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Les justes et les pécheurs

La religieuse, la prostituée et le petit chat

par Rose Hu

 

 Prisonnière durant vingt-quatre ans dans les camps de concentration chinois, Rose Hu a déjà témoigné sur sa captivité dans les numéros 59 et 61 du Sel de la terre [1].

L’épisode qu’elle raconte ici s’est déroulé dans le camp de concentration du Lac blanc où elle fut détenue de 1967 à 1989, exerçant la fonction d’infirmière.

Le Sel de la terre.

 

 

Dans l’Évangile, Notre-Seigneur a dit :  « Je ne suis pas venu   pour les justes, mais pour les pécheurs » (Mt 9, 13).

A l’époque de la Révolution culturelle en Chine, j’accomplissais ma peine dans un camp de travaux forcés situé dans une région éloignée au climat inhospitalier. La température passait de – 20 à 50°.

La plupart des officiers communistes étaient des extrémistes anticléricaux. L’époque était à la délation partout dans la société ; inutile d’ajouter que les officiers du camp de travaux forcés s’activaient énormément dans ce sens.

Des réunions d’accusation sans nombre étaient à leur actif, ciblant principalement les prêtres catholiques, les religieuses et les fidèles.

Étant donné que j’avais été condamnée à quinze ans et que je passais partout comme une butée, on m’appelait « la militante ». A chaque réunion d’accusation, je faisais office de cible.

Au moment de la Révolution culturelle, ce destin devenait de plus en plus inéluctable.

A la même époque, le père Shen qui venait également de Shangaï se trouvait là. C’était un esprit simple. Il avait confiance en tous.

Un jour, il y eut une délation générale au bureau des réclamations, dénonçant les activités contre-révolutionnaires du père Shen et de ma personne.

L’officier supérieur me montrait une certaine sympathie. Il me fit venir dans son bureau :

La prochaine assemblée se montera contre toi et Shen. Puisque tu t’es bien conduite dans ton travail, depuis plusieurs années, je ne désire pas te voir montrée du doigt cette fois-ci. Je peux t’obtenir une faveur. Il te suffit de prononcer quelques mots contre Shen et tu seras épargnée. Sinon, un regain de critiques s’abattra sur toi les semaines à venir. Il arrive que l’émotion soit portée à son paroxysme chez certains prisonniers, ce qui fait dégénérer la séance en grandes violences. Tu risques de grandes souffrances.

Sans inquiétude, je répondis simplement :

Merci de votre attention délicate que j’apprécie. Je regrette cependant de ne pas assumer ce rôle de dénonciation. Permettez-moi de porter avec Shen l’affront qu’il aura à subir de la part des autres.

Le sourire plein d’amertume, l’officier reprit :

Hu-mei-yu, la souffrance est ta drogue ; tu préfères les sentiers étroits à la voie large.

 

Beaucoup de monde était attendu. Les drapeaux furent hissés, les microphones installés. Tout cela ne tendait qu’à une seule chose : intimider les faibles. Je m’y étais entièrement préparée.

 

La religieuse

C’est avec regret que je constatais la transformation opérée dans ma collègue de la clinique. Elle n’était plus que sel sans saveur et lampe sans feu. Elle était devenue l’une des propagandistes actives de cette réunion de dénonciation. Non contente de m’insulter, elle s’avança même pour me frapper au visage, et s’exclama : « Tu n’es qu’une impénitente. Même maintenant tu restes totalement butée dans ta volonté de t’opposer à nos dénonciations ».

M’apparut alors devant les yeux, la scène où Notre-Seigneur s’était retrouvé devant Ponce-Pilate. Je murmurai :

O Jésus reposez-vous quelques instants. Faites-moi participer un peu à votre flagellation. Votre couronne d’épines vous est déjà trop lourde. Permettez-moi de faire de mes souffrances un transfert de votre couronne sur ma propre tête pour quelque temps.

Au même instant, je sentis mon âme remplie de paix et de joie.

Cette femme était une ancienne religieuse, et elle avait mené cette vie pendant plusieurs années. Il était évident que je devais souffrir pour son bien.

 

La prostituée

Tout à coup, j’entendis cette exclamation : 

Pas de violence. Le président Mao n’a parlé que de débats, et non de combats.

Je levais les yeux. C’était une catéchumène qui s’était adressée à moi auparavant :

Connais-tu ma vie ? Je suis une ancienne prostituée et j’ai péché bien des fois. Depuis que j’ai vu la charité des catholiques, j’aimerais en être une moi aussi. Ton Église m’acceptera-t-elle ? Moi, une misérable pécheresse ?

Je lui avais alors raconté l’histoire de sainte Marie-Madeleine. Notre-Seigneur n’est pas venu pour les justes, mais pour les pécheurs.

Si tu te repentis, Dieu te pardonnera sans aucun doute. De toute façon, nous avons tous péché. Dieu ne regarde pas en arrière. Quelle que fût ta vie, de voleur, de criminel ou de prostituée, ce qui compte c’est le repentir. Le bon Dieu ne veut regarder que ta présence. Puisque tu désires croire en Dieu, observe les commandements de l’Église catholique.

C’était donc elle qui fut suffisamment courageuse pour arrêter l’attitude idiote de cette religieuse déchue. N’était-ce pas le meilleur moyen d’imiter sainte Marie-Madeleine ?

 

La réunion de dénonciation

Lors de cette réunion, le père Shen et moi n’eûmes aucun répit. L’un après l’autre, tous se présentèrent devant nous, toujours plus féroces. Le public s’élevait à 400 ou 500 personnes. Les cris et les insultes étaient abrutissants. Heureusement, je ne distinguais pas leurs paroles. Je les considérais seulement comme une poignée d’acteurs. La vie m’apparaissait une pièce de théâtre. Puisque le bon Dieu voulait que je joue ce rôle, il me suffisait de coopérer.

Saint Paul a dit : « Bienheureux ceux qui aiment Dieu en toute chose. » Comme j’étais bénie de Dieu ! Je lui offrais tout.

A l’issue de chaque réunion de dénonciation, on m’enfermait dans une pièce obscure. La nourriture réservée aux prisonniers était déjà très pauvre, mais là, il était impossible de l’avaler.

On nous apportait, deux fois par jour, une nourriture si détestable que des cochons n’en auraient pas voulu. Pourtant tout cela ne m’atteignait pas. L’homme ne vit pas que de pain. Sainte Thérèse d’Avila disait : « Dieu seul suffit. » Dieu me tenait compagnie chaque jour dans cette cellule obscure. Le bon Dieu tout-puissant, le Dieu de toute connaissance, le Dieu tout-puissant était là, que de plus ? Le temps fila comme l’éclair.

 

Le petit chat

Un jour, alors qu’un garde ouvrait la porte ferrée pour m’apporter le repas, j’aperçus cette catéchumène. Voyant ouverte la porte de la sombre cellule, elle y lança un petit chat tenant un petit pain dans la gueule. Je ne pus m’empêcher de pleurer. Mon amie ! Tu travailles durement si longtemps le jour. Comme tu as besoin de te nourrir pour te fortifier. Pourtant, tu as voulu économiser pour moi ce pain des plus précieux. Comment pourrais-je accepter un don si grand ? En même temps, j’admire ta délicatesse. Tu savais que le plus dur des gouvernements ne pouvait punir une petite bête. Alors voilà le moyen que tu as choisi pour faire ce que tu ne pouvais pas par toi-même.

Quant au petit chat, il était impossible de ne pas reconnaître son habileté et sa camaraderie. Habituellement, je m’occupais de patients jusque tard dans la nuit. Où que fût son repli, il courait à moi dès qu’il entendait mes pas, comme un garde du corps. Les nuits glacées, sans aucun chauffage, mon sang prêt à geler dans les veines, il venait se glisser sous ma couverture, me réchauffant de la chaleur de son petit corps rayonnant.

Étonnamment, ce chat ne montrait jamais aucune attirance pour la religieuse. Je connaissais l’histoire de saint François d’Assise et de saint Antoine qui s’étaient fait des amis des petits animaux. Ce petit chat était peut-être la manifestation de l’attention du bon Dieu envers moi.

Après avoir quitté ce camp-là, j’appris que le petit chat errait sans cesse dans l’infirmerie et qu’il finit par mourir assez rapidement.

La pécheresse repentante put être baptisée et fit une bonne mort. Dieu la récompense certainement de la vie éternelle. Quant à la religieuse déchue, elle rejoignit Shangaï à sa sortie du camp. Elle fut hospitalisée d’urgence pour des douleurs abdominales aiguës. Elle mourut le lendemain de son entrée. Je remets son âme à la miséricorde de Dieu. Si elle s’est repentie, Dieu aura eu pitié d’elle.

 

*

Résumons : le petit chat est parti, la Madeleine pénitente qui avait été mon bon Samaritain est partie, cette pauvre religieuse est partie.

Je ne suis pas venu pour les justes, mais pour les pécheurs.

De ces deux femmes, de la prostituée ou de la religieuse, laquelle était l’âme juste, laquelle était l’âme pécheresse ?

En réalité, nous sommes tous pécheurs. Que Dieu qui est infiniment miséricordieux ait pitié de nous !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*

  

 

 


[1]  — « Entretien avec Rose Hu », dans Le Sel de la terre 59, p. 187-192. — Rose Hu, « Une messe clandestine en 1999 » dans Le Sel de la terre 59, p. 192-193, et « Le piège des pains au jambon », dans Le Sel de la terre 61, p. 70-76.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 64

p. 138-142

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