Gabriel Garcia Moreno
Président de l’Équateur
(Guayaguil : 24 décembre 1821 ; † Quito : 6 août 1875)
par Philippe de Longsault
Après le chancelier Engelbert Dollfuss (Le Sel de la terre 63, p. 101-127), voici un autre modèle de chef d’État catholique : le célèbre Gabriel Garcia Moreno, président-martyr de l’Équateur.
Le Sel de la terre.
La formation d’un chef
Gabriel Garcia Moreno est le huitième et dernier enfant d’une famille très catholique de l’Équateur. Il est né le 24 décembre 1821 à Guayaquil (principal port de l’Équateur), six mois avant la chute du gouvernement espagnol et la proclamation de la république. Pour aguerrir l’enfant, qui se montrait timide et craintif à l’excès, son père employa les moyens les plus vigoureux. Par exemple, un jour que l’ouragan ébranlait les maisons de la ville, il enferma l’enfant sur le balcon, pour qu’il s’habitue aux bruits du vent et du tonnerre. Un autre jour, alors qu’un cadavre gisait au milieu d’une chambre isolée, il envoya son fils allumer une bougie au chevet du mort. Du reste, l’enfant fut élevé au bruit de la fusillade et du canon, qui l’initièrent à la vie tourmentée qui l’attendait. Le père Bétancourt (mercédaire : religieux de Notre-Dame de la Merci), qui fut chargé de son instruction à la mort de son père, discerna en lui les germes d’un homme de talent et lui donna les moyens de poursuivre ses études à l’Université de Quito. Là, Garcia Moreno se distingua parmi ses camarades en littérature, en histoire, en philosophie, en éloquence, en poésie, en mathématiques et en sciences naturelles ; il s’adonnait à l’étude avec fougue et passion. L’amour de Dieu dépassait seul chez lui sa passion pour la science.
Ambitionnant d’être un homme complet, il s’entraîna également à l’épée, au fusil, à la lance, à l’équitation et à l’art militaire. Il aspirait à atteindre une intrépidité que rien n’émeut, pas même l’éminence de la mort. Pour cela, il s’employait à se familiariser avec le danger. Un jour, alors qu’il se promenait à la campagne un livre à la main, il chercha un abri pour se protéger de l’ardeur du soleil. Il trouva refuge sous un énorme rocher qui formait une voûte naturelle. Mais il s’aperçut bientôt que le bloc suspendu au dessus de sa tête était presque entièrement détaché de sa base et qu’il menaçait de s’écrouler sur lui au moindre mouvement de terrain. Mu par l’instinct de survie, il se précipita hors de son abri. Mais aussitôt, honteux d’avoir cédé à la peur, il revint à sa place et s’imposa d’y rester pendant une heure. Par la suite, afin d’assujettir l’instinct à la volonté, il revint pendant plusieurs jours consécutifs, faire sa lecture au même endroit.
Dans l’arène de la politique
Dès qu’il eut terminé ses études, Garcia Moreno s’engagea dans l’action politique. Depuis sa séparation d’avec l’Espagne, comme toutes les autres républiques sud-américaines, l’Équateur allait de révolution en révolution. Le 14 août 1830, le général Juan José Florès (1800-1864) avait proclamé l’indépendance de l’Équateur. Il s’était par la suite installé à la tête du pays, appuyé par une dictature militaire anticléricale et arbitraire qui tyrannisait la population. Garcia Moreno rejoignit les patriotes et s’engagea dans la lutte contre le tyran. Avec ses compagnons, il réussit à chasser Florès du pouvoir. Cependant, ils ne purent savourer longtemps leur victoire : le successeur de Florès, incapable et vil, profita de sa situation pour s’enrichir au détriment de la population. Outré, Garcia Moreno l’attaqua avec l’arme puissante entre toutes : la presse. En avril 1846, il fonda son premier journal Le Fouet, dans le but de dénoncer la corruption, les faiblesses et les scandales du gouvernement. La publication fut interrompue trois mois plus tard par la menace d’une invasion espagnole, conduite par Florès.
Devant la menace extérieure, Moreno se rangea provisoirement derrière le gouvernement et fonda une nouvelle feuille en 1847, Le Vengeur, dont le but était d’informer la population, et de pousser le pouvoir à une action commune avec les nations voisines. Mais ce furent les commerçants de Londres qui firent écarter le danger : menacés de se voir fermer les ports américains, ils se plaignirent à lord Palmerston [1] qui mit l’embargo sur les vaisseaux de Florès. Ne se tenant pas pour battus, les partisans intérieurs du général Florès se soulevèrent dans la ville de Guayaquil. La situation dégénéra rapidement ; dépassé, le gouvernement se tourna vers Garcia Moreno en lui donnant la mission de tout pacifier : sous sa main de fer, en huit jours tout rentrait dans l’ordre. Il avait 26 ans.
Le danger immédiat ayant été écarté, Garcia Moreno reprit les armes contre la corruption. La faiblesse et les déficiences du gouvernement le déterminèrent à fonder un nouveau journal dont le ton fut plus sarcastique et acéré que le précédent. Cependant, El diablo eut peu d’influence sur le peuple. Blasé, Moreno partit en Europe, à la fin de 1849, pour un voyage de six mois ; il résolut de renoncer désormais à la politique. Mais, lors de son retour, un incident le relança malgré lui au cœur du combat : à Panama, sur le point de prendre un bateau pour Guayaquil, il aperçut sur le quai quelques religieux à la mine triste, groupés près d’un vaisseau en partance pour l’Angleterre. Il les aborda et apprit qu’ils venaient d’être expulsés de la Nouvelle-Grenade par le gouvernement franc-maçon. Retrouvant sa pugnacité naturelle, Garcia Moreno proposa aux jésuites de les mener à Quito d’où leur Ordre avait été chassé depuis près d’un siècle. Les religieux se montrèrent disposés à suivre Moreno à condition qu’il répondît de l’autorisation de son gouvernement. Moreno agit si rapidement et donna de si bonnes raisons au président Noboa, qu’il court-circuita les opposants et obtint l’autorisation du président. Celui-ci était loin de se douter que le parti radical, dirigé par José María Urbina, allait exploiter contre lui cet acte dont le peuple se montra ravi.
En juillet 1851, Urbina organisa donc un pronunciamiento. Avec l’argent des sociétés secrètes, il acheta des troupes qui le proclamèrent président de la République, après avoir prononcé la déchéance de Diego Noboa. Le nouveau président expulsa les jésuites, et mit en place un gouvernement où le vol, le pillage, l’assassinat et le sacrilège étaient la règle quotidienne. Garcia Moreno lança donc une virulente campagne de presse contre le dictateur dans un nouveau journal, La Nation, qui fut bien éphémère : son auteur fut rapidement arrêté et déporté à Pasto, en territoire grenadin. Il s’échappa cependant quelques jours plus tard, pendant que ses amis le nommaient sénateur de Guayaquil, ce qui lui assurait l’inviolabilité. Alors qu’il se présentait pour accomplir son mandat, Urbina l’arrêta comme un vulgaire malfaiteur et le déporta au Pérou dans un village de pêcheurs. Il y resta 18 mois, au milieu de ses livres, se consacrant à son propre perfectionnement. Mais comme il ne pouvait, à Payta, sans maîtres ni ressources, pousser bien loin sa quête intellectuelle, il demanda asile à la France et arriva, début 1855, à Paris, où il s’installa dans le quartier latin. Il avait 33 ans.
Exilé en France
Moreno passa à Paris trois années qui pourraient se résumer en un mot : étude. Il s’adonna en particulier à la chimie sous la direction du célèbre Boussingault (1802-1887), qui l’admit au nombre de ses étudiants privilégiés. Pour se délasser, Garcia Moreno étudiait la politique, la littérature, l’industrie et le commerce de la France.
Mais son séjour à Paris est capital pour une autre raison. Depuis quelques années, ses combats politiques incessants avaient attiédi la piété de ses années d’étudiant. Les circonstances le firent reprendre définitivement une vie de piété fervente. Parmi ses lectures favorites, l’Histoire universelle de l’Église catholique du prêtre et historien antilibéral Rohrbacher (1789-1856) le marqua profondément. Il relut trois fois les 29 volumes de cette somme où se mêlent, dans un mélange homogène, la théologie, la politique et l’histoire. Cet ouvrage fut capital dans sa formation. C’est dans cette œuvre qu’il comprit le droit des peuples chrétiens a être gouvernés chrétiennement et qu’il prit conscience de l’importance du règne du Christ-Roi sur les nations.
Ces trois années passées à Paris furent donc décisives : il en sortit fervent chrétien, plus intransigeant sur les droits de Dieu tant au plan politique et social qu’au point de vue domestique et privé.
Pendant ce temps, en Équateur, Urbina terminait un mandat dont le bilan peut se résumer ainsi : attentats contre le clergé, transformation des monastères en casernes, mainmise sur les séminaires, suspension des collèges, abandon des écoles primaires, annihilation de l’université de Quito par l’autorisation donnée aux étudiants de prendre leurs grades sans suivre les cours, vols, brigandages, assassinats et, pour couronner le tout, vente aux États-Unis des îles Gallapagos pour la somme de quinze millions. Son successeur et complice, Roblez, rouvrit cependant le pays aux exilés.
Retour au pays
A peine débarqué sur son sol natal, Garcia Moreno fut élu recteur de l’Université, qu’il réorganisa rapidement. Peu de temps après, il fut élu sénateur de Quito. De 1857 à 1859, son action parlementaire s’exerça principalement sur trois points :
1) Il proposa une loi organique pour l’instruction publique (elle échoua à cause de la pénurie du Trésor).
2) Il s’éleva victorieusement contre l’injuste exploitation des territoires indiens du Napo.
3) Il fit interdire les loges maçonniques comme ennemies de la religion catholique.
Affolés, ses adversaires eurent recours à l’argument libéral par excellence : la force ; le Congrès fut dissous et les opposants exilés. Garcia Moreno n’échappa au poignard qu’en se sauvant au Pérou. Mais c’en était trop : révoltée, une troupe de jeunes gens, armée de bâtons et de vieux fusils, surprit la caserne de Quito qui se rendit. Un gouvernement provisoire fut formé, qui nomma l’exilé à sa tête.
Dès qu’il fut informé de ces événements, Garcia Moreno se mit en route, à marche forcée, vers la capitale. Exténué, après avoir échappé de justesse à la mort à de multiples reprises, il arriva enfin à Quito, où il fut accueilli comme un sauveur. Sans prendre le temps de souffler, avec une troupe inexpérimentée et inférieure de moitié à l’armée régulière d’Urbina et de Roblez, il attaqua vaillamment. Mais il se fit battre à plate couture : le courage seul ne suffit pas !
Sans désespérer, Garcia Moreno créa une armée régulière qu’il organisa et entraîna lui-même. Il travailla jour et nuit, apparaissant partout et dirigeant tout dans les moindres détails. Cependant, malgré sa vigilance, l’ennemi parvint à semer la division dans ses troupes. Une nuit, alors qu’il se reposait, les soldats se mutinèrent et le jetèrent en prison en le sommant de donner sa démission. « Jamais, répondit-il, vous pouvez briser ma vie, mais aucun de vous n’est assez fort pour briser ma volonté. »
Un ami lui envoya alors un serviteur, lui conseillant de s’évader par la fenêtre ; un cheval était à sa disposition à quelques pas de là. « Dites à votre maître, dit-il, que je sortirai par la porte comme je suis entré. » Pendant que les officiers et soldats se répandaient dans la ville, pillant, buvant et violant, il ne resta bientôt plus pour le surveiller qu’un soldat de garde. S’approchant de lui, Garcia Moreno l’interrogea d’un ton de maître et de juge : « A qui donc as-tu fait serment de fidélité ? – Au chef de l’État, lui répondit le soldat. – Le chef légitime de l’État, c’est moi. Tes officiers sont des parjures. N’as-tu pas honte de leur prêter main-forte et de trahir ainsi ton Dieu et ton pays ? »
Le soldat tomba à genoux en demandant grâce : « Je te ferai grâce si tu veux m’obéir et remplir ton devoir. »
Il s’échappa donc, et rejoignit à quatre lieues de là, quatorze jeunes gens restés fidèles. Avec eux, il saisit les principaux coupables, ivres ou endormis, et constitua sur le champ un Conseil de guerre. Après avoir laissé une heure aux conjurés pour se réconcilier avec Dieu, il les exécuta.
Ce coup d’audace inouï le rendit rapidement maître du reste des bandes d’Urbina. Il ne restait plus qu’un obstacle à la pacification du pays : le pseudo-gouvernement que le général Franco venait d’établir à Guayaquil. Pour éviter de recourir aux armes et de verser inutilement le sang, Garcia Moreno tenta la diplomatie et fit au général de généreuses propositions. Après un an de pourparlers infructueux, il ne restait plus qu’une solution : la guerre. Le gouvernement provisoire reçut alors un renfort inespéré en la personne du vieux général Florès qui, voyant son pays en danger, proposa son aide à Garcia Moreno. Celui-ci, oubliant ses anathèmes d’autrefois, l’accueillit avec joie. Avec son aide, il prit Guayaquil et mit l’armée de Franco en déroute. Une ère nouvelle s’ouvrait pour l’Équateur.
Président de la République
A 39 ans, c’est à l’unanimité que Garcia Moreno fut élu président de la République par l’Assemblée. Il accepta la charge, mais posa préalablement ses conditions : il exigeait des pouvoirs étendus pour réorganiser l’armée, les finances, l’instruction publique, et pour conclure un concordat avec le souverain pontife. Ses préalables furent acceptés. Son premier acte fut de refuser la moitié du traitement qui lui était attribué, et de verser l’autre moitié aux bonnes œuvres. Ensuite, il se mit à l’œuvre, en débarrassant les ministères, les préfectures, les mairies, les tribunaux, les casernes et les banques des profiteurs et des paresseux. Il créa une Cour des comptes pour régulariser la rentrée des impôts et réalisa des économies insoupçonnables avant lui.
Au flanc du pays, une autre plaie purulente mettait constamment en péril la nation : le militarisme. Garcia Moreno remit de l’ordre dans les troupes de l’Équateur, qui durent se plier à une stricte discipline.
Garcia Moreno aspirait également à conclure rapidement avec le Saint-Siège un concordat qui donnerait à l’Église toute sa liberté. Le 26 septembre 1862, son plénipotentiaire signait à Rome avec Pie IX un concordat dont voici la substance :
La religion catholique, apostolique et romaine est la religion de l’État, à l’exclusion de tout autre culte […]. L’instruction à tous les degrés se modèlera sur les principes de l’Église catholique […]. Les évêques en auront la surveillance. Ils jouiront d’une pleine liberté de relation avec le souverain pontife et entre eux […]. L’Église exercera sans entraves son droit de posséder et d’administrer ses biens […]. Le for ecclésiastique sera rétabli dans toute son intégrité […].
Garcia Moreno s’appliqua également à restaurer une instruction vraiment catholique. Il appela à son aide les congrégations françaises : des colonies de frères des Écoles chrétiennes et de religieuses du Sacré-Cœur se consacrèrent à cette tâche. De même, les Sœurs de la Charité débarquèrent en Équateur pour œuvrer dans les hôpitaux et les prisons. Les jésuites, rappelés, reprirent à Quito leur tâche interrompue.
Alors que Garcia Moreno oeuvrait à la mise en application de toutes ses réformes, l’incorrigible Urbina préparait une nouvelle attaque. En 1965, le président dut reprendre une nouvelle fois les armes. Le 9 juin, proclamant l’état de siège, il s’attribua le commandement des forces de terre et de mer. Le 26 juin, il remporta une victoire rapide et les traîtres furent impitoyablement exécutés. Sur 45 prisonniers qui comparurent devant le conseil de guerre, 27 furent condamnés à mort et exécutés.
C’est sur cette lutte que prenait fin le mandat de Garcia Moreno, le 31 août 1865. Il refusa catégoriquement de garder le pouvoir et se retira à la campagne pour se refaire une santé dans les travaux agricoles. Cependant, ses successeurs furent des incapables à qui rien ne réussit. Après deux tentatives infructueuses, il fut contraint, par la voix du peuple et par des sommations impératives du Congrès, de reprendre en main la République à partir du 10 août 1869.
Programme de gouvernement et programme de vie
Dans ces circonstances, il était en mesure de dicter ses conditions ; il ne consentit à son élection qu’avec l’assurance de pouvoir rendre pleinement chrétienne la constitution de son pays. Dans son manifeste, qui était un véritable programme de civilisation catholique, il disait :
Respect et protection à l’Église catholique ; adhésion inébranlable au Saint-Siège ; éducation basée sur la foi et la morale ; liberté pour tous et pour tout, excepté pour le crime et les criminels ; répression juste, prompte et énergique de la démagogie et de l’anarchie ; diffusion de l’enseignement à tous les degrés ; garanties pour les personnes, les propriétés, etc. : tels sont mes principes.
Ainsi, il fit inscrire le nom de Dieu et attester ses droits dans la Constitution ; la religion catholique devint la seule religion de l’État. De même, tout membre d’une société secrète était déchu de ses droits de citoyen.
Un calme jusqu’alors inconnu s’établit en l’Équateur, qui permit à Garcia Moreno de réaliser son ambitieux programme : dès lors, il créa ou multiplia les écoles primaires, collèges secondaires, facultés de médecine, écoles des beaux-arts, observatoire, écoles militaire, orphelinats, hôpitaux, missions au Napo, routes. Le budget fut équilibré, la dette nationale payée, les traitements des fonctionnaires augmentés, les travaux publics amplifiés, et les recettes de l’État furent plus que doublées. L’Équateur, par la politique chrétienne de son chef, s’éleva en peu de temps à un degré étonnant de prospérité.
Garcia Moreno donnait à tous l’exemple d’un parfait chrétien. Levé à 5 h. tous les matins, il était à 6 h. à l’église. Après la messe, il faisait sa méditation, mettant ainsi en application le principe de sainte Thérèse d’Avila : « Si tous les chefs d’État faisaient une demi-heure d’oraison chaque jour, la face de la terre serait renouvelée ». De l’église, il se dirigeait vers l’hôpital, la prison ou une famille pauvre, faisant tout pour améliorer le sort des malheureux. A dix heures, il déjeunait puis se rendait au palais du gouvernement où l’attendaient ses ministres. Il travaillait là jusqu’à 16 h., après quoi il inspectait les travaux publics. Le soir, sauf en temps de crise, il donnait trois heures à sa famille avant de reprendre le travail vers 21 h., la plupart du temps jusqu’à minuit.
La vie surnaturelle fut vraiment le moteur et le régulateur de sa vie publique et privée. A la dernière page de son Imitation de Jésus-Christ, qui ne le quittait jamais, il avait noté ses résolutions : faire oraison et assister à la messe tous les jours, communier et se confesser chaque semaine, réciter le rosaire, faire une lecture spirituelle, examiner ses fautes deux fois par jour, maîtriser son impatience naturelle, ne jamais parler de soi sauf pour s’humilier, écrire chaque matin ce qu’il devait faire, de façon à ne jamais perdre de temps, etc. Ce règlement, qu’il faut lire dans son entier, fut suivi à la lettre : ni la fatigue, ni ses courses à travers la montagne, ni les batailles qu’il dut livrer pour la paix de son pays, ni la maladie, rien ne le fit dévier de sa ponctualité à accomplir le programme de vie qu’il s’était fixé.
Condamné à mort
En 1873, il fit la consécration officielle de son pays au Sacré-Cœur. Si l’on ajoute la protestation qu’il fit adresser par son ambassadeur au roi Victor-Emmanuel après l’invasion des États Pontificaux, la décision d’un subside annuel de 50 000 francs en faveur du denier de Saint-Pierre et sa réélection presque unanime à la présidence de l’Équateur en 1875, on comprend sa condamnation à mort par la franc-maçonnerie des loges d’Allemagne, condamnation ratifiée par les loges européennes et d’Amérique. En attendant l’exécution, et pour la préparer, une campagne de presse fut lancée contre lui, de part et d’autre de l’océan.
Informé de la sentence qui avait été portée contre lui, il demandait à Dieu la grâce du martyre. A ses amis, qui le suppliaient de prendre quelques précautions, il répondait :
Mon sort est entre les mains de Dieu ; après avoir mûrement réfléchi, j’ai vu que la seule mesure à prendre est de me tenir prêt à paraître devant lui.
Le 6 août, fête de la Transfiguration et premier vendredi du mois, il se rendit comme de coutume à l’église. Prévenu la veille que l’attentat était prévu ce jour, il prolongea son action de grâces jusqu’à 8 h. Les conjurés attendaient sa sortie sur la place, mais la trop grande foule des fidèles les empêcha d’accomplir leur crime. Vers 13 h., passant devant la cathédrale, Garcia Moreno y entra pour prier. Il resta longtemps agenouillé sur les dalles du temple. Les assassins, ayant peur de manquer leur victime, détachèrent l’un d’eux pour informer le président qu’une affaire importante l’attendait. Celui-ci sortit donc de la cathédrale en direction du palais gouvernemental, lorsqu’un nommé Rayo lui asséna un énorme coup de coutelas sur l’épaule avant de s’acharner sur sa victime, lui faisant une large entaille à la tête, lui coupant presque entièrement la main droite, lui tailladant le bras gauche, pendant que ses complices déchargeaient leur revolver sur sa poitrine. Garcia Moreno chancela et tomba du péristyle sur la place, d’une hauteur de quatre à cinq mètres. Rayo, qui était tout spécialement son obligé – Moreno lui avait confié des fonctions importantes au Napo, avant de le destituer par suite de ses malversations –, se précipita pour l’achever : « Meurs, bourreau de la liberté ! » cria-t-il en lui labourant la tête de son coutelas. « Dio no muere, Dieu ne meurt pas » murmura le martyr.
L’autopsie du doyen de la faculté de médecine de Quito révéla que le martyr avait reçu cinq ou six coups de feu et quatorze coups de coutelas, dont l’un avait pénétré jusqu’au cerveau. Sept ou huit blessures étaient mortelles. Sur la poitrine de Garcia Moreno, on trouva une relique de la vraie croix, le scapulaire de la Passion et celui du Sacré-Cœur de Jésus. Son cou était entouré d’un chapelet auquel était attachée une médaille représentant Pie IX et le concile du Vatican. Dans une de ses poches, on trouva son agenda ; sur la page du jour, il avait écrit :
Mon Seigneur Jésus-Christ, donnez-moi l’amour et l’humilité, et faites-moi connaître ce que je dois faire aujourd’hui pour votre service.
Sur l’assassin, étendu raide mort par un soldat peu après le drame, on trouva des chèques de la banque du Pérou, qui prouvèrent que la franc-maçonnerie n’épargnait pas les deniers aux Judas qu’elle embauchait.
Garcia Moreno fut pleuré comme un père d’un bout à l’autre de l’Équateur. Le Congrès lui fit élever une statue de marbre avec l’inscription : « A Garcia Moreno, le plus noble des enfants de l’Équateur, mort pour la religion et la patrie, la République reconnaissante ». Il lui décerna les titres de Régénérateur de la patrie, et de Martyr de la civilisation chrétienne.
Écrits de Garcia Moreno
— Compte-rendu de Gabriel Garcia Moreno et Sébastien Wyse sur leur exploration du volcan Pichincha, paru dans l’Equatoriano de Quito, puis dans les Nouvelles Annales des voyages. Ce compte-rendu fut communiqué à l’Académie des sciences, le 6 juillet 1846. On le retrouve dans les Lectures Géographiques en 1867.
— Le Fouet : journal de Garcia Moreno de 1846 à 1847.
— Le Vengeur : journal de Garcia Moreno de 1847 à 1849.
— El diablo : journal de Garcia Moreno de 1847 à 1849.
— La Nation : journal de Garcia Moreno en 1853.
— La Verdad à mis calumniadores, Payta, 1853.
— La Union National, journal de Garcia Moreno de 1857
— La correspondance de Garcia Moreno a été éditée par Wilfrido Loor, en quatre volumes : Cartas de García Moreno 1846-1867, I. Cartas de Gabriel Garcia Moreno, 1846-1854 (Quito, 1954) ; II. Cartas de Gabriel Garcia Moreno, 1855-1861 (Quito, 1956) ; III. Cartas de Gabriel Garcia Moreno 1862-1867 (Quito, s.d.) ; IV. Cartas de Gabriel Garcia Moreno, 1868-1875 (Quito, s.d.).
Sources
— R. P. Auguste Berthe, Garcia Moreno, président de l’Équateur, vengeur et martyr du droit chrétien (1821-1875), quatrième édition, Paris, Retaux-Bray, 1888, 2 volumes, 838 pages.
Cette vie de Garcia Moreno, écrite par le père Berthe (1830-1907) en 1887 et plusieurs fois rééditée jusqu’en 1929 (54 000 ex. au total), mérite incontestablement de figurer parmi les grands écrits contre-révolutionnaires du XIXe siècle [2]. Le prologue est à méditer car l’auteur y démontre, par des faits concrets, que les idées de 1789 sont utopiques et pernicieuses. L’ensemble de l’œuvre est d’ailleurs une véritable leçon de politique chrétienne, le père Berthe ayant su dégager, à partir des faits et de l’exemple précis de l’Équateur, des principes politiques valables pour tous les peuples et toutes les époques.
Ce grand classique chrétien – que tous les jeunes gens devraient avoir lu – a été réimprimé par les Éditions Saint-Rémi (BP 80, 33410 Cadillac). Il est possible de le télécharger gratuitement sur le site de la Bibliothèque Saint-Libère, à l’adresse : http://www.liberius.net/livre.php?id_livre=13 (même si le téléchargement est loin de valoir un livre imprimé, il intéressera ceux qui ne pourraient pas s’offrir l’ouvrage).
— R. P. Augustin Berthe, Garcia Moreno : le héros martyr, édition abrégée, Paris, Retaux-Bray, 1890, 408 pages.
Suite à de nombreuses demandes, le père Berthe fit une version abrégée, dégagée des thèses politiques de sa première édition, afin de rendre la vie de Garcia Moreno accessible au plus grand nombre et surtout aux jeunes gens [3].
— Cette deuxième version a connu à son tour une récente « édition nouvelle soigneusement revue et corrigée ». L’éditeur (anonyme) explique ainsi son choix de la version abrégée :
La lecture est nettement plus facile : la longue première partie historique L’Équateur avant Garcia Moreno a disparu, et les connaissances nécessaires sont introduites au fur et à mesure des besoins de la biographie ; les citations sont moins longues, le style est plus fluide, l’emphase apaisée, la trame resserrée. Indéniablement, on a une bien meilleure vue d’ensemble de la vie du président de l’Équateur que dans l’édition complète, même si l’on peut regretter la disparition de quelques épisodes attachants.
Outre les corrections indispensables, cette nouvelle édition a précisément « réintroduit quelques rares éléments malheureusement exclus de l’édition abrégée : notamment le retour à Rome du plénipotentiaire de Garcia Moreno en vue de la signature d’un concordat avec Pie IX et un épilogue donnant quelques indications sur la vie de l’Équateur après la mort de Garcia Moreno ». On peut en télécharger le texte à l’adresse internet suivante : http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/0/18/98/43/histoire/vie-de-garcia-moreno.pdf
— Charles d’Hallencourt, Vie Illustrée de Garcia Moreno, Abbeville, C. Paillart, Imprimeur-Éditeur, 1893, 239 pages. Résumé, illustré par quelques gravures, de l’ouvrage du père Berthe.
— D. Leroux, « Garcia Moreno, président de la république de l’Équateur (1821-1875) », Les contemporains, 2e année, n° 29, 30 avril 1893, 16 pages.
— J.M. Villefranche, « Brève biographie de Gabriel Garcia Moreno », extrait de Dix grands chrétiens du siècle, Paris, Bloud & Barral, 1892. Cette brève biographie, qui a l’avantage d’être écrite dans un style très vivant, peut être téléchargée sur internet à l’adresse suivante : http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/0/18/98/43/histoire/garcia-moreno-villefranche.pdf
Renseignements utiles
– Il y a une statue de Garcia Moreno à Rome, au College Pio-Latino-Americano, Via Aurelia Antica 408, 00165 Rome.
– En 1887, Antonio Florès, le fils du général, remit à Léon XIII le message autographe que Garcia Moreno se proposait de lire au Congrès et qu’il portait sur lui le jour de son martyre. Ce message est teint de son sang.
– Une Lettre pastorale adressée à leurs diocésains par les évêques de l’Équateur réunis en concile provincial, datée du 15 juillet 1885, est publiée en annexe de l’ouvrage Le Libéralisme est un péché de Don Sardá y Salvany (Avrillé, Éditions du Sel, 2004).
***
[1] — Henry John Temple, troisième vicomte Palmerston, fut un homme politique britannique, franc-maçon notoire, né à Broadlands (Hampshire) le 20 octobre 1784. Il commença sa carrière politique en occupant le poste de Junior Lord de l’Amirauté. Il fut par la suite ministre de la guerre dans les gouvernements Tories. Enfin, il fut premier ministre du Royaume-Uni de 1855 à 1858 et de 1859 à 1865. Il est mort le 18 octobre 1865.
[2] — Voir la notice biographique sur le père Berthe dans l’ouvrage de Louis Medler, Mgr Delassus (1836-1921), Avrillé, Éditions du Sel, 2005, 159 p.
[3] — Cette œuvre du P. Berthe a été traduite en anglais : Fr. Augustine Berthe, Garcia Moreno, United States, Dolorosa Press, 2007, 401 pages.

