Un abrégé de l’histoire turque
Michel Defaye
Après avoir publié un essai apologétique (La Vérité des miracles, de Jésus au Padre Pio), Pierre Lassieur offre une synthèse de l’histoire (méconnue) des Turcs, à l’heure où ils veulent entrer dans l’espace économique européen. En vingt-quatre chapitres courts et alertes, l’auteur présente l’histoire de ces peuplades venues d’Asie qui ont fondé l’immense Empire ottoman. Il intercale des chapitres thématiques pour commenter le fratricide, le sérail, la guerre, les minorités, le génocide arménien, la question chypriote…
Tout commence au XIe siècle lorsque les Turcs Seldjoukides, partis des plateaux de Mongolie, arrivent au Moyen-Orient et s’islamisent. Leur arrivée dévastatrice provoque l’appel du pape Urbain II, en 1095, qui cherche à les contenir et à leur reprendre les terres sanctifiées par la présence de Notre Seigneur Jésus-Christ. L’auteur résume en quelques lignes ces trois siècles de présence seldjoukide (XIe-XIIIe siècles) et précise que leur État disparaît « sous l’effet d’une invasion mongole », celle du petit-fils de Gengis Khan, le fameux Batou Khan qui porta la guerre et la désolation non seulement au Moyen-Orient mais encore dans toute la Russie, à l’époque où l’on bâtissait la Sainte Chapelle à Paris.
Sous le joug mongol, l’Anatolie (c’est-à-dire la Turquie actuelle) s’émiette en petites principautés turques dont celle des Ottomans (du chef Osman qui régna de 1280 à 1326). La tribu d’Osman reprend l’expansion turque et se retrouve rapidement en Europe, au point qu’en 1370, elle a déjà progressé jusqu’aux terres balkaniques, aidée « par les Génois et par les Byzantins » précise l’auteur. Ces derniers auront bientôt à le regretter puisque leur capitale, Constantinople, tombera aux mains des infidèles le 29 mai 1453.
Non sans ironie, Pierre Lassieur écrit : « L’acharne–ment de la Turquie à vouloir entrer dans l’Union européenne laisse supposer qu’elle a gardé un bon souvenir des six siècles qu’elle a déjà passés en Europe ». En effet, les Ottomans n’auront de cesse de vouloir conquérir la Chrétienté, non pas tant pour convertir les peuples soumis souligne l’auteur que par esprit de domination (propre à l’Islam) et par volonté d’accaparer les richesses de la Chrétienté.
Vienne marque le point extrême atteint en Europe par les Ottomans. Elle a été assiégée deux fois, en 1529 et en 1683 et les deux sièges se sont soldés par un échec [p. 29].
Les Turcs n’ont pourtant pas lésiné sur les moyens. Devant les murs de Vienne, ils arrivèrent avec 100 000 hommes (200 000 pour le second siège), 30 000 chameaux, 40 000 chevaux, 300 canons… Dans le camp immense, « l’organisation était remarquable » s’étonne Pierre Lassieur et c’est miracle que la capitale autrichienne n’ait pas succombé.
Devchirme et fratricide
L’Empire ottoman atteint son apogée avec la prise de l’île de Crête (Candie) en 1667. Mais le XVIIe siècle est aussi celui du déclin (révolte des janissaires, assassinat ou déposition du sultan, conflits violents entre factions sunnites et chiites, défaites militaires face aux Autrichiens, aux Russes, aux Iraniens…). L’auteur consacre plusieurs chapitres (p. 77-105) au soulèvement des populations balkaniques (Monténégro, Serbie, Grèce, …) qui essaient, aux XVIIIe et XIXe siècles, de reconquérir leur liberté perdue.
De cette période, Pierre Lassieur retient quelques pratiques turques, assez étrangères à nos mœurs : le devchirme et le fratricide.
— Le devchirme (curieusement l’auteur n’emploie pas le mot) servait à recruter les serviteurs, les administrateurs et les militaires de l’organisation étatique turque. Tous les deux ans, étaient ramassés dans les familles chrétiennes des Balkans, des enfants de huit à seize ans que l’on faisait apostasier et qui étaient envoyés et éduqués dans les familles turques musulmanes d’Anatolie. Après plusieurs années de soumission et de discipline absolues – la peine de mort était régulièrement appliquée pour désobéissance grave – les enfants étaient envoyés, suivant leurs aptitudes, soit dans la carrière administrative, soit dans la carrière militaire et les meilleurs d’entre eux devenaient les redoutables janissaires (ils passèrent de 6 000 à 35 000 du XIVe au XVIIe siècle), troupe d’élite tant redoutée en Occident. Cette pratique inhumaine « empêchait la formation d’une aristocratie ottomane » précise Pierre Lassieur.
— Le fratricide : à la mort du sultan et en l’absence de règle successorale définie, celui des ayant droit qui s’imposait sur le trône se rendait maître d’Istanbul et du palais de Topkapï où servaient des milliers d’esclaves (souvent eunuques), faisait exécuter ses frères, ses neveux et parfois ses propres fils. Ce furent parfois de véritables hécatombes. « On pense à l’angoisse dans laquelle les uns et les autres devaient vivre durant des années et aux plans qu’ils devaient échafauder, à la recherche d’un moyen de tuer leurs frères au lieu d’être tués par l’un d’eux » s’indigne Pierre Lassieur qui présente quelques-unes de ces successions sanglantes et réussies.
Le génocide
L’auteur consacre la seconde moitié du livre à l’histoire contemporaine (p. 116-201), depuis la révolution Jeunes Turcs (1889) jusqu’aux déclarations du premier ministre Erdogan (2007) en passant par les années Mustafa Kemal (1923-1938). Si le récit des faits s’avère objectif – l’auteur rappelle les horreurs du génocide des chrétiens qui a fait près de 1 500 000 victimes (principalement arméniennes) de 1894 à 1922 –, il ne dit pas (c’est assez peu connu) que le comité Jeunes Turcs et l’entourage de Mustapha Kemal étaient des sabbatéens ou Donmeh c’est-à-dire des juifs faussement convertis à l’Islam à la suite de leur maître, le faux Messie Sabbataï Zvi. Cette réalité ne change pas les faits mais permet de mieux appréhender les motivations des responsables de ces épouvantables déportations et massacres. Pierre Lassieur offre à la méditation du lecteur quelques récits de martyres, dignes des premiers siècles du christianisme :
Un autre Arménien de Diarbékir, mis à la question, n’avait rien révélé ; alors on le soumit au supplice de l’eau bouillante dont voici la description : au moyen de cordes passées sous les aisselles du patient, on le soulevait jusqu’à la voûte de la prison, puis, au-dessous de lui, on apportait un tonneau d’eau bouillante dans laquelle on le descendait peu à peu. L’Arménien dont nous parlons fut descendu d’abord jusqu’à la cheville des pieds. Alors le geôlier lui dit : « Tu n’as rien voulu révéler. C’est ton affaire ; maintenant nous te demandons de renier le Christ, autrement tu cuiras tout entier dans cette eau. » Le chrétien répondit : « Je ne renierai pas le Christ, dont je n’ai reçu que du bien. » On le descendit dans l’eau bouillante jusqu’au-dessus des genoux et il resta encore ferme. On le plongea jusqu’à mi-corps sans qu'il se démente de sa constance. Alors on le laissa dans l'eau brûlante où tout le bas de son corps fut cuit. Il mourut héroïquement dans ce tourment sans renier sa foi ni trahir son secret [p. 144].
Dans les derniers chapitres, Pierre Lassieur, résolument hostile à l’entrée de la Turquie en Europe, brosse le tableau de la Turquie moderne avec son islamisation grandissante, son nationalisme exacerbé, sa démographie galopante, sa corruption politique fort développée, ses tentatives pour séduire l’Union européenne. Malheureusement, l’auteur ne dit rien de l’influence toujours actuelle de ces fameux Donmeh dans la politique extérieure du pays, spécialement ses liens étroits avec Israël. C’est l’historien Alexandre Adler qui en souligne l’importance :
S’il n’y avait pas eu de Donmeh qui avaient occupé le poste de ministre des Affaires étrangères durant les trente premières années de la Turquie laïque et qui encore aujourd’hui représentent 40 % des ambassadeurs de Turquie dans le monde, dont la totalité des ambassadeurs de Turquie aux États-Unis depuis maintenant 1950, sans doute la Turquie ne serait pas l’alliée d’Israël [1].
Comme toute synthèse, l’ouvrage de Pierre Lassieur omet bien des événements ou personnages importants (les sièges de Belgrade en 1456 et 1717, les héros de la lutte anti-turque qu’ont été saint Jean de Capistran, Jean Hunyade, le prince Eugène de Savoie, Georges Castriot – surnommé Scanderberg – roi d’Albanie, etc.), mais il constitue une bonne introduction au sujet. On peut cependant regretter l’absence de cartes pour illustrer l’expansion et le déclin géographiques des Ottomans, ainsi que d’une généalogie précise des sultans.
Pierre Lassieur, L’arrivée de la Turquie. Commentaire critique de son histoire, Paris, Grancher, 2007, 203 p., 15 €.
[1] — Extrait d’une conférence reproduite par Hervé Ryssen, dans son article « Juifs et Turcs unis contre les chrétiens », Rivarol, n° 2826, 29 septembre 2007.

