top of page

L’empire turc et les chrétiens

 

 par le frère Innocent-Marie O.P.

 

Les manœuvres médiatiques et politiques pour faire entrer la Turquie dans l’Union européenne, tendant à faire passer ce pays pour un modèle d’islamisme modéré, sont facilement déjouées par la connaissance du passé. La Turquie moderne, imbue des principes maçonniques, a inauguré son régime par de sanglantes persécutions contre les chrétiens, en symbiose avec le fanatisme musulman. Cet article en livre quelques illustrations à partir de témoignages de première main.

Le Sel de la terre.

 

Martyrisé à Rome vers 107 ou 110, saint Ignace d’Antioche a résumé  lui-même ainsi son expérience :

Depuis la Syrie jusqu’à Rome, je combats contre les bêtes, sur terre et sur mer, nuit et jour, enchaîné à dix léopards, c’est-à-dire à un détachement de soldats ; quand on leur fait du bien, ils en deviennent pires. Mais par leurs mauvais traitements, je deviens davantage un disciple [Lettre aux Romains, V, 1].

Plus de 1800 ans après saint Ignace, les chrétiens de l’empire turc eurent à subir un martyre semblable, et même pire, en Anatolie orientale, durant la Grande Guerre, notamment durant les terribles années 1915-1916. Le résultat en fut la quasi-disparition de la chrétienté en Turquie d’Asie, ce qui était le but recherché. Nous nous appuierons sur le témoignage direct du père Jacques Rhétoré O.P. (1841-1921) dont le récit a récemment été édité [1]


L’avènement du régime « Jeune turc »

A la fin du XIXe siècle, l’Empire turc s’étendait encore sur tout le pourtour de la Méditerranée, depuis les Balkans jusqu’à l’Afrique du Nord, même si ce n’était plus avec toute la puissance déployée sous Soliman II le Magnifique (1520-1566).

Vers 1895, le mouvement des « Jeunes Turcs », d’esprit libéral et maçonnique, commença à subvertir le pouvoir du sultan, puis à le supplanter en 1909, sous couvert de nationalisme en particulier, suite à des pertes de territoires en Europe centrale (Bosnie-Herzégovine et Bulgarie). Appuyés sur l’Allemagne, mais aussi sur la franc-maçonnerie et sur le bolchevisme naissant puis triomphant en Russie à partir de 1917, les « Jeunes Turcs » gouvernèrent la Turquie jusqu’en 1918. Mustapha Kemal, surnommé plus tard Atatürk, leur succéda en 1919 ; il était issu de leur milieu.

 

Une persécution antichrétienne

C’est donc sous le gouvernement des « Jeunes Turcs » qu’eut lieu pendant l’hiver 1915-1916 le génocide chrétien en Anatolie. Nous insistons sur l’épithète « chrétien » de ce génocide. En effet, victimes des moyens de communication, lesquels sont aux mains des ennemis de l’Église – ce qu’on ne répétera jamais assez –, tout le monde associe l’hiver 1915-1916 en Turquie au génocide arménien. Moyennant quoi on fait de ces horribles massacres un simple règlement de compte entre ethnies, taisant et la religion chrétienne de ces Arméniens et l’assassinat des autres chrétiens. Pourtant dès 1919 le patriarche syrien catholique écrivait :

La vérité est que les Turcs ont massacré avec les Arméniens les autres chrétiens : Syriens catholiques, Syriens monophysites [Jacobites], Chaldéens, Nestoriens, etc. [p. 216, n. 2].
Père Jacques Rhétoré et père Gonzalve Duplan, fondateurs de la mission dominicaine de Van, en Arménie.
Les pères Jacques Rhétoré et Gonzalve Duplan, fondateurs, en 1881, de la mission dominicaine de Van, en Arménie.

C’est cette vérité que le Parlement français a niée quand, le 18 janvier 2001, il a voté une loi condamnant officiellement « le génocide arménien « tout en refusant, malgré les sollicitations de l’Association des Assyro-Chaldéens de France, de reconnaître que ce crime s’était étendu à d’autres communautés. Mais le Parlement aurait alors dû dénoncer une persécution turque contre les chrétiens, ce que la laïcité maçonnique ne peut tolérer.

L’imposture n’est pas nouvelle. Le 6 octobre 1915, Lord Bryce prononça à Londres un discours devant la Chambre des Lords dans lequel, lui aussi, présentait les massacres comme étant dirigés contre les Arméniens en tant que race. Ainsi note-t-il que quelques bandes d’arméniens résistent encore héroïquement, et il ajoute : « Toute la race n’est donc pas éteinte [2]. » Deux fois seulement il fait allusion à la religion chrétienne des Arméniens (p. 15 et 19.), se gardant bien de parler des autres chrétiens. Il ose même dire : « Il n’y avait aucune animosité de la part des musulmans contre les chrétiens arméniens. Le crime a été perpétré non par fanatisme religieux, mais par la volonté du gouvernement qui désirait, pour des raisons purement politiques, se débarrasser de sujets non-musulmans qui empêchaient l’homogénéité de l’empire et constituaient un élément impatient de tout joug. » Le brave lord ne se rend même pas compte de la contradiction évidente des expressions soulignées en italique ci-dessus ! Et comme un mensonge a besoin d’être répété pour passer comme vérité, l’orateur insiste : « Il n’y a pas lieu de croire que, dans ce cas [Pourquoi cette précision ?], le fanatisme musulman soit entré en jeu. […] Il n’y a rien dans les préceptes de l’Islam qui justifie les massacres qui ont été commis » (p. 11). Lord Bryce avoue tout de même que le nombre des tués s’élève à 800 000. Mais il est bien embarrassé dans son aveu : « Bien que j’espère que ce chiffre dépasse la réalité, je ne puis oser déclarer qu’il est incroyable » (p. 10). D’autres auteurs évaluent le nombre de morts à un million, voire un million et demi. Il est regrettable que le père Rhétoré n’indique aucun chiffre global.

 

Les instigateurs

Ces tragiques événements sont le résultat d’une triple et malfaisante alliance : la franc-maçonnerie, l’Allemagne protestante et l’islam turc. Le père Rhétoré fait le récit de la manifestation du 14 novembre 1914 à Constantinople où pendant huit heures une foule énorme défila et assista à la lecture des fetva, ou sentences sacrées, déclarant sainte la guerre de 1914-1918 dans laquelle la Turquie entrait au côté de l’Allemagne [3]. Notons que ces cinq fetva insistent toutes sur le devoir strict pour tous les musulmans, même ceux de Russie, d’Angleterre et de France, de combattre en faveur de la Turquie, sous peine de péché entraînant les « châtiments célestes », les « feux de l’enfer » et de « douloureuses tortures ». Nous voici prévenus.

La culture islamique moderne revendiquée par les « Jeunes Turcs » n’était rien d’autre que « le franc-maçonnisme introduit dans l’islamisme » (p. 14) aggravée par la culture allemande, c’est-à-dire

le canon à gros calibre, la multiplication des engins de destruction dans la guerre, le militarisme inspirant et dirigeant tout dans la société, c’est la force primant le devoir et l’écrasant sans pitié [p. 14]. Ainsi à Mouch, les officiers allemands ont commencé la canonnade contre les chrétiens qui leur résistaient ; après avoir tué tous les hommes, aidés des soldats turcs, ils brûlèrent femmes et enfants [p. 130 n. 1].

A Erzéroum, c’est le consul allemand qui accompagne les agents de police pour faire les arrestations (p. 164 n. 1). Le chapitre 8 de l’ouvrage de Arnold J. Toynbee sur l’« attitude de l’Allemagne » apporte des preuves que « les Allemands n’ont jamais fait la moindre démarche pour les [les massacres des chrétiens] arrêter, quand d’un seul mot ils auraient pu le faire au début » [p. 140]. Toynbee rappelle que « dans chaque centre administratif, dans tous les vilayets où les massacres et les déportations ont eu lieu – en Anatolie, en Cilicie et dans l’Arménie proprement dite –, il y a un consul allemand ; et le prestige de ces consuls est considérable » (p. 141). Il ajoute : « Il y a de plus un certain discours du chancelier impérial lui-même. Au bout de la 1ère année de guerre et du 4e mois des atrocités arméniennes, il fit devant le Reichstag l’examen de la situation et saisit l’occasion de féliciter ses compatriotes "d’avoir si merveilleusement régénéré la Turquie" ».


Mustapha Kémal (1881-1938)

Originaire d’une famille juive, son père embrasse cependant l’islam, devenant ainsi Dunmès ou Dönmeh, c’est à dire juif faussement converti. En 1899, il entre à l’école de guerre d’Istanbul pour accomplir une carrière militaire, tout en s’initiant à la subversion dès 1904, dans un comité secret. Ses auteurs favoris sont Voltaire, Rousseau, Auguste Comte, Camille Desmoulins et Montesquieu ; il admire la France révolutionnaire. Il va créer lui-même une association révolutionnaire, Patrie et liberté, pour renverser le sultan (1905-1907). Muté à Salonique, sa ville natale, en 1907, il y découvre le Comité Union et Progrès, organisation révolutionnaire des Jeunes Turcs, et adhère à la loge Vedata. Quand éclate la révolution des Jeunes Turcs en 1908, il est mis de côté par des hommes plus habiles que lui comme Enwer. En 1910, un voyage en France lui fait découvrir la Francmaçonnerie française. A la fin de la 1ère guerre mondiale, il s’oppose au sultan et déclenche la guerre civile qui durera trois ans. Les Soviétiques lui livrent armes et argent ; Lénine et Trotski envoient le vice-commissaire Frounze pour appuyer et conseiller l’armée turque de Kémal. Celui-ci prendra finalement le pouvoir en 1920 avec la complicité des Français, Anglais et Italiens. En 1923, Kémal est élu 1er président de la République et le demeure jusqu’à sa mort en 1938. Il était atteint d’une cirrhose du foie. Un article de Rivarol (n° 2826 du 28 septembre 2007, p. 11) donne quelques précisions sur le soutien des Dönmehs à Kémal. L’ouvrage d’Omer Kiazim ajoute d’autres détails utiles. (Omer KIAZIM, L’aventure kémaliste. – Elle est un danger : pour l’Orient, pour l’Europe, pour la paix, La Ferté-sous-Jouarre, Le cercle d’écrits caucasiens, 2005.) Il faut enfin citer cet extrait du testament de Kémal, en nous rappelant que c’est la tombe de cet homme que Benoît XVI est allé fleurir (le 28 novembre 2006) ! « Je ne laisse, en tant qu’héritage spirituel, aucun verset, aucun dogme, aucune règle pétrifiée et figée. Mon héritage spirituel, c’est la science et la raison. […] Tout dans ce monde évolue rapidement. La conception du bonheur et du malheur se modifie, au fil du temps, chez les peuples et les individus. Affirmer, dans ce contexte, que l’on a su inventer des recettes éternellement valables équivaudrait à renier l’incessante évolution des idées et de la science. […] Nul n’ignore ce que j’ai essayé de faire, ce que je me suis efforcé de réussir pour le bien de la nation turque. Ceux qui, après moi, voudront avancer dans mon sillage, sans jamais s’éloigner de la raison et de la science, deviendront mes héritiers spirituels. »

 

Un massacre organisé

Déjà, en 1895-1896, des exactions et des massacres avaient frappé très durement les diverses communautés chrétiennes. Mais en 1915-1916, c’est de manière méthodique, avec un caractère systématique et dans le plus grand secret que sont perpétrés les massacres. Les divers témoins sont unanimes à décrire des événements qui semblent les jalons d’un plan de destruction brutale des populations chrétiennes, plan que l’alliance germano-turque ne fera qu’amplifier.

Toynbee écrit : « Nous avons la preuve que la façon d’agir fut la même dans plus de cinquante endroits différents. […] Les ordres venus de Constantinople se ressemblaient tous et furent exécutés avec une régularité remarquable par les autorités locales » (p. 32-33).

Les Kurdes reçurent « comme une bénédiction du Prophète [Mahomet] l’annonce qu’il leur était permis de les [les chrétiens] massacrer. Ils se jetèrent sur eux comme des hyènes affamées, pillèrent les villages et, instruits comme partout ailleurs sur l’art de massacrer, ils exterminèrent les hommes et transportèrent les femmes et les enfants loin de leur pays comme des troupeaux de bétail humain » [père Rhétoré, p. 176]. Djevdet Bey, vali (c’est-à-dire gouverneur général d’un vilayet ou province, nommé par le sultan) de Van, s’était mis à la tête d’une troupe de soldats animés de son esprit et qu’il avait appelée le bataillon des bouchers (p. 177).

« Partout le mot d’ordre avait été donné : “N’épargnez pas les prêtres“ » [p. 144 ; 177].

Après le clergé, les fidèles étaient attaqués, mais pas n’importe comment.

Sous le nom de déportation, c’est la dispersion et la destruction des familles que les gouvernants de Constantinople ont en vue parce elle mettait le comble qu’ils voulaient à leur œuvre d’extermination [p. 158-159].

Dans la pratique,

ordinairement le père était tué le premier dans les exécutions d’hommes qui commencent toujours l’extermination générale d’un pays. La mère restait avec ses enfants. Mise ensuite en convoi de déportation avec eux, elle voyait un jour les Kurdes, les Tcherkesses ou d’autres barbares les lui ravir et les emmener les uns d’un côté, les autre d’un autre. Quant à elle, ou bien elle était tuée à son tour ou bien elle devenait la proie de ses ravisseurs [p. 158].

Citons un exemple, parmi beaucoup d’autres, de la sauvagerie unie à l’impureté chez ces musulmans.

[Dans] un grand convoi de femmes arméniennes expédiées d’Erzéroum […] se trouvait une jeune femme de belle stature et dont les manières et les habits indiquaient une personne de bonne famille. Elle menait par la main sa petite fille âgée d’environ 6 ans. Un des soldats l’avait remarquée et s’était promis de ne pas la laisser tuer afin de la prendre pour lui. Le tour de  mourir était arrivé pour elle. Le soldat écarte les Kurdes qui allaient la frapper et lui dit : « Tu es à moi, suis-moi et tu seras sauvée. — Moi te suivre, lui répondit l’Arménienne, moi te suivre pour devenir musulmane et perdre la couronne qu’ont déjà gagnée mes compagnes chez le Christ Notre-Seigneur, jamais ! Cette couronne, je ne la donnerai, ni pour toi ni pour ton Mahomet qui vous fait commettre tant de crimes. Le soldat l’écoutait, ne pouvant s’empêcher d’admirer son courage, mais ne comprenant rien au sentiment qui lui faisait mépriser le sort enviable qu’il voulait lui faire. Voyant qu’il ne pourrait se l’approprier, il vengea son espoir déçu en la poignardant de ses propres mains, mais il emporta chez lui sa petite fille. « Elle sera aussi belle que sa mère, disait cette brute en racontant son crime, et j’en tirerai bon parti. » Pauvre petite agnelle chrétienne ! Que le Christ, par le sang de ta mère, te protège au milieu des loups qui t’ont ravie ! [p. 155-156].

Citons un autre exemple : fin 1915, environ 6 000 femmes furent massacrées par groupes successifs au fur et à mesure qu’elles avançaient dans le vilayet de Diarbekir. Du dernier groupe décimé, trois échappèrent au massacre ; « mais elles devinrent la proie des villageois musulmans de l’endroit qui les ajoutèrent à leur harem et en firent leurs épouses » (p. 154).

 

Héroïsme chrétien

Deux exemples illustrent la pureté héroïque de ces chrétiennes, que la lubricité des musulmans fait briller encore davantage, et montrent la valeur missionnaire de leur vertu :

Ces généreuses chrétiennes s’étaient préparées au martyre, elles acceptaient la mort sans résistance, sans même verser une larme. Leurs massacreurs s’étonnaient de la fermeté de ces femmes délicates peu habituées à la souffrance et ils disaient – ce qu’ils répétèrent souvent – « Qu’y a-t-il donc dans le cœur des femmes chrétiennes ? » [p. 93].

Et encore :

Ainsi fit dame Chemmé Djinandji. Quand les soldats voulurent la dépouiller de ses vêtements, elle leur dit énergiquement : « Vos ordres sont de me faire mourir et non de me mettre à nu. Tuez-moi, mais jamais je ne vous laisserai m’enlever mes vêtements. Misérables que vous êtes ! Vous voudriez que nous acceptions votre religion qui vous permet toutes ces hontes. Non la nôtre est pure, il vaut mieux mourir pour elle que de vivre avec la vôtre. » La noble chrétienne ne gagna rien sur ces vauriens qui se jetèrent sur elle, lui coupèrent les seins et l’égorgèrent. Ainsi elle tomba, victime de l’injustice, comme étaient déjà tombés son mari, son fils aîné, son beau-fils, deux de ses filles et beaucoup d’autres personnes de sa parenté, car elle était de la grande famille des Qazozian de Diarbékir que les persécuteurs se sont appliqués à détruire. Malheureusement plusieurs enfants de la famille Djijandji restèrent aux mains des Kurdes. Les massacreurs de cette généreuse chrétienne disaient ensuite : Quelle femme ! Quel courage pour nous parler comme elle l’a fait ! car elle nous a dit des choses dures mais qui étaient vraies [p. 93-94].

Dans ce registre, il faudrait citer tout le chapitre 20 (p. 179 à 191) : La vente des femmes et des enfants capturés. Contentons-nous de mentionner quelques titres des paragraphes de ce chapitre : Les marchés de chair humaine ; le cours des marchés à Mardine ; la vie des chrétiens vendus chez leurs maîtres ; la brutalité des maîtres provient de leur mépris pour les chrétiens ; les chrétiennes destinées au harem et celles destinées à la domesticité (p. 179).

Relevons cette réflexion des persécuteurs musulmans :

Quel esprit rend doux vos femmes si supérieures aux nôtres ? Car à leur place les nôtres auraient renié 1 000 fois Mahomet et fait tout ce qu’on leur aurait demandé [p. 105].

Cela en dit long sur l’hypocrisie du fameux voile des femmes musulmanes.

Au milieu de toutes ces horreurs, Dieu reste Dieu, infiniment bon et tout-puissant.

Aussi accomplit-il quelques miracles.

Un père et ses deux fils furent mis en prison.

Faites-vous musulmans ou bien vous mourrez » leur disent les chefs. « Mourir, dit le père, nous ne le voudrions pas, mais pourtant nous ne voulons pas nous faire musulmans. » Aussitôt on leur arrache leurs vêtements et les gardiens de la prison les rouèrent de coups de bâton jusqu’à en être fatigués. « Eh bien, disent-ils à leurs victimes, la raison est-elle enfin entrée dans vos caboches ? Acceptez-vous d’être musulmans ? — Non, répondit le père, pour le reste faites ce que vous voudrez. » Les barbares leur prirent leurs habits avec l’argent qu’ils avaient et les laissèrent en prison. Après que la porte de la prison se fut refermée sur eux, le plus jeune fils demanda à son père et à son frère : « Avez-vous souffert beaucoup quand on vous a frappés ? » Le père se recueillit pour répondre et dit : « C’est étonnant, je m’aperçois maintenant que je n’ai rien senti. — Ni moi non plus, dit le fils aîné. — Ni moi », dit à son tour le plus jeune. Ils regardent si leur corps portait la marque des coups ; il n’y avait rien et ils se sentaient aussi frais de corps que des gens qui ont bien reposé. Ils reconnurent la protection de Dieu et ils l’en bénirent ensemble.

Finalement, Dieu manifesta sa toute-puissance en châtiant les coupables. C’est une leçon de théologie de l’histoire que déploie tout le chapitre 21 (p. 193 à 212) intitulé : La punition du crime. L’auteur montre le triple châtiment du gouvernement « Jeune-Turc » : dans la désorganisation de son armée, battue et même anéantie partout avec honte ; dans le déshonneur de l’empire ottoman qui perdit l’influence religieuse et politique qu’il avait sur le monde musulman ; et enfin, dans les maladies et les fléaux qui décimèrent la population musulmane, spécialement dans les localités les plus hostiles aux chrétiens et parmi les particuliers qui les avaient persécutés.

Nous conseillons vivement la lecture du livre du père Rhétoré à tous les vrais fidèles catholiques pour qu’ils retrempent leur foi dans le sang de ces martyrs contemporains. Demain, il leur faudra peut-être aussi témoigner jusqu’au sang.

 

La trahison de leur mémoire

Nous recommandons encore fortement ce livre à tous les partisans du dialogue avec les musulmans, à commencer par le pape Benoît XVI. (Si nous en avions les moyens, nous offririons volontiers un exemplaire de ce livre à tous les membres de la Curie romaine.) Pendant son voyage en Turquie, le pape Benoît XVI a déposé une gerbe sur la tombe de Mustapha Kemal, dit Atatürk, le 28 novembre 2006, mais il n’a pas eu un mot pour honorer ces dizaines de milliers de chrétiens mis à mort [4] ! Dans le nº 2959 de l’Osservatore Romano (28 novembre 2006), au sujet du voyage de Benoît XVI en Turquie, Mgr Louis Pelatre, vicaire apostolique d’Istanbul, ne dit pas un mot des massacres des chrétiens en 1915-1916. Il a cette phrase sibylline : « Le XXe siècle commence avec de grands bouleversements qui vont changer complètement la figure des populations en Turquie. » Quelques lignes plus loin, il signale que sous Atatürk « commence alors une longue émigration de ce qui restait de population chrétienne en Anatolie après la première guerre mondiale » [p. 8, 1ère colonne]. Mais le lecteur ne saura rien de précis. Dans la colonne suivante Mgr Pelatre ose même écrire : « Les minorités sont désormais protégées. » Le même numéro de l’Osservatore Romano contient un article de Rinaldo Marmara tout aussi « historiquement correct ». Et pourtant cet auteur est présenté comme « historien du Vicariat apostolique d’Istanbul ».

Terminons en déplorant la stupide conclusion de la préface de l’ouvrage du père Rhétoré exhortant au « dialogue paritaire islamo-chrétien qui, tôt ou tard, devra bien s’ouvrir pour de bon, avec l’aide du Saint-Esprit, si on veut qu’un jour fidèles de Jésus et fidèles de Mahomet puissent se regarder face à face, d’égal à égal et vivre enfin ensemble sans noires pensées… [5] » (page III). On n’en attendait pas moins de J. P. Péroncel-Hugoz grand reporter du Monde. Cet aveuglement atteint beaucoup d’esprits, même réputés catholiques traditionnels. Le 10 février 1998, dans sa lettre « Les Amis du monastère » dom Gérard ne s’attendrissait-il pas sur « les jeunes musulmans […] [qui] ont perdu une certaine sagesse de l’Islam, que leurs pères ont connue » ?

La lecture de l’ouvrage du P. Rhétoré s’impose plus que jamais aujourd’hui, en particulier pour comprendre que le combat de la cité de Dieu contre la cité du diable est permanent. Il est bien résumé dans ce diptyque de l’auteur :

Toutes ces choses sont jugées par nous comme des horreurs et des abominations, mais l’annonce de leur exécution régulière arrivait à Constantinople comme celle d’heureuses nouvelles dont se félicitaient Talnat, Enwer et consorts, en buvant ensemble un bon verre de mastic de Chio, lequel, pour eux, valait bien mieux que le sang et toutes les vies des chrétiens [p. 159]. Par extraordinaire, tout ce monde de bannis, de voués à la mort, de ruinés à jamais, marchait lestement, d’un air content. Un soldat de l’escorte en exprima tout son étonnement en s’écriant : « On dirait que ces gens-là vont à la noce.— Oui, lui répondit une jeune fille, nous allons aux noces du Seigneur » [p. 90].

  

Le pape Benoît XVI dépose une gerbe sur la tombe de Mustapha Kemal, le 28 novembre 2006.
Le pape Benoît XVI dépose une gerbe sur la tombe de Mustapha Kemal, le 28 novembre 2006.

 



[1] — Jacques Rhétoré O.P., Les Chrétiens aux bêtes, Paris, Cerf, 2005. Ce témoignage constitue les pages 9 à 212 de ce livre. La deuxième partie, pages 215 à 397, œuvre de Joseph Alichoran, neveu de Mgr Francis Alichoran, qui fut longtemps recteur de la mission chaldéenne en France, contient une bonne étude sur le père Rhétoré, à la fois savant philologue (spécialiste du dialecte soureth qui est un langage araméen) et missionnaire intrépide (lire, par exemple, pages 239 à 240, son récit d’un voyage dans les hautes montagnes au nord de Mossoul).

[2] — Arnold J. Toynbee, Les massacres des Arméniens, Paris, Payot, 1987, p. 18. Ce célèbre historien britannique (1889-1975) n’envisage lui aussi les Arméniens qu’en tant que race : « La Turquie a essayé d’exterminer une fois pour toutes la race arménienne, en employant des méthodes d’une cruauté et d’une barbarie incroyables. » (p. 21.) Ce petit livre de 158 pages est néanmoins précieux par ses considérations sur les vertus des Arméniens, travailleurs, instruits, propres et même raffinés, qui tranchent avec les mœurs des musulmans turcs ou kurdes, apathiques, sales, sensuels, violents.

[3] — Jacques Rhétoré O.P., Les Chrétiens aux bêtes, Paris, Cerf, 2005, p. 329-333.

[4] –– En revanche, lors de son voyage en Autriche, du 7 au 9 septembre 2007, la pape a trouvé le temps de s’arrêter à Vienne devant le monument édifié en 2000, en souvenir du meurtre de 65 000 juifs par les nazis, au cours de la 2nde guerre mondiale. Les 800 000 chrétiens (estimation minimale) assassinés par les Turcs musulmans comptent-ils moins pour lui ?

[5] –– La Nef 185, septembre 2007, rapporte, pour une fois, un avis intéressant de Mgr Youhanna Golta, évêque auxiliaire du patriarche copte-catholique d’Alexandrie, Antonios Naguib, responsable du dialogue interreligieux fondé il y a vingt ans : « La culture du dialogue entre chrétiens et musulmans n’existe pas ici. […] Les musulmans n’ont pas besoin de dialogue, car ils regardent les coptes comme des égyptiens qui n’ont pas eu la grâce d’être musulmans et qu’il faut donc convertir » [p. 15].

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 64

p. 144-153

Les thèmes
trouver des articles connexes

Les Fausses Religions : Erreurs, Doctrines et Unicité du Salut

L'Islam : Études Théologiques et Regard de la Tradition Catholique

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page