top of page

Ô bienheureuse Trinité ! (II)

 

par le père Emmanuel, de Mesnil-Saint-Loup

 

Le père Emmanuel (1826-1903) savait que la piété séparée de la doctrine ne vaut guère mieux que la doctrine séparée de la piété. Il joignait intimement les deux, tant en son âme que dans son ensei­gnement.

Son petit traité sur la Sainte Trinité – dont voici la deuxième  et dernière partie – ne fait pas exception à la règle [1].

Le Sel de la terre.

 

 

 – XIII –

Opérations divines

Quand nous parlons des opérations divines, nous n’entendons   pas les actes intérieurs qui émanent de Dieu en Dieu lui-même, et   qui se terminent à la génération du Verbe et à la procession du Saint-Esprit ; nous avons en vue les opérations extérieures de Dieu qui ont pour objet les créatures.

Les actes intérieurs sont le fondement sur lequel repose la distinction des personnes ; les opérations extérieures sont l’œuvre indivisible des trois per­sonnes.

Les trois personnes divines ont même nature : conséquemment elles ont même intelligence et volonté unique ; et par suite toute opération extérieure est commune entre elles, comme émanant d’un commun principe. Notre-Sei­gneur dit dans saint Jean : Mon Père, demeurant en moi, fait lui-même ce que je fais (Jn 14, 10). En effet, quand Notre-Seigneur agit comme Dieu, il agit par sa nature divine, par son intelligence divine, par sa volonté divine, toutes choses qui lui sont communes avec le Père et le Saint-Esprit ; il suit de là que ces deux personnes agissent inséparablement avec lui. En Dieu d’ailleurs nature, intel­ligence, volonté, sont une seule et même chose ineffablement simple, principe de tout ce qui existe.

Au commencement Dieu créa le ciel et la terre ; cette création est l’œuvre inséparable de toute la Sainte Trinité. Dans la plénitude des temps, Dieu ac­complit l’œuvre de la rédemption du monde par l’incarnation et la mort de son Fils unique ; or tout ce que fit Notre-Seigneur comme Dieu pour ce grand œuvre, la Trinité tout entière l’a accompli. Enfin Dieu ne cesse de sanctifier les âmes ; cette œuvre de sanctification est si grande, que la Trinité tout entière s’y applique, suivant cette parole de Notre-Seigneur : Si quelqu’un m’aime, nous viendrons en lui, et nous ferons notre demeure en lui (Jn 14, 23).

Telle est la doctrine catholique, touchant les opérations extérieures de Dieu.

Toutefois, de même qu’on attribue à chaque personne une qualité détermi­née, comme la puissance, la sagesse, la bonté, encore que ces qualités soient communes à toutes les trois ; ainsi on attribue à chacune certaines opérations extérieures, bien que toute opération extérieure soit l’œuvre de la Trinité.

Le Symbole, en nous faisant dire : Je crois en Dieu, le Père Tout-Puissant, créa­teur du ciel et de la terre, rapporte plus spécialement au Père l’œuvre de la créa­tion. Ce qui éclate dans la création, c’est la puissance qui a tiré quelque chose de rien. Toutefois les autres personnes ne sont nullement exclues de cette œu­vre. De même qu’un ouvrier n’exécute aucune œuvre sans en avoir conçu le plan et sans être animé par l’intention de bien faire, on considère que le Père, pour créer le monde, a fait appel à la sagesse du Fils et à la bonté du Saint-Esprit (saint Augustin).

La rédemption est tout spécialement l’œuvre du Fils. Ce qui brille en elle, ce n’est pas tant la puissance que la sagesse : cette sagesse qui a su concilier si admirablement la justice et la miséricorde, en procurant l’immolation de l’innocent pour le salut du coupable, bien plus, en apaisant Dieu par le sacri­fice d’un Dieu (saint Augustin ; saint Léon). Aussi le Fils revendique-t-il pour lui cette œuvre ; et lui-même s’est incarné pour l’accomplir. Le Père s’y est employé, comme auteur de l’incarnation ; le Saint-Esprit comme artisan de cette union merveilleuse entre deux natures infiniment distantes.

Enfin l’œuvre de la sanctification des âmes est très convenablement rap­portée au Saint-Esprit. C’est un esprit d’amour, et c’est l’amour qui sanctifie les âmes. Au ciel, dans ce ciel des cieux qui est l’habitation de la Trinité adora­ble, il unit le Père et le Fils d’un lien indissoluble ; sur la terre, ou plutôt dans ce ciel qui est l’Église, il unit les âmes en Jésus-Christ, pour que Jésus-Christ les réunisse à Dieu. C’est pour cette œuvre qu’il a été répandu sur l’Église naissante le jour de la Pentecôte.

Cet aperçu nous montre qu’il est juste et légitime d’attribuer certaines opé­rations à certaines personnes. Quand la sainte Écriture nous dit que telle per­sonne a fait telle chose, ce n’est pas une simple manière de parler ; il est vrai que cette personne est entrée spécialement en action, et les autres personnes ne sont dans l’œuvre que par concomitance, c’est-à-dire en vertu du lien qui les rend inséparables. L’eucharistie nous présente un phénomène analogue ; il est bien vrai que le corps est sous l’espèce du pain d’une façon très spéciale ; si le sang y est aussi, c’est par concomitance, c’est-à-dire comme inséparable du corps dans l’état de résurrection du Sauveur [2].

 

 

– XIV –

Le vestige de la Sainte Trinité

L’ouvrier qui travaille laisse une trace quelconque de lui-même sur son ou­vrage. D’abord l’ouvrage crie qu’il y a un ouvrier. En outre, si on l’examine, on y reconnaît la main, l’art, l’intention de celui qui l’a fait, on peut même calculer son degré d’habileté. Quelquefois l’ouvrier prend plaisir à graver son nom sur l’œuvre ; c’est encore mieux.

Ainsi en est-il de Dieu vis-à-vis de ses créatures. En premier lieu, toute créature, comme dit saint Augustin, crie à haute voix qu’elle ne s’est pas faite elle-même, mais que c’est Dieu qui l’a faite : Ipse fecit nos, et non ipsi nos – C’est lui-même qui nous a faits, et non pas nous-mêmes (Ps 99, 3). De plus on reconnaît, dans la moindre comme dans la plus grande, la trace d’une main puissante, d’un art divin, d’une intention souverainement bonne. Et cette triple em­preinte nous révèle non seulement Dieu, mais la Sainte Trinité elle-même qui opère inséparablement dans toutes les œuvres divines.

Qu’on nous permette une comparaison assez frappante. Dans les opéra­tions extérieures de Dieu, les trois personnes agissent d’une action unique et indivisible ; cette action est semblable au rayon de lumière, qui, parfaitement simple en lui-même, contient pourtant les sept couleurs de l’arc-en-ciel. Ana­lysez le rayon au moyen d’un prisme, vous les retrouvez toutes ; de même, dans la simplicité de l’action divine, on peut reconnaître l’influence combinée des trois personnes.

Cette main puissante qui a produit et réuni les éléments dont se compose la moindre créature, c’est l’action créatrice du Père ; cet art divin, avec lequel elle est façonnée, et comme numérotée dans l’échelle des êtres, nous fait admirer la sagesse du Fils ; enfin sa destination propre, par laquelle elle s’harmonise si bien avec l’ensemble de l’univers, est comme une marque de la bonté du Saint-Esprit.

Saint Augustin, et à sa suite saint Thomas, expliquent de la sorte le mot du livre de la Sagesse : Vous avez disposé toutes choses avec mesure, nombre et poids (Sg 11, 21). La mesure, qui veut dire la proportion des éléments entrant dans la composition de chaque être, répond à l’œuvre du Père ; le nombre, qui exprime la distinction spécifique et individuelle établie entre les êtres, à l’œuvre du Fils ; le poids, qui signifie leur cohésion mutuelle et l’ordre qui les relie tous ensemble, à l’œuvre du Saint-Esprit. Et c’est ainsi, nous disent ces puissants penseurs, que reluit quelque chose de la Sainte Trinité jusque dans les plus infimes créatures.

En est-il une en effet qui ne possède, avec l’être, une certaine beauté, et une certaine bonté ? Par son être, donc, elle nous révèle le Père ; par sa beauté, le Fils ; par sa bonté le Saint-Esprit. Être, beauté, bonté, ces trois choses qui n’en font qu’une, voilà ce que nous appelons le vestige de la Trinité imprimé sur la créature insensible elle-même, comme le pied de l’homme est marqué sur la poussière où il l’a posé.

Cette doctrine éclaire toute la création d’un jour merveilleux ; elle nous fait pénétrer jusque dans l’intime des choses, où nous sommes étonnés et ravis de trouver non seulement Dieu, mais encore d’une certaine manière les trois per­sonnes divines. Un païen n’avait pas cette vue profonde. Pour reconnaître sur terre l’empreinte du pied humain, ou sur le sable, l’ongle du lion, il faut savoir ce que c’est qu’un homme, ce que c’est qu’un lion. De même, pour discerner dans les créatures le vestige de la Sainte Trinité, il faut savoir préalablement ce que c’est que la Sainte Trinité. Les païens ignoraient ce mystère, mais nous, chrétiens, nous le connaissons par la foi.

Et c’est la foi qui illumine nos yeux pour nous faire retrouver partout le vestige ineffaçable des trois personnes divines, Père, Fils et Saint-Esprit. Nous le retrouvons, nous le baisons, nous l’adorons. Nous confessons que l’être de toutes les créatures n’est qu’un pur néant au regard de l’Être divin, dont le Père est la source ; que toute leur beauté n’est que ténèbres, comparée à la splendeur du Verbe éternel ; que toute leur bonté disparaît en présence de l’amour substantiel qui s’épanouit dans l’Esprit-Saint ; et toutefois que l’être, la beauté, la bonté des créatures expriment et adorent la très sainte et sures­sentielle Trinité.

 

 

– XV –

L’image de la Sainte Trinité

Alors qu’un vestige obscur de la Sainte Trinité est imprimé sur les créatures matérielles, il est réservé aux créatures spirituelles, à savoir à l’ange et à l’homme, de porter l’image de cette Trinité adorable. Et c’est précisément ce qui fait leur dignité.

Avant tout, remarquons, avec saint Augustin, qu’il n’est pas dit dans les Écritures, que l’homme est l’image de Dieu, mais simplement qu’il a été fait à l’image de Dieu. Être l’image de Dieu, cette expression s’emploie en parlant du Fils de Dieu par rapport à son Père. Être à l’image de Dieu, cela peut se dire des créatures qui n’atteignent pas à l’égalité vis-à-vis de leur créateur, mais qui s’en rapprochent seulement par une lointaine ressemblance.

Comment l’homme est-il à l’image de Dieu ? Il l’est, non par son corps, mais par son âme ; et il l’est parce que son âme est, non pas un être quel­conque, mais un esprit, c’est-à-dire un être dégagé de la matière. Étant dégagée de la matière, elle est intelligente, c’est-à-dire douée de cette sublime faculté de connaître qui fait se refléter en nous tout l’univers visible et qui nous met à même de porter un jugement sur toutes choses. De plus, elle est aimante ; ce qu’elle connaît par l’intelligence, elle l’étreint par la volonté ; et de même qu’elle se développe pour tout connaître, elle se dilate pour tout aimer. Or, voilà ce qui la rend à l’image de Dieu. En tant que spirituelle, elle est à l’image du Père ; en tant qu’intelligente à l’image du Fils ; en tant qu’aimante, à l’image du Saint-Esprit. Être, beauté, bonté, c’est le vestige de la Sainte Trinité : esprit, intelligence, amour, c’en est l’image.

Ces trois propriétés d’une même âme ne divisent pas son unité, elles la res­serrent plutôt. Elles découlent l’une de l’autre dans le même ordre que les personnes divines procèdent l’une de l’autre. L’âme est intelligente parce qu’elle est spirituelle, c’est-à-dire élevée au-dessus de la matière ; l’être qui est tout matériel n’a pas ce regard de l’intelligence qui saisit l’ensemble des choses et qui en perçoit les rapports. Enfin elle est aimante parce qu’elle est intelli­gente ; on n’aime que ce que l’on connaît : La mesure de la connaissance, dit saint Grégoire, est la mesure de l’amour.

D’ailleurs, si l’âme est à l’image de Dieu par les deux facultés de connaître et d’aimer enracinées dans son être spirituel, elle l’est bien mieux encore par les actes de la connaissance et de l’amour qui en proviennent. Qu’est-ce, en effet, que connaître ? C’est former en soi la ressemblance immatérielle d’une chose ; c’est, pour ainsi dire, lui donner naissance au-dedans de soi pour la contempler à loisir : n’y a-t-il pas là une analogie lointaine avec la génération du Verbe qui est produit de la substance du Père, et qui est la parfaite image de ses perfections infinies ? Quant à l’amour, c’est un élan du cœur vers l’objet qu’on aime, c’est un lien spirituel que l’on contracte avec lui : ne nous fait-il pas un peu comprendre la procession ineffable du Saint-Esprit, lequel, s’élançant en quelque manière du Père et du Fils, les unit l’un et l’autre d’un lien indissoluble ?

Notons que ces actes de la connaissance et de l’amour, produits par l’âme, restent dans l’âme, et sont inséparables de l’âme elle-même ; de même que les actes divins de la génération du Verbe et de la procession du Saint-Esprit, émanant de Dieu, restent en Dieu et ne sont autre chose que Dieu. C’est ce qui rend plus frappante encore l’analogie que nous signalons.

Toutefois, gardons-nous de presser la comparaison ; car, sur bien des points, elle est défectueuse. La connaissance et l’amour sont dans l’âme des phénomènes passagers et variables, comme les images mobiles qui se reflètent dans le miroir des eaux, comme les souffles changeants qui en rident la sur­face. Les représentations des divers objets se succèdent dans notre intelligence, et se chassent l’un l’autre, les affections varient sans cesse dans notre cœur, et presque malgré nous. En Dieu, au contraire, il n’y a qu’un Verbe qui com­prend tout, qui est consubstantiel au Père, qui, immuable en lui-même, renou­velle toutes choses ; il n’y a qu’un esprit d’amour qui embrasse tout, qui ne varie jamais, et qui est Dieu lui-même.

Reconnaissons-le donc, alors même que la créature semble se rapprocher de son créateur, il se révèle un abîme qui les sépare. Autant vaudrait comparer à un être vivant une image peinte, ou plutôt une ombre insaisissable. Et néanmoins, le seul fait d’être à l’image de Dieu donne à l’homme une royauté sur toute la création matérielle. Il peut connaître, il peut aimer Dieu ; il est chargé de le louer et de l’adorer au nom de toutes les créatures inférieures. Les autres créatures sont faites pour lui ; lui est fait pour Dieu.

C’est par suite de la connaissance que la foi nous donne de la très Sainte Trinité, que nous reconnaissons en nous son image ; et c’est en étudiant cette image, si imparfaite soit-elle, que nous avançons en quelque manière dans la connaissance de l’adorable et toute sainte Trinité.

 

 

– XVI – 

La ressemblance de la Sainte Trinité

Quand Dieu créa l’homme, il dit : Faisons l’homme à notre image et à notre res­semblance (Gn 1, 26). Ce mot faisons indique une action spéciale des trois per­sonnes divines. Elles firent l’homme à leur image, parce qu’elles le firent es­prit, intelligence et amour. Elles le firent à leur ressemblance parce que, répandant la grâce dans son âme, elles y mirent un air de famille avec elles-mêmes ; car la grâce est une qualité divine qui, versée au centre de l’âme, la rend participante de la nature divine, comme saint Pierre ne craint pas de le dire (1 P 1, 4).

Dieu, dit l’Apôtre, habite une lumière inaccessible qu’aucun homme n’a jamais vue : bien plus, qu’aucun homme ne peut voir. La créature raisonnable aurait beau s’agiter dans sa sphère, elle ne pourrait jamais s’élever, par ses propres forces, dans cette région en laquelle réside l’adorable Trinité, pas plus que l’homme ne peut franchir les limites de l’atmosphère terrestre pour s’élancer dans les espaces incommensurables du ciel. De l’intelligence humaine ou angélique à l’essence divine, il y a une distance infinie et, par suite, infranchissable. Or là où notre nature, même jouissant de l’intégrité de ses facultés, ne saurait at­teindre, la grâce nous y introduit comme d’emblée ; elle nous fait pénétrer, comme dit saint Paul, jusque dans l’intérieur du voile (He 6, 19). Elle met en pré­sence Dieu et l’âme ; et, quoique dans les obscurités de la foi, elle les unit. Cette union produit dans l’âme une admirable transformation, sur laquelle nous demanderons à l’Apôtre de vouloir bien nous instruire.

L’âme unie à Dieu, nous dit-il, devient un même esprit avec Dieu (1 Co 6, 17). Au lieu qu’auparavant elle était un esprit terrestre, elle devient un esprit cé­leste. Étant un esprit céleste, elle est la ressemblance du Père dont auparavant elle portait simplement l’image.

Elle est admise dans les secrets de Dieu par le don de la foi qui, déposé dans l’intelligence, la prépare à la claire vision de l’essence divine ; et par là même, elle prend la ressemblance du Fils, qui est le miroir dans lequel s’expriment et reproduisent substantiellement toutes les ineffables perfections du Père. Elle est unie au principe de toute vérité ; et, échappant à l’incertitude des opinions humaines, elle commence, quoique obscurément, à voir toutes choses dans la lumière de Dieu qui ne trompe pas.

Enfin elle est soulevée du côté de Dieu par le don de l’espérance, attachée à lui et vivifiée par le don de charité ; en quoi, devenue tout amour, elle est à la ressemblance du Saint-Esprit qui est l’amour consubstantiel du Père et du Fils. Elle est unie au principe de tout bien, et par là, soustraite à l’inconstance du cœur humain, elle s’habitue à n’aimer plus dans les créatures que les étincelles de la bonté divine qui y reluisent.

Quand l’âme en cet état produit l’acte de foi, elle est illuminée par les lu­mières du Verbe éternel ; quand elle produit l’acte d’amour, c’est comme si la flamme du Saint-Esprit la transfigurait en Dieu qui, dit saint Jean, est tout amour.

Une sainte, à laquelle Dieu fit voir des yeux de l’esprit une âme en état de grâce quoique encore sujette à bien des imperfections, fut tellement saisie par ce spectacle qu’elle pensa mourir dans le transport de son admiration pour une beauté si inconcevable. On peut considérer le vestige de la Trinité dans les créatures, sans s’élever à la moindre notion de la Sainte Trinité ; on peut contempler son image dans l’âme humaine, sans rien comprendre au mystère des trois personnes divines. Mais on ne pourrait voir une âme en état de grâce, sans être initié par là même à ce mystère ineffable ; car les trois personnes y résident, elles y opèrent ; et, bien que voilées à l’âme elle-même durant la vie présente, elles s’y manifestent distinctement.

 

 

– XVII –

La ressemblance consommée au Ciel

L’état de ressemblance de l’âme avec Dieu commence ici-bas ; il se consomme dans la vie éternelle. Nous serons semblables à Dieu (1 Jn 3, 2) quand nous le verrons tel qu’il est. La ressemblance dans la vie présente n’est donc pas parfaite, absolue.

Comment nous en étonner ? Ici-bas nous cheminons par la foi, dit saint Paul : notre état, c’est la foi, c’est de croire ce que nous ne voyons pas encore, mais ce que nous verrons un jour. Par suite tout en nous, même la ressemblance divine, est relatif à l’état de la foi ; en conséquence cette ressem­blance même est comme couverte d’un voile.

Essayons d’arriver à une intelligence aussi claire que possible de ce mys­tère.

Dieu habite dans toutes les créatures, comme leur donnant à toutes l’être ; il habite plus spécialement dans les créatures raisonnables, comme versant en elles la lumière de l’intelligence et la vie du cœur ; il habite bien plus spécia­lement dans les âmes en état de grâce, comme les associant, suivant l’expression de saint Pierre, à sa propre divinité (2 P, 1, 4).

On ne peut concevoir une habitation plus intime que cette dernière. Dieu est au centre de l’âme, et les trois personnes divines se communiquent à elle avec une familiarité prodigieuse ; c’est la réalisation du mot de Notre-Sei­gneur : Si quelqu’un m’aime et garde mes commandements, nous viendrons en lui et ferons en lui notre demeure (Jn 14, 23).

Mais les trois personnes divines, dont le lien avec l’âme ne saurait être plus intime puisque c’est le Saint-Esprit lui-même, ces trois personnes se commu­niquent à l’âme dans l’obscurité de la foi, et sans se manifester à elle. Oui, durant toute la vie présente, le mystère de leur présence, de leurs communica­tions, s’accomplit comme sous une nuée tout ensemble sombre et lumineuse.

Dans la vie éternelle, l’obscurité aura disparu, la nuée sera dissipée, le voile levé, les trois personnes divines se manifesteront à l’âme au-dedans d’elle-même. Elles se manifesteront, en faisant rejaillir sur l’âme, du sein de leur divinité, une lumière spéciale qu’on nomme la lumière de gloire. Alors l’âme verra en elle-même le Père, le Fils et le Saint-Esprit, qui y étaient bien présents auparavant, mais invisibles.

Par le fait même sa ressemblance avec l’adorable Trinité sera consommée. Son intelligence sera divinisée par la claire vue de Dieu : elle le verra face à face (1 Co 13, 12) comme l’œil est pénétré par la lumière du jour. Chose mer­veilleuse ! Voyant Dieu, elle verra toutes choses en Dieu, comme dans un mi­roir ; et en même temps elle verra Dieu en toutes choses, comme donnant à tous l’être, la vie et le mouvement. De même elle aimera non seulement toutes choses en Dieu, mais Dieu en toutes choses (1 Co 15, 28), de manière que tout son amour aboutira de toutes parts à Dieu seul ; et par suite le lien d’amour qui l’unissait à cette fontaine de vie sera rendu pleinement indissoluble.

C’est ainsi que, par son intelligence, par sa volonté, l’âme bienheureuse vi­vra de la propre vie de la très Sainte Trinité ; le miroir de son intelligence sera le Verbe, l’esprit de son cœur sera le Saint-Esprit. Elle vivra de cette vie divine qui, tout en étant éminemment simple, contient et soutient la création tout entière. Elle sera suspendue en Dieu comme une gouttelette dans un océan de lumière : Dieu la pénétrera de toutes parts, se reflétera en elle, la transformera en lui-même d’une manière ineffable, dont il vaut mieux se taire que de parler. Car saint Paul, qui a vu cette transformation au troisième ciel, se contente de dire qu’elle est absolument ineffable et inconcevable (2 Co 12, 4).

Cette vie ineffable et inconcevable est en germe dans l’âme de tout chrétien baptisé : la gloire n’est que la floraison complète de cette semence divine qui est la grâce de Dieu. « Semen Dei – la semence de Dieu » (1 Jn 3, 9).

 

 

– XVIII –

Conclusion

Élévations de l’âme à la très Sainte Trinité

O Trinité très sainte, qui habitez une lumière inaccessible, nous vous louons, nous vous bénissons,  nous vous adorons, nous vous glorifions, nous vous rendons grâce pour votre très grande gloire, pour cette félicité suprême dont vous jouissez en vous-même.

Nous vous adorons, ô Père, qui n’avez pas de principe, mais qui êtes la source vive de la divinité, le principe du Fils et du Saint-Esprit.

Nous vous adorons, ô Fils, qui êtes le Verbe du Père, la splendeur de l’éternelle lumière, l’image consubstantielle de celui qui vous engendre, le principe avec lui de l’esprit d’amour.

Nous vous adorons, ô Saint-Esprit, qui êtes l’amour consubstantiel du Père et du fils, leur ineffable lien, le baiser qu’ils se donnent mutuellement l’un à l’autre.

Toute la création, ô très Sainte Trinité, qui est devant vous comme si elle n’était pas, tressaille en votre présence, et fait monter jusqu’à vous un cantique sans fin.

Elle vous loue, vous bénit et vous exalte dans le temple de votre gloire, qui sont les créatures bienheureuses auxquelles vous vous manifestez sans voile.

Elle vous loue, vous bénit et vous exalte sur le trône saint de votre empire, qui sont les créatures dans lesquelles vous demeurez et régnez par votre grâce.

Elle vous loue, vous bénit et vous exalte pour le sceptre de votre divinité, qui s’étend aux créatures insensibles elles-mêmes et jusqu’au fond des enfers.

Oui, soyez bénie et glorifiée par toutes les créatures, ô Trinité adorable, qui imprimez votre vestige sur les êtres inférieurs de ce monde, qui marquez à votre image les âmes et les anges, qui communiquez votre ressemblance aux enfants de la sainte Église de Jésus, et qui consommez cette ressemblance en les attirant dans le ciel des cieux où vous résidez à jamais !

En dehors de vous, ô Trinité sainte illuminatrice et vivifiante, il n’y a que néant, ténèbres, confusion, mort et péché.

Par pur amour vous nous avez tirés du néant ; par un amour plus grand, plus mystérieux encore, vous nous avez retirés de la mort du péché. Nous ne sommes qu’un composé de vos bienfaits ; nous ne sommes rien que par le regard de l’éternel amour dont vous nous avez aimés gratuitement en Jésus. Nous vous en conjurons, sauvez-nous pour l’honneur de votre nom ; mani­festez-vous à nos pauvres âmes, telle que vous êtes, ô Trinité sainte, afin que nous puissions durant l’éternité bénir et glorifier et l’immense majesté du Père et la sagesse du Fils et la bonté du Saint-Esprit.

 ***

  



[1]  — Ce texte est originellement paru dans le Bulletin de l’œuvre N.D. de la Sainte-Espérance, de mai 1886 à avril 1887. — La première partie a été publiée dans le numéro 63 du Sel de la terre.

[2]  — En réalité, cette analogie entre les œuvres de la Sainte Trinité et la sainte eucharistie ne vaut pas. La raison de l’unicité d’action des trois Personnes est leur unité et unicité de substance, tandis que la raison de la présence simultanée du corps et du sang de Jésus-Christ dans l’eucharistie est l’unicité de la personne du Christ. On parle de concomitance dans l’eucharistie, parce que le précieux sang de Notre-Seigneur est présent sous les espèces du pain non de par l’efficacité directe des paroles consécratoires, mais seulement en tant qu’il accompagne naturellement le corps glorieux. On ne peut dire la même chose des opérations de la Trinité Sainte, puisque toute opération extérieure est l’œuvre directe de la substance divine, qui est absolument une et indivisible. (NDLR.)

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 64

p. 128-137

Les thèmes
trouver des articles connexes

Vertus Chrétiennes et Dévotions : Chemins de Sainteté et de Perfection

Vie Spirituelle : Doctrine, Oraison et Perfection Chrétienne

Études Théologiques : Doctrine Catholique et Sagesse de Saint Thomas d'Aquin

Le Mystère de Dieu : Études sur la Sainte Trinité et l'Essence Divine

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page