Vérité entière ou vérité diminuée ?
Le premier numéro de la célèbre revue La Vie spirituelle [1] contient une glose de la parole du psaume : « Les vérités ont été diminuées par les enfants des hommes [2]. »
Ce texte concerne directement la direction spirituelle et l’enseignement donné dans ce cadre aux chrétiens. Mais il est facile de l’appliquer au contenu d’une revue doctrinale comme s’efforce de l’être Le Sel de la terre. Nous le reproduisons donc dans son intégralité, car il aidera nos lecteurs à comprendre ce que nous cherchons à faire :
Nous connaissons tous des personnes d’œuvres, d’ailleurs bien intentionnées, des prêtres même, qui hésitent à parler à leurs dirigés des vérités les plus élevées de notre sainte religion ; sous divers prétextes, ils se taisent sur les grands mystères de la vie divine en elle-même et dans les âmes, pour s’en tenir à un certain nombre de vérités de niveau moyen et surtout à des exhortations morales. Que penser de cette conduite ? Nous croyons qu’ils se trompent et qu’ils produiraient des fruits plus abondants et bien plus précieux s’ils faisaient confiance à la vérité et aux âmes. Jésus lui-même a résumé d’un mot son ministère. « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » [Jn 18, 37]. Dans sa suprême prière sacerdotale après la Cène, il s’est ainsi exprimé : « Père saint, ceux que vous m’avez donnés, sanctifiez-les dans la vérité » [Jn 17, 17]. L’œuvre de la sanctification des âmes prend son départ, appuie son développement et se consomme dans la vérité. Pourquoi tant de baptisés perdent-ils la foi ? On peut l’expliquer par plusieurs motifs : l’un des principaux, c’est qu’on n’a cherché le plus souvent qu’à leur donner une piété de sentiment, sans base intellectuelle. « Parce qu’il n’a pas la science, mon peuple est traîné en exil, le séjour des morts élargit son gouffre et ouvre sa bouche sans mesure » [Is 5, 13]. Aux débuts de la vie spirituelle, l’homme a besoin d’une grande force pour se dégager, non seulement de la tyrannie des passions, mais même de la captivité de ses raisonnements humains. Quelle est cette force ? La vérité pleine. « La vérité vous délivrera » [Jn 8, 32]. Une vérité amoindrie est inefficace. Un christianisme naturalisé est un christianisme qu’on a vidé de sa force de vie. On croit être habile et prudent en n’offrant aux âmes que des parcelles d’une vérité tamisée, accommodée aux goûts du monde : on leur enlève la force qui les aurait soutenues et enhardies. C’est l’une des habiletés les plus meurtrières du monde de faire croire que la vérité peut être dangereuse et qu’il faut l’accommoder. Plongeons les âmes dans la vérité pleine, dans la connaissance des grands mystères chrétiens, en particulier de notre être surnaturel et de la divine Trinité. Les âmes en ont besoin, car, dit Thomassin, « la lumière est moins amie de l’œil que la vérité ne l’est de l’âme ». Il y a dans l’homme des besoins, les plus profonds, que seule la vérité peut satisfaire ; il y a des énergies, les plus puissantes, que seule la vérité peut mettre en branle. Parmi les âmes pieuses, sincèrement bonnes et désireuses de mieux faire, combien demeurent médiocres par la faute de leurs guides qui se contentent de les exhorter sans les éclairer, ou du moins sans leur donner la doctrine substantielle dont elles ont faim. « Les enfants de Dieu demandent du pain et personne ne leur en donne », gémit le Prophète [Lm 4, 4]. Le cardinal Pie disait à ses prêtres : « Tant d’âmes qui ne demandent qu’à grandir et à se dilater languissent et se dessèchent faute de rencontrer le pain solide de la doctrine. N’est-il pas temps de quitter ces nourritures qui ne nourrissent pas ? » Si l’on veut que les âmes s’ouvrent à la grande piété et tirent tout le parti possible de leur foi, il faut cesser de leur donner un enseignement amoindri. « La théologie est le meilleur aliment de la dévotion et le meilleur aliment de l’amour divin ; c’est elle qui l’enflamme plus promptement, qui le fait brûler plus longtemps et qui le fait rayonner plus ardemment au dehors. […] Dans un cœur simple et aimant, la théologie brûle comme un feu sacré [3]. » La bienheureuse Angèle de Foligno disait aussi : « Connaissance de Dieu ! ô joie des joies ! Seigneur, c’est elle qui précède. L’amour vient après, l’amour transformateur. Qui connaît dans la vérité, celui-là aime dans le feu [4]. » Il est incontestable que la science du dogme est beaucoup plus sanctifiante que la science de la morale. L’apôtre, s’il cherche à sanctifier les hommes, doit donc avant tout chercher à les éclairer, à faire connaître Dieu autant que Dieu lui-même s’est révélé. Les Pères de l’Église n’hésitaient pas à prêcher à tous leurs fidèles toute la vérité chrétienne. Qu’on lise, par exemple, les homélies adressées par saint Augustin, non pas à une élite de moines ou de religieuses cloîtrées, mais au peuple d’Hippone, on verra qu’il n’hésitait pas à leur prêcher les mystères les plus profonds et particulièrement les merveilles de la grâce en nous. « Nous ne sommes pas comme la plupart, disait saint Paul : nous ne frelatons pas la parole de Dieu. Mais c’est dans sa pureté, telle qu’elle nous vient de Dieu, que nous la prêchons en Jésus-Christ » [2 Co 2, 17]. C’est qu’il avait l’ambition de faire des chrétiens « enracinés et fondés dans la charité, capables de comprendre avec tous les saints quelle est la largeur et la longueur, la profondeur et la hauteur de l’amour du Christ […], remplis de toute la plénitude de Dieu » [Ep 3, 18]. Aujourd’hui, d’où vient que pour tant de chrétiens notre sainte religion, alors qu’elle est esprit et vie, se réduit à des pratiques routinières et à un froid symbolisme dont ils ne pénètrent point la signification ? Ne serait-ce pas que leurs éducateurs religieux ne les ont pas mis à même de connaître les mystères de la vie divine en elle-même et dans leur âme ? N’ayant jamais compris la vie mystique de l’Église, ils en viennent à ne pas comprendre même la simple vie chrétienne. Ils se trompent donc ceux qui croient devoir réserver la prédication des vérités élevées à une élite et à des circonstances exceptionnelles. Sans le vouloir, ils tarissent dans l’Église la plus abondante source de la sainteté, car la vérité est le principe de toutes les extases et de tous les transports de l’amour. Ils oublient que la foi, base de la vie surnaturelle, est d’abord spéculative, que des sept dons du Saint-Esprit quatre perfectionnent l’intelligence et que le baptême a déposé dans toute âme chrétienne ce qu’on a justement nommé le sens de Dieu, rayonnement du don de sagesse et d’intelligence, qui rend les plus simples et les enfants eux-mêmes capables de saisir et de goûter les vérités les plus sublimes. La mission de l’apôtre, du prêtre, est de développer ce sens de Dieu en lui donnant sa nourriture : de la vérité, beaucoup de vérité. Cela revient d’ailleurs à faire entrer ces âmes le plus profondément possible dans le mystère du Christ, à leur donner Jésus autant qu’elles sont capables de le recevoir, car il a dit de lui-même : « Je suis la Vérité ». Donner la vérité, c’est donner Jésus [5].
On objectera peut-être que depuis 1919 les temps ont changé et que nos contemporains sont moins susceptibles d’accueillir les vérités entières que ceux du père Bernadot. Des esprits formés par l’école moderne, habitués à l’internet, au portable et à la télévision, n’auraient-ils pas besoin d’un peu d’adoucissement ?
Eh bien nous pensons précisément le contraire. Le meilleur moyen de combattre un mal est d’opposer le remède contraire. Nos contemporains sont trop habitués à manger sucré ? Apprenons-leur à goûter le sel.
Bien entendu, il ne s’agit pas de rebuter, mais de rééduquer. Il faut donc y aller avec la douceur qui convient. C’est ce que nous cherchons à faire : en donnant la vérité intégrale, nous tâchons de l’expliquer avec des expressions que tout catholique ayant une connaissance sérieuse de sa religion est capable de comprendre, même s’il n’a pas fait d’études supérieures.
Nous avons eu l’occasion de remarquer que nos contemporains comprennent la nécessité d’une étude un peu austère. Voici ce qu’écrivait un lecteur en répondant à un questionnaire de la revue AFS :
L'aspect raisonnablement austère de la revue doit être conservé, car il exprime une sorte d'ascétisme intellectuel dans notre monde de clinquant [6].
C’est aussi l’enseignement que nous avons tiré du contact que nous avons eu avec une cinquantaine de nos lecteurs parisiens dans les sous-sols de Saint-Nicolas du Chardonnet, le dimanche 17 février. Nos lecteurs souhaitent que nous continuions à leur donner la vérité entière. C’est ce que nous essayerons de faire, avec la grâce de Dieu et l’aide de vos prières.
[1] — Revue de spiritualité fondée en 1919 par les pères dominicains français.
[2] — Diminutae sunt veritates a filiis hominum, Ps 11, 2. L’article était signé du père Bernadot O.P., fondateur de la revue.
[3] — Père Faber, Le précieux Sang.
[4] — Bse Angèle de Foligno, Le Livre des visions et instructions, traduction d’Ernest Hello, Paris, 1910, p. 218.
[5] — Fr. Marie-Vincent Bernadot, O.P. Extrait de La Vie Spirituelle, nº 1, octobre 1919.
[6] — Action Familiale et Scolaire 195, février 2008, p. 62.

