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Raison et foi

Les raisons de notare certitude 

par l’abbé Guillaume Devillers

 

La présente étude de M. l’abbé Guillaume Devillers (Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X), est à rapprocher de sa série d’articles sur la « Doctrine sociale et politique à l’école de saint Thomas d’Aquin » déjà publiée dans notre revue [1]. Elle en constitue en fait un préambule logique.

Le Sel de la terre.


Quiconque cherche la vérité la trouvera car il est écrit : « Qui cherche trouve » [Mt 7, 8]. Cependant, des théories fausses se sont répandues presque universellement depuis quelques siècles, théories qui détournent les âmes de la vérité en ébranlant les fondements de toute connaissance. En effet ces doctrines impies et absurdes non seulement rejettent la lumière de la foi mais encore nient le pouvoir même de notre raison pour connaître la réalité des choses extérieures. Contre la séduction de ces erreurs la sainte Église nous a indiqué clairement le remède : la doctrine de saint Thomas d’Aquin. C’est donc à cette lumière que nous tâcherons de répondre brièvement aux cinq questions suivantes :

  1. Si la réalité des choses extérieures peut être démontrée.

  2. Si notre raison peut connaître avec certitude les choses créées et leur Créateur.

  3. Si l’agnosticisme est un péché.

  4. Si la foi est une connaissance plus certaine que n’importe quelle autre scienceles vérités de foi sont certaines.

  5. Si toutes les sciences et en particulier la philosophie et la politique doivent s’étudier à la lumière de la doctrine révélée.

 

Article 1

Si la réalité des choses extérieures peut être démontrée 

• Objections :

1. — Il semblerait que nous puissions démontrer la réalité des choses extérieures et par conséquent la fausseté de l’idéalisme. En effet, comme le montre Descartes dans son fameux « cogito ergo sum (je pense, donc je suis) », il existe quelque chose de plus certain que l’existence des choses extérieures, et : c’est l’existence de notre pensée. Or, cette certitude nous permet de démontrer l’existence et la bonté de Dieu, d’en déduire l’impossibilité d’une tromperie de la part du Créateur, et de conclure ainsi à la réalité des choses telles qu’elles nous apparaissent[w1] .

2. — En outre, si les choses extérieures n’existent pas, il s’ensuit logiquement que nous ne pouvons être sûrs de rien. Or une telle affirmation est contraire au principe de non-contradiction, puisqu’elle affirme quelque chose, tout en niant la possibilité de toute affirmation. Il est donc démontré que les choses extérieures existent.

3. — Si l’on ne peut démontrer la réalité des choses extérieures, alors on ne peut réfuter ceux qui la nient, et l’on donne ainsi raison aux idéalistes contre toute la Tradition.

 

• Cependant :

Il est écrit : « Que votre discours soit : ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas ; tout ce que vous direz en plus vient du malin » [Mt 5, 37]. L’existence des choses est donc une donnée première qu’il ne faut pas chercher à démontrer[w2] .L’existence des choses ne doit donc pas être démontrée [2].

 

• Réponse :

Plusieurs philosophes se sont efforcés, contre le mouvement idéaliste, de démontrer la réalité du monde extérieur. Ce faisant, ils n’ont réussi qu’à affaiblir les positions réalistes, car une telle démonstration est impossible.

En effet, toutes nos connaissances découlent nécessairement d’une première connaissance immédiate et donc indémontrable. Car une connaissance est médiate, lorqu’elle qui est le fruit d’un raisonnement à partir de prémisses déjà connues [3]. Or, ces prémisses peuvent être, soit immédiates, soit se déduire à leur tour d’une connaissance antérieure. Cependant, nous ne pouvons remonter ainsi à l’infini : donc, si nous n’avions pas au départ quelque connaissance immédiate, nous ne pourrions absolument rien connaître. Et comme tout agir se fonde sur une connaissance, non seulement toute science deviendrait impossible, mais encore il ne pourrait exister ni art, ni prudence, ni justice. Ce qui est évidemment faux et absurde. C’est pourquoi nous devons admettre que les premiers principes de notre connaissance sont à la fois immédiats, indémontrables et certains.

Or il est manifeste que toute démonstration suppose en particulier le principe de non-contradiction, lequel se fonde à son tour sur la connaissance de l’être et du non être. C’est pourquoi il est évident que, ni le principe de non-contradiction, ni l’être des choses, ni la possibilité pour nous de les connaître ne sont susceptibles d’être démontrés, puisque ces choses sont les prémisses obligées de toute démonstration.

Toute la connaissance humaine suppose d’autre part la connaissance naturelle que nous avons de la réalité extérieure par l’intermédiaire de nos sens. Il s’agit là d’une évidence indémontrable, de même que la simple intelligence des premiers principes que nous en inférons par induction. Les idéalistes ont donc raison de rejeter toute apparence de démonstration, mais ils ont tort de refuser l’évidence, puisque celle-ci est antérieure et donc forcément plus certaine que toute autre affirmation.

 

• Solution des objections :

1. — L’argument par lequel Descartes prétendait revenir au réalisme après en avoir sapé les fondements par son doute méthodique, a été rejeté par la plupart des penseurs idéalistes qui l’ont suivi. En effet, il suppose admis les premiers principes de la raison comme le principe de non-contradiction et le principe de causalité. Or ceux-ci ne nous sont connus que par induction à partir des choses créées, et ils deviennent tout à fait discutables si l’on nie ou si l’on met en doute l’existence réelle de celles-ci. Sans doute, il est difficile de nier l’existence de ma pensée, mais celle-ci n’a désormais, comme le remarque Descartes lui-même, pas plus de consistance qu’un songe. Et dans les songes tout est possible, même l’impossible, puisque ce qui est rêvé n’existe pas réellement.

2. — A supposer que nous considérions comme admis le principe de non-contradiction, ce que n’admettent pas tous les idéalistes, l’argument n’en est pas moins un sophisme : en effet, la position idéaliste serait intrinsèquement contradictoire si l’affirmation : « nous ne pouvons être sûrs de rien » entendait nier absolument toute certitude. Mais il est clair que ce n’est pas le cas : elle n’entend nier toute certitude que quant à la connaissance des choses extérieures, non quant à la connaissance de notre pensée. Et ce qu’elle affirme appartient au domaine de notre pensée, non à la réalité extérieure. Il n’y a donc pas contradiction.

3. — Si les premiers principes ne peuvent être démontrés, il est cependant possible de réfuter ceux qui les nient, comme nous le verrons dans l’article suivant. Car celui qui rejette les premiers principes ne peut plus, en rigueur, rien affirmer. On peut donc le réfuter dès qu’il ose ouvrir la bouche pour parler. Cependant, comme le dit Aristote, « affirmer par voie de réfutation n’équivaut pas à démontrer » [Métaphysiques, IV, c 4].

 

 

Article 2

Si notre raison naturelle peut connaître avec certitude les choses créées et l’existence de leur Créateur

• Objections :

1. — Comme il a été dit dans l’article précédent, il est impossible de démontrer l’existence des choses extérieures. On ne peut donc rien connaître avec certitude.

2. — A chacun de nous il est quelquefois arrivé de se tromper. Nous étions convaincus que telle affirmation était vraie, et nous nous sommes ensuite rendu compte qu’elle était fausse. Or ce qui est arrivé une fois peut arriver une autre fois et même toujours. Il est donc possible que nous nous trompions toujours.

3. — Celui qui dort croit bien que l’objet de ses pensées existe réellement. Puis il se réveille et se rend compte que tout n’était que songe. Qui nous dit qu’il n’en est pas toujours de même, et que ce que nous prenons pour une réalité extérieure, et l’existence de Dieu que nous prétendons en tirer, ne sont pas une simple construction de notre esprit ?

4. — En outre il est possible que rien n’existe réellement en dehors de nous et que ce que nous croyons voir ou sentir ne soit qu’une apparence produite dans notre esprit par quelque mauvais génie.

5. — Un au-delà de la pensée est par définition impensable. Il est donc impossible d’affirmer qu’il existe bien une réalité derrière les phénomènes que nous croyons percevoir, et nous ne pouvons pas être certains de la vérité de notre première appréhension. Il s’ensuit à plus forte raison que toutes les connaissances que nous prétendons déduire de cette première appréhension, et, en particulier, l’existence de Dieu, sont douteuses.

6. — Il est contraire à la science d’accepter comme certain ce qui ne peut être vérifié par l’expérience. Or, nous ne pouvons absolument pas vérifier, ni qu’il existe une réalité extérieure au delà des apparences ou « phénomènes », ni qu’il existe un Dieu, par définition invisible, et donc inaccessible à l’expérience.

7. — En outre, la science moderne donne raison à l’agnosticisme: la théorie de la relativité et celle des quanta montrent bien que toute connaissance est relative et dépend de l’observateur.

 

• Cependant :

Selon le premier concile du Vatican, « la sainte Église tient et enseigne que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière de la raison humaine naturelle, et à partir des choses crées [4] ».

 

• Réponse :

Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, la réalité des choses extérieures ne peut être démontrée. Cependant cela ne signifie nullement qu’elle ne nous soit pas connue avec certitude, car la démonstration ou syllogisme n’est pas notre seul moyen de connaissance.

Nous connaissons en premier lieu par nos sens l’être sensible et particulier des choses matérielles ; en cela notre nature ne diffère guère de celle des animaux. Mais notre intelligence, informée par les sens, connaît d’une manière beaucoup plus parfaite, atteignant l’être intelligible des choses au moyen des idées universelles, et cela de deux manières, par induction et par syllogisme :

L’induction parvient à la connaissance des principes et des universaux par l’expérience des choses singulières, comme il est dit au début du livre de la métaphysique ; et le syllogisme procède ensuite [à des conclusions] à partir des principes connus par induction [5].

La démonstration procède donc à partir des universaux, tandis que l’induction procède à partir des choses singulières.

Or le premier universel que notre intelligence atteint par induction n’est autre que l’être, dont la perception est incluse dans tout ce que les sens nous donnent à connaître. Et nous connaissons en même temps, naturellement et nécessairement, ce premier principe évident et indémontrable qui est fondé sur la raison même de l’être et du non-être, à savoir que l’on ne peut affirmer et nier en même temps (principe de non-contradiction). Et sur ce principe se fondent tous les autres [6].

Ces considérations qui sont à la base de la philosophie d’Aristote et de saint Thomas ne sont pas a priori ; elles sont naturelles en ce sens qu’elles s’imposent immédiatement à tout homme, dès qu’il fait usage de sa raison ; et elles sont, de plus, confirmées par la foi et la théologie : en effet, si toute certitude était impossible, comme le prétendent les idéalistes, toute obligation morale cesserait, et Dieu serait injuste en punissant les pécheurs et les incroyants. La foi nous enseigne en outre que Dieu et les anges, qui ont une nature beaucoup plus parfaite que la nôtre, connaissent tout par simple intelligence, sans nécessité d’aucune démonstration, ce qui montre bien que la démonstration n’est pas absolument nécessaire pour connaître [7].

Or de cette connaissance première que nous avons de l’être des choses extérieures et des premiers principes, nous pouvons facilement inférer l’existence de Dieu, comme l’ont compris les hommes sages de tous les temps. En effet, l’être se manifeste à nous sous différents aspects tels que : le mouvement, la causalité, la nécessité, les degrés de perfection, la finalité. Et chacun de ces aspects de l’être créé nous conduit nécessairement à reconnaître qu’il doit exister un Être suprême incréé, distinct et cause de tout le reste. Car l’être créé n’a pas en lui-même son explication. Il ne peut être cause de lui-même, car il faudrait pour cela qu’il soit antérieur à lui-même, ce qui va contre le principe de non-contradiction. Il doit donc exister au-dessus de toute la création telle que nous l’appréhendons, une première cause non causée, que tout le monde appelle : Dieu. De façon analogue, nous pouvons atteindre Dieu comme premier moteur non mu, premier nécessaire, être souverainement parfait et intelligence suprême ordonnatrice de chaque chose en vue de sa fin [8].

Notre raison peut donc atteindre avec certitude la connaissance du Créateur à partir de celle des choses sensibles, en sorte que c’est très justement que le texte sacré condamne l’athéisme en disant : « L’insensé a dit dans son cœur : il n’y a pas de Dieu [9]. »

• Solution des objections :

1. — Ce qui précède répond à la première objection : la démonstration rationnelle ou syllogistique n’est pas notre seul moyen de connaissance.

2. — Le raisonnement proposé par la seconde objection est faux, car si nous avons l’expérience de nous être trompés quelquefois, nous avons aussi l’expérience et la certitude de ne pas nous être trompés un bien plus grand nombre de fois. En fait, si nous analysons attentivement chacune de nos erreurs, nous reconnaîtrons facilement que nous nous sommes trompés pour avoir tiré trop hâtivement une conclusion qui n’était pas contenue dans les principes. En effet, notre intelligence ne peut pas se tromper quant à son objet propre qui est l’essence des choses appréhendée simplement, ni quant aux propositions qui sont connues immédiatement, dès lors que l’on connaît l’essence du sujet et du prédicat [10].

3. — Il y a une grande différence entre celui qui dort, somnole ou souffre de quelque maladie mentale et celui qui est bien réveillé et jouit de toutes ses facultés. Le second sait avec certitude qu’il est éveillé et que ce qu’appréhendent ses sens et sa raison est bien réel. Le premier, ayant ses facultés liées, n’a pas la même certitude. Telle était la situation de saint Pierre lorsque l’ange le tira à moitié endormi de sa prison : « Il ne savait pas que ce qui arrivait par l’ange était vrai ». Mais une fois sorti de la prison, il retrouva toutes ses facultés et s’écria : « Maintenant je sais vraiment que le Seigneur a envoyé son ange, et qu’il m’a délivré de la main d’Hérode et de toute l’attente du peuple juif » [Ac 12, 9 et 11]. L’argument se retourne d’ailleurs contre les idéalistessceptiques. Car celui qui dort n’appréhende pas l’être, et c’est pourquoi les premiers principes n’ont pas cours dans les songes : les choses apparaissent et disparaissent sans raison, un homme se transforme brusquement en animal ou en n’importe quoi, et 2 et 2 peuvent donner 5 aussi bien que 4. Qu’il n’en soit pas ainsi lorsque nous sommes réveillés, nous confirme que tout n’est pas que rêve.

4. — De puissance absolue, Dieu ou quelque mauvais génie pourrait, en effet, nous tromper continuellement en nous faisant imaginer ou sentir une réalité qui n’existe pas. Cependant une telle hypothèse ne repose sur aucun motif raisonnable, pas plus que celle du paranoïaque qui s’imagine que tout le monde l’épie et le persécute.

5. — Cette objection est celle de l’idéalisme, et elle provient de l’incompréhension du caractère intentionnel de toute connaissance. En effet, toute pensée, en tant qu’elle est connaissance, suppose un objet connu. C’est donc bien plutôt l’idée d’une pensée sans au-delà qui est absurde et contradictoire, ou alors cette pensée n’est connaissance de rien, et dans ce cas elle est vaine. En niant la réalité extérieure, l’être connaissant se détruit lui-même et ne peut plus rien affirmer, nier ou mettre en doute. L’idéalisme n’est donc pas vraiment une connaissance ou une philosophie, il est plutôt pure ignorance et suicide de la raison. Si les idéalistes s’en étaient tenus à leur doute initial, comme l’avaient fait d’autres penseurs avant Descartes, ils n’auraient rien bouleversé du tout. Mais ils ont prétendu faussement et avec orgueil, après avoir nié le pouvoir même de la raison, pouvoir reconstruire un édifice rationnel libre de toute dépendance. Leur doctrine est évidemment dénuée de tout fondement et leurs idées n’ont pas plus de consistance que des rêves. Ils ne pourront rejoindre la réalité et la vérité que par une véritable conversion intellectuelle. L’erreur des idéalistes provient d’une incompréhension radicale de la nature de l’esprit. C’est le propre des natures spirituelles de pouvoir recevoir la forme des objets connus, ce en quoi consiste la connaissance[11].

6. — Ce qui est contraire à l’esprit scientifique, ce n’est pas de partir de principes indémontrables, car aucune science ne peut démontrer ses principes[12], mais c’est bien plutôt de s’obstiner à défendre une théorie qui est sans cesse contredite par l’expérience comme le remarque Pasteur : « Laissez-moi vous dire à quels signes on reconnaît les théories vraies. Le propre des théories erronées est de ne jamais pressentir des faits nouveaux, et toutes les fois qu’un fait de cette nature est découvert, ces théories, pour en rendre compte, sont obligées de greffer une hypothèse nouvelle sur les hypothèses anciennes... Le propre des théories vraies, au contraire, c’est d’être l’expression même des faits, d’être commandées et dominées par eux, de pouvoir prévoir sûrement des faits nouveaux, parce que ceux-ci sont, par la nature, enchaînés aux premiers¸ en un mot le propre de ces théories est la fécondité [13]. » Certes, le réalisme n’est pas une théorie, pas plus qu’un système ou une idéologie ; il est la philosophie naturelle de l’esprit humain. Néanmoins sa vérité nous est confirmée continuellement depuis notre berceau, en ce qu’il nous permet d’expliquer les faits et de prévoir sûrement ce qui va se passer ensuite, tandis que la fausseté de l’agnosticisme nous apparaît clairement en ceci que ses défenseurs n’ont pu conserver à leur système une apparence de raison qu’en y ajoutant sans cesse de nouvelles hypothèses absolument gratuites, telles que la volonté de Dieu, pour Descartes et Spinoza, la vision en Dieu, pour Malebranche, les catégories a priori de Kant ou l’immanence vitale des modernistes. Leur système est donc complètement anti-scientifique, et c’est pourquoi d’ailleurs, comme le remarque Jean Daujat, tous les scientifiques sont réalistes [14]. En maintenant le doute sur les principes mêmes de toute connaissance humaine, l’agnosticisme a donné à la civilisation un coup mortel et de soi définitif, selon le mot de saint Thomas : « Celui qui se trompe sur les principes est incorrigible [15] ». La pensée moderne s’est ainsi engagée dans une voie de non-retour, sorte de suicide intellectuel et moral. La connaissance humaine et la civilisation ne pourront échapper à une ruine certaine qu’en rejetant absolument le poison du doute cartésien, qui est à l’origine de cette débâcle de la pensée.

7. — La science moderne ne donne aucunement raison aux agnostiques, bien au contraire. La théorie de la relativité, à supposer qu’elle soit vraie, est en réalité un principe de non-relativité absolue : les phénomènes seraient totalement indépendants de l’observateur et du repère dans lequel il se trouve. Quant à la physique quantique, elle montre simplement les limites de notre connaissance expérimentale : il est et sera toujours impossible de déterminer la position exacte d’une particule, car toute observation à ce niveau modifie la trajectoire de la particule observée [16].

 

Article 3

Si l’agnosticisme est un péché

 

• Objections :

1. — Il ne semble pas que l’agnosticisme soit un péché. En effet, on considère généralement que l’un de ses fondateurs est le philosophe Descartes. Or Descartes a vécu et est mort en bon chrétien et catholique pratiquant.

2. — Ce qui n’est pas condamné par l’autorité de l’Église ne saurait être péché. Or non seulement les philosophies modernes agnostiques ne sont plus condamnées, mais encore elles sont à la base du modernisme, et sont comme telles couramment enseignées dans l’Église depuis le 2e concile du Vatican [17].

 

• Cependant :

L’agnostique qui ignore les premiers principes de la connaissance, ignorera à plus forte raison, l’existence de Dieu et nos devoirs envers Lui. Or une telle ignorance est inexcusable selon le mot de saint Paul : « Car Dieu s’est manifesté à eux ; en effet, les choses divines invisibles nous sont rendues visibles et connues depuis la création du monde par le moyen des choses créées ; de même que sa vertu éternelle et sa divinité : en sorte qu’ils sont inexcusables, car ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu, et ne lui ont pas rendu grâce [18]. »

 

• Réponse :

L’agnosticisme est cette doctrine qui prétend nier ou mettre en doute les premiers principes de notre connaissance. Partant de ce présupposé, ses défenseurs en viennent à affirmer, soit que ce que nous prenons pour réalité objective n’est qu’une construction de notre esprit (idéalisme), soit que notre connaissance se limite aux phénomènes, sans pouvoir rien affirmer au-delà (empirisme ou existentialisme). Il est évident que de telles folies sont causes de nombreux actes désordonnés, à commencer par l’ignorance de Dieu et l’infidélité. Il s’agit donc d’une erreur extrêmement grave, qui sera évidemment péché grave toutes les fois qu’elle n’est pas invincible [19].

Cette ignorance peut-elle être invincible ? Saint Thomas affirme que non et l’expérience le confirme [20]. En effet, si l’agnosticisme règne aujourd’hui en maître dans les universités, on ne voit cependant jamais l’un de ces savants philosophes agir dans la vie courante d’une manière cohérente avec les principes qu’il prétend défendre, comme s’il mettait vraiment en doute l’existence des choses ou la validité des premiers principes [21]. Leur négation est donc sélective, ils y croient ou n’y croient pas selon leur convenance, ce qui est le signe d’une ignorance affectée.

Pour s’obstiner à nier ou à mettre en doute les premiers principes de notre connaissance, il faut donc, soit être de mauvaise foi, soit avoir perdu l’usage de la raison. Ceux qui se trouveraient dans cette seconde situation seraient sans doute excusés de tout péché, mais ils devraient également être enfermés au plus vite dans un institut spécialisé à cause du danger grave qu’ils constitueraient pour la société et pour la vie de leurs semblables. Ceux qui sont de mauvaise foi sont encore plus dangereux, car ils tendent à détruire des biens plus précieux que la vie temporelle, à savoir la vie de l’âme, la sagesse, la foi et le salut éternel.

Les agnostiques sont donc de mauvaise foi, et leur adhésion à l’erreur est un péché grave, peut-être même le plus grave des péchés, à cause de ses conséquences : le rejet de Dieu, le rejet de la foi et les autres crimes qui en sont les conséquences habituelles. En effet, cette erreur rend impossible toute certitude, y compris quant à l’existence de Dieu et à l’origine divine de la vérité catholique. Elle mène donc tout droit à l’apostasie et à l’athéisme. Bien loin de rendre ces fautes excusables, l’agnosticisme les rend même encore plus coupables, chaque fois qu’il est délibérément voulu afin de pouvoir se libérer de la loi divine. En tout cas, l’idéalisme ne peut aucunement servir d’excuse à l’impiété et Notre-Seigneur pourra avec justice répondre à celui qui aura professé ces doctrines : « Je te juge selon tes propres actes et selon ta propre doctrine; tu savais croire à la réalité des choses et au pouvoir de ta raison lorsque tu y trouvais ton intérêt, mais tu affectais ensuite de ne plus y croire pour pouvoir te livrer à tes iniquités. Celles-ci seront la cause de tes tourments dans les flammes de l’enfer. » Alors apparaîtra aux yeux de tous la perversité de ces doctrines, et nous verrons bien si ses défenseurs croient ou non à l’existence de ces flammes, instruments de la vengeance divine ! 

 

• Solution des objections :

1. — On ne peut pas dire que Descartes fut agnostique, puisqu’il affirme l’objectivité et la véracité de notre connaissance, aussi bien de notre connaissance rationnelle que de notre connaissance de foi. Cependant il est vrai que, par sa fausse philosophie, il en a ébranlé les fondements, causant par ce fait un tort considérable. Bien qu’il fut – semble-t-il – un catholique sincère et convaincu, en même temps que politiquement conservateur, il était cependant très contaminé par les idées novatrices qui fermentaient en ce début du 17e siècle. Il eut de bons amis chez les Rose-Croix et étudia dans les universités protestantes de Hollande. Sa doctrine ne se comprend bien que si on la situe à sa place dans ce grand mouvement historique que nous appelons Révolution, et qui est essentiellement le rejet de l’ordre surnaturel. Bien que bon chrétien, Descartes a commis une faute grave en se refusant à rechercher les principes philosophiques de la nouvelle science dans la philosophie traditionnelle de l’Église. S’il n’avait pas commis ce péché de naturalisme, il ne se serait certainement pas trompé grossièrement comme il l’a fait : premièrement, en rejetant le fondement véritable de toute connaissance, constitué par les premiers principes indémontrables ; deuxièmement, en croyant pouvoir les remplacer par ses fameuses « idées claires et distinctes », attribuant ainsi à l’homme une espèce de connaissance intuitive comparable à celle des anges [22].

2. — L’agnosticisme moderniste ruine les fondements mêmes de la foi, comme cela a été parfaitement expliqué par le pape saint Pie X dans son encyclique Pascendi Dominici Gregis du 8 septembre 1907. Le fait que ces erreurs ne soient plus condamnées par les autorités actuelles de l’Église, et soient même enseignées dans les séminaires et dans les chaires ecclésiastiques jusqu’aux plus hauts degrés de la hiérarchie ne change rien. Les modernistes, qui prétendent conserver la foi catholique tout en professant la philosophie agnostique, sont des menteurs, car celui qui ne croit pas dans ce qu’il voit, comment pourra-t-il croire dans ce qu’il ne voit pas [23] ? Les désastres qui ont résulté de ces erreurs pour l’Église et pour les âmes ne font d’ailleurs que confirmer, s’il en était besoin, leur perversité et le jugement du saint pape : les modernistes sont vraiment les pires ennemis de l’Église.

 

Article 4

Si les vérités de foi sont certaines

(Concile Vatican I, Sess. III, Cap. III, De fide)

 

• Objections :

1. — Il semblerait que la foi ne soit pas une connaissance certaine. En effet, la foi a pour objet des vérités qui dépassent notre raison. Elle est donc nécessairement beaucoup moins certaine que les autres sciences.

2. — En outre, la foi s’appuie sur des faits historiques comme l’existence et les miracles de Jésus-Christ. Or, ces faits échappent totalement à notre expérience et à nos possibilités de vérification.

3. — Enfin la conclusion ne peut être plus certaine que les prémisses. Or, c’est par notre raison que nous connaissons l’objet de la foi et les motifs de crédibilité. La certitude que nous en avons ne peut donc être supérieure à celle des autres sciences physiques ou philosophiques. Ceci nous est d’ailleurs confirmé par le fait que, même de grands saints et de savants théologiens ont parfois été tentés par le doute en matière de foi.

 

• Cependant :

A cette question, il faut répondre que Dieu fait bien toutes choses, et lorsqu’il nous ordonne de croire quelque vérité, il nous donne en même temps des signes suffisants de ce que cette vérité vient de Dieu, est certaine et doit par conséquent être crue. Or, il est manifeste que Dieu exige de nous la foi : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné » [Mc 16, 16]. C’est donc que les vérités de foi sont certaines [24].

 

• Réponse :

Dieu, comme le dit le prophète, a donné aux témoignages et aux faits sur lesquels repose sa religion, une évidence tellement excessive de crédibilité, que l’usage du plus simple bon sens suffit d’ordinaire comme condition d’une foi raisonnable [P3] [25]. Les signes qui nous démontrent l’origine divine de la foi catholique sont admirablement synthétisés par saint Thomas en deux petites pages de sa Somme contre les Gentils, livre I ch. 6. Ils sont principalement au nombre de trois : premièrement les miracles [26], deuxièmement la conversion des apôtres, hommes de rude et basse condition, élevés instantanément au jour de la Pentecôte à la plus haute sagesse, troisièmement la conversion d’une foule immense, par la seule efficacité des deux signes précédents – et non par la violence des armes ou par la promesse des plaisirs comme dans le cas de l’Islam –, au milieu des persécutions, embrassant une doctrine qui dépasse la raison, réprime les plaisirs de la chair, et enseigne à mépriser tous les biens terrestres. C’est le plus grand des miracles et le signe manifeste de l’inspiration divine, que tant d’hommes méprisent ainsi les choses visibles et ne désirent que les invisibles. Et ce qui nous montre que tout cela n’est pas arrivé par hasard mais par disposition divine, c’est le fait que ces choses avaient été annoncées par les prophètes longtemps auparavant, comme en font foi les saints livres. Cette si admirable conversion du monde à la foi chrétienne est l’indice le plus sûr des signes précédents, en sorte qu’il n’est pas nécessaire que ceux-ci – les miracles et la conversion instantanée des apôtres – se répètent dans la suite des siècles. Ce serait en effet le plus admirable des miracles si le monde avait été converti sans miracle, par des hommes simples et méprisés, à croire une doctrine si difficile, à mener une vie si austère et à espérer des choses si élevées.

Et cependant, de nos jours encore, contre la pression croissante de l’erreur, le bon Dieu ne laisse pas de nous donner de nouveaux signes très clairs de la vérité, tels que le grand miracle de Fatima, les découvertes scientifiques concernant le Saint-Suaire, l’image de la Vierge de Guadalupe, etc. La vérité se révèle facilement à celui qui la cherche véritablement : « Qui cherche trouve ! »

• Solution des objections :

1. — La certitude peut être considérée de deux manières, du côté de sa cause et du côté du sujet. Du côté de sa cause, la foi est beaucoup plus certaine que toutes nos connaissances de raison, car elle s’appuie sur la Révélation divine qui ne peut errer [27]. Mais du côté du sujet, la foi est moins certaine, car les vérités de foi excèdent les possibilités de notre raison, et nous ne pouvons les comprendre parfaitement [28].

2. — La théorie de l’empirisme, selon laquelle nous pourrions connaître avec certitude seulement ce qu’appréhendent nos sens et ce qui peut être vérifié par l’expérience, est aussi fausse et contradictoire que l’idéalisme, qu’elle rejoint d’ailleurs dans la pratique. Bien des choses nous sont connues avec certitude, qui ne sont pourtant pas directement accessibles à nos sens, comme l’essence des choses connues ou les relations de causalité et de finalité [29]. Et il en est de même des faits historiques qui conditionnent la vie politique et culturelle des peuples. Or, parmi ces faits historiques, aucun n’est démontré par des témoignages plus nombreux et plus dignes de foi que l’existence de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ainsi que ses miracles, sa doctrine et son sacrifice, de même que le développement admirable de l’Église qu’il a fondée.

3. — L’assentiment de foi ne dépend pas des motifs rationnels comme de sa cause principale, mais plutôt comme de sa cause instrumentale, la cause principale étant Dieu qui meut l’âme du croyant par la Révélation extérieure et par la grâce intérieure. Or, l’effet de la cause principale peut aller bien au-delà de la vertu de l’instrument, comme cela est manifeste dans le cas de l’artiste et de son pinceau, ou encore dans le cas des sacrements. Ainsi Dieu peut très bien utiliser différents moyens, tels les miracles, les prophéties et les autres connaissances apologétiques, tels certains faits providentiels dans notre vie personnelle, et la lumière intérieure de sa grâce, pour produire en nous une certitude de foi très supérieure à celle que nous avons de chacun de ces éléments, à la lumière de notre seule raison [30]. D’autres fois, il arrive que Dieu éprouve notre fidélité et développe en nous l’humilité et la conscience de notre dépendance, en nous retirant l’évidence et le sentiment des vérités de foi, comme cela est arrivé même aux plus grands saints. Même alors, dans la nuit obscure de la foi, nous pouvons, avec la grâce de Dieu, persévérer dans la vérité.

 

Note sur les rapports entre l’apologétique et la foi.

Le développement de l’apologétique comme science distincte de la théologie a quelque peu embrouillé la question que nous étudions dans cet article. Il n’y a pas de doute que les miracles, les prophéties et les autres motifs apologétiques interviennent dans la certitude de foi. Toute la question est de savoir s’ils sont suffisants. En soi (« secundum naturam »), ils sont plus que suffisants pour produire une certitude, comme nous le montrons dans l’article, encore que cette certitude ne soit pas nécessairement une certitude de foi : pour qu’elle le devienne, il faut que la grâce de Dieu illumine notre entendement et meuve notre volonté. C’est cette grâce de Dieu qui manque aux démons et fait que, bien que certains de la vérité de ce qu’enseigne l’Église, ils n’ont pas la vertu de foi [31]. Cependant, par rapport à nous (« quoad nos »), les motifs sont souvent insuffisants, à cause de la débilité de l’intelligence humaine. Cette débilité, encore aggravée par la corruption du péché originel, fait que nous passons à coté des choses les plus évidentes sans les voir, comme l’œil du hibou ébloui par la trop grande lumière du soleil [32].

 

Article 5

Si toutes les sciences, et en particulier la philosophie et la politique, doivent s’étudier à la lumière de la doctrine révélée *

 

• Objections :

1. — Il semblerait que les sciences doivent s’étudier de façon tout à fait indépendante de la Révélation, tant pour le bien de la science que pour préserver l’autorité de l’Église dans son domaine propre. C’est ce que démontre en particulier l’affaire Galilée : le 24 février 1616, l’héliocentrisme de Copernic fut condamné par le Saint-Office comme contraire à la foi. En effet, les saintes Écritures parlent couramment du mouvement du soleil autour de la terre, alors que nous savons désormais que c’est la terre qui tourne, le soleil demeurant à peu près immobile. Quelques années plus tard, ce fut le tour de Galilée d’être condamné injustement pour les mêmes motifs. D’autre part, il est manifeste que, dès qu’elles se furent affranchies du joug de la foi, les sciences de la nature connurent un développement prodigieux.

2. — En outre, la foi et la raison ont deux objets distincts, celle-ci s’occupant des phénomènes naturels et observables, celle-là des réalités transcendantes. Elles sont donc absolument indépendantes l’une de l’autre.

3. — De plus, le fait de recourir à la vérité révélée diminue la force de l’argumentation rationnelle et rend notre exposition inacceptable pour les non-croyants. Cela conduit surtout à disqualifier les valeurs proprement humaines, en ne retenant que le divin [33].

4. — On ne voit pas très bien en quoi la foi pourrait être utile à l’étude des mathématiques, pour ne prendre que cet exemple. Il en va de même pour l’apologétique et la philosophie : il semblerait ridicule d’utiliser des arguments tirés de la Révélation pour amener à la foi ceux qui ne croient pas en la Révélation. Et la philosophie et la théologie étant parfaitement distinctes, il serait tout aussi ridicule chez un philosophe, d’invoquer l’autorité de la Révélation pour prouver une thèse de philosophie, de même qu’il serait ridicule qu’un géomètre veuille démontrer un théorème à l’aide d’un moyen physique, en pesant par exemple les figures qu’il veut comparer [34].

5. — Saint Thomas lui-même a bien séparé philosophie et théologie : dans ses commentaires à la Métaphysique ou à la Politique d’Aristote, il ne fait pas intervenir la Révélation.

6. — De même que « la grâce suppose la nature », de même l’intelligence de la Révélation suppose l’intelligence des premiers principes de la raison. Or, la nature humaine est de nos jours tellement corrompue que l’homme en est devenu comme incapable de recevoir la grâce et inapte à comprendre les mystères révélés. Avant donc de faire appel à la doctrine révélée, il est nécessaire de restaurer en lui le fondement des vertus morales et intellectuelles naturelles.

 

• Cependant :

De ces deux lumières que sont la raison et la foi, la plus certaine est, comme nous l’avons vu précédemment, la foi. Il serait donc tout à fait imprudent de la négliger et de vouloir étudier la philosophie seulement avec les seuls secours de notre raison [35].

 

• Réponse :

Saint Thomas a traité de la nécessité de la doctrine révélée dans le tout premier article de la Somme Théologique. En fait, toute la civilisation chrétienne s’est bâtie sur le principe que la foi est notre vraie sagesse ; c’est dans l’Évangile que les princes chrétiens recherchaient les principes directeurs de leur gouvernement, et les philosophes chrétiens les principes de leur philosophie. C’est pourquoi, lorsque apparurent les premières universités, l’étude des différentes sciences s’organisa tout naturellement autour d’une chaire principale de théologie.

Mais vint un temps où les hommes ne supportèrent plus la saine doctrine, et à partir de la première moitié du 17e siècle, on prétendit traiter les questions philosophiques ou scientifiques sans référence à la foi. Cette idée, née dans les milieux protestants, deviendra bien vite la charte fondamentale des sectes et l’arme diabolique par laquelle elles s’efforceront de détruire la civilisation et les institutions nées du christianisme. Leurs efforts ne furent que trop couronnés de succès et, depuis lors, la plupart des ouvrages de philosophie, même écrits par des catholiques et à l’usage des catholiques, ne recourent presque jamais à la lumière de la doctrine révélée. Ils acceptent comme allant de soi, que la philosophie ne doive pas se référer à la divine Révélation.

Or, il s’en est suivi exactement ce que saint Thomas prévoyait dans l’article précité : la raison humaine n’étant plus éclairée par la lumière divine, s’est égarée dans toutes sortes d’erreurs au point d’en arriver, avec l’idéalisme, à perdre presque totalement l’usage de la raison. La morale s’est pervertie, en prenant le bonheur terrestre pour la fin ultime de l’homme et en oubliant sa condition de créature dépendante de Dieu. Quant à la politique, elle s’est corrompue d’une manière effrayante, donnant continuellement naissance à des régimes monstrueux et criminels, tels que le communisme ou la démocratie libérale. Ceci n’est d’ailleurs que le juste châtiment avec lequel Dieu punit l’orgueil de l’homme : « Je perdrai la sagesse des sages, et je réprouverai la prudence des prudents » [1 Co 1, 19]. Quiconque désire connaître la vérité devra donc bien se garder de tomber dans ces erreurs naturalistes, s’efforçant au contraire de rechercher avec ardeur « la sagesse qui vient d’en haut » [Jc, 3, 15], et de « ramener toute intelligence à l’obéissance du Christ » (2 Co 10, 5). La vérité révélée est en effet notre vraie sagesse, à la lumière de laquelle nous devons juger toutes nos connaissances de raison et les ordonner à la fin surnaturelle [36].

 

• Solution des objections :

1. — Copernic n’a pas été condamné pour son héliocentrisme, mais pour les considérations philosophiques absurdes et hérétiques dont il l’accompagnait, qui faisaient du soleil une sorte de divinité. Les censeurs précisèrent d’ailleurs avec soin qu’ils ne préjugeaient pas des considérations purement astronomiques ou physiques. Quant à Galilée, ses trois livres Saggiatore (1623), Dialogo y Dialoghi (1632) étaient remplis d’attaques contre la philosophie d’Aristote, bête noire des novateurs. Il y défendait en particulier deux erreurs graves : le nominalisme d’Occam, sorte d’idéalisme détruisant la foi dans ses fondements ; et l’atomisme de Démocrite, qui, confondant substance et accidents, conduit à nier la possibilité de la doctrine catholique sur la sainte eucharistie – transsubstantiation –. Ce qui était reproché en outre à Galilée était de présenter l’héliocentrisme comme une certitude, alors qu’il n’était à l’époque qu’une hypothèse. Cette hypothèse ne pourra être vraiment démontrée qu’en 1748 et surtout en 1851, avec le pendule de Foucault. L’intervention de l’Église ne nuisit donc nullement à la science, au contraire : elle défendit le véritable esprit scientifique contre ses déviations [37][P4] [w5] . C’est pourquoi l’affirmation selon laquelle le développement des sciences et techniques à l’époque moderne serait dû à la sécularisation de la société est fausse, l’Église ayant au contraire toujours encouragé les études scientifiques, comme le montre en particulier le grand nombre d’inventeurs qui furent des croyants sincères et catholiques fervents, Descartes compris. Ils ont permis un essor prodigieux des sciences de la matière en les libérant de toutes sortes de superstitions et peut-être aussi d’une certaine scolastique décadente. Mais la foi chrétienne n’est pas une superstition, comme nous l’avons montré dans l’article précédent, ni les premiers principes de la raison comme nous l’avons vu antérieurement ! Et la vraie scolastique est la philosophie naturelle de l’esprit humain. Si la science et la philosophie modernes étaient demeurées soumises à la doctrine révélée, la civilisation ne serait pas menacée de mort comme elle l’est de nos jours [38].

2. — Cette objection est celle des modernistes qui prétendent que notre raison ne peut connaître que les phénomènes ou apparences, et non la réalité en elle-même, tandis que l’objet de la foi serait les choses en elles-mêmes, ce qu’il y a au-delà des phénomènes, et qui échappe aux appréhensions de notre raison. Dans ce cas, il n’y aurait évidemment, ni contradiction possible, ni dépendance réciproque entre la foi et la raison. Nous avons suffisamment montré l’impossibilité et la folie de cette doctrine pour avoir besoin d’y revenir. Ajoutons ici que bien des vérités révélées sont en même temps accessibles à notre raison et même vérifiables par les sens, comme la résurrection du Christ, selon ce qui est dit dans l’Évangile : « Mets ton doigt ici, et vois mes mains ; approche ta main et mets-la dans mon côté, et ne sois plus incrédule, mais croyant » [Jn 20, 27]. La théorie moderniste est très pernicieuse, puisqu’elle conduit finalement à nier la possibilité des miracles ou à leur refuser toute valeur probante. Elle ruine également tous les fondements rationnels de la foi, laquelle se voit dès lors réduite à un pur sentiment. Elle mène donc tout droit à l’apostasie et à l’athéisme.

3. — Étudier la politique ou la philosophie à la lumière de la foi diminuerait la force de l’argumentation rationnelle, si cela conduisait à négliger les arguments de raison. Dans le cas contraire, bien loin de porter préjudice à l’argumentation, cela ne fait que la renforcer. Et en se soumettant à la théologie et à la sagesse divine, la philosophie n’a évidemment rien à perdre et tout à gagner [39].

4. — Si la Révélation ne s’intéresse qu’assez peu aux mathématiques, c’est que cette science n’est pas, en soi, d’une très grande utilité pour la perfection de l’homme qui consiste à connaître et servir Dieu. Il en va de même des autres sciences de la nature. En effet, Dieu est immatériel, et par sa discrétion même sur ces questions, l’Esprit Saint nous enseigne à ne pas surévaluer les sciences de la matière et les biens de ce monde, comme l’a fait un trop grand nombre de philosophes [40]. En ce qui concerne l’apologétique et la philosophie en général, rien n’empêche d’utiliser, pour la défense de la foi ou de la saine philosophie, les arguments que Dieu lui-même nous a donnés en abondance dans l’Écriture sainte. Dieu est certainement beaucoup plus sage que tous les philosophes, et il est aussi, sans aucun doute, le meilleur apologiste ! Il est évident que ces arguments n’auront pas la même autorité pour l’incroyant que pour le croyant, mais ce n’est pas une raison pour les omettre. Contrairement à ce que dit Maritain, il n’est aucunement ridicule de recourir à l’autorité divine pour se prémunir contre les faiblesses de notre raison, pas plus d’ailleurs que de vérifier un théorème de géométrie en pesant les figures physiques correspondantes [41]. Ce qui est ridicule c’est bien plutôt de refuser à Dieu l’autorité que l’on reconnaît à Aristote… ou à Maritain. Le passage cité révèle chez Maritain une tendance rationaliste qui donnera ses fruits empoisonnés dans son livre L’Humanisme intégral.

5. — Les Sententiæ libri politicorum et autres commentaires des écrits d’Aristote en sont une explication littérale, et c’est pourquoi saint Thomas ne s’y réfère que rarement à la Révélation, puisque celle-ci était inconnue du grand philosophe. Quiconque veut connaître la véritable pensée philosophique et politique de saint Thomas doit se référer plutôt à la Somme Théologique, aux différentes questions disputées ou aux autres écrits du Docteur Angélique tels que le De Regimine Principum. Partout saint Thomas recourt continuellement à la lumière de la doctrine révélée : près de 50 fois dans le De Malo, 200 fois dans le De Potentia, mille fois dans le De Veritate, etc. Et quiconque lit le De Regimine Principum y verra clairement que la politique de saint Thomas ne s’ordonne pas seulement au bien commun temporel, comme celle d’Aristote, mais avant tout au règne de Jésus-Christ, à la défense de l’Église et au salut des âmes, toutes choses qui ne nous sont connues que par la foi.

6. — Le mot « nature » peut être pris dans deux sens distincts, soit pour la nature en elle-même, soit pour la nature en tant qu’elle est droite. Dans le premier sens, il est vrai que la grâce suppose la nature, comme la perfection suppose le perfectible. En effet, seule la créature douée d’une nature rationnelle est susceptible de recevoir la grâce divine. Dans le second sens, il est faux que la grâce suppose la rectitude de la nature, bien au contraire, puisqu’elle nous est donnée comme remède à notre nature déchue. Et comme le dit Notre-Seigneur : « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin mais les malades » [Mt 9, 12 ] [42]. Sans doute, il est bien vrai qu’il ne peut y avoir de perfection et de sainteté sans la pratique des vertus intellectuelles et morales, et que la foi est impossible sans l’intelligence des premiers principes. Cependant, la grâce nous est donnée précisément pour restaurer en nous l’ordre de la vertu, et la Révélation divine pour corriger les erreurs de notre raison et la soumettre à la vérité. Plus la nature humaine est corrompue, plus il faut lui fournir sans tarder les vrais remèdes de la foi et de la grâce.




[1]  — Voir Le Sel de la terre 26, 30, 34, 45 et 48.

[2]  — Vouloir prouver ce qui ne peut ni ne doit être prouvé ne peut servir qu’à étouffer la vérité. Ce fut déjà, avant Descartes, le propre de la scolastique décadente. Les écrits de Descartes sont un tissus de contradictions, ce qui augmente encore la confusion (voir : Étienne Gilson, La Liberté chez Descartes et la théologie, Paris ; 1913, page 441 ; Jacques Maritain, Le Songe de Descartes,, chapitre 2, in Œuvres complètes, Fribourg, Éditions universitaires – Paris, Saint-Paul, 1982).

[3]  — I, q.1, a. 2.

[4]  — DS 3004. C’est également la première proposition du serment anti-moderniste. Le concile cite Rm 1, 20: « Invisibilia enim ipsius, a creatura mundi, per ea quae facta sunt, intellecta, conspiciuntur. Les perfections invisibles de Dieu ont été connues à partir de la création dès lors que l’intelligence réfléchit sur ce qui a été fait. »

[5]  — Inductio inducitur ad cognoscendum aliquod principium et aliquod universale in quod devenimus per experimenta singularium, ut dicitur in principio metaphysicae; sed ex universalibus principiis praedicto modo praecognitis procedit syllogismus. (Commentaire de saint Thomas d’Aquin sur l’Éthique d’Aristote, l. 6, lectio 3, n. 7).

[6]  — Illud quod primo cadit in apprehensione, est ens, cuius intellectus includitur in omnibus quaecumque quis apprehendit. Et ideo primum principium indemonstrabile est quod non est simul affirmare et negare, quod fundatur supra rationem entis et non entis, et super hoc principium omnia alia fundantur, ut dicitur in IV Metaphys. Ce qui est saisi en premier lieu, c’est l’être, dont la notion est incluse dans tout ce que l’on conçoit. Et c’est pourquoi le premier axiome indémontrable est que “l’on ne peut en même temps affirmer et nier”, ce qui se fonde sur la notion d’être et de non-être ; et c’est sur ce principe que toutes les autres vérités sont fondées, comme il est dit dans le livre IV des Métaphysiques. » [I-II, q. 94, a. 2.]

[7]  — II-II, q. 49, a. 5, ad 2 et ad 3.

[8]  — I, q. 2, a. 3. Ces considérations sur les différents aspects de l’être nous permettent en outre de dresser une liste des premiers principes indémontrables : principes de non-contradiction, de causalité et de finalité. Aristote cite également le principe : « La partie est inférieure au tout ». Cette liste n’est pas exhaustive, on pourrait y ajouter par exemple dans un autre domaine l’axiome indémontrable sur lequel repose toute la géométrie dite euclidienne : « Deux parallèles ne se rencontrent jamais ». Ces principes sont évidents dès que l’on en comprend les termes. Par exemple, quiconque comprend la notion de partie et la notion de tout, voit immédiatement que « la partie est inférieure au tout ».

[9]  — Ps 13, 1. Notons qu’à la base de l’idéalisme se trouve le rejet de notre condition de créature. Cependant, que cela nous plaise ou non, notre connaissance est une participation de celle de Dieu, de qui nous dépendons totalement, tant dans notre être que dans notre agir. C’est de Dieu que nous recevons la lumière de la raison, et par son moyen l’évidence des premiers principes connus naturellement. Ceux-ci une fois admis, nous sommes conduits comme nécessairement à la connaissance du Créateur. Notre connaissance des premiers principes n’est cependant pas une connaissance innée : nous les connaissons par abstraction à partir des choses singulières qui nous sont présentées par les sens. Dieu seul est absolument indépendant dans son être et dans sa connaissance, ne recevant rien de personne. Car il est l’« Ens a se », celui qui existe par lui-même selon la parole révélée à Moïse : « Je suis celui qui est. »

[10] — Comme le principe de non-contradiction, ou la proposition : « Le tout est plus grand que la partie ». Nos sens ne peuvent pas non plus se tromper quant à leur objet propre (par exemple la couleur pour le sens de la vue), sauf si l’organe correspondant est empêché. I, q. 85, a. 6.

[11] — L’idéalisme est une maladie difficile à guérir, car il porte sur les premiers principes, et il n’existe rien qui soit mieux connu que ceux-ci, à partir de quoi il pourrait être réfuté. (II Sent. Dist. 43, q. 1, ar. 4). La guérison n’est pourtant pas impossible : « Le premier pas sur la voie du réalisme est de s’apercevoir qu’on a toujours été réaliste ; le deuxième est de s’apercevoir que, quoi que l’on fasse pour penser autrement, on n’y arrivera jamais ; le troisième est de constater que ceux qui prétendent penser autrement, pensent en réalistes dès qu’ils oublient de jouer un rôle. Si l’on se demande alors pourquoi, la conversion est presque achevée ». Étienne Gilson, Le Réalisme Méthodique, Paris, Téqui, 1936, p. 87.

[12] — Commentaire sur les Physiques, lib. 2, lectio 1, n. 8.

[13] — Louis Pasteur, discours prononcé à l’Académie des Sciences contre les évolutionnistes de l’époque. Ceux-ci s’obstinaient dans leur théorie de la génération spontanée, pourtant clairement réfutée par les expériences de Pasteur. Etienne Gilson écrit dans le même sens : « C’est ici le cas de reprendre la règle d’économie de la pensée chère à Ernst Mach : les complications croissantes ou les théories engagent la recherche, invitent à chercher des théories plus simples, à les préférer. » [Étienne Gilson, Le Réalisme Méthodique, p. 170.] Il ne s’agit pas évidemment de faire de l’utilité le critère unique de la vérité, ce qui est l’erreur du pragmatisme. Il s’agit seulement de remarquer avec Notre-Seigneur que la fécondité est un signe de la vérité: « Un arbre bon ne peut donner de mauvais fruits, ni un arbre mauvais produire de bons fruits » [Mt 7, 18].

[14] — Jean Daujat, L’Œuvre de l’intelligence en physique, Téqui, 1946. L’auteur cite le cas exceptionnel de M. Urbain, éminent chimiste qui s’était pourtant laissé gagner par les conceptions positivistes et ne constatait qu’à regret à quel point tous les chimistes interrogés par lui étaient instinctivement et tranquillement convaincus de la réalité des corps : « Il n’est peut-être pas un chimiste, avoue-t-il, qui ne confonde la réalité du sulfate de baryte avec l’idée qu’il s’en fait. J’ai eu la curiosité de poser la question à quelques-uns d’entre eux. A tous elle a paru singulière. Au regard effaré qu’ils m’ont jeté j’ai reconnu qu’ils me croyaient fou de leur poser pareille question. Voilà qui est acquis, conclut-il: le chimiste actuel fait des corps le substratum absolu de leurs propriétés » [p. 28]. Remarquons que les derniers mots de M. Urbain sembleraient indiquer qu’il ne doute pas un seul instant de l’existence des chimistes eux-mêmes. Ceci n’est pas très conforme à la théorie positiviste dont il se targue. Ce genre de contradictions est commun à tous les idéalistes, sans elles ils ne pourraient plus que se taire.

[15] — « Qui errat circa principia, impersuasibilis est ; qui autem errat salvatis principiis, per ipsa principia revocari potest : celui qui se trompe sur les principes ne peut être ramené à la vérité ; mais celui qui se trompe en sauvegardant les principes peut être ramené par ces principes mêmes » [I-II, q. 72, a. 5].

[16] — « En microphysique, essayer d’observer l’architecture interne de l’atome, c’est arracher ses ailes au papillon pour voir comment il vole. Toute observation détruit le morceau d’univers observé. » J. Jeans, Les nouvelles Bases philosophiques de la science, Paris, 1935, p. 12.

[17] — Le pape Paul VI supprima le serment anti-moderniste dans les années 60. Le cardinal Ratzinger affirma en tant que préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi que les condamnations passées du libéralisme et du modernisme ne sont plus en vigueur actuellement. Voir : Cardinal Ratzinger, « Magistère et théologie », L’Osservatore romano. Édition hebdomadaire en langue française, 10 juillet 1990, p. 9. — Voir aussi : Dominicus, Que Penser du pape Benoît XVI ?, Éditions du Sel, 2005, p. 6.

[18] — Rm 1, 20. La suite du texte sacré est éloquente, nous montrant les conséquences dramatiques de cette erreur, lesquelles consistent en toutes sortes de dépravations intellectuelles et morales.

[19] — Voir : I-II, q. 76, a. 2.

[20] — « Nul n’ignore les principes universels : ils sont connus par tous et de la même manière ». [C.G. l. 2, c. 83, n. 27.]

[21] — Les tenants de ces doctrines évitent en général de se jeter par la fenêtre du 4e étage, de mettre leur café au réfrigérateur pour le réchauffer, ou d’agir comme si leurs étudiants, l’université elle-même, et surtout leur petit salaire mensuel n’existaient pas réellement.

[22] — Le tord causé à l’Église par les erreurs de Descartes fut d’autant plus grand, que celui-ci se recommandait à la confiance du public par sa foi et son génie. C’est sans doute à juste titre qu’il est considéré comme l’un des fondateurs des sciences positives modernes. Aussi ses erreurs se sont-elles répandues, malgré les condamnations de l’Église et l’opposition d’hommes éminents tels que Bossuet. Le cartésianisme élimina progressivement la philosophie traditionnelle dans l’enseignement. Dès la fin du 17e siècle il était adopté officiellement par les oratoriens pour la formation du clergé. Au 19e siècle il était enseigné dans tous les séminaires, au moins en France. Étienne Couvert en montre les conséquences dramatiques pour l’Église (De la Gnose à l’œcuménisme, Chiré, 1993, chapitre 3). La faute commise par Descartes et ses successeurs n’est pas de s’être posé le problème critique de la validité de nos connaissances. Leur faute est de n’avoir pas su ou pas voulu le résoudre correctement, et de s’être obstinés dans une voie erronée, faute d’autant plus impardonnable que ce même problème avait déjà été examiné et résolu dans le passé.

[23] — Voir 1 Jn, 4, 20.

[24] — II-II, q. 1, a. 4, ad 2 et q. 2, a. 9, ad 3. « Fides per signa probatur, La foi se prouve par les signes. » [Commentaire sur saint Jean, c. 4, l. 7.] Voir aussi le Concile Vatican I : « Les arguments externes de la Révélation […] sont des signes très certains de la divine Révélation et adaptés à l’intelligence de tous » [DS 3009 et 3034]. Les miracles permettent de démontrer l’origine divine de la religion chrétienne.

[25] — « Testimonia tua credibilia facta sunt nimis » [Ps 92, 5]. Voir à ce sujet « l’(Instruction synodale sur les principales erreurs du temps présent », juillet 1857 et juillet 1858, dans Cardinal Pie, Œuvres Complètes, t. 3, Paris-Poitiers, Oudin, 1879,  notamment p. 184 : « La raison, dit saint Thomas, ne croirait pas, si elle ne voyait qu’il faut croire (II-II, q. 1, a. 4, ad 1). L’usage de la raison se trouve donc nécessairement à la base de tout acte de foi. Bien sûr, cet exercice de la raison, qui doit accompagner l’acte de foi, n’a rien de compliqué et de difficile. Dieu, comme parle le prophète, a donné aux témoignages et aux faits sur lesquels repose sa religion une si excessive évidence de crédibilité (Ps 92, 5), que le plus simple emploi du bon sens suffit ordinairement comme condition d’une foi raisonnable. »

[26] — Et en particulier la résurrection. C’est le signe que Notre-Seigneur donne aux Juifs : « Cette génération mauvaise réclame un signe. Et aucun signe ne lui sera donné si ce n’est le signe du prophète Jonas. En effet, de même que Jonas fut dans le ventre de la baleine trois jours et trois nuits, ainsi le Fils de l’homme sera dans le cœur de la terre trois jours et trois nuits » [Mt 12, 39 et Jn 2, 19].

[27] — I, q. 1, a. 5.

[28] — II-II, q. 2, a. 3 ; I, q. 1, a. 5 ; II-II, q. 4, a. 8. Notons au passage que les vérités surnaturelles enseignées par la foi étant nécessairement obscures, elles s’opposent aux idées claires et distinctes sur lesquelles Descartes prétendit fonder la philosophie et la science. Pour Descartes il ne peut y avoir de science de la foi et il méprisait la théologie. Pour lui, la foi est le domaine du mystère, par opposition à la science qui est œuvre de la raison.

[29] — Il est vrai que toute notre connaissance nous vient par les sens. Cependant la cause principale de notre connaissance est la lumière de la raison qui nous permet d’atteindre la réalité bien au delà de la simple perception sensible (I, q. 78, a. 4, ad 4). Par exemple, je regarde par la fenêtre, et mes sens ne me transmettent rien d’autre qu’une petite tache noire en mouvement. Cependant je sais qu’il s’agit d’un animal, et j’ai même une idée assez précise de son poids, de son aspect, de son âge, etc. Au-delà du témoignage de mes sens, et par leur moyen, ma raison atteint, bien qu’imparfaitement, l’essence de la chose elle-même.

[30] — II-II, q. 6, a. 1.

[31] — II-II, q. 5, a. 2 : Les démons croient parce qu’ils y sont forcés par l’évidence des faits, non par une inclination de leur volonté vers le bien. Voir encore le Concile Vatican I sur la liberté de l’acte de foi et la nécessité de la grâce : DS 3010 et 3035.

[32] — I q. 1, a. 5, ad 1.

* — Mgr. Lefebvre est revenu très souvent sur cette idée que la philosophie devrait s’étudier à la lumière de la foi, comme le fait saint Thomas dans la Somme Théologique.

[33] — Cette idée est à la base de la doctrine de Maritain avec son fameux « humanisme intégral ». Elle le conduit à se faire l’apôtre d’une « philosophie profane chrétienne », et en particulier d’une « philosophie morale adéquate », qui recevrait quelques lumières de la Révélation tout en en restant indépendante. De manière analogue Maritain s’est fait l’apôtre de sa « nouvelle chrétienté », caractérisée par l’indépendance réciproque de l’Église et de l’État.

[34] — Jacques Maritain, Introduction à la philosophie, nº 26.

[35] — Proposition 14 du Syllabus (DS 2914) et Lettre Tuas libenter de Pie IX (DS 2877). Voir aussi à ce sujet l’encyclique Æterni Patris de Léon XIII. « La philosophie qui repousse le complément de la Révélation, écrit le cardinal Pie, est une philosophie antirationnelle, une philosophie impossible, une philosophie impie ; la philosophie qui accepte l’autorité de la foi, loin de se restreindre et de s’abaisser, s’agrandit et se relève » Cardinal Pie, 2e instruction synodale sur les principales erreurs du temps présent, juillet 1857 et juillet 1858, in Œuvres Complètes, t. 2, Paris-Poitiers, Oudin, 1877, p. 151.

[36] — Un bel exemple de cette vraie sagesse est saint Louis Marie Grignon de Montfort. Bien qu’il ait fait ses études à Saint-Sulpice avec des maîtres imbus de la philosophie de Descartes, il n’en reçut aucun dommage et sut admirablement se préserver de toutes les erreurs de son temps. Il est vrai qu’il n’avait pas la philosophie en très grande estime : « Je laisse donc aux philosophes les arguments de leur science. Ils sont inutiles… Je parlerai aux âmes parfaites, de la vraie sagesse, de la Sagesse éternelle, incréée et incarnée » [L’Amour de la Sagesse éternelle, ch. 1, nº 14]. Est en effet inutile une philosophie qui, comme celle de Descartes, rejette par principe la lumière de la foi. Il est en revanche très utile que le chrétien s’exerce à utiliser sa raison dans la soumission à la foi : c’est la philosophie chrétienne. Citons encore un autre grand auteur spirituel, le Père Lallemant S.J. : « Nous avons quatre sortes de lumières pour nous diriger en nos actions. Premièrement, la raison, qui est très faible, et qui ne suffit pas toute seule pour nous conduire à notre fin. Quelques uns la comparent aux feux follets qui luisent la nuit un peu au dessus de la terre, et qui mènent les voyageurs droit aux rivières et aux précipices ; car après tout, la raison humaine, si elle n’est éclairée de la foi, est bien basse et ne peut nous conduire qu’à notre perte. Secondement, la foi, qui nous attachant à la première vérité, nous donne une conduite sûre, et qui n’est point sujette à l’erreur. Troisièmement, la prudence surnaturelle… » (La Doctrine Spirituelle du Père Louis Lallemant, Paris, Lecoffre, 1924, p. 199.)

[37] — Galilée fut réfuté par le Père Horazzio Grassi, s.j qui déposa en été 1624 une dénonciation en règle contre le Saggiatore au greffe du Saint-Office. Malheureusement, Galilée jouissait de la sympathie du pape Urbain VIII, gagné aux idées nouvelles. Le procès fut faussé : on condamna Galilée pour sa position sur le mouvement de la terre, position partagée d’ailleurs par un bon nombre de savants et d’ecclésiastiques éminents, parmi lesquels le cardinal Bellarmin, et on laissa de côté les attaques extrêmement graves de Galilée et de la secte des novateurs contre la philosophie traditionnelle. Le cardinal Borgia, indigné du procédé, avait refusé de signer le procès verbal. Le pape donna à Galilée un château comme résidence surveillée, le Père Grassi fut exilé à Savone. Voir : Étienne Couvert, Lecture et Tradition, nº 351, mai 2006. — L’affaire Galilée est exploitée depuis lors par la secte antichrétienne pour imposer l’idée d’une séparation absolue entre la raison et la foi. De nos jours, le monde scientifique n’étant plus défendu par l’Église, il est infesté de pseudo théories imposées par les médias pour des raisons idéologiques, contre toute science véritable : évolutionnisme, écologie, Droits de l’homme, etc.

[38] — Il est assez connu que Descartes a affirmé fonder sa doctrine sur ce qui lui fut révélé en songe le 11 novembre 1619. Ceci est tout de même étonnant de la part d’un homme que l’on présente comme le fondateur du rationalisme moderne ! On peut lire à ce sujet un excellent article de Henri Charlier, « L’inspiration », paru dans la revue Itinéraires nº 216. Selon Henri Charlier, le fameux songe venait bien de Dieu ou des saints anges, mais les préjugés anti-scolastiques de Descartes le rendirent en partie infidèle à son inspiration. Il est clair en tout cas qu’ils faussèrent gravement toute sa doctrine.

[39] — Cette idée que la philosophie perdrait quelque chose en se soumettant à la foi est défendue par Maritain dans le cadre de son fameux « humanisme intégral ». Elle inspira largement Paul VI et le concile Vatican II. On en trouvera une bonne réfutation dans le petit livre de Leopoldo-Eulogio Palacios, El Mito de la Nueva Cristiandad, Madrid 1951. L’accusation de Maritain sur une prétendue insuffisance de la théologie est absurde comme le remarque cet auteur : « Que l’on étudie la seconde partie de la Somme Théologique, et que l’on dise ensuite si le divin a supprimé l’humain ! » Outre Maritain, bien des auteurs modernes se sont laissés contaminer par le naturalisme ambiant. Ils disent pour se justifier : « Nous sommes philosophes, nous ne sommes pas théologiens. » Ce à quoi le cardinal Pie répond dans le lieu déjà cité (p. 161) : « Il n’y a pas d’autre sage que le fidèle, pas d’autre philosophe que le croyant. Nemo sapiens est nisi fidelis

[40] — C’est ainsi que Descartes a été séduit par la rigueur apparente des mathématiques, et pensa à tort pouvoir en étendre la méthode à l’ensemble des connaissances humaines. D’autres, à sa suite, ont cru que les sciences de la nature permettraient de résoudre tous les problèmes humains. Cette illusion était très répandue au 19e siècle. Il est vrai qu’elle est un peu passée de mode de nos jours. L’Église a toujours encouragé les études scientifiques, sans pour autant en faire une idole.

[41] — On peut par exemple vérifier le théorème de Pythagore en mesurant les côtés d’un triangle rectangle, ce que n’aura pas manqué de faire le grand géomètre grec.

[42] — I, q. 2, a. 2, ad 1 ; I, q. 95, 1, ad 6 ; I-II, q. 99, a. 2, ad 1 et II-II, 26, a. 9, ad 2.

 [w1] Problème technique : je ne sais pas comment supprimer l’espace entre les objections 1 et 2.

 [w2]Supprimer la note 3 s’il vous plait (« Vouloir prouver ce qui ne peut… » je n’ai pas réussi à la faire disparaître)

 [P3]Vous renvoyez au cardinal Pie, mais je ne vois pas dans le texte du cardinal de rapport avec ce qui est dit ici. Peut-on supprimer la note ? Ou alors, il faut préciser.

 [P4]Il me semble au contraire que Bellarmin n’était pas favorable à l’héliocentrisme, même s’il en admettait la possibilité ; Étienne Couvert est-il un auteur sûr sur cette question ?

 [w5] Sur Bellarmin, voici ce que dit Llorca dans son « Historia de la Iglesia Católica » BAC, 1999, T. III p. 1055 : « (Galileo con su teoría heliocéntrica) obtenía grandes triunfos en 1611, pues los científicos del Colegio Romano y algunos cardenales, incluso el mismo Belarmino, se manifestaban en su favor… ». Le même auteur est extrêmement sévère envers Urbain VIII auquel il attribue en grande partie le triomphe définitif des protestants contre les catholiques lors de la guerre de Trente ans (pag. 894-895). Sans doute, ce n’est pas une preuve de la véracité des accusations de E. Couvert, mais cela leur donne un certain degré de vraisemblance.

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Guillaume Devillers exerce son ministère en France.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 65

p. 64-85

Les thèmes
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