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L’enseignement politique de saint Pie X

par Jean Ortoli

  

Notes d’introduction

S'il n'est pas n'est pas nécessairede présenter saint Pie X au lecteur de  la revue Le Sel de la terre, nous souhaiterions appeler son attention  sur un aspect important de la vie de Joseph-Melchior Sarto : sa naissance, le 2 juin 1835 à Riese, village de Vénétie, dans une modeste famille d’agriculteurs. Fils de la terre, marqué par elle, il dut à ses origines paysannes l’exceptionnel sens des réalités et la ténacité à toute épreuve qui furent, au cours de son pontificat (1903-1914), le trait dominant de son enseignement et de son activité politique.

Nous y reviendrons dans une brève conclusion.

Cet article est extrait d’un travail de thèse d’État entrepris en 1971 en Histoire du Droit et des institutions, section de nos facultés de droit dont le programme accorde à l’Église catholique une place parmi les institutions françaises, de la Gaule romaine aux temps modernes ; place justifiée par les assises de l’Église, bien ancrées dans la société civile dès les origines, et par les rôles qu’elle y a joués au cours de son histoire.

Société aux dimensions temporelles, certes, qui tient une place évidente au rang des institutions dans la société des hommes, l’Église est aussi, et surtout, tout au moins pour ses fidèles, une société spirituelle dont le but suprême – le salut éternel – s’impose à tous, membres de la hiérarchie et simples fidèles, quitte à contrarier, voire contrecarrer, les objectifs et intérêts temporels : le pontificat de Pie X, riche en événements parfois douloureux, notamment en France et au Portugal, en est une parfaite illustration.

Compte tenu de cette double « dimension » de l’Église, l’objet de notre thèse consistait à faire apparaître, au travers des activités du pontificat de Pie X, les liens forts et constants qui unissent les deux ordres, spirituel et temporel, le second restant en tout état de cause soumis au premier : si le lecteur de cette revue en est bien convaincu, il restait à le démontrer, exemples et citations à l’appui, à un jury de faculté d’État… En d’autres termes, l’Église n’étant manifestement pas une société comme les autres, il s’agissait de mettre en évidence la « logique ecclésiale » dans laquelle s’est inscrite la politique du pontificat de Pie X. Par exemple, comment et pourquoi des intérêts matériels considérables – les biens de l’Église de France – ont été sacrifiés sur l’autel de la République pour sauvegarder l’essentiel : la liberté de l’Église de France, nécessaire à l’exercice de sa mission divine.

Les recherches concernant le pontificat de Pie X ont ainsi conduit leur auteur à analyser l’ensemble des actes officiels de ce temps (1903-1914), de façon systématique [1]. S’agissant de la société civile, apparaissent d’emblée les deux champs d’activité pontificale qu’il importe de distinguer :

— le gouvernement proprement dit : politique interne propre à l’Église (pour la France : affaire du Sillon, par exemple) ; politique extérieure, notamment vis-à-vis des États (affaire de la séparation, par exemple) ;

— l’enseignement, dont l’importance est capitale, puisqu’il y fait état de la doctrine de l’Église que les papes successifs rappellent, précisent, explicitent selon les nécessités du moment et qui guide leurs activités internes et externes.

Dans cet enseignement, la philosophie politique tient un rôle essentiel. En effet, nous rappelle Louis Jugnet, « toute doctrine politique suppose, qu’on en ait conscience ou non, une philosophie […]. On n’analyse donc vraiment bien une doctrine politique que lorsqu’on connaît ses racines philosophiques, explicites ou non [2]. »

Or, l’étude des textes officiels de Pie X révèle un véritable corpus de doctrine et de philosophie politique, ensemble d’une ampleur insoupçonnée – du moins pour l’auteur de cette thèse… – et d’une impressionnante rigueur. Nous proposons d’en restituer ici les traits essentiels, en deux parties :

1 — les fondements et les caractéristiques générales de l’enseignement politique de Pie X.

2 — La doctrine politique qui en découle.

 

 

I – Fondements et caractéristiques générales de l’enseignement politique de Pie X

L’enseignement d’un pape, on s’en doute, n’est pas dispensé au hasard : le contexte religieux, politique et social du moment le commande le plus souvent. Menaces et dérives diverses ont été à l’origine de ces rappels, en théologie et spiritualité bien sûr, mais aussi en doctrine politique quand l’état de la société civile le nécessitait.

Sous le pontificat de Pie X, la menace la plus grave avait un nom : le libéralisme politique qui affectait la société civile dans ses fondements et son fonctionnement, mais aussi, par contagion, la société religieuse sous l’expression de ce que l’on appelait le modernisme.

Pie X a fait face à cette menace en déterminant un ordre de bataille rigoureux et en rappelant avec force les principes.

En voici les étapes principales présentées dans leur succession logique.

 

Rappel de l’objectif primordial, le salut éternel, but suprême à atteindre par tous les fidèles.

L’Église est là pour les aider dans cette voie. Pour la doctrine catholique, en effet, il ne saurait y avoir de véritables conceptions de l’homme si l’on en exclut la fin dernière, car Dieu est le commencement et la fin de toute chose, y compris dans la société civile : il convient, nous dit Pie X, « que le règne de Dieu s’établisse sur la terre pour le salut éternel des hommes [3] ».

Donc, dès ici-bas : Omnia instaurare in Christo, Tout restaurer dans le Christ, est le véritable leitmotiv de l’enseignement de Pie X, et la clef indispensable pour la bonne compréhension des activités de son pontificat [4].

Ces valeurs surnaturelles rappelées à plusieurs reprises par Pie X sont en effet indispensables au bon ordre naturel. Écoutons à ce sujet l’abbé Luc J. Lefèvre :

Au critère surnaturel, [Pie X] va donner la prééminence. Toutes les choses, il les juge, et il exige qu’on les juge, selon les lumières de la foi. Un rappel des principes lui pourrait-il suffire ? Non, car des principes ne sont donnés que pour ouvrir des voies et mener à l’action. Il va en exiger l’application exacte, rigoureuse même [5].

 Comment atteindre au but ?

Pie X nous en donne la méthode : le recours à la raison – la philosophie – et à la foi – la théologie –, que rien n’oppose. En effet, précise-t-il, « entre raison et foi, il ne peut exister de réel dissentiment [6] » car raison et foi sont « deux filles du même Père [7] ».

• Avec la philosophie et la raison qu’elle utilise, il est possible d’accéder à la vérité enseignée par l’Église, à condition de donner toute sa place à la philosophie traditionnelle, qui rend compte du réel : précaution indispensable car, écrit Pie X, « il est de rigueur qu’un faux principe en philosophie corrompe tout le reste [8] ».

• Quant à la théologie, « elle a pour base la Révélation divine : elle affermit dans la foi ceux qui ont déjà le bonheur de porter le nom chrétien [9] ».

Dans la hiérarchie des sciences, y compris la philosophie, la théologie doit, par conséquent, tenir la première place : « Parmi cette grande multitude de sciences si diverses qui s’offrent à l’esprit avide de vérité, la première place revient de droit à la théologie [10] ».

• De toutes les méthodes de théologie et de philosophie, priorité doit être donnée à celle de la scolastique, surtout à celle de saint Thomas d’Aquin : « Quand nous prescrivons la philosophie scolastique, ce que nous entendons surtout par là – ceci est capital – c’est la philosophie que nous a léguée le Docteur angélique [11] », philosophie où apparaissent clairement « les fondements sur lesquels toute la science des choses naturelles et divines se trouve établie [12] ».

Pie X rejette-t-il pour autant tout progrès de la science philosophique et de la théologie ? Certainement pas, à condition de ne pas confondre les principes traditionnels, à respecter, avec les méthodes qui peuvent bénéficier de véritables progrès [13].

La théologie et la « saine philosophie » vont ainsi permettre de réfuter les erreurs doctrinales : en l’occurrence celles du libéralisme et des systèmes qui en sont issus.

 

Les réfutations

 Rejet du libéralisme

Déjà condamné dans le célèbre « Syllabus » de Pie IX, il sévissait plus que jamais, notamment dans cette tentative de conciliation du libéralisme avec la doctrine catholique que fut le modernisme. Pie X déplore

le très grave dommage causé sur les individus qui, entraînés par les opinions du libéralisme moderne […] boivent ensuite […] le poison mortel de certaines maximes qui ne pourront jamais être acceptées par l’Église [14].

Propos qui devraient franchir les siècles…

Mais d’où vient donc cette idéologie libérale ? Pie X en situe les racines historiques dans la Réforme et dans la Révolution : la Réforme qui prépara « les rébellions et l’apostasie des temps modernes [15] », suivie deux siècles après par « les doctrines des prétendus philosophes du XVIIIe siècle, celles de la Révolution et du libéralisme tant de fois condamnées [16] ».

Quant aux racines philosophiques, Pie X les dénonce particulièrement dans l’encyclique Pascendi et dans le Motu proprio de 1910 [17] : il s’agit de l’idéalisme, ou subjectivisme, et de l’individualisme qui en découle : ce « vague et mensonger idéalisme où la raison individuelle est souveraine [18]… »

 

Réfutation des systèmes issus du libéralisme

Pie X réfute ensuite, en toute logique, tous les « produits dérivés » du libéralisme, épinglés dans une substantielle brochette de systèmes idéologiques que nous présentons ici succinctement :

• le rationalisme : Pie X engage « à combattre virilement ce fléau commun de la raison et de la foi qui se répand partout : […] le néo-rationalisme, dont la pernicieuse influence doit être écartée à tout prix [19] » y compris chez certains catholiques qui s’efforcent de concilier rationalisme et religion. « Gonflés comme des outres par l’esprit de vanité, ils s’efforcent à tort d’établir la foi sur la seule base de la raison naturelle [20]. »

• Le naturalisme :

On nie en effet, écrit Pie X, qu’il y ait rien au-dessus de la nature : l’existence d’un Dieu créateur de tout, et dont la Providence régit l’univers [21].

Entre autres conséquences, les tenants de cette théorie

placent dans la nature seule toute l’excellence de la vertu, sans se préoccuper de recourir à la foi et à la grâce divine. Il s’ensuit que les actes ayant pour principe la seule honnêteté naturelle ne sont pas autre chose que des apparences de vertu ; ils ne sont ni durables en eux-mêmes, ni suffisants pour procurer le salut [22].

 Le romantisme, y compris le sentimentalisme religieux. L’Église, écrit le pape en citant la Bible, sait « combien les sentiments et les pensées de l’âme humaine sont enclins au mal [23] » (Gn 8, 21). A plusieurs reprises, le pape met en garde les « sillonistes [24] » contre « l’exaltation de leurs sentiments, l’aveugle bonté de leur cœur, leur mysticisme philosophique mêlé d’une part d’illuminisme [25] ». Ces tendances n’étant pas sans conséquences sur le fonctionnement de la société civile, notamment dans ce que l’on appelait « la question sociale ».

 L’agnosticisme, la libre-pensée. Un exemple parmi d’autres : Pie X dénonce les « esprits faibles » qui

se sont ralliés à cette philosophie qui doute de tout et, pour ainsi dire, plonge tout dans les ténèbres : ils ont embrassé l’agnosticisme avec son cortège varié de doctrines absurdes et de systèmes multipliés à l’infini et en opposition les uns avec les autres [26].

Le scientisme. Suivons l’enchaînement des différentes phases de l’enseignement de Pie X :

— Il commence par affirmer que la science est nécessaire et que le progrès est louable : « on exalte à juste titre les progrès de la civilisation [27] ».

— Il rappelle ensuite que l’Église elle-même, contrairement aux calomnies dont elle a été l’objet, ne les a jamais négligés ni entravés, mais au contraire encouragés : on accuse

injustement [l’Église] de s’attacher à des doctrines vieillies, de faire obstacle aux progrès des sciences, de couper les ailes à tous les esprits supérieurs, de s’opposer à ceux qui enseignent la vérité. On ne peut imaginer rien de plus faux ni de plus injuste [28].

Cette accusation, « l’histoire de la religion chrétienne avec d’éternels témoignages [la] réduit à néant [29] ».

— Mais, si foi et raison, Révélation et lois naturelles, vérités surnaturelles et vérités naturelles sont compatibles, ayant « toutes la même origine et la même source, Dieu [30] », il y a entre elles une hiérarchie nécessaire, les secondes étant par essence soumises aux premières de sorte que, de toutes les sciences, la première est la théologie [31].

— C’est pourquoi Pie X ne peut admettre la théorie moderniste selon laquelle il y aurait liberté totale de la science vis-à-vis de la foi, et encore moins, a fortiori, la théorie selon laquelle il y aurait subordination de la foi à la science :

Il ne peut y avoir vis-à-vis de la foi, liberté totale de la science. […] Et nonobstant qu’on les ait données pour étrangères l’une à l’autre, [il ne peut y avoir] asservissement de la foi à la science [32].

— Sans oublier les nombreuses mises en garde de Pie X contre la tentation d’orgueil, par exemple, dans l’encyclique Communium rerum, V, 52 et 54, et contre les apparences trompeuses des « grands mots charmeurs et cent fois répétés tels que ceux de progrès de l’humanité [33]. »

— Ainsi apparaissent les limites de la science et du progrès : ce sont les limites mêmes de l’intelligence et de l’ordre naturel, l’orgueil de ceux qui ne les reconnaissent pas. Apparaissent en contrepartie les nécessités liées au véritable progrès scientifique : l’humilité de reconnaître des limites à l’intelligence, la nécessité, pour les chrétiens, d’une subordination de la science à la foi, car

la science vraie [intelligence], la nécessité d’unir dans une sainte alliance ces deux filles d’un même père, la raison et la foi, par lesquelles nous vivons tous […] sont […] deux ailes qui nous élèvent à la connaissance de toute la vérité [34].

Si nous avons assez largement développé ce chapitre du scientisme, c’est bien sûr en raison de sa dramatique actualité, notamment dans le domaine des sciences biologiques.

Le laïcisme, expression de l’idéalisme et du rationalisme, dont Pie X dénonce la fausse neutralité et le véritable but : « Faire la guerre à la religion. » Certes, l’Église a toujours été persécutée, mais cette fois les armes ont changé : « C’est là une phase nouvelle de la guerre éternelle entreprise contre Dieu ; il n’y a de changé que les armes employées [35]. »

 

Les socialismes. Déjà le cardinal Sarto, en 1896, établissait les liens entre le libéralisme et les doctrines socialistes : « Les détestables et pernicieuses doctrines et les principes subversifs du libéralisme et de ses dignes enfants, le socialisme et l’anarchie. » Ces erreurs n’épargnent pas les catholiques séduits par l’idéalisme du Sillon que dénonce Pie X : « Oui, vraiment, on peut dire que le Sillon convoie le socialisme, l’œil fixé sur une chimère [36]. » Pie X met donc en garde la société contre « la tyrannie envahissante du socialisme [37] », qui mènera au totalitarisme, en précisant à l’adresse des catholiques : ce n’est

qu’à la lumière des doctrines chrétiennes […] que vous pourrez vous opposer efficacement aux progrès du socialisme, qui […] s’avance menaçant pour renverser l’édifice déjà ébranlé de la société [38].

Pour autant, le pape n’écarte pas le rôle de l’État en matière économique et sociale pour « rendre abordable à toute bonne volonté sa part légitime de félicité temporelle [39] ».

 

Les contre-propositions de Pie X

Que propose donc Pie X en contrepartie de ces théories condamnées ? On peut résumer son enseignement de la sorte :

— Le rappel incessant de la primauté de l’ordre surnaturel,

en vertu de quoi tout ce qu’il y a de rationalisme et de naturalisme au monde est arraché par la racine et détruit, et il reste cette gloire à la sagesse chrétienne d’avoir conservé et défendu la vérité [40].

— Mais Pie X oppose également à cet idéalisme dont procèdent les théories libérales, un solide réalisme philosophique et politique. En effet, si le libéralisme est un idéalisme, la doctrine catholique traditionnelle est profondément réaliste : non pas un réalisme matérialiste, bien entendu, mais un réalisme qui reconnaît comme réelles des vérités naturelles et des vérités surnaturelles.

— Or, de ces réalités, libéraux et modernistes sont souvent détournés par « l’esprit de nouveauté » qui les caractérise et que dénonce Pie X dans des « portraits psychologiques » sans concession. L’enseignement politique et social de Pie X abonde en apostrophes cinglantes, ironiques parfois, sur l’attrait inconsidéré des nouveautés qu’il constate chez bon nombre de ses contemporains. Apparaît ainsi, tous textes confondus, une véritable « mentalité libérale » caractérisée par « le goût des nouveautés », « le sentimentalisme rêveur et utopique », « l’attrait des apparences séduisantes », « l’excessive confiance en soi », etc. De ces libéraux et modernistes, Pie X dénonce aussi la « capacité de se dérober », « l’âme fuyante », les « folles rêveries » d’esprits « dupés par de vaines espérances [41] ».

D’où la nécessité, entre autres, de prendre garde aux apparences trompeuses dont fourmille le langage moderne. Pie X invite, par exemple, les catholiques à se défier d’un

langage entraînant qui, voilant le vague des idées et l’équivoque des expressions sous l’ardeur des sentiments et la sonorité des mots, peut enflammer les cœurs pour des causes séduisantes [42].

 

II – La doctrine politique de Pie X

Fort de ces principes fondamentaux qui découlent de la Révélation et des lois naturelles, accessibles par la foi et par la raison, fort de la Tradition de l’Église, Pie X intervient, par son enseignement, dans l’ordre politique pour combattre les doctrines libérales.

Apparaissent ainsi dans cet enseignement, tous textes confondus, rappelons-le, les principales notions de doctrine politique, que l’on peut rassembler sous quatre grandes rubriques classiques :

— l’homme : individu et personne humaine ;

— la société : l’Église ; la société civile ;

— l’autorité et le pouvoir ;

— les régimes politiques ou formes de gouvernement.

 

Individu et personne humaine

Deux conceptions de l’homme, radicalement opposées, sont confrontées dans l’enseignement de Pie X : d’une part, l’homme tel qu’il est conçu par les théories libérales – l’individu –, simple idée de l’homme réel qui, du fait même de la rupture du couple objet-sujet, propre à l’idéalisme, se révèle non conforme à la réalité ; d’autre part l’anthropologie chrétienne pour laquelle l’homme est une créature de Dieu, déchue par le péché originel, soumise à son Créateur et destinée au salut éternel. C’est pourquoi, écrit Pie X, « l’homme doit nourrir ici-bas des préoccupations plus hautes que celles des contingences périssables de cette vie [43]… »

Donc, la conception chrétienne revendique une vocation surnaturelle de l’homme, et la conception libérale une vocation purement temporelle où sont mises en avant les notions de liberté, d’égalité et de fraternité, « notions erronées et funestes [44] », fruits de l’idéalisme et de l’individualisme. « Et voilà, écrit Pie X avec ironie, la grandeur et la noblesse humaine idéale réalisées par la célèbre trilogie [45]… »

Pour bien comprendre le rejet, par Pie X, de « la célèbre trilogie », pilier de la corruption libérale de l’homme, il faut en premier lieu se pencher sur la notion de dignité humaine.

En effet, constate Pie X avec amertume, à propos des catholiques modernistes séduits par l’utopie libérale,

on est effrayé de voir de nouveaux apôtres s’acharner à faire mieux [que le christianisme] avec la mise en commun d’un vague idéalisme et de vertus civiques. Que vont-ils produire ? Que va-t-il sortir de cette collaboration [avec les libéraux] ?

La réponse du pape est sans détour :

une construction purement verbale et chimérique, où l’on verra miroiter pêle-mêle et dans une confusion séduisante, les mots de liberté, de justice, de fraternité et d’amour, d’égalité et d’exaltation humaine, le tout basé sur une dignité humaine mal comprise [46].

La dignité de la personne humaine

Selon la doctrine catholique, la dignité de la personne humaine est la conséquence même de la nature de l’homme, créature de Dieu, destiné au salut éternel : c’est donc parce que l’homme est lié à Dieu qu’il bénéficie d’une incontestable dignité, laquelle, du fait même de cette dépendance, comporte des obligations [47]. La « dignité humaine mal comprise » des libéraux et modernistes est au contraire fondée sur l’autonomie de l’individu. D’après les libéraux, écrit Pie X,

l’homme ne sera vraiment homme, digne de ce nom, que le jour où il aura acquis une conscience éclairée, forte, indépendante, pouvant se passer de maître, n’obéissant qu’à elle-même et capable d’assumer et de porter sans parfaire les plus graves responsabilités. […] Est-ce que les saints, ajoute Pie X, qui ont porté la dignité humaine à son apogée, avaient cette dignité-là [48] ?

En résumé :

— d’un côté, une conception surnaturelle de la personne humaine, dont la dignité n’est pas incompatible avec la nécessaire dépendance de l’homme, ni, par conséquent, avec l’autorité et l’obéissance qu’elle implique ;

— du côté libéral, un anthropocentrisme lié à une prétendue autonomie de l’individu, qui relève d’une conception erronée de la liberté.

 

La liberté

L’enseignement de Pie X sur ce thème est très dense. Nous ne pouvons ici qu’en signaler les principales étapes :

• Le pape rappelle tout d’abord que l’homme est libre, faisant allusion à cette « liberté naturelle » voulue par Dieu pour permettre à chacun de choisir les moyens qu’il juge utiles à sa fin, et niant du même coup tout déterminisme : « dans la rédemption, Dieu opère avec l’homme, et à la volonté divine peut s’opposer la liberté de l’homme que Dieu veut toujours respecter [49] ». C’est pourquoi Pie X estime que cette « liberté naturelle […] est de droit [50] ».

• La liberté de l’homme peut donc s’opposer à la volonté divine :

Il est loisible assurément à l’homme qui veut abuser de sa liberté, de violer les droits et l’autorité suprême du Créateur ; mais au Créateur reste toujours la victoire [51].

• Contrairement à certaines accusations, la foi et la religion sont parfaitement compatibles avec la vraie liberté : selon certains « la foi chrétienne enchaînerait la liberté […] ; est-il besoin de démontrer combien pareilles allégations sont dénuées de fondements ? [52] » La foi n’est-elle pas, en effet, la libre adhésion à la vérité révélée ? Quant à l’Église, elle « est si loin de la comprimer [la liberté] qu’elle a toujours enseigné que cette liberté devait être dégagée de toute entrave [53] ».

• Si foi et liberté sont compatibles, autorité et liberté ne le sont pas moins. Bien plus : la vraie liberté chrétienne, qui se situe dans une perspective surnaturelle, présuppose l’autorité, celle de Dieu et de ses commandements auxquels il faut se soumettre. Certes, du fait même de sa  nature qui le rattache à Dieu, l’homme bénéficie de droits ; mais l’homme étant dépendant de Dieu, ces droits sont assortis de devoirs. Au contraire, dans la liberté « libérale », fruit de l’idéalisme individualiste, il y a confusion entre liberté et autonomie de l’individu.

• Ces errements libéraux et modernistes relèvent de ce que Pie X appelle « la corruption de la liberté [54] » :

— Il dénonce avec vigueur ces « hommes qui […], entraînés par le souci exagéré d’une prétendue liberté », sombrent dans ce « qui n’est en réalité qu’une licence effrénée [55] » dangereuse pour l’homme et pour la société.

Oui, cette licence effrénée d’opinions et de mœurs, qui ne respecte aucune autorité, ni divine, ni humaine, qui ne laisse debout aucun droit, et qui, ébranlant les bases de l’ordre et de la discipline, entraîne à leur ruine les États ; cette licence, l’Église la condamne [56].

— Le pape fustige encore l’orgueil sous-jacent : l’« orgueil, cet esprit d’insoumission qui appelle une conciliation de l’autorité avec la liberté [57]. »

• Enfin, Pie X insiste sur les vraies conséquences de la fausse liberté.

Dieu étant retranché, plus de respect aux lois de la cité ni même aux institutions les plus nécessaires : la justice est méprisée, la liberté naturelle qui est de droit est elle-même opprimée [58].

Car, paradoxalement, la « liberté libérale » dénoncée par Pie X conduit à la négation de toute liberté véritable : témoin la législation d’exception qui, de 1901 à 1907, conduisit à la suppression des congrégations et à la liquidation des biens de l’Église par le gouvernement français.

L’égalité 

La conception libérale de la liberté a pour corollaire l’égalité absolue, avec toutes les conséquences qui en découlent dans l’ordre politique et social. Pie X en fait une critique brève mais complète, notamment dans le Motu proprio du 18 décembre 1903 [59] que l’on peut présenter en deux points :

• Le pape affirme tout d’abord l’inégalité de fait des hommes entre eux.

La société humaine, telle que Dieu l’a établie, est composée d’éléments inégaux, de même que sont inégaux les membres du corps humain ; les rendre tous égaux est impossible et serait la destruction de la société elle-même. En conséquence, il est conforme à l’ordre établi par Dieu qu’il y ait dans la société humaine des princes et des sujets, des patrons et des prolétaires, des riches et des pauvres, des savants et des ignorants […] qui, tous unis par un lien d’amour, doivent s’aider réciproquement à atteindre leur fin dernière dans le ciel, et, sur la terre, leur bien-être matériel et moral. 

Se trouvent ainsi exclues, entre autres, les théories socialisantes fondées sur l’égalitarisme, la lutte de classes.

Est-ce à dire que l’Église s’oppose à toute tentative d’atténuation de ces inégalités de fait ? Assurément pas : l’Église admet et encourage le progrès matériel susceptible de réduire les inégalités naturelles.

• En quoi consiste donc la véritable égalité ? Voici la réponse de Pie X : « L’égalité des divers membres de la société consiste uniquement en ce que tous les hommes tirent leur origine de Dieu leur Créateur. » Il s’agit donc d’une égalité essentielle des personnes entre elles, relevant de la nature de la personne humaine et de sa dignité.

• A ces deux éléments de doctrine on peut ajouter les considérations de Pie X sur la justice, notamment la justice sociale.

Si la notion libérale de justice est elle-même erronée et funeste, c’est, en effet, parce qu’elle est fondée sur le concept d’égalité absolue entre les individus : il s’agit pour les libéraux de « réaliser une ère d’égalité, qui serait par là même une ère de meilleure justice [60] ».

Or, s’il en était ainsi, la « justice libérale » conduirait, là encore paradoxalement, à la négation de la vraie justice :

Dieu étant retranché, plus de respect aux lois de la cité, ni même aux institutions les plus nécessaires : la justice est méprisée [61].

Dieu est donc l’auteur et le meilleur garant de toute vraie justice.

 

Fraternité libérale et charité chrétienne

• Si la liberté est l’élément fondamental de la trilogie libérale, la fraternité en est un pilier capital sans lequel les deux autres s’écroulent : la fraternité est, en effet, d’ordre moral ; elle doit ainsi permettre à la trilogie de vaincre « l’égoïsme individuel ». Pie X s’en explique longuement :

Voici maintenant l’élément capital, l’élément moral. Comme l’autorité, on l’a vu, est très réduite, il faut une autre force pour la suppléer et pour opposer une réaction permanente à l’égoïsme individuel. Ce nouveau principe, cette force, c’est l’amour de l’intérêt professionnel et de l’intérêt public, c’est-à-dire la fin même de la profession et de la société. […] [Ainsi] arraché à l’étroitesse de ses intérêts privés et élevé jusqu’aux intérêts de sa profession et, plus haut, jusqu’à ceux de la nation entière et, plus haut encore, jusqu’à ceux de l’humanité […], le cœur humain, élargi par l’amour du bien commun, embrasserait tous les camarades de la même profession, tous les compatriotes, les hommes [62].

Description réaliste sur un mode ironique, où l’on voit se profiler notre actuelle compassion universelle.

• A cette fraternité utopique, « humaniste, sans consistance et sans autorité [63] », Pie X, on s’en doute, oppose la charité chrétienne :

—    quant à son origine :

La doctrine catholique nous enseigne […] que la source de l’amour du prochain se trouve dans l’amour de Dieu, père commun et fin commune de toute la famille humaine. […] Tout autre amour est illusion ou sentiment stérile et passager [64] ;

—    quant à son but et à son devoir :

Le premier devoir de charité n’est pas dans la tolérance des convictions erronées, quelque sincères qu’elles soient, ni dans l’indifférence théorique ou pratique pour l’erreur ou le vice où nous voyons plongés nos frères, mais dans le zèle pour leur amélioration intellectuelle et morale, non moins que pour leur bien-être matériel [65] ;

—    quant à ses conséquences ici-bas :

[La véritable] union des cœurs dans l’amour de Dieu […] n’est réalisable que par la charité catholique, laquelle seule, par conséquent, peut conduire les peuples dans la marche des progrès, vers l’idéal de la civilisation [66].

La société

Il convient de distinguer deux formes supérieures de sociétés :

—    d’une part l’Église catholique, société religieuse ;

—    d’autre part, la société civile,

sans oublier la question de la civilisation, liée à celle des sociétés.

 

L’Église catholique

Bien que composée d’hommes, comme la société civile, l’Église, en raison de son origine dans le Christ et de sa fin, le salut éternel, est de constitution divine. Apparaissent ainsi deux thèmes principaux : la constitution de l’Église qui en fait, dans l’ordre temporel, une société hors du commun ; le rôle social incontestable de l’Église dans la société civile.

La constitution de l’Église : l’Église catholique, rappelle Pie X « est, par nature et par droit, une société parfaite, instituée comme telle par notre Rédempteur [67] ». De cette source divine « jaillissent la vie et la vigueur de l’Église ; c’est par là qu’elle se distingue de toute autre société [68] ». L’Église est de constitution divine, certes, mais elle est aussi une véritable société temporelle : elle est, en effet, une « société visible composée de maîtres et de disciples, d’admi­nistrateurs et de sujets, de pasteurs, de brebis et d’agneaux [69] ».

Il en résulte que l’Église est par essence une société inégale, c’est-à-dire une société comprenant deux catégories de personnes, les pasteurs et le troupeau, ceux qui occupent un rang dans les différents degrés de la hiérarchie et la multitude des fidèles [70].

Mais pour remplir sa mission auprès de ses fidèles, l’Église

doit jouir d’une pleine et entière liberté et n’être soumise à aucune domination humaine [71].

Nous avons là le fondement même de la « politique extérieure » de Pie X vis-à-vis de certains États, de la France notamment, dans l’affaire de la séparation et de la spoliation des biens de l’Église.

L’Église et le prêtre dans la société civile

L’Église avec ses doctrines et ses enseignements, avec sa morale, ses lois et les innombrables moyens de sanctification dont elle dispose, procure non seulement l’éternel salut de chacun de ses fidèles enfants, mais encore le bien temporel des sociétés [72].

Le pape en déduit

la nécessité absolue où nous sommes de recourir à cette Église pour faire notre salut éternel, pour obtenir la paix et même la prospérité dans cette vie terrestre [73].

Nous sommes ici bien loin de l’idée de séparation de l’Église et de l’État.

— Mais quel est donc le rôle du prêtre dans la société civile ? Il est essentiellement d’ordre spirituel. Sa place est donc éminente : il est « la lumière du monde, le sel de la terre [74] ». Il ne doit pas pour autant négliger les affaires temporelles, surtout dans la mesure où elles peuvent favoriser la poursuite de la fin dernière ; il peut même y prendre une part active, mais à une condition : éviter le piège du « cléricalisme », que l’on peut considérer comme une rupture, délibérée ou non, de l’équilibre, dans les activités des prêtres, entre le « spirituel » et le « temporel » au détriment du sacerdoce :

le sérieux péril auquel la condition du temps expose aujourd’hui le clergé, c’est de donner une excessive importance aux intérêts du peuple en négligeant les intérêts bien plus graves de son ministère sacré [75]

—    En conséquence, écrit Pie X,

le prêtre, élevé au-dessus des autres hommes pour remplir la mission qu’il tient de Dieu, doit se maintenir au-dessus de tous les intérêts humains, de tous les conflits, de toutes les classes de la société [76].

 

La société civile

Particulièrement abondant, l’enseignement de Pie X sur la société civile peut se résumer comme suit :

L’origine et la constitution de la société ne sauraient faire de doute : « La société des hommes est l’œuvre de Dieu [77]. » Il importe donc d’en respecter la loi et l’ordre naturels, ce que ne font pas les libéraux et les modernistes en proie à leur idéalisme :

C’est leur rêve de changer ses [de la société] bases naturelles et traditionnelles et de promettre une cité future édifiée sur d’autres principes, qu’ils osent déclarer plus féconds, plus bienfaisants que les principes sur lesquels repose la cité chrétienne actuelle.

Et le pape d’ajouter : « Non, on ne bâtira pas la cité autrement que Dieu l’a bâtie [78]. » Sauf à rendre la société malade.

Les maladies de la société moderne : oui, « la société est malade ; toutes les parties de son corps sont touchées, les sources de vie sont atteintes [79] ». Quelle est donc cette maladie ? « Cette maladie […] vous la connaissez, c’est, à l’égard de Dieu, l’abandon et l’apostasie [80]. » Or,

si l’on renverse le fondement de la religion, on dénonce nécessairement par le fait même, le lien de la société civile, spectacle triste pour le présent, et gros de menaces pour l’avenir [81].

Vue pessimiste ? Quatre ans plus tard éclatait la Grande Guerre.

• Quels sont donc les remèdes ? « Omnia instaurare in Christo [82] », bien sûr, car « la force des sociétés est dans la reconnaissance pleine et entière de la royauté sociale de Notre-Seigneur [83] ».

Plus précisément, il s’agit :

—    de respecter la loi morale, fondement de l’ordre social [84] ;

—    de sauvegarder la jeunesse, davantage menacée, en lui donnant une éducation chrétienne [85] ;

—    par dessus tout, de mettre en valeur la famille, « le premier et le plus solide fondement de la société civile [86] », en la protégeant du divorce [87] et en préservant l’autorité paternelle [88], autorité nécessairement assortie de bonté : « le bon père de famille rendra bon son enfant [89] ».

L’État, société civile politique – La patrie.

— Pie X rappelle la doctrine de l’Église : Dieu est l’auteur, donc le maître, des nations et des États, lesquels doivent, par conséquent, le respecter :

Dieu n’est pas seulement le Seigneur et le Maître des hommes considérés individuellement, mais il l’est aussi des nations et des États ; et il faut donc que ces nations et ceux qui les gouvernent le reconnaissent, le respectent et le vénèrent publiquement [90].

En effet, « le respect des lois saintes est le plus sûr garant du respect des lois civiles [91] ». Et il conclut à « l’extrême nécessité d’une concorde parfaite entre l’Église et le pouvoir séculier [92]. »

Distinction donc des deux sociétés et non pas séparation, sous peine de voir infliger « de graves dommages à la société civile elle-même [93] ».

• quant à la patrie, Pie X nous en donne une définition en s’adressant à des pèlerins français : la patrie est

cette terre commune où vous avez eu votre berceau, à laquelle vous rattachent les liens du sang, et cette autre communauté plus noble des affections et des traditions [94].

L’amour de la patrie est donc légitime ; il est également bienfaisant. Évoquant le sursaut de la France sous l’impulsion patriotique et religieuse de Jeanne d’Arc, Pie X s’exprime ainsi :

L’amour de la patrie et le renouveau de vie chrétienne redoublent les forces et préparent les plus brillants succès [95].

Pour les nations catholiques, il y a donc nécessaire liaison « de l’autel et de la patrie ». La religion catholique peut, à ce sujet, être assimilée au patrimoine spirituel, à la tradition de la nation ; le catholicisme y est alors patriotique, et le patriotisme y est catholique. Il faut donc travailler « avec ardeur à sauver la religion et la patrie [96] ».

La civilisation

Les propos de Pie X sur la civilisation sont d’une telle actualité qu’il faudrait les citer tous ! En voici l’essentiel.

La caractéristique de notre civilisation est d’être chrétienne, et l’histoire témoigne de cette marque du christianisme : au cours des âges, l’Église « est devenue la première impératrice et la promotrice de la civilisation [97] ». Et la civilisation

est d’autant plus vraie, plus durable, plus féconde qu’elle est plus nettement chrétienne ; d’autant plus décadente, pour le plus grand malheur de la société, qu’elle se soustrait davantage à l’idée chrétienne [98].

Conclusion du pape sur ce point :

Non, la civilisation n’est plus à inventer […]. Elle a été, elle est : c’est la civilisation chrétienne, c’est la cité catholique. Il ne s’agit que de l’instaurer et de la restaurer sans cesse sur ses fondements naturels et divins [99].

 

L’autorité - Le pouvoir

De ce chapitre important, deux points ressortent particulièrement de l’enseignement de Pie X :

La nécessaire autorité

Qu’elle soit religieuse, civile ou domestique,

toute société a besoin d’une autorité dirigeante, qui guide ses membres à la fin commune, qui, en même temps […], sauvegarde ses éléments essentiels [100]

Qui plus est

si, dans la société, il se trouve des êtres pervers – et il y en aura toujours –, l’autorité ne devra-t-elle pas être d’autant plus forte que l’égoïsme des méchants sera plus menaçant [101] ?

Au demeurant, comme nous l’avons vu, il y a compatibilité entre l’autorité, d’une part, la liberté et la dignité humaine, d’autre part. Quant à l’obéissance, elle est de rigueur :

l’obéissance est nécessaire en tout ordre de choses [102] [et] par sentiment du devoir, on doit obéissance à ceux qui donnent des ordres parce qu’ils sont revêtus de l’autorité légitime [103].

Autorité « légitime », donc, et qui plus est, « limitée » dans son droit par la loi naturelle : rejet, en conséquence, des théories qui reconnaissent une autorité humaine

aussi absolue qu’illégitime, à savoir la suprématie de l’État, arbitre de la religion, oracle suprême de la doctrine et du droit [104].

Mais aussi, à l’autre extrémité, rejet de

l’anarchisme, doctrine la plus nuisible et la plus pernicieuse qui soit à toute espèce d’ordre, naturel et surnaturel [105].

 

L’origine du pouvoir

Saint Pie X reprend sous différentes expressions la célèbre phrase de saint Paul : « Il n’y a point de pouvoir qui ne vienne de Dieu » (Rm 13, 1). Il dit par exemple : « le Seigneur [est] principe de toute puissance et de toute souveraineté [106]. » Il ajoute : « l’autorité humaine [est inopérante] si l’on oublie ou met en doute que tout pouvoir vient de Dieu [107]. » Inopérante et même dangereuse « car il n’y aura plus qu’un frein, la force, pour gouverner toutes choses [108]. »

Reste le problème de la délégation du pouvoir, complexe, impossible à exposer sans développements et citations, notamment de la Lettre sur Le Sillon [109]. Nous en donnons ici la synthèse :

– le pouvoir est directement délégué par Dieu aux gouvernants ;

– le choix populaire – l’élection – désigne la personne du gouvernant mais ne saurait déléguer le pouvoir de gouverner, sauf à réduire l’autorité à un mythe [110].

 

Les formes de gouvernement

La question du choix des gouvernants conduit naturellement à celle des formes de gouvernement. Voici en substance ce qui caractérise l’enseignement de Pie X sur ce sujet :

a) Un rappel tout d’abord : l’Église n’a pas de préférence :

Il n’est pas interdit aux peuples de se donner le gouvernement qui répond le mieux à leur caractère ou aux institutions et coutumes qu’ils ont reçues de leurs ancêtres [111].

b) L’Église admet donc la démocratie [112], mais elle condamne le démocratisme, idéologie qui donne l’exclusivité à la démocratie. La démocratie est ainsi admise au même titre que les autres formes de gouvernement. Donc « la démocratie ne jouit pas d’un privilège spécial [113] ».

c) L’Église condamne également la démocratie libérale fondée sur la trilogie liberté, égalité, fraternité, considérée par Pie X, nous l’avons vu, comme « une utopie malsaine ». La démocratie est donc ici condamnée, non pas en tant que forme de gouvernement, mais en raison de l’idéologie dont elle relève.

d) De même, la « démocratie silloniste » est à rejeter car elle s’apparente au philosophisme du XVIIIe siècle et de la Révolution et que, par ailleurs, pour les sillonistes, elle constitue le but idéal : Pie X évoquera « le rêve du Sillon ». Enfin et surtout, Pie X relève dans le « compromis silloniste » une très nette tendance à inféoder la religion catholique à un parti politique. Le catholicisme étant par ailleurs une religion universelle, l’idéal politique du Sillon se retrouve ainsi dans la « démocratie universelle », cédant de la sorte à l’erreur du « démocratisme » condamné par l’Église.

Cet enseignement demeure d’actualité, si l’on transpose, par exemple, ces erreurs dénoncées par Pie X, au très actuel rêve de démocratie mondiale exporté – y compris par la force – par telle « superpuissance ».

 

Conclusion

Il ne s’agit pas à proprement parler de conclure, sinon pour rappeler l’actualité de cet enseignement pontifical, déjà évoqué à quelques reprises. Nous souhaiterions en revanche, d’une part, répondre à une question, d’autre part, rapporter quelques réflexions significatives sur la personnalité de saint Pie X.

La question : l’œuvre de saint Pie X a-t-elle porté ses fruits ? A vue humaine – historique, temporelle… – la réponse est négative. Écoutons à ce propos Marcel de Corte :

Que reste-t-il de l’œuvre de saint Pie X après un demi-siècle seulement ? Pour l’historien… rien, rigoureusement rien… L’échec de saint Pie X est humainement patent [114].

Mais il convient, du moins pour les catholiques, de tenir compte également des effets d’ordre spirituel et surnaturel : notamment des effets de la grâce, pas toujours immédiats ni tangibles.

Quelques réflexions sur la personnalité de saint Pie X : « Ce fut un homme de caractère », écrit Marcel de Corte. Or un tel caractère appelle naturellement la sympathie des uns et le rejet de ceux qu’il dérange.

Curieusement, les adversaires les plus déclarés se trouvent dans les milieux catholiques : ils voient en Pie X un homme intransigeant, intolérant, obstiné, pour lequel la force l’emporta souvent sur la prudence.

Ceci inspira à Aristide Briand, l’auteur de la loi de séparation [115], cette réflexion :

Pie X ! Comment les catholiques français ne l’ont-ils pas mieux compris ? […] C’est un paysan, disaient-ils avec mépris. Eh oui ! c’était un paysan. C’est par là qu’il était admirable et qu’il nous dominait tous [116].

Ces origines paysannes sont également évoquées par Marcel de Corte :

La pensée de saint Pie X est étonnamment fidèle à ses origines rurales. Toute expérience est objective pour le paysan, toute conception de l’homme et du monde est enracinée dans la réalité extramentale et, pour lui, « le surnaturel est lui-même charnel », sous peine de mort : ruine matérielle, ruine morale, ruine spirituelle [117].

Quel plus bel hommage pouvait-on rendre à notre saint pape ?



[1]  — Pour ce travail de recherche, ont été choisis, par commodité, les Acta Sanctæ Sedis publiés par la Maison de la Bonne Presse (édition bilingue). Au total 382 actes, de l’encyclique à la simple lettre. Les citations seront donc désignées par l’indication du tome (de I à VIII) suivie de celle de la page.

[2]  — Louis Jugnet : Problèmes et grands courants de la Philosophie, Paris, 1974, ch. IV « Philosophie et politique ».

[3]  — Encyclique Communium rerum, V, 18.

[4]  — Par exemple : encyclique E supremi apostolatus, I, 33 et 37.

[5]  — Abbé Luc Lefèvre, « Avec son regard d’aigle », La Pensée Catholique 19, 1951, p. 13.

[6]  — Encyclique Communium rerum, V, 31 (citation par Pie X du 1er concile du Vatican, constitution Dei Filius, ch IV).

[7]  — Allocution du 10 mai 1909, VI, 149.

[8]  — Encyclique Jucunda sane, I, 155.

[9]  — Encyclique Communium rerum, V, 58.

[10] — Encyclique Pascendi, III, 161, ainsi que Motu proprio du 1er septembre 1910, V, 144.

[11] — Encyclique Pascendi, III, 161.

[12] — Motu proprio de 1914, VIII, 71. Bien d’autres textes font appel à saint Thomas : nous avons dénombré une douzaine de références.

[13] — Voir, par exemple : encyclique Pascendi, III, 161 ; Motu proprio de 1910, V, 143 ; lettre au père Hugon, 1913, VIII, 39.

[14] — Lettre du Cardinal Ferrari, 1906, II, 162.

[15] — Encyclique Editae saepe Dei, V, 90.

[16] — Lettre sur le Sillon, V, 124.

[17] — par exemple, V, 166.

[18] — Lettre sur le « modernisme littéraire », 1910, V, 184.

[19] — Lettre apostolique de janvier 1904, I, 127.

[20] — Encyclique Communium rerum, V, 55.

[21] — Encyclique Jucunda sane, I, 153.

[22] — Encyclique Editae sæpe Dei, V, 103.

[23] — Lettre sur le Sillon, V, 137.

[24] — C’est-à-dire les tenants du mouvement « Le Sillon » de Marc Sangnier, condamné par Pie X.

[25] — Lettre sur le Sillon, V, 137.

[26] — Encyclique Communium rerum, V, 52.

[27] — Encyclique E supremi apostolatus, I, 37.

[28] — Lettre de 1907, III, 79.

[29] — Encyclique Pascendi, III, 177. Voir aussi lettre d’octobre 1907, III, 179 ; allocution novembre 1903, I, 205 et 207, etc.

[30] — Allocution de 1903, I, 207.

[31] — Voir plus haut la citation de l’encyclique Pascendi, III, 161.

[32] — Encyclique Pascendi, III, 109.

[33] — Motu proprio Sacrorum antistitum de 1910, V, 170. Voir aussi allocution mai 1914, VIII, 65 ; encyclique Editæ sæpe Dei, V, 95

[34] — Allocution du 10 mai 1909, VI, 149.

[35] — Encyclique Communium rerum, V, 31. Voir aussi encyclique Editæ sæpe Dei, V, 117.

[36] — Lettre sur le Sillon, V, 137.

[37] — Encyclique Il fermo proposito, II, 137.

[38] — Lettre sur l’action sociale, janvier 1907, III, 38.

[39] — Lettre sur le Sillon, V, 138.

[40] — Encyclique Ad diem illum, I, 87.

[41] — Pour ne citer que ces quelques exemples tirés de l’encyclique Pascendi, de la lettre sur le Sillon et de la lettre à l’épiscopat milanais de 1911 (VII, 96).

[42] — Ibid.

[43] — Lettre de 1907, III, 36.

[44] — Lettre sur le Sillon, V, 131.

[45] — Lettre sur le Sillon, V, 129.

[46] — Lettre sur le Sillon, V, 137.

[47] — Cependant, par le péché originel, l’homme a perdu sa dignité. Il ne la retrouve que par le baptême qui le lave de cette tache et le fait fils adoptif de Dieu. De même, par le péché mortel, l’homme perd sa dignité. (NDLR.)

[48] — Lettre sur le Sillon, V, 132.

[49] — Discours de 1908, IV, 242.

[50] — Quæ juris est naturalis libertas : encyclique Jucunda sane, I, 157.

[51] — Encyclique E supremi apostotalus, I, 205.

[52] — Allocution de 1903, I, 205.

[53] — Allocution de 1903, I, 205.

[54] — Allocution de 1903, I, 205.

[55] — Motu proprio de 1907, III, 185.

[56] — Allocution de 1903, I, 205.

[57] — Encyclique Communium rerum, V, 28.

[58] — Encyclique Jucunda sane, I, 167.

[59] — Motu proprio de 1903, I, 108 à 112.

[60] — Lettre sur le Sillon, V, 131.

[61] — Encyclique Jucunda sane, I, 167.

[62] — Lettre sur Le Sillon, V, 128 et 129.

[63] — Lettre sur Le Sillon, V, 138.

[64] — Lettre sur Le Sillon, V, 131.

[65] — Lettre sur Le Sillon, V, 131.

[66] — Lettre sur Le Sillon, V, 132.

[67] — Encyclique Communium rerum, V, 26.

[68] — Encyclique Editæ sæpe Dei, V, 88.

[69] — Allocution de 1909, V, 150.

[70] — Encyclique Vehementer, II, 133.

[71] — Allocution de 1904, V, 237.

[72] — Allocution de 1904, V, 237.

[73] — Encyclique Jucunda sane, I, 149.

[74] — Exhortation au clergé, 1908, VI, 20.

[75] — Encyclique Il fermo proposito, II, 102.

[76] — Encyclique Il fermo proposito, II, 102.

[77] — Allocution de 1903, I, 211.

[78] — Lettre sur Le Sillon, V, 127.

[79] — Encyclique Pascendi, III, 85. Cette phrase est d’une terrible actualité !

[80] — Encyclique E supremi apostolatus, I, 33.

[81] — Encyclique Editæ sæpe Dei, V, 96, (26 mai 1910).

[82] — Tout restaurer dans le Christ.

[83] — Lettre de 1913, VIII, 62.

[84] — Lettre de 1907, III, 38.

[85] — Lettres de 1905, III, 328 et de 1907, III, 59.

[86] — Encyclique Jucunda sane, I, 157.

[87] — Lettre de 1909, VI, 142.

[88] — Allocution de 1907, III, 215.

[89] — Allocution de 1907, III, 215.

[90] — Allocution Gravissimum, 21 février 1906, II, 157.

[91] — Encyclique Vehementer, II, 129.

[92] — Encyclique Jucunda sane, I, 151.

[93] — Encyclique Vehementer, II, 129 (à noter qu’au total, quinze textes officiels de Pie X concernent en tout ou partie les relations de l’Église et de l’État et la laïcité).

[94] — Discours du 19 avril 1909, V, 208.

[95] — Bref de béatification de Jeanne d’Arc, 11 avril 1909, V, 10.

[96] — Lettre de 1906, II, 153.

[97] — Encyclique Il fermo proposito, II, 92.

[98] — Encyclique Il fermo proposito, II, 92.

[99] — Lettre sur Le Sillon, V, 127.

[100]     —             Encyclique Pascendi, III, 119.

[101]     —             Lettre sur Le Sillon, V, 130.

[102]     —             Allocution de 1904, I, 230.

[103]     —             Lettre de 1905, II, 113.

[104]     —             Discours de 1909, V, 218.

[105]     —             Encyclique Ad diem illum, I, 87.

[106]     —             Lettre de 1913, VIII, 30.

[107]     —             Encyclique Jucunda sane, I, 155.

[108]     —             Encyclique Jucunda sane, I, 155.

[109]  —   Notre charge apostolique, 25 août 1910.

[110]     —             Voir Lettre sur Le Sillon, V, 130.

[111] — Propos de Léon XIII rapportés par Pie X dans la Lettre sur le Sillon, V, 131.

[112]     —             C'est-à-dire essentiellement le mode de désignation du chef d’État par voie de suffrage. (NDLR.)

[113]     —             Propos de Léon XIII rapportés par Pie X dans la Lettre sur le Sillon, V, 131.

[114]     —             Marcel de Corte, dans Itinéraires, n °87, novembre 1964.

[115]     —             Loi du 9 décembre 1905 portant « séparation des Églises et de l'État ».

[116]     —             Propos cités par le chanoine F. Renaud dans Ecclesia, nº 24, mars 1951.

[117]     —             Marcel de Corte dans Itinéraires nº 87.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 65

p. 120-141

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