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Courrier des lecteurs

 

Guerre de Syrie

 Philippe Girard

 

La recension du général Quélennec sur la guerre de Syrie (Sel de la  terre 63, p. 183-189) me paraît mériter quelques précisions quant aux  responsabilités de ce conflit. En effet, l’amiral Darlan y est présenté comme le premier responsable, avant le gouvernement britannique et De Gaulle. Des arguments non négligeables permettent, me semble-t-il, de renverser la perspective.

En ce qui concerne l’amiral Darlan, le général Quélennec lui reproche d’avoir accepté la demande du Reich, relative au transit sur des terrains de Syrie d’appareils de la Luftwaffe chargés de matériel militaire destiné au premier ministre irakien Rachid Ali qui avait, début mai 1941, organisé un soulèvement contre l’occupant anglais de son pays. La question de savoir si Darlan pouvait refuser n’est pas même évoquée. S’il l’avait fait, il est vraisemblable que les Allemands auraient appliqué diverses mesures de rétorsion. Darlan est donc contraint d’accepter, mais il impose, comme conditions de son accord, des contreparties importantes destinées, d’une part, à le justifier devant l’opinion publique française et, d’autre part, à compenser les risques certains encourus de la part des Anglais. Le principe de ces contreparties est admis par Hitler dans le cadre de sa politique de « donnant-donnant » vis-à-vis de la France qu’il expose à l’amiral, le 11 mai, à Berchtesgaden : à chaque fois que la France fera un geste pratique en faveur de la collaboration avec l’Allemagne, celle-ci répondra par une concession aux clauses de l’armistice.

Dans le cas de la Syrie, ce « donnant-donnant » ne va pas fonctionner, car les Anglais étouffent très rapidement le soulèvement irakien. De ce fait, les quelques avions allemands ayant atterri en Syrie ne peuvent que retourner en Grèce sans avoir rempli leur mission. Il est capital de constater que le droit d’escale accordé par l’amiral devint très rapidement sans objet, avant même d’avoir pu influer sur le cours des événements en Irak. C’est ce qui explique le refus allemand d’exécuter les contreparties ; il faut reconnaître qu’il eût été étonnant de voir les Allemands libérer 83 000 prisonniers de guerre, réduire le montant des frais d’occupation et assouplir les conditions de passage de la ligne de démarcation – telles étaient les contreparties obtenues par l’amiral – alors que leur échec sur le terrain était complet. Mais il ne paraît pas équitable de faire endosser à l’amiral ce refus allemand, puisqu’il dépend d’un événement – la brièveté du soulèvement irakien – que personne ne pouvait prévoir.

Les Anglais vont pourtant arguer de ce prétexte, bien ténu, d’autorisation de transit – autorisation qui n’entraîne pas, il faut le souligner, une présence permanente allemande mais seulement une présence très limitée dans le temps et dans l’espace – pour monter leur agression contre le Liban et la Syrie. C’est que – autre point capital – avec ou sans prétexte, la Grande-Bretagne aurait tôt ou tard attaqué les territoires du Levant français.

Ainsi que l’écrivent l’amiral Auphan et Jacques Mordal :

Aussi bien, ni le général De Gaulle ni Winston Churchill n’ont cherché à dissimuler dans leurs Mémoires que l’opération était projetée depuis longtemps et qu’ils n’attendaient qu’un prétexte pour intervenir [1].

L’amiral Favin-Lévêque écrit de même :

En fait, l’amiral Auphan affirme, dans L’Honneur de servir, que l’attaque contre le Levant avait été organisée, dès le début de 1941, par Churchill et le général De Gaulle, et l’affaire irakienne survint juste à point pour la justifier [2].

 

Les Anglais avaient dû accepter les accords Sykes-Picot, non sans fomenter, par la suite, des rébellions druzes contre la France, mais le conflit mondial leur apparaît l’occasion rêvée d’évincer la France du Proche-Orient. De fait, sous la pression anglaise, De Gaulle présidera à l’abandon du Levant français en 1945.

Pour ce qui est de De Gaulle, c’est dès l’automne 1940 qu’il fait préparer un plan d’attaque du Liban et de la Syrie (voir Venner, ibid., p  257). Il est vital pour lui s’il veut exister politiquement – c’est dans la logique de son choix de la dissidence – d’élargir le plus possible l’assise territoriale de son mouvement et d’étoffer ses maigres effectifs, en tablant sur le ralliement des troupes fidèles à l’État français. Aussi, comme à Dakar, au Gabon et à Djibouti, pousse-t-il à nouveau les Anglais – qui n’ont nul besoin de l’être, on l’a vu – à la guerre, une guerre fratricide, entre Français.

En somme, la Grande-Bretagne attaque la Syrie française parce que c’est conforme à sa politique traditionnelle ; elle s’associe avec De Gaulle qui, de son côté, est à la recherche d’un succès lui permettant d’asseoir une légitimité politique. Dès lors, que reste-t-il de ce que le général Quélennec appelle « l’erreur dramatique de Darlan » ? Où doivent être situées les responsabilités réelles de ce lamentable conflit ?

*

Sur les aspects politiques et diplomatiques de la guerre de Syrie, on consultera avec profit : Jacques Benoist-Méchin, A l’épreuve du temps, t. II, 1940-1947, Paris, Julliard, 1989. L’auteur fut secrétaire d’État chargé des rapports franco-allemands en 1941-1942.

La lecture de l’ouvrage du général Le Corbeiller, La guerre de Syrie. Juin-juillet 1941, Paris, éditions du Fuseau, 1967, qui fut témoin du conflit en tant que membre de l’état-major du général Dentz, est également indispensable surtout pour les aspects militaires. 



[1]  — Amiral Paul Auphan et Jacques Mordal, La Marine française dans la Seconde Guerre Mondiale, Paris, France-Empire, 1976, p. 309.

[2]  — Amiral Bernard Favin-Lévêque, François Darlan et son destin, Les Sept vents, 1992, p. 96. — Dans le même sens, voir également Dominique Venner, Histoire de la Collaboration, Pygmalion-Gérard Watelet, 2000.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 65

p. 177-179

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