Jésus, vrai pain de vie
par le frère Th.-M. Thiriet O.P.
A la demande du pape Urbain IV, saint Thomas d’Aquin, alors à l’apogée de son génie, composa sur les quatre Évangiles une chaîne formée des textes des pères grecs et latins, qui reçut bientôt le nom de Catena aurea, Chaîne d’or [1]. Ce travail a servi de base au livre du père Thiriet dont nous donnons ici un extrait.
Le Sel de la terre.
Le lendemain, la foule qui se tenait de l’autre côté de la mer, avait remarqué qu’il n’y avait pas plus d’une barque et que Jésus ne s’était pas embarqué avec ses disciples, mais que ses disciples étaient partis seuls [Jn 6, 22]. Cependant il vint de Tibériade d’autres barques près du lieu où l’on avait mangé le pain après la prière du Seigneur [v. 23]. La foule donc, voyant que Jésus n’était pas là, non plus que ses disciples, monta dans les barques et vint à Capharnaüm, cherchant Jésus [v. 24]. Et l’ayant trouvé de l’autre côté de la mer [soupçonnant qu’un retour si prompt ne s’était pas accompli sans miracle], ils lui dirent : Maître, quand êtes-vous venu ici ? [v. 25)
Jésus se trouvait dans la synagogue de Capharnaüm ; peut-être était-ce le jour du Sabbat.
Jésus, qui, la veille, fuyait ces gens qui voulaient le proclamer roi, se laisse aujourd’hui aborder par eux. « Par cette conduite, il nous fait entendre qu’il a à nous dire des choses pleines de mystères. […] Après le miracle, voici l’instruction : après avoir nourri le corps, il nourrira l’âme, si toutefois ils veulent comprendre, nous recueillerons ce qu’ils ne prennent pas, afin que les morceaux ne soient point perdus [2]. »
C’était sans doute dans ce dessein, pour donner à son enseignement une plus grande solennité, qu’il les conduit dans cette ville populeuse et dans la synagogue. Saint Jean, qui nous a rapporté le discours de Jésus, remarque qu’il donna cet enseignement dans la synagogue de Capharnaüm, et parlait en docteur. « Qu’il parle donc, dit saint Augustin, et nous, sachons l’écouter [3]. »
Jésus annonce une nourriture de la vie éternelle
Jésus répondant comme toujours à la pensée intime de leurs cœurs plutôt qu’à la question qu’ils lui avaient faite, voulant leur montrer combien leurs pensées étaient basses, et les élever à la pensée des biens qu’il leur apportait, leur dit :
Je vous le dis en vérité, vous me cherchez, non à cause des signes que vous avez vus, mais parce que je vous ai donné du pain à manger et que vous avez été rassasiés [v. 26].
Jésus avait fait des miracles, ces miracles étaient des signes, mais, au lieu de s’élever à l’idée des choses qu’ils signifiaient, ils s’étaient arrêtés à ce qui n’était que symbole. Ils se figuraient sans doute que, comme Moïse, le Messie leur donnerait une nourriture qu’ils n’auraient qu’à accepter.
Et Jésus leur dit : Travaillez, non pour une nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure pour la vie éternelle et que le Fils de l’homme vous donnera [v. 27].
Il y a une nourriture qui prépare à la vie éternelle. C’est le fils de l’homme qui la donne, mais elle exige le concours et le travail de l’homme : c’est là tout le sujet de ce discours.
Comme le cœur de l’homme doit tressaillir à cette annonce ! Ne plus consumer ses efforts en des travaux qui n’aboutissent à rien, diriger toute sa vie vers la vie éternelle, rencontrer un aliment qui nourrit pour la vie éternelle, contribuer par son travail à l’efficacité de cet aliment, quelle joie et quel honneur pour l’homme !
Pour entrer en possession de cette nourriture, il faut s’élever au-dessus des appétits matériels, ne plus chercher Jésus par intérêt temporel. « Jésus, dit saint Hilaire, ne donnera cette nourriture qu’à ceux qui cherchent une nourriture qui ne passe pas [4]. » Il faut entrer dans les pensées de Jésus, il faut chercher Jésus pour lui-même. « Et beaucoup, dit saint Augustin, ne cherchent Jésus que pour qu’il leur fasse du bien dans le temps… Combien peu cherchent Jésus pour lui-même [5] ! » Ah ! si nous voulons chercher Jésus pour lui-même, entrer dans toutes ses pensées, le suivre partout où il voudra nous conduire, profiter de la nourriture qu’il nous a préparée, nous commencerons ici-bas la vie éternelle.
Seul Jésus pouvait donner cette nourriture
Cette nourriture, c’est le Fils de l’homme qui vous la donnera, lui que le Père a marqué de son sceau [v. 27].
« Marquer quelqu’un d’une empreinte, c’est le distinguer des autres, dit saint Augustin, lui donner quelque chose en propre ; et Jésus a ceci en propre de n’être pas perdu dans la masse de l’humanité, mais de pouvoir la sauver [6]. »
Le miracle qu’il vient d’accomplir est un signe que Dieu donne pour prouver qu’il a été envoyé pour donner la nourriture dont leur âme a besoin, la nourriture qui prépare à la vie éternelle.
Mais cette empreinte qui est sur lui signifie bien plus que le caractère d’une mission temporelle. « Que faut-il qu’il soit, dit saint Cyrille, celui qui promet aux hommes du pain, et un pain conduisant à la vie éternelle [7] ? » « Pour que le fils de l’homme pût donner la nourriture de la vie éternelle, dit saint Hilaire, il fallait que cette empreinte dont il parle fut la plénitude en lui des perfections divines, et du caractère de son Père [8]. » « Il ignore le grand mystère de notre salut, celui qui ne sait pas que le Fils de l’homme, donnant une nourriture qui prépare à la vie éternelle, a été marqué par le Père de son propre caractère [9]. » Saint Irénée se servait de l’eucharistie pour prouver la réalité de l’humanité en Jésus-Christ. Saint Hilaire s’en servait à son tour, un siècle et demi plus tard, pour prouver la divinité du Sauveur. « Notre-Seigneur, dit saint Hilaire, exposant le mystère de son incarnation et de sa divinité, résume là toute la doctrine qui constitue l’objet de notre foi et de notre espérance, afin que nous recherchions, non la nourriture qui périt, mais la nourriture de la vie éternelle ; pour que nous nous souvenions que cette nourriture nous est donnée par le Fils de l’homme, et aussi pour que nous connaissions l’empreinte de Dieu en lui [10]. »
Pour entrer en possession de cette nourriture, il faut agir. Ils lui dirent donc :
Que ferons-nous pour accomplir les œuvres de Dieu ? [v. 28].
Cette nourriture suppose la foi
Et Jésus répondit :
L’œuvre de Dieu est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé [v. 29].
« Croire en lui, c’est manger le pain de vie [11]. » C’est par la foi que nous accueillons en nos âmes et que nous faisons descendre en notre vie le Fils de Dieu devenant le Fils de l’homme, et qu’il devient pour nous une nourriture ; tous les Pères sont unanimes pour reconnaître cette vérité dans la première partie du discours du Sauveur. C’est par la foi que nous accueillons le Verbe incarné nous donnant sa chair en nourriture : voilà l’autre vérité que les Pères trouvent dans la seconde partie du discours de Jésus [12]. Il ne s’agit plus d’accomplir des œuvres humaines ; si parfaites qu’elles soient, elles ne peuvent nous conduire à la vie éternelle. Pour arriver à la vie éternelle, il faut accueillir celui qui est la vie ; et pour cela il faut croire en lui, il faut lui ouvrir son âme afin de le recevoir avec tout ce qu’il y a en lui. « Il ne s’agit donc plus d’ouvrir la bouche, dit saint Augustin ; croyez et vous avez mangé [13]. » Croire en celui que Dieu a envoyé est une grande œuvre qui exige le concours de toutes les facultés de l’homme ; mais c’est plus qu’une œuvre humaine, c’est une œuvre divine, divine non seulement à cause de l’objet qu’elle atteint, divine à cause de l’action de Dieu dans le mouvement de la foi. Voici l’œuvre de Dieu…
C’est une œuvre : « Le Sauveur l’appelle positivement une œuvre, et il ne la sépare pas des œuvres ; car il s’agit ici, dit saint Augustin, de la foi qui agit par l’amour [14]. »
Les Juifs comprennent que Jésus réclame la foi en lui, comme en le Messie attendu depuis si longtemps. Ils lui disent :
Quel est donc le miracle que vous nous donnez comme signe, pour que nous voyions et que nous croyions en vous ? Quelle est votre œuvre ? [v. 30]. Nos pères ont mangé la manne dans le désert selon qu’il est écrit : Il leur a donné à manger un pain venant du ciel [v. 31].
Sans doute Jésus avait nourri cinq mille hommes dans le désert avec cinq pains, mais Moïse avait nourri, pendant quarante ans dans le désert, six cent mille hommes avec un pain qui n’était pas de la terre ; le miracle de Jésus demeurait bien inférieur à celui de Moïse. Moïse étant le type du Messie, celui-ci devait renouveler les miracles de Moïse avec plus d’éclat encore.
« Tel a été le premier rédempteur, tel sera le rédempteur suprême : le premier fit descendre la manne, le second fera de même : voilà ce que se disaient les Juifs [15]. » Jésus aurait pu leur rappeler l’aisance avec laquelle il avait accompli son miracle. « Il n’avait pas eu besoin, comme Moïse, de prier ; il avait tout fait par lui-même ; mais il n’a qu’un souci, celui de les amener à la nourriture spirituelle qu’il prépare [16]. »
Jésus donne le vrai pain du ciel
Il leur dit donc : En vérité, en vérité je vous le dis : ce n’est pas Moïse qui vous donne le pain du ciel, c’est mon Père qui vous donne le vrai pain du ciel [v. 32]. Le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde [v. 33].
« Vous avez à l’égard de Dieu des idées trop étroites : le pain qui vient vraiment de Dieu ne peut être celui qui a nourri seulement un peuple ; ce pain ne pouvait être qu’une figure : le pain qui vient de Dieu doit nourrir le monde entier [17]. »
Devant cette affirmation si nette de Jésus, ses auditeurs sont séduits : ils commencent à comprendre que le temps des figures est passé, que les réalités annoncées seront bien meilleures. En face de cette perspective d’un pain de Dieu venant du ciel et donnant la vie au monde, ils lui disent avec la même ingénuité que la Samaritaine :
Seigneur, donnez-nous toujours de ce pain-là [v. 34].
Et Jésus enchérit : la manne et l’eau qui, dans le désert, étaient données aux Juifs, avaient une origine miraculeuse ; et cependant elles n’empêchaient pas la faim et la soif de revenir. Jésus affirme sa supériorité sur Moïse en donnant un pain et une eau après lesquels on n’aura plus ni faim, ni soif. Et il précise :
Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura pas faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif [v. 35].
« Il promet là, dit saint Cyrille, cette eulogie qui garde de la corruption l’homme tout entier, et après laquelle on ne sent plus le besoin de nourriture, cette eau qui lave du péché par l’Esprit, ou l’Esprit lui-même. Le corps sacré du Christ, se mêlant à nos corps, les garde dans l’incorruptibilité. Ce corps qui vivifie n’est pas un corps quelconque, c’est le corps de celui qui est la vie, ayant en lui toute la vertu du Verbe qui lui est uni ; il est rempli de cette vertu par laquelle tous les êtres sont vivifiés et conservés dans leur existence. » « En se donnant comme le pain de vie, dit saint Jean Chrysostome, il affirme sa divinité, car c’est à cause du Verbe divin que sa chair est vraiment une nourriture [18]. » Oh ! ne plus souffrir de la faim et de la soif, sentir en soi la plénitude de la vie, quelle perspective ! Ou n’avoir faim et soif que pour trouver toujours plus de goût à la nourriture et y puiser toujours plus largement, quelle joie !
« Qu’ils comprennent, ajoute saint Cyrille, ceux qui ont reçu le baptême et ont déjà goûté la grâce de Dieu. S’ils reçoivent rarement l’eucharistie, sous un prétexte de respect et de religion, ils s’excluent de la vie éternelle… Ils devraient, au contraire, s’appliquer à se purifier au plus tôt de leurs fautes, et avec grande confiance, s’approcher de celui qui est la source de la vie [19]. »
Nécessité de la foi qui amène à Jésus
Mais il le leur répète, pour goûter ce pain, il faut agir, il faut aller à lui et croire :
Je vous l’ai déjà dit, vous m’avez vu, et cependant vous ne croyez pas en moi [v. 36].
Ils l’avaient vu opérer des œuvres de puissance et cependant ils ne croyaient pas en lui de cette foi qui les aurait mis à la source de la vie en les unissant au Verbe.
Si l’homme doit agir pour aller à Jésus, il n’agit pas seul : voici qui doit réjouir tous ceux qui viennent à lui : ils sont donnés à Jésus par le Père lui-même.
Tout ce que le Père me donne vient à moi [v. 37].
Et voici qui doit encore les réjouir : ils trouveront près de Jésus un abri sûr :
Celui qui vient à moi je ne le mettrai pas dehors [v. 37].
« Quel est cet asile où il nous accueille et d’où il ne faut pas que nous soyons expulsés ? C’est, dit saint Augustin, une demeure bien intime et un doux secret. Ô retraite sans ennui, où l’on ne trouve plus le trouble des pensées mauvaises, ni les attaques des tentations et des peines. N’est-ce point là le secret où entrera le serviteur méritant à qui Dieu dira : Entrez dans les joies de votre maître ? [20] » Être avec Jésus dans le secret de Jésus, avoir la certitude que l’on est associé à sa destinée, participer à sa vie, attendre toute sa vie, attendre toutes ses joies, et dès maintenant se réjouir de tout ce qui le réjouit, quelle joie que celle-là ! « Oh ! le grand mystère ! s’écriait saint Augustin. Oh ! je vous en prie, mes frères, frappons ensemble à la porte, cherchons à pénétrer ce mystère, afin qu’après en avoir reçu de la joie, nous en recevions quelque chose qui nous nourrisse [21]. »
Et pourquoi ne le mettra-t-il point dehors ? Il pourrait invoquer le grand amour qu’il a pour les âmes, dire que c’est là son œuvre propre, sa gloire et sa joie, de nourrir les âmes ; il veut que la gloire de cette œuvre remonte à son Père :
Car je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé [v. 38].
Pour nous faire entrer dans ce sanctuaire, pour nous y maintenir, il veut nous envelopper de son humilité. « Car l’orgueil, dit saint Augustin, nous jette en dehors de nous-mêmes, il jette au-dehors tout ce qui est en nous, tandis que l’humilité s’attache à ce qui est au-dedans, l’humilité nous fait rentrer en nous-mêmes [22]. »
Il y a, au-dedans de nous, une racine d’orgueil qui nous empêcherait éternellement d’entrer dans l’abri qui nous est offert, et qui ferait toujours pulluler le péché, malgré les précautions qu’on prendrait contre lui. Il lui faut aller à la source du mal, comme le médecin, combattant des maladies toujours renaissantes, va à la racine de la maladie. « Et c’est pour vous guérir de cette maladie de l’orgueil, source de tant d’autres maladies, que le Fils de Dieu s’est fait humble. Il vous répugnerait peut-être de suivre un homme dans la voie de l’humilité, imitez au moins l’humilité d’un Dieu. Le Fils de Dieu s’est incarné, il s’est fait humble et il vous commande d’être humble : mais, pour accomplir ses ordres, il n’est pas nécessaire de faire de vous-même une brute, il faut reconnaître que vous êtes un homme et rien qu’un homme ; toute votre humilité doit consister à savoir ce que vous êtes… Votre humilité doit vous porter à faire la volonté de Dieu : l’orgueilleux fait sa volonté, l’âme humble fait la volonté de Dieu. Jésus, pour nous garder en lui, nous enveloppe dans son humilité… Je suis apparu dans l’humilité, je suis venu enseigner à l’homme l’humilité, je suis le docteur de l’humilité. Celui qui vient à moi s’incorpore à moi ; celui qui vient à moi devient humble : celui qui s’attache à moi, pratique l’humilité, car il fait, non sa propre volonté, mais la volonté de Dieu ; aussi ne le mettrai-je point dehors, bien que je l’aie rejeté loin de moi lorsqu’il était orgueilleux [23]. »
Jésus source de la vie éternelle
Et voici quelle est la volonté de mon Père qui m’a envoyé, c’est que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour [v. 39].
Il y a donc maintenant un Sauveur pour les âmes, et toute âme qui est à lui ne saurait périr, ni maintenant, ni jamais. C’est le Père qui a donné aux âmes ce Sauveur, et qui a donné les âmes au Sauveur. « C’est pourquoi celui qui ne veut pas venir à lui, offense le Père [24]. »
Et voici quelle est la volonté de mon Père qui m’a envoyé [Cette affirmation répétée de la volonté divine prouve qu’il la connaissait bien] : c’est que quiconque voit le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle [v. 40].
« Il ne dit pas : Celui qui voit le Fils et croit au Père ; car croire au Fils, c’est croire au Père [25]. » Croire au Fils, c’est croire au mystère que Dieu a établi pour communiquer la vie éternelle ; croire au Fils, c’est communier à la vie éternelle. « Croire en lui, c’est manger le pain vivant. Celui qui croit se nourrit invisiblement, il renaît au-dedans de lui ; il possède une justice nouvelle, non cette justice par laquelle l’homme présume de ses forces et est content de lui, mais cette justice que Dieu lui-même donne à l’homme pour l’établir dans la sainteté [26]. »
Celui qui croit en Jésus-Christ est établi en Jésus-Christ, il a trouvé son abri en Jésus-Christ. « Voulez-vous savoir quelle est la douceur de cet abri ? Le psalmiste l’annonçait quand il disait : Ils seront pleins d’espérance à l’ombre de vos ailes. Voyez ce que c’est que de pénétrer à l’intime de Dieu : c’est se mettre sous sa protection, accepter même ses coups ; car l’enfant garde sa confiance dans son père, même quand le père frappe. Mais voyez surtout ce que l’on trouve au-dedans : Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison, et vous les abreuverez au torrent de vos délices, parce qu’en vous se trouve la source de la vie, et dans votre lumière nous verrons la lumière… [Ps 35, 9-10] C’est dans l’intime de Dieu que le juste puise la vie… Il a une retraite, même quand il est dans l’infortune, il est riche : car, tandis que les heureux du siècle ne peuvent avoir pour richesse que de l’or dans leurs coffres, il possède Dieu dans son cœur, Dieu qui vivra toujours et dont aucune puissance ne pourra le séparer [27]. »
« Il faut donc, puisque la source de vie est en lui, entrer en lui pour que nous vivions ; ne point périr en demeurant en nous, ne point nous dessécher en cherchant en nous nos aliments ; il faut appliquer notre bouche à la source où l’eau ne manque jamais [28]. »
« Venons donc à lui, entrons en lui, incorporons-nous à lui, et ne faisons plus notre volonté, mais la volonté de Dieu. Une fois que nous serons devenus véritablement ses membres, il ne nous mettra point dehors [29]. »
Et je le ressusciterai au dernier jour [v. 40].
« En quelle grandeur apparaît ici le Fils ! dit saint Jean Chrysostome : le Père attire et le Fils ressuscite. Il montre leurs œuvres unies, et il affirme leur égalité dans la puissance [30]. »
Il indique une double résurrection : il y a une résurrection dès la vie présente, puisqu’il y a une vie nouvelle communiquée ; il y a une résurrection qui se fait par l’humilité et la foi. « Celui qui vient à moi, celui qui, par l’humilité, est devenu l’un de mes membres, ressuscite dès maintenant [31]. » Il a, dès maintenant, la vie éternelle dans son âme. Et Jésus promet pour le dernier jour une autre résurrection, la résurrection du corps, la résurrection pour la gloire.
Des expressions du genre de celles qu’avait employées Jésus n’étaient pas des expressions inouïes pour les Juifs. Ils avaient entendu la Sagesse éternelle qui, après avoir proclamé sa noblesse divine, ses rapports avec Dieu, s’adressait ainsi aux hommes : Venez, mangez le pain que je vous donne, buvez le vin que je vous ai préparé. [Pr 9,5] Ils comprennent sa pensée, ils comprennent qu’il s’attribue une origine divine.
Ils murmuraient donc contre lui parce qu’il avait dit : Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel [v. 41]. Et ils disaient : N’est-ce pas là ce Jésus, fils de Joseph dont nous connaissons le père et la mère ? Comment donc dit-il : Je suis descendu du ciel ? [v. 42].
Jésus répond à leurs murmures, en affirmant de nouveau la vérité qu’il avait révélée ; et il fait faire à son discours un pas en avant, en indiquant la vie absolument surnaturelle par laquelle on vient à lui.
Nécessité d’un attrait divin
Jésus leur répondit : Ne murmurez point entre vous [v. 43]. Nul ne peut venir à moi, si mon Père qui m’a envoyé ne l’attire ; et je le ressusciterai au dernier jour [v. 44].
Il y a une double action connexe, l’une invisible, du Père, qui attire vers son Fils, et l’autre visible du Fils, qui consomme l’œuvre commencée par le Père.
« C’est là, nous dit saint Augustin, une belle recommandation de la grâce. Personne ne vient s’il n’est attiré. Qui sera attiré, et qui ne le sera point ? Pourquoi attire-t-il celui-ci et non celui-là ? Ne jugez point si vous ne voulez point vous tromper. Comprenez-le une fois pour toutes : si vous n’êtes pas encore attiré, priez pour que vous le soyez [32]. »
Il est facile de comprendre que si, la grâce ne faisait pas sentir à tous les auditeurs du Christ son attrait puissant, c’était à cause des obstacles qu’ils lui opposaient. « Le Père attire tous ceux qui ont la volonté disposée, dit Théophylacte : c’est pourquoi Jésus ne nie point la liberté, mais il affirme que, pour croire, on a besoin du concours de Dieu [33].
Mais la grâce, quand elle pénètre dans l’homme, entre si profondément dans sa volonté que l’homme, qui est conduit par elle, agit avec une pleine volonté. « Ce n‘est pas en marchant que nous venons au Christ, dit saint Augustin [34], c’est en croyant ; nous venons à lui, non par un mouvement corporel, mais par la volonté du cœur ; et la grâce fait que nous venons à lui avec plaisir ; elle produit dans le cœur une certaine volupté qui fait que ce pain céleste devient rempli de douceur. Si le poète a pu dire : chacun est entraîné par l’attrait de son plaisir, avec quelle puissance est entraîné vers le Christ celui qui se délecte dans la vérité, dans la béatitude, dans la justice, dans la vie éternelle, car le Christ est tout cela… Ah ! donnez-moi une âme qui désire, qui a faim, qui vit en voyageuse dans le désert de cette vie, qui a soif et qui soupire après la fontaine de la vie éternelle, et elle me comprendra [35].
La nature humaine veut être heureuse ; parlez aux hommes de bonheur, de lumière, de paix, comme les Juifs ils diront : Donnez-nous toujours de ce pain. Quand on leur dira où se trouvent le bonheur, la lumière, la paix, quand Jésus se présentera à eux en leur disant : Je suis le pain de vie, ceux qui sont attirés par le Père iront avec joie vers lui, les autres murmureront comme les Juifs.
Car il est écrit dans les Prophètes, ajoute le Sauveur : Ils seront tous enseignés de Dieu. Quiconque a écouté le Père et a appris de lui, celui-là vient à moi [v. 45].
Avec quelle assurance Jésus provoque à écouter la voix qui se fait entendre au-dedans, l’attrait qui agit intérieurement ! Toute âme qui aime à vivre au-dedans d’elle-même et à écouter les voix intérieures arrive à Jésus, elle goûte ses enseignements, conduite qu’elle est par le Père.
En disant cela, Jésus annonçait la facilité avec laquelle les vrais fidèles croiraient les vérités les plus hautes, sa divinité, l’eucharistie. Et, en croyant ces vérités sublimes, ils se sentiraient réellement à l’école de Dieu. « Voyez-vous, dit saint Jean Chrysostome, quelle est la dignité de la foi [36] ? » Elle est formée par Dieu, et elle vient à Dieu.
Sans doute, personne n’a vu Dieu, mais celui-là qui vient de Dieu a vu Dieu [v. 46].
Lui seul peut nous parler de Dieu. Et c’est pourquoi celui qui entend sa voix parlant au-dehors et le Père qui parle au-dedans, celui-là a la vie éternelle.
En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi a la vie éternelle [v. 47].
Il faut donc avoir faim de ce pain. « Pour qu’il profite, il faut, dit saint Augustin, la faim de tout l’homme intérieur. Il faut avoir cette faim de l’homme intérieur pour se nourrir de la sagesse, de la justice, de la vérité, de l’éternité [37]. »
[1] — La Chaîne d’or de saint Thomas d’Aquin a été rééditée. Texte français seul, édition recomposée à partir de la traduction de l'abbé J.M. Péronne, 4 volumes 285 x 205 mm, 1638 pages. A commander à : www.litoo.com ou LITOO, 66 rue Colbert – 92700 COLOMBES, France.
[2] — Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 9 et 10.
[3] — Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 9 et 10.
[4] — Saint Hilaire, De Trinitate, l. I. n. 42.
[5] — Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 10.
[6] — Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 11.
[7] — Saint Cyrille, Commentaire sur saint Jean, l. III, c. 5.
[8] — Saint Hilaire, De Trinitate, l. I, n. 44.
[9] — Ibid. n. 42.
[10] — Ibid.
[11] — Saint Augustin, Traité 26 sur saint Jean, n. 1.
[12] — Sur ce point, il faut le reconnaître, on trouve chez quelques Pères, par exemple : Origène, Commentaire du Lévitique, VII, 5, saint Athanase, à Sérapion, IV, 19, des expressions ambiguës, mais la plupart, par exemple : saint Ignace d’Antioche, Lettre aux Ephésiens, 20 ; saint Irénée, Adversus Hæreses, IV, 28, 5 ; Tertullien, Traité sur la prière, 6 ; saint Cyprien, Commentaire sur l’oraison dominicale, 18, etc. sont si formels, que l’on peut déclarer leur sentiment unanime.
[13] — Crede et manducasti. Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 12.
[14] — ID. ibid.
[15] — Midrasch Koheleth d’après Lighfoot.
[16] — Saint Jean Chrysostome, Homélie 45 sur saint Jean, n. 2.
[17] — Saint Cyrille, Commentaire sur saint Jean, l. III, c. 3.
[18] — Saint Jean Chrysostome, Homélie 45 sur saint Jean, n. 2.
[19] — Saint Cyrille, Commentaire sur saint Luc.
[20] — Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 14.
[21] — Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 15.
[22] — Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 15.
[23] — Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 16.
[24] — Saint Jean Chrysostome, Homélie sur saint Matthieu.
[25] — Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 16.
[26] — Saint Augustin, Traité 26 sur saint Jean, n. 1.
[27] — Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 17.
[28] — Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 17.
[29] — Ib. n. 18.
[30] — Saint Jean Chrysostome, Homélie 46 sur saint Jean, n. 1.
[31] — Saint Augustin, Traité 25 sur saint Jean, n. 19.
[32] — Saint Augustin, Traité 26 sur saint Jean, n. 2.
[33] — Théophylacte, Commentaire sur saint Jean.
[34] — Saint Augustin, Traité 26 sur saint Jean, n. 2.
[35] — Saint Augustin, Traité 26 sur saint Jean, n. 4.
[36] — Saint Jean Chrysostome, Homélie 46 sur saint Jean, n. 1.
[37] — Saint Augustin, Traité 26 sur saint Jean, n. 1 et 5.

