Dieu », qui fut choisi pour cette ambassade. C’est lui qui, déjà plus de cinq cents ans aupara­vant, avait instruit le prophète Daniel de l’époque précise où naîtrait le Messie ; c’est encore lui qui, dans le temple de Jérusalem, était apparu au prêtre Zacharie pour lui annoncer la naissance de Jean-Baptiste, le Précurseur. On peut en déduire que Gabriel est vraiment l’ange par excellence du mystère de l’incarnation.

La scène se déroule en Judée, à Nazareth. Cette ville était obscure, on ne trouve son nom ni dans l’ancien Testament, ni chez l’historien juif Flavius Josèphe. Elle était même décriée. Quand l’apôtre Philippe demande à son ami Nathanaël de venir écouter Jésus de Nazareth, la réponse fuse, cinglante : « Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? » (Jn 1, 46). Le Roi des rois n’a donc pas choisi pour résidence une des glorieuses cités de l’univers, telle que Rome, Alexandrie, Athènes ou Jérusalem. C’est qu’il vient confondre l’orgueil des hommes et les  sauver par son humilité. En outre, le nom « Nazareth » signifie « fleur » ; l’obscure cité était en effet destinée à servir de résidence à celui qui embaumerait la création tout entière du parfum de ses vertus.

On s’accorde communément sur la date du 25 mars pour situer cet événe­ment. L’heure fut probablement celle de minuit, heure plus propice aux opérations divines, et également symbolique : le monde était littéralement plongé dans les ténèbres de l’ignorance et du péché. « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière et sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre de la mort, la lumière a resplendi », avait annoncé Isaïe (9, 1).

La jeune fille que Dieu avait choisie pour Mère s’appelait Marie, nom qui signifie soit « aimée de Dieu », soit « dame ou princesse », d’où le nom de « Notre-Dame ».

Mis en présence de cette Vierge, l’ange la salue avec un grand respect : « Ave gratia plena » (Lc 1, 28). Notez qu’il ne l’appelle pas par son nom de « Marie », mais qu’en lui disant « pleine de grâce », il lui donne un nom tout à fait nouveau, qui provoque l’étonnement de Marie [106]. Cette grâce dont elle est remplie, c’est avant tout la bienveillance de Dieu à son égard : ainsi on dira que Marie est parfaitement « en grâce auprès de Dieu ». Ensuite, la grâce est le bienfait surnaturel qui résulte de cette spéciale bienveillance de Dieu. La Vierge Marie est à tel point l’objet de la faveur divine qu’il en découle pour elle une surabondance et même une plénitude de grâce dès avant la concep­tion de Jésus. En comblant ainsi cette âme prédestinée au-delà de toute mesure, Dieu se préparait une demeure digne de lui.

« Dominus tecum » : le Seigneur est avec vous, confirme l’ange. Dans la litur­gie, nous employons cette expression mais ce n’est alors qu’un souhait, tandis qu’ici c’est le constat d’un fait : Marie est si pleine de grâce que le Seigneur est avec elle, par un déploiement inouï de puissance, de sagesse et d’amour.

Et l’ange conclut sa salutation : « Vous êtes bénie entre les femmes », c’est-à-dire plus que Sarah, mère d’Isaac, plus que Rébecca, mère de Jacob, que Judith, la libératrice d’Israël, ou que Anne, mère de Samuel. Il n’est sans doute pas une jeune fille d’Israël qui n’ait secrètement rêvé d’être la mère du Messie. Mais aucune n’a trouvé grâce auprès du Seigneur, si ce n’est Marie, l’humble vierge de Nazareth.

L’ange a parlé. Quelle sera maintenant la réponse de la Vierge ? « Elle fut troublée, elle se demandait ce que signifiait cette salutation » (Lc 1, 29). Préci­sément parce qu’elle est pleine de grâces, parce que le Seigneur est avec elle et qu’elle est bénie entre les femmes, Marie est la plus humble des créatures. Ce n’est pas qu’elle ignorât ses mérites, mais elle ne les regardait pas pour s’y complaire, elle les considérait comme entièrement fondés sur la miséricorde de Dieu. « Pleine de grâce », « bénie entre toutes les femmes », quel mystère pour elle ! Elle est trop humble pour ne pas être troublée, trop forte aussi pour ne pas dominer son trouble. La Virgo prudentissima (Vierge très prudente) se recueille en Dieu un instant et réfléchit au sens et à la portée de cette étonnante salutation.

L’ange a atteint son premier but qui était de rendre Marie profondément attentive à ce qu’il vient lui annoncer. « Ne craignez pas, Marie, lui dit-il, car vous avez trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que vous concevrez dans votre sein et que vous enfanterez un fils et que vous l’appellerez du nom de Jésus » (Lc 1, 30). Voici que se réalise la prophétie d’Isaïe : « Une vierge concevra et enfantera un Fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel » (Is 7, 14). Puis Gabriel décrit cet Enfant : il sera grand, Fils du Très-Haut et Roi éternel.

Jusqu’ici la Vierge s’est abstenue de répondre. Il faut maintenant qu’elle parle, et il est remarquable que la première parole que nous ayons d’elle soit une défense de sa virginité : « Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais point d’homme » (Lc 1, 34). Elle ne doute pas que la parole de l’ange s’accomplira, sa foi ne connaît nullement les faiblesses de celle du prêtre Zacharie. A l’annonce de la conception de saint Jean-Baptiste, Zacharie ne put se défendre du doute et se permit de répondre à l’ange : « A quoi le reconnaî­trai-je ? Car je suis vieux, et ma femme est avancée en âge. » (Lc 1, 18). Marie, elle, ne se défie pas de la parole de Gabriel. Mais elle a très probablement fait vœu de virginité et l’honneur extraordinaire qui lui est fait ne mérite pas d’être acheté au prix d’une infidélité à la parole donnée. Elle ne doute pas qu’en faisant son vœu, elle ait agi sous l’inspiration et la motion de Dieu. Et si elle s’était fiancée à Joseph, c’était sans doute pour trouver auprès de cet homme très chaste un refuge pour sa virginité. Donc, Marie toujours vierge allègue sa difficulté et demande que Dieu l’éclaire.

Alors l’ange lui découvre le dernier fond du mystère : « L’Esprit-Saint surviendra en vous » (Lc 1, 35). Il ne dit pas : « l’Esprit-Saint viendra », puisqu’il y est déjà, mais il « surviendra », c’est-à-dire que là où il abondait, il surabondera, pour y opérer ce prodige de l’incarnation d’un Dieu dans le sein d’une vierge.

Cependant Marie comprend que Dieu ne veut pas s’imposer et qu’il attend son consentement. Car il s’agit d’un mariage : les noces spirituelles du Fils de Dieu avec la nature humaine ; elles exigent un libre et mutuel consentement. La Vierge représente tous les hommes et doit donner sa réponse pour l’humanité entière. Elle n’ignore pas que le Messie, le Sauveur des hommes devra beaucoup souffrir. Si elle devient sa mère, associée à son œuvre, il lui en coûtera aussi beaucoup. Mais elle comprend que le sort des hommes dépend de sa réponse. Quelle lourde responsabilité ! Combien dut être intense sa réflexion et sa prière à ce moment crucial ! Saint Bernard, dans un célèbre ser­mon, met en scène toute l’humanité qui espère le consentement de la Vierge :

L’ange maintenant n’attend plus que votre réponse, il faut qu’il retourne à Dieu. Ô Notre Dame, nous attendons aussi cette réponse de miséricorde, nous pauvres malheureux qui gémissons sous le coup d’une parole de damnation. Le prix de notre salut est entre vos mains, nous sommes sauvés si vous daignez consentir. Créatures du Verbe éternel de Dieu, nous périssons tous ; une parole de votre bouche nous rend à la vie et nous sauve. Adam et sa triste postérité condamnés à l’exil, Abraham, David, les autres Pères, je veux dire vos propres aïeux, qui sont aussi plongés eux-mêmes dans les ombres de la mort, vous supplient de consentir. Le monde entier à vos genoux, attend votre consente­ment. De vous, en effet, dépend la consolation des affligés, la rédemption des captifs, la délivrance des coupables, le salut des enfants d’Adam, de votre race tout entière. Dites, ô Vierge, dites cette parole si désirée, si attendue par la terre et par les cieux, par les enfers eux-mêmes. Le Roi des rois que vous avez charmé par votre beauté, n’attend aussi lui-même qu’un mot de réponse de vos lèvres pour sauver le monde. Celui à qui vous avez plu par votre silence sera bien plus touché d’un mot tombé de vos lèvres ; l’entendez-vous, en effet, vous crier du haut du ciel : « Ô vous, ma belle entre toutes les femmes, faites-moi entendre votre voix » (Ct 2, 14) [107].

Enfin la réponse vient. On peut dire que toute l’âme de Marie, toute la vie de Marie se résume dans cette réponse : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole, Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuum. » (Lc 1, 38).

Dieu avait créé le monde par un « fiat ». « Que la lumière soit, et la lumière fut. Fiat lux et facta est lux » (Gn 1, 3). Marie à son tour dit « fiat » et le Dieu tout-puissant, à la suite de ce nouveau « fiat », fait surgir un monde nouveau, infiniment supérieur au premier, monde de grâces dont Jésus, le nouvel Adam, est le Chef, et Marie, la nouvelle Ève, est la Reine.

L’opinion commune des théologiens est que l’incarnation eut lieu dès que Marie eut prononcé son acquiescement. A ce moment précis, l’Esprit-Saint forma du sang de cette vierge très pur un corps humain parfait, animé par une âme humaine et le Fils de Dieu s’unit personnellement à cette âme et à ce corps. « Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. Et Verbum caro factum est et habitavit in nobis » (Jn 1, 14).

 

Le fruit ou la vertu attachée au mystère de l’incarnation : l’humilité

Humilité de l’archange tout d’abord, qui, bien que d’une nature très supé­rieure à la vierge de Nazareth, la salue avec révérence, la reconnaissant comme sa souveraine. Soyons humbles nous aussi vis-à-vis de la sainte Vierge, et reconnaissons combien nous dépendons d’elle pour notre salut et notre sanctification quotidienne.

Humilité de la Vierge Marie qui, alors qu’elle est élevée à la plus haute dignité qu’une créature puisse recevoir, se déclare la petite servante du Seigneur.

Humilité du Verbe éternel qui, « bien qu’il fût dans la condition de Dieu, n’a pas retenu avidement son égalité avec Dieu mais s’est anéanti lui-même en prenant la condition d’esclave, en se rendant semblable aux hommes, et reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui » (Ph 2, 5).

Il est bien étrange après cela que les petites créatures et les pauvres pécheurs que nous sommes aient tant de mal à s’humilier. Si nous voulons rétablir l’ordre en ce bas monde et être admis un jour à la cour céleste, pénétrons-nous de cette grande vérité que Dieu est Dieu et que nous sommes ses serviteurs. Quoi qu’il demande, Dieu ne dépassera pas ses droits, et quoique nous fassions pour Dieu, nous ne dépasserons pas le service que nous lui devons.

La sainte Vierge Marie en est parfaitement consciente. Elle ne s’enorgueillit pas dans son cœur et elle s’offre à faire les volontés de Dieu, car humilité n’est pas pusillanimité. Si réellement nous sommes au service d’un si grand Maître, nous ne pouvons pas ne pas vouloir entreprendre de grandes choses pour lui. L’entreprendre humblement en sachant que tout nous vient de Dieu, mais l’entreprendre généreusement car le Maître que nous servons est infini, éternel et tout-puissant. Demandons à la Vierge de Nazareth de nous obtenir la grâce d’être à la fois humbles devant notre Créateur et devant les hommes, et magnanimes au service de Dieu et de nos frères. « Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuum » (Lc 1, 38).

 



[1]  — Les travaux des commissions belge et espagnole ont été publiés dans la revue Marianum : « Commissio Belgica, de definibilitate mediationis B. V. Mariæ tribuendæ disquisitio et vota Belgicæ Commissionis Pontificiæ », Marianum 47, 1985, p. 79-176 ; « Commissio Hispanica, de universali B. Mariæ V. mediatione theologica disquisitio », Marianum 47, 1985, p. 42-78.

[2]  — « Il ne fait qu’un avec moi, » écrivait le père Hugon au cardinal Mercier le 29 février 1924. Voir Archives archiépiscopales de Malines, rayon Mercier, carton IX, dossier 36.

[3]  — Le mémoire est paru en latin dans la revue Doctor angelicus vol. IV, 2004, p. 37, avec une introduction, une traduction allemande et des commentaires de Manfred Hauke.

[4]  — On désigne par ce terme le chrétien qui est en chemin (in via) vers le ciel. (NDLR.)

[5]  — Il s’agit du 1er concile du Vatican réuni du 8 décembre 1869 au 20 octobre 1870. (NDLR.)

[6]  — « Mediatoris officium proprie est coniungere eos inter quos est mediator, nam extrema uniuntur in medio. Unire autem homines Deo perfective quidem convenit Christo, per quem homines reconciliantur Deo, secundum illud 2 Co. 5, Deus erat in Christo mundum reconcilians sibi. Et ideo solus Christus est perfectus Dei et hominum mediator, inquantum per suam mortem humanum genus Deo reconciliavit. Unde, cum apostolus dixisset, mediator Dei et hominum homo Christus Iesus, subiunxit, qui dedit semetipsum redemptionem pro omnibus. Nihil tamen prohibet aliquos alios secundum quid dici mediatores inter Deum et hominem, prout scilicet cooperantur ad unionem hominum cum Deo dispositive vel ministerialiter. »

[7]  — « In mediatore duo possumus considerare, primo quidem, rationem medii ; secundo, officium coniungendi. Est autem de ratione medii quod distet ab utroque extremorum, coniungit autem mediator per hoc quod ea quae unius sunt, defert ad alterum. »

[8]  — « Quia, secundum quod est homo, distat et a Deo in natura, et ab hominibus in dignitate et gratiæ et gloriæ. Inquantum etiam est homo, competit ei coniungere homines Deo, præcepta et dona hominibus exhibendo, et pro hominibus ad Deum satisfaciendo et interpellando. »

[9]  — « Proprium officium sacerdotis est esse mediatorem inter Deum et populum, inquantum scilicet divina populo tradit, unde sacerdos dicitur quasi sacra dans [...] et iterum inquantum preces populi Deo offert, et pro eorum peccatis Deo aliqualiter satisfacit. »

[10] — « Sua maternitate divina ad fines deitatis pertingit. »

[11] — En ce qui concerne la conception immaculée de la bienheureuse Vierge Marie : bulle Ineffabilis Deus, 8 décembre 1854 : « Pour l'honneur de la sainte et indivisible Trinité, pour la gloire et l'ornement de la Vierge Mère de Dieu, pour l'exaltation de la foi catholique et l'accroissement de la religion chrétienne, par l'autorité de notre Seigneur Jésus-Christ, des bienheureux apôtres Pierre et Paul et la Nôtre, Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine qui tient que la bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception, par une grâce et une faveur singulière du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel, est une doctrine révélée de Dieu, et qu'ainsi elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles. » DS 2803. — Au sujet de son privilège d’immunité de tout péché, même véniel : Concile de Trente, 5e session, 17 juin 1546, décret sur le péché originel : « Ce même saint concile déclare qu'il n'est pas dans son intention de comprendre dans ce décret, où il est traité du péché originel, la bienheureuse et immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu. » DS 1516.

[12] — « Ineffabilis Deus [...] illam longe ante omnes Angelicos Spiritus cunctosque Sanctos cælestium omnium charismatum copia de thesauro divinitatis de prompta ita mirifice cumulavit, ut ipsa ab omni prorsus peccati labe semper libera ac tota pulchra et perfecta eam innocentiae et sanctitatis plenitudinem præ se ferret, qua maior sub Deo nullatenus intelligitur, et quam praeter Deum nemo assequi cogitando potest. » DS 2800.

[13] — « Quanto aliquid magis appropinquat principio in quolibet genere, tanto magis participat effectum illius principii. [...] Christus autem est principium gratiæ. [...] Beata autem virgo Maria propinquissima Christo fuit secundum humanitatem, quia ex ea accepit humanam naturam. Et ideo prae ceteris maiorem debuit a Christo plenitudinem gratiæ obtinere. »

[14] — Beata virgo Maria tantam gratiae obtinuit plenitudinem ut esset propinquissima auctori gratiæ, ita quod eum qui est plenus omni gratia, in se reciperet ; et, eum pariendo, quodammodo gratiam ad omnes derivaret.

[15] — Ainsi, par exemple, le père Hugon. Édouard Hugon O.P., Tractatus dogmatici ad modum commentarii in præcipuas quæstiones dogmaticas Summæ Theologiæ divi Thomæ Aquinatis, vol. III, Paris, 1920 [et aussi Marie, pleine de grâce, Paris, Lethielleux, 1926 (NDLR.)].

[16] — Ut ostenderetur esse quoddam spirituale matrimonium inter filium Dei et humanam naturam. Et ideo per Annuntiationem expectabatur consensus virginis loco totius humanæ naturæ.

[17] — Voir saint Augustin, De virginitate, ch. 3. 4, 3 (PL 40, col. 398) ; saint Léon le Grand, Sermon 20, in Nat. Dom. I, ch. 1 (PL 54, col. 191).

[18] — Benoît XV, Lettre apostolique du 22 mars 1918, AAS t. X, 182.

[19] — Saint Albert le Grand, Mariale, q. 29, § 3.

[20] — Saint Bonaventure, I Sent., D. 48, ad litt. dub. 4, cité par saint Pie X, Ad diem illum, 11 février 1904.

[21] — III, q. 48, a. 2, 3 et 4. Par mode de satisfaction, parce que le Christ, en souffrant, a présenté à Dieu, en tant que tête des hommes, davantage que ne l’aurait exigé la compensation de toute l’offense du genre humain, en raison de la grandeur de sa charité et de la dignité de la vie qu’il offrait. Par mode de sacrifice, parce que ce fut l’offrande d’un bien sensible qui est détruit, faite en l’honneur de Dieu pour l’apaiser. Par mode de rachat, parce qu’elle fut une satisfaction suffisante et surabondante pour le péché et pour la peine, et qu’elle nous a ainsi rachetés du péché et de la peine.

[22] — « Ita cum Filio patiente et moriente passa est et pæne commortua, sic materna in Filium jura pro hominum salute abdicavit, placandæque Dei justitiæ quantum ad se pertinebat, Filium immolavit, ut dici merito queat, Ipsam cum Christo humanum genus redimisse. » (Benoît XV, lettre apostolique du 22 mars 1918, AAS t. X, 182). — La formulation du pape (« elle a abdiqué ses droits maternels ») ne semble pas très heureuse. En effet, au Calvaire, la très sainte Vierge a exercé ses droits maternels en offrant « virilement », selon le mot de saint Bonaventure, le sacrifice de son Fils, en tant que Mère de ce divin Fils. Le docteur séraphique écrit en effet : « Il ne faut nullement douter que son cœur viril et sa raison très ferme n’aient voulu aussi livrer son fils unique pour le salut du genre humain, de sorte que la Mère fût en tout conforme au Père. » (Saint Bonaventure, I Sent. D. 48, 2, 2, dub. 4.) (NDLR.)

[23] — Sur cette distinction des deux sortes de mérite, voir le tableau figurant p. 14.

[24] — Voir par exemple Ep 1, 22-23 : « Il a tout mis sous ses pieds et il l’a donné pour chef suprême à l’Église, qui est son corps, la plénitude de celui qui remplit tout en tous. »

[25] — Voir saint Justin, Dialogue avec Tryphon 100 (PG 6, col. 710) ; saint Irénée, III Contra Hæreses, ch. XXII (PG 7, col. 964).

[26] — « Altera facta est causa mortis, altera vitæ nostræ […] apertum est Mariam esse portam lucis, quia per ipsam illuminatus est mundus ejusque habitatores, qui obscurati erant per Evam, causam omnium malorum. » – Saint Éphrem, Edit. Rom., p. 327-329. — Nous n’avons pu vérifier cette référence, mais on trouve une traduction latine des Hymni de Beata Maria, II, 8 et 12, presque identique à ce passage dans : T.J. Lamy, S. Ephræmi Syri Hymni et Sermones, Mechliniæ, 1882-1902, vol. II, p. 526 : « Una causa fuit vitæ, alter amortis. […] Per Mariam orta est lux, quæ dissipavit tenebras per Hevam adductas et super humanum genus offusas. Illuminatus est per Mariam orbis tenebris obsitus. » (NDLR.)

[27] — Les théologiens appellent cause physique la cause agente ou efficiente, par opposition à la cause morale qui motive la cause efficiente à agir. On pourra consulter à ce sujet l’ouvrage du père Édouard Hugon O.P., La causalité instrumentale dans l’ordre surnaturel ; théologie et piété, Téqui, Paris, 1924. (NDLR.)

[28] — A. H. M. Lépicier, Tractatus de Beatissima Virgine Maria Matre Dei, Roma, 1912, p. 500. Voir de même le père Godts C.SS.R., De definibilitate Mediationis universalis Deiparæ. Disquisitio theologica juxta doctrinam S. Alphonsi, occasione jubilæi semisæcularia definitionis immaculati Beatæ Mariæ Virginis conceptus edita ac congressui mariali de Urbe humiliter dedicata, Bruxelles, 1904, p. 214.

[29] — « Auctor enim Sacræ scripturæ est Deus, in cujus potestate est ut non solum voces ad significandum accommodet […] sed etiam res ipsas » – I, q. 1, a. 10.

[30] — Joseph Knabenbauer S.J., Evangelium sec. Joannem, Paris, 1898, p. 546.

[31] — « Merito congrui potest aliquis alteri mereri primam gratiam. Quia enim homo in gratia constitutus implet Dei voluntatem, congruum est secundum amicitiæ proportionem, ut Deus impleat hominis voluntatem in salvatione alterius ; licet quandoque possit habere impedimentum ex parte illius, cujus aliquis sanctus justificationem desiderat. » – I-II, q. 114, a. 6

[32] — « Universis sanctitate præstat [Maria] conjunctioneque cum Christo atque a Christo ascita in humanæ salutis opus de congruo ut aiunt, promereret nobis quæ Christus de condigno. » – Saint Pie X, encyclique Ad diem illum du 2 février 1904.

[33] — L’impétration est l’obtention d’une faveur, d’un privilège. (NDLR.)

[34] — Jean-Chrysostome Trombelli (1697-1784), chanoine régulier de Saint-Sauveur, professeur de philosophie près de Padoue, puis de théologie à Bologne. (NDLR.)

[35] — Le père Garrigou-Lagrange écrivit cette étude en 1925. (NDLR.)

[36] — « Tous ceux-là, d'un même cœur, persévéraient dans la prière avec les femmes et Marie, la mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1, 14).

[37] — « Te tacente, nullus orabit, nullus juvabit. Te orante, omnes orabunt, omnes juvabunt. » Orat. 46 ad B. Virginem, PL 158, col. 943.

[38] — Voir François Xavier Godts C.SS.R., De Definibilitate Mediationis universalis Deiparæ, Bruxelles, 1904, p. 74.

[39] — Voir saint Jean Damascène, PG 96, col. 644-647 ; saint Anselme, Or. 52, PL 158, col. 953 ; saint Bernard, PL 183, col. 415, 432, 436.

[40] — Voir père Édouard Hugon O.P., La causalité instrumentale en théologie, Paris, 1907, p. 194.

[41] — Benoît XV, lettre apostolique du 22 mars 1918, AAS t. X, 182.

[42] — Voir saint Justin, Dial. 100, PG 6, col. 709 ; saint Irénée, Adv. Hær III 22 et V 19, PG 7, col. 958 et 1175 ; saint Augustin, De virginitate, ch. 5, PL 40, col. 399.

[43] — Saint Taraise (730-806), patriarche de Constantinople, Homilia in Ss. Deiparæ Præsentatione, PG 98, col. 1491.

[44] — « Ave Dei et hominum Mediatrix optima. Ave totius orbis conciliatrix efficacissima ! » – Sermo de Ss. Genitricis Virginis Mariæ laudibus. J. S. Assemani, S.P.N. Ephræm Syri Opera omnia, Romæ, 1743-1746, vol. III, p. 576.

[45] — H. Merkelbach O.P., De definibilitate Mediationis B. V. M., Louvain, 1923, p. 79.

[46] — Hélas, le concile Vatican II refusa de procéder à cette définition demandée expressément par trois cents évêques. Voir à ce sujet père François-Marie O.F.M. Cap., Le concile Vatican II, in Marie Médiatrice, Étampes, Clovis, 2007, p. 241. (NDLR.)

[47] — Abbé Janvier, Vie de M. Dupont, Paris, Mame, 1926, ch. XVIII, Lourdes, p. 330.

[48] — Huysmans, Les Foules de Lourdes, Paris, Plon, 1911, p. 25.

[49] — On sait que Pierre de Rudder a été instantanément guéri à la grotte de Notre-Dame de Lourdes à Oostacker d’une fracture de la jambe. Aucune guérison ne saurait être mieux établie.

[50] — Frédéric Nietzsche, La Généalogie de la Morale. Traduction Henri Albert, p. 8. Réédition Paris, Mercure de France, 1964.

[51] — Le texte est tiré de : Mercier S.J., La Vierge Marie d’après Mgr Pie, Paris-Poitiers, Oudin, 1881, p. 412-439.

[52] — Le nonce apostolique, délégué par le Saint-Père, pour le couronnement de Notre-Dame de Lourdes. Étaient présents le cardinal archevêque de Paris ainsi que trente-trois archevêques et évêques.

[53] — Voir Ps 113, 5-6.

[54] —  A facie Domini mota est terra [Ps 113, 7].

[55] — A facie Dei... qui convertit petram in stagna aquarum, et rupem in fontes aquarum [Ps 113, 7-8].

[56] — Velut irrationabilia pecora..., in his quæ ignorant blasphemantes [2 P 2, 12].

[57] — Et erit post hæc [Jl 2, 28].

[58] — Et erit in novissimis diebus [Ac 2, 17].

[59] — « Avant que n’arrive le grand et horrible jour du Seigneur (Antequam veniat dies Domini magnus et horribilis) » [Jl 2, 31], « le jour du Seigneur grand et manifeste (dies Domini magnus et manifestus) » [Ac 2, 20].

[60] — Et singulis temporibus non defuerunt aliqui prophetiæ spiritum habentes, non quidem ad novam doctrinam fidei depromendam, sed ad humanorum actuum directionem. [II-II, q. 174, a. 6, ad 3.]

[61] — Voici le texte du concile : « Du reste, si le Seigneur révélait à certains d’entre eux, par quelque révélation, certaines choses dans l’Église de Dieu, comme le prophète Amos lui-même l’a promis et comme l’apôtre Paul, le prince des prédicateurs l’a dit : « n’éteignez pas l’Esprit, ne méprisez pas les prophéties » [1 Th 5, 19-20], nous ne voulons pas du tout que ceux-ci soient comptés avec le groupe des autres inventeurs de fables et de mensonges, ni qu’ils soient empêchés de quelque manière. En effet la grâce de l’Esprit lui-même est éteinte, au témoignage de saint Ambroise, si, en apportant la contradiction, on assoupit la ferveur de ceux qui commencent à parler : et on dit qu’il est alors certainement fait une injure au Saint-Esprit. Et comme la chose est très importante, parce qu’il ne faut pas croire à tout esprit, mais qu’il faut éprouver les esprits, au témoignage de l’Apôtre, pour voir s’ils viennent de Dieu (1 Jn 4, 1), nous voulons que, selon la loi ordinaire, etc. » (5e concile du Latran, session 11 ; dans la collection des conciles d’Harduin, t. 9, p. 1806 – Traduction du Sel de la terre).

[62] — Cité par Joseph de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, Entretien onzième. — [Ce texte est issu des Discours sur la première décade de Tite-Live I, 56 : « Je ne saurais en donner la raison; mais c’est un fait attesté par toute l’histoire ancienne et moderne, que jamais il n’est arrivé de grand malheur dans une ville ou dans une province qui n’ait été prédit par quelques devins ou annoncé par des révélations, des prodiges ou autres signes célestes. » (NDLR.)]

[63] — Quia non facit Dominus verbum, nisi revelaverit secretum suum ad servos suos prophetas [Am 3, 7].

[64] — Hos aliorum fabulosorum et mendacium gregi connumerari minime volumus.

[65] — Spiritum nolite extinguere ; prophetias nolite spernere. Omnia autem probate : quod bonum est tenete » [1 Th 5, 19-21].

[66] — Benoît XIV, De Servorum Dei beatificatione et beatorum canonisatione, L. II, c. 32.

[67] — Videte ne recusetis loquentem [He 12, 25].

[68] — Suarez, De fide, disput. III, sect. X. n. 7. – Lugo, De virtute fidei, disput. I, sect. XI, n. 228. – Benoît XIV, De Servorum Dei beatificatione et beatorum canonisatione, L. III, dernier chapitre.

[69] — Stupor apprehendit omnes, et repleti sont timore dicentes : Quia vidimus mirabilia hodie [Lc 5, 26].

[70] — Et quidem super servos meos et super ancillas meas in diebus illis effundam de Spiritu meo et prophetabunt [Ac 2, 18 ; Jl 2, 29].

[71] — Et scietis quia in medio Israël ego sum ; ego Dominus Deus vester, et non est amplius ; et non confundetur populos meus in æternum [Jl 2, 27].

[72] — Sermon avant l’exil, édition Gaume, t. 3, col. 495.

[73] — Benoît XIV, De Servorum Dei beatificatione et beatorum canonisatione, L. III, dernier chapitre.

[74] — Dans son discours, le cardinal Pie avait écrit le 25 février. En réalité c’est le 27 février et le 2 mars que la sainte Vierge fit cette demande à Bernadette. (NDLR.)

[75] — Ex omni tribu, et lingua, et populo, et natione [Ap 5, 10].

[76] — « Si vous ne croyez pas aux paroles, croyez aux faits. » [Saint Jean Chrysostome, cité ci-dessus, note 3, p. 110.]

[77] — Discours de Mgr l’évêque d’Hébron, vicaire apostolique de Genève, à la suite de la consécration de l’église de Notre-Dame de Lourdes.

[78] — A la Salette. (NDLR.)

[79] — « Si vous ne croyez pas aux paroles, croyez aux faits. » [Saint Jean Chrysostome, cité ci-dessus, note 3, p. 110.]

[80] — Cœlestis medicus singulis quibusque vitiis obviantia adhibet medicamenta. (Saint Grégoire le Grand, 32e homélie sur l’Évangile).

[81] — « Comme le froid est utilisé par la médecine contre la chaleur, de même Notre-Seigneur a opposé aux péchés des remèdes contraires. Sicut arte medicinæ frigida calidis, ita Dominus noster contraria opposuit medicamenta peccatis. » (Saint Grégoire le Grand, 32e homélie sur l’Évangile).

[82] — « Comme les prodiges qu’il ne cesse de faire en gouvernant le monde entier, et en prenant soin de toutes les créatures, frappent moins en raison de leur continuité, au point qu’il arrive qu’on daigne à peine les remarquer […], n’écoutant que son infinie miséricorde, il s’est réservé d’opérer en temps opportun certaines merveilles qui sortiraient du cours ordinaire et de l’ordre de la nature : accoutumés à contempler les miracles quotidiens de la Providence, et à n’en tenir, pour ainsi dire, aucun compte, les hommes s’étonneront de voir des prodiges, non pas plus grands, mais moins ordinaires. Quia miracula ejus quibus totum mundum regit, universamque creaturam administrat, assiduitate viluerunt, ita ut nemo pene dignetur attendere ; […] secundum suam ipsam misericordiam servavit sibi quædam quæ faceret opportuno tempore præter usitatum cursum naturæ, ut non majora sed insolita videndo, stuperent quibus quotidiana viluerant. » Saint Augustin, Traités sur l’évangile de Saint Jean, 24e traité.

[83] — Dabit voci suæ vocem virtutis [Ps 67, 34].

[84] — Sicut aspidis surdæ et obturantis aures suas [Ps 57, 5].

[85] — Et scietis quia in medio Israel ego sum, ego Dominus Deus vester [Jl 2, 27]. 

[86] — Ego Dominus Deus vester, et non est amplius ; et non confundetur populus meus in æternum [Jl 2, 27].

[87] — Et scietis quia in medio Israel ego sum [Jl 2, 27].

[88] — Ego Dominus Deus vester, et non est amplius Jl 2, 27].

[89] — Et non confundetur populus meus in æternum [Jl 2, 27].

[90] — Dominus de cœlo prospexit super filios hominum, ut videat si est intelligens aut requirens Deum [Ps 13, 2].

[91] — Omnes declinaverunt, simul inutiles facti sunt [Ps 13, 3].

[92] — Non est qui faciat bonum, non est usque ad unum [Ps 13, 3].

[93] — Et vous saurez que je suis au milieu d'Israël ! Moi, je suis Yahweh, votre Dieu, et il n'y en a point d'autre, et mon peuple ne sera plus jamais confus ! [Jl 2, 27].

[94] — Exurgens autem Maria in diebus illis, abiit in montana cum festinatione in civitatem Juda. [Lc 1, 39].

[95] — Ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes [Lc 1, 48].

[96] — Franzelin S.J., De Divina Traditione et Scriptura, 4e éd., Rome, 1896, p. 254 : « Il n’appartient pas aux révélations privées de promouvoir le développement du dépôt de la foi catholique : pour cela le Christ Seigneur a institué un ministère ordinaire dans la tête visible de l’Église (comme dans le principe et le fondement de l’unité) et dans la succession apostolique unie à la tête, sous la promesse de l’assistance infaillible, et non par le moyen d’une direction à travers de nouvelles révélations. De là vient que parmi les raisons qui peuvent rendre suspectes des révélations privées se trouve celle-ci : “si l’on dit que la chose révélée est encore sous le jugement de l’Église”, au dire de Benoît XIV (De Servorum Dei beatificatione et beatorum canonisatione, L. III, c. 53, n. 8). »

[97] — Cujus participatio ejus in idipsum [Ps 121, 3].

[98] — Et cum magna reverentia disponis nos [Sg 12, 18].

[99] — In foraminibus petræ, in caverna maceriæ, ostende mihi faciem tuam, sonet vox tua in auribus meis [Ct 2, 14].

[100]     —             Vox enim tua dulcis, et facies tua decora [Ct 2, 14].

[101]     —             « Obtenez-nous une vie pure » [Hymne Ave Maris Stella].

[102]     —             « Préparez-nous un chemin sûr » [Hymne Ave Maris Stella].

[103]     —             « Afin que, voyant Jésus, nous le louions ensemble toujours » [Hymne Ave Maris Stella].

[104]     —             Extrait de la Lettre des dominicaines du Monastère Saint-Joseph nº 37, consacrée aux apparitions de Lourdes (Monastère Saint-Joseph – 49240 Avrillé).

[105] — Monseigneur Trochu, Sainte Bernadette, DDB, 1958, p. 82.

[106] — Le terme grec employé par saint Luc est éloquent. Kecaritwmevnh (Gratia plena, Pleine de grâce), au parfait passif, signifie un état : « celle qui a reçu d’une manière stable l’abondance de la grâce ». La rareté de ce terme, employé seulement deux fois dans l’ancien Testament (Si 9, 8 et 18, 17) et une fois dans le nouveau (Ep 1, 6) lui donne plus de force. En outre, cette appellation, sans article en grec, tient ici la place du nom propre : l’ange salue Marie de ce titre par antonomase, comme s’il lui appartenait en propre et que seule elle le réalisait pleinement.

[107] — Saint Bernard, Quatrième homélie sur les gloires de la Vierge Mère.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 64

p. 73-126

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