L’autre visage d’Israël
Jean Christophe Dupuis
Les médias nous parlent quotidiennement du conflit israélo-arabe, mais l’on a souvent du mal à saisir les véritables enjeux de la poudrière du Moyen-Orient. Cette surinformation s’inscrit probablement dans une stratégie de désinformation. À force d’en entendre parler, on finit par l’oublier. Mais la lecture de L’Autre visage d’Israël (Paris, Al Qalam, 2004) nous permet d’y voir un peu plus clair. L’auteur, Israël Adam Shamir, est un juif israélien d’origine russe converti au christianisme. Il fut congédié du Haaretz, un prestigieux journal libéral de Jérusalem, pour sa prise de position en faveur des Palestiniens. Il nous décrit la scandaleuse oppression des premiers occupants de la Palestine par l’État israélien : l’armée qui les empêche de faire la récolte des olives, les équipes de char qui s’amusent à écraser leurs automobiles, la police qui refuse de les protéger contre les attaques des colons extrémistes, leur exclusion des grandes entreprises privées et publiques, la destruction de leurs villages au bulldozer, les bombardements réguliers des populations désarmées. Son témoignage nous fait comprendre pourquoi une résolution de l’Assemblée générale de l’ONU a déjà assimilé le sionisme à une forme de racisme. Les noirs d’Afrique du Sud n’étaient pas traités aussi durement au temps de l’apartheid.
Le conflit judéo-palestinien
L’aspect le plus intéressant de l’ouvrage est l’explication de la cause fondamentale de la perpétuité du conflit judéo-palestinien. Le rapport de forces est tellement disproportionné entre les deux belligérants que l’État israélien pourrait facilement écraser les Palestiniens ou négocier un accord avantageux. Toutefois, Jérusalem ne cherche ni la victoire ni la paix parce qu’elle a besoin d’un conflit de basse intensité qui ne menace pas sérieusement la sécurité du pays, mais qui peut tenir continuellement les juifs d’Israël et de la diaspora en alerte. D’après l’auteur, l’État israélien a été incapable de bâtir une véritable communauté nationale avec les populations juives de diverses origines qui ont immigré en Palestine. Le peuple israélien n’est qu’une mosaïque de communautés qui se tournent mutuellement le dos. Les juifs russes restent russes, les juifs marocains restent marocains, les juifs américains (le groupe ethnique dominant) restent américains, etc. Ils n’ont pas réussi à se fondre dans un melting pot à l’américaine. La religion juive ne constitue pas un facteur de cohésion suffisant. En fait, les juifs ne s’intéressent pas vraiment au judaïsme en tant que transcendance. Ceux qui sont en recherche spirituelle auraient plutôt tendance à se tourner vers le christianisme, comme l’auteur le fit lui-même. Le « péril palestinien» est donc l’unique facteur d’unité de la société israélienne. Le juif d’Israël ne se définit qu’en rapport avec l’Autre, avec l’Ennemi qui le menace d’un nouvel Holocauste.
Par ailleurs, le terrorisme palestinien qui fait, selon Shamir, plus de bruit dans les médias que de mal sur le terrain, encourage la diaspora, et au premier chef la puissante communauté juive des États-Unis, à soutenir inconditionnellement la politique impérialiste de Jérusalem. Sans l’aide militaire et financière de Washington, Israël ne compterait au Moyen-Orient que pour son poids réel, soit un petit pays de quatre millions d’habitants. Mais avec l’appui aveugle de celui que Shamir appelle « le nigaud de la Maison Blanche » (George W. Bush), Israël peut dominer toute la région. L’auteur relie le sionisme au mondialisme en essayant de démontrer que la structure socio-économique de l’État israélien est une préfiguration du futur État universel, ce qui n’est guère réjouissant du point de vue des libertés civiles.
Sur l’histoire d’Israël
L’ouvrage de Shamir souligne plusieurs faits trop peu connus de l’histoire d’Israël :
— l’Angleterre s’est engagée à créer un foyer national juif en Palestine (Déclaration Balfour 1917) pour inciter la communauté juive de New-York à obtenir l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale ;
— l’aviation israélienne a bombardé un destroyer américain qui risquait de découvrir les préparatifs de la guerre des Six Jours (1967), faisant plus d’une centaine de morts et de blessés sans que Washington n’émette la moindre protestation ;
— après la chute de l’URSS (1991), les médias américains ont répandu la fausse rumeur qu’une vague d’antisémitisme se préparait en Russie, ce qui amena un million de juifs russes à émigrer en Israël ;
— le maire de Jérusalem Ehud Olmert, devenu depuis premier ministre, a ordonné la destruction de sites archéologiques d’églises et de monastères pour effacer les traces du passé chrétien de la Palestine (2000) ;
— un général israélien a récemment déclaré qu’il fallait combattre le terrorisme palestinien en s’inspirant de la tactique employée par les SS lors de la répression du soulèvement du ghetto de Varsovie (1944) ;
— l’armée et la police israéliennes auraient torturé plus de 100 000 Palestiniens depuis le début de l’Intifada.
Notons qu’Israël Adam Shamir est un homme de gauche. Ses éloges des Rouges d’Espagne, de Mai 1968 ou du Che peuvent indisposer. Il réussit cependant à surmonter les idées reçues de sa famille idéologique et à comprendre les motivations de la « droite », notamment en ce qui a trait aux problèmes de l’immigration. En fait, Shamir soutient que le traditionnel clivage « droite/gau-che » est une sorte de piège intellectuel tendu par l’idéologie mondialiste. En Israël, le débat entre les « faucons » du Likoud et les « colombes » du parti travailliste n’est qu’une mise en scène visant à camoufler une parfaite identité de vues et d’objectifs. Il en est de même de l’opposition factice entre les « conservateurs » et les « pro-gressistes » dans la plupart des sociétés occidentales.
Pensée religieuse
La pensée religieuse de Shamir est difficile à saisir. L’auteur affirme s’être converti au christianisme, mais il reste vague sur son Église d’appartenance. Selon certaines sources, il serait catholique, bien qu’il soit classé orthodoxe dans les registres d’état civil israéliens. Ses commentaires lénifiants sur l’islam laissent songeur. Le christianisme de Shamir paraît un peu gnostique. Serait-ce un héritage de la spiritualité orthodoxe russe ? Sa réflexion théologique n’est pas toujours à la hauteur de sa réflexion politique. Mais il frappe néanmoins dans le mille lorsqu’il dénonce la bêtise des « chrétiens sionistes », ces protestants fondamentalistes américains qui soutiennent de leurs deniers et de leurs suffrages tous les intérêts géostratégiques d’Israël. Shamir affirme que les sionistes ne font pas, quant à eux, beaucoup de distinctions entre les chrétiens et les musulmans comme l’a démontré l’assaut de l’armée israélienne contre l’église de la Nativité, à Bethléem (octobre 2001) :
Quelle coïncidence ! Cette incursion [dans le territoire palestinien de Bethléem] a commencé précisément quand les bombardiers de l’US Air Force écrabouillaient les villes afghanes. Apparemment, le gouvernement de Sharon utilise l’expédition américaine en Afghanistan comme une diversion pour reconquérir la Palestine. […] L’église de la Nativité, à Bethléem, a été édifiée en l’an 325. Elle est la seule survivante des trois plus importants édifices chrétiens de la Terre sainte. […] Mais les juifs n’ont strictement rien à faire de l’inviolabilité des églises. Bien sûr, entre eux, les avis divergent. Les sionistes adeptes du rabbin Kook, principale obédience religieuse en Israël, professent que toutes les églises doivent être détruites au plus vite, avant même les mosquées! […] Leurs opposants traditionalistes pensent qu’il n’y a pas urgence, et que cela devrait être fait par le Messie Vengeur des Juifs, lorsqu’il arrivera. Quant aux Juifs laïques, ils s’en moquent royalement. C’est pourquoi l’armée juive n’a éprouvé aucune difficulté morale à encercler l’église et à entretenir le siège le plus cruel de sa longue histoire.
Quarante moines et prêtres sont restés à leur poste, dans l’église avec deux cents réfugiés. Durant un mois, les Israéliens n’ont pas accepté que l’on amenât de l’eau ou des vivres aux assiégés. […] À l’intérieur de la vénérable église, la puanteur des cadavres et des blessures infectées rendaient l’atmosphère irrespirable. Des caméras dernier cri assistaient les tireurs d’élite israéliens, suspendus dans les airs, installés sur des nacelles treuillées par des grues et tirant sur tout ce qui bougeait. Ils ont tué des moines et des prêtres, et aussi des réfugiés. […] Ils ont fait cela impunément, puisque aussi bien ils savent qu’ils ont les médias occidentaux à leur botte. […] Dans le miroir magique de CNN, cette église ancestrale est devenue « un endroit où certains chrétiens pensent que Jésus serait né ». Les réfugiés y ont été présentés comme des terroristes. Les moines et les prêtres devinrent leurs otages […]. [p. 112, 116, 117.]
La réaction du Vatican n’a pas dû être bien virulente puisque je ne me souviens pas qu’elle ait fait les manchettes à l’époque. Il faut dire que j’étais alors, comme tout le monde, plus préoccupé par les fameux événements du 11 septembre. En assiégeant cette église, l’État israélien entendait-il remercier Jean-Paul II de sa visite au Mur des Lamentations ?
Israël Adam Shamir, L’Autre visage d’Israël, Paris, Al Qalam, 2004.

