Raison et foi
Les raisons de notare certitude
par l’abbé Guillaume Devillers
La présente étude de M. l’abbé Guillaume Devillers (Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X), est à rapprocher de sa série d’articles sur la « Doctrine sociale et politique à l’école de saint Thomas d’Aquin » déjà publiée dans notre revue [1]. Elle en constitue en fait un préambule logique.
Le Sel de la terre.
Quiconque cherche la vérité la trouvera car il est écrit : « Qui cherche trouve » [Mt 7, 8]. Cependant, des théories fausses se sont répandues presque universellement depuis quelques siècles, théories qui détournent les âmes de la vérité en ébranlant les fondements de toute connaissance. En effet ces doctrines impies et absurdes non seulement rejettent la lumière de la foi mais encore nient le pouvoir même de notre raison pour connaître la réalité des choses extérieures. Contre la séduction de ces erreurs la sainte Église nous a indiqué clairement le remède : la doctrine de saint Thomas d’Aquin. C’est donc à cette lumière que nous tâcherons de répondre brièvement aux cinq questions suivantes :
Si la réalité des choses extérieures peut être démontrée.
Si notre raison peut connaître avec certitude les choses créées et leur Créateur.
Si l’agnosticisme est un péché.
Si la foi est une connaissance plus certaine que n’importe quelle autre scienceles vérités de foi sont certaines.
Si toutes les sciences et en particulier la philosophie et la politique doivent s’étudier à la lumière de la doctrine révélée.
Article 1
Si la réalité des choses extérieures peut être démontrée
• Objections :
1. — Il semblerait que nous puissions démontrer la réalité des choses extérieures et par conséquent la fausseté de l’idéalisme. En effet, comme le montre Descartes dans son fameux « cogito ergo sum (je pense, donc je suis) », il existe quelque chose de plus certain que l’existence des choses extérieures, et : c’est l’existence de notre pensée. Or, cette certitude nous permet de démontrer l’existence et la bonté de Dieu, d’en déduire l’impossibilité d’une tromperie de la part du Créateur, et de conclure ainsi à la réalité des choses telles qu’elles nous apparaissent[w1] .
2. — En outre, si les choses extérieures n’existent pas, il s’ensuit logiquement que nous ne pouvons être sûrs de rien. Or une telle affirmation est contraire au principe de non-contradiction, puisqu’elle affirme quelque chose, tout en niant la possibilité de toute affirmation. Il est donc démontré que les choses extérieures existent.
3. — Si l’on ne peut démontrer la réalité des choses extérieures, alors on ne peut réfuter ceux qui la nient, et l’on donne ainsi raison aux idéalistes contre toute la Tradition.
• Cependant :
Il est écrit : « Que votre discours soit : ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas ; tout ce que vous direz en plus vient du malin » [Mt 5, 37]. L’existence des choses est donc une donnée première qu’il ne faut pas chercher à démontrer[w2] .L’existence des choses ne doit donc pas être démontrée [2].
• Réponse :
Plusieurs philosophes se sont efforcés, contre le mouvement idéaliste, de démontrer la réalité du monde extérieur. Ce faisant, ils n’ont réussi qu’à affaiblir les positions réalistes, car une telle démonstration est impossible.
En effet, toutes nos connaissances découlent nécessairement d’une première connaissance immédiate et donc indémontrable. Car une connaissance est médiate, lorqu’elle qui est le fruit d’un raisonnement à partir de prémisses déjà connues [3]. Or, ces prémisses peuvent être, soit immédiates, soit se déduire à leur tour d’une connaissance antérieure. Cependant, nous ne pouvons remonter ainsi à l’infini : donc, si nous n’avions pas au départ quelque connaissance immédiate, nous ne pourrions absolument rien connaître. Et comme tout agir se fonde sur une connaissance, non seulement toute science deviendrait impossible, mais encore il ne pourrait exister ni art, ni prudence, ni justice. Ce qui est évidemment faux et absurde. C’est pourquoi nous devons admettre que les premiers principes de notre connaissance sont à la fois immédiats, indémontrables et certains.
Or il est manifeste que toute démonstration suppose en particulier le principe de non-contradiction, lequel se fonde à son tour sur la connaissance de l’être et du non être. C’est pourquoi il est évident que, ni le principe de non-contradiction, ni l’être des choses, ni la possibilité pour nous de les connaître ne sont susceptibles d’être démontrés, puisque ces choses sont les prémisses obligées de toute démonstration.
Toute la connaissance humaine suppose d’autre part la connaissance naturelle que nous avons de la réalité extérieure par l’intermédiaire de nos sens. Il s’agit là d’une évidence indémontrable, de même que la simple intelligence des premiers principes que nous en inférons par induction. Les idéalistes ont donc raison de rejeter toute apparence de démonstration, mais ils ont tort de refuser l’évidence, puisque celle-ci est antérieure et donc forcément plus certaine que toute autre affirmation.
• Solution des objections :
1. — L’argument par lequel Descartes prétendait revenir au réalisme après en avoir sapé les fondements par son doute méthodique, a été rejeté par la plupart des penseurs idéalistes qui l’ont suivi. En effet, il suppose admis les premiers principes de la raison comme le principe de non-contradiction et le principe de causalité. Or ceux-ci ne nous sont connus que par induction à partir des choses créées, et ils deviennent tout à fait discutables si l’on nie ou si l’on met en doute l’existence réelle de celles-ci. Sans doute, il est difficile de nier l’existence de ma pensée, mais celle-ci n’a désormais, comme le remarque Descartes lui-même, pas plus de consistance qu’un songe. Et dans les songes tout est possible, même l’impossible, puisque ce qui est rêvé n’existe pas réellement.
2. — A supposer que nous considérions comme admis le principe de non-contradiction, ce que n’admettent pas tous les idéalistes, l’argument n’en est pas moins un sophisme : en effet, la position idéaliste serait intrinsèquement contradictoire si l’affirmation : « nous ne pouvons être sûrs de rien » entendait nier absolument toute certitude. Mais il est clair que ce n’est pas le cas : elle n’entend nier toute certitude que quant à la connaissance des choses extérieures, non quant à la connaissance de notre pensée. Et ce qu’elle affirme appartient au domaine de notre pensée, non à la réalité extérieure. Il n’y a donc pas contradiction.
3. — Si les premiers principes ne peuvent être démontrés, il est cependant possible de réfuter ceux qui les nient, comme nous le verrons dans l’article suivant. Car celui qui rejette les premiers principes ne peut plus, en rigueur, rien affirmer. On peut donc le réfuter dès qu’il ose ouvrir la bouche pour parler. Cependant, comme le dit Aristote, « affirmer par voie de réfutation n’équivaut pas à démontrer » [Métaphysiques, IV, c 4].
Article 2
Si notre raison naturelle peut connaître avec certitude les choses créées et l’existence de leur Créateur
• Objections :
1. — Comme il a été dit dans l’article précédent, il est impossible de démontrer l’existence des choses extérieures. On ne peut donc rien connaître avec certitude.
2. — A chacun de nous il est quelquefois arrivé de se tromper. Nous étions convaincus que telle affirmation était vraie, et nous nous sommes ensuite rendu compte qu’elle était fausse. Or ce qui est arrivé une fois peut arriver une autre fois et même toujours. Il est donc possible que nous nous trompions toujours.
3. — Celui qui dort croit bien que l’objet de ses pensées existe réellement. Puis il se réveille et se rend compte que tout n’était que songe. Qui nous dit qu’il n’en est pas toujours de même, et que ce que nous prenons pour une réalité extérieure, et l’existence de Dieu que nous prétendons en tirer, ne sont pas une simple construction de notre esprit ?
4. — En outre il est possible que rien n’existe réellement en dehors de nous et que ce que nous croyons voir ou sentir ne soit qu’une apparence produite dans notre esprit par quelque mauvais génie.
5. — Un au-delà de la pensée est par définition impensable. Il est donc impossible d’affirmer qu’il existe bien une réalité derrière les phénomènes que nous croyons percevoir, et nous ne pouvons pas être certains de la vérité de notre première appréhension. Il s’ensuit à plus forte raison que toutes les connaissances que nous prétendons déduire de cette première appréhension, et, en particulier, l’existence de Dieu, sont douteuses.
6. — Il est contraire à la science d’accepter comme certain ce qui ne peut être vérifié par l’expérience. Or, nous ne pouvons absolument pas vérifier, ni qu’il existe une réalité extérieure au delà des apparences ou « phénomènes », ni qu’il existe un Dieu, par définition invisible, et donc inaccessible à l’expérience.
7. — En outre, la science moderne donne raison à l’agnosticisme: la théorie de la relativité et celle des quanta montrent bien que toute connaissance est relative et dépend de l’observateur.
• Cependant :
Selon le premier concile du Vatican, « la sainte Église tient et enseigne que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière de la raison humaine naturelle, et à partir des choses crées [4] ».
• Réponse :
Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, la réalité des choses extérieures ne peut être démontrée. Cependant cela ne signifie nullement qu’elle ne nous soit pas connue avec certitude, car la démonstration ou syllogisme n’est pas notre seul moyen de connaissance.
Nous connaissons en premier lieu par nos sens l’être sensible et particulier des choses matérielles ; en cela notre nature ne diffère guère de celle des animaux. Mais notre intelligence, informée par les sens, connaît d’une manière beaucoup plus parfaite, atteignant l’être intelligible des choses au moyen des idées universelles, et cela de deux manières, par induction et par syllogisme :
L’induction parvient à la connaissance des principes et des universaux par l’expérience des choses singulières, comme il est dit au début du livre de la métaphysique ; et le syllogisme procède ensuite [à des conclusions] à partir des principes connus par induction [5].
La démonstration procède donc à partir des universaux, tandis que l’induction procède à partir des choses singulières.
Or le premier universel que notre intelligence atteint par induction n’est autre que l’être, dont la perception est incluse dans tout ce que les sens nous donnent à connaître. Et nous connaissons en même temps, naturellement et nécessairement, ce premier principe évident et indémontrable qui est fondé sur la raison même de l’être et du non-être, à savoir que l’on ne peut affirmer et nier en même temps (principe de non-contradiction). Et sur ce principe se fondent tous les autres [6].
Ces considérations qui sont à la base de la philosophie d’Aristote et de saint Thomas ne sont pas a priori ; elles sont naturelles en ce sens qu’elles s’imposent immédiatement à tout homme, dès qu’il fait usage de sa raison ; et elles sont, de plus, confirmées par la foi et la théologie : en effet, si toute certitude était impossible, comme le prétendent les idéalistes, toute obligation morale cesserait, et Dieu serait injuste en punissant les pécheurs et les incroyants. La foi nous enseigne en outre que Dieu et les anges, qui ont une nature beaucoup plus parfaite que la nôtre, connaissent tout par simple intelligence, sans nécessité d’aucune démonstration, ce qui montre bien que la démonstration n’est pas absolument nécessaire pour connaître [7].
Or de cette connaissance première que nous avons de l’être des choses extérieures et des premiers principes, nous pouvons facilement inférer l’existence de Dieu, comme l’ont compris les hommes sages de tous les temps. En effet, l’être se manifeste à nous sous différents aspects tels que : le mouvement, la causalité, la nécessité, les degrés de perfection, la finalité. Et chacun de ces aspects de l’être créé nous conduit nécessairement à reconnaître qu’il doit exister un Être suprême incréé, distinct et cause de tout le reste. Car l’être créé n’a pas en lui-même son explication. Il ne peut être cause de lui-même, car il faudrait pour cela qu’il soit antérieur à lui-même, ce qui va contre le principe de non-contradiction. Il doit donc exister au-dessus de toute la création telle que nous l’appréhendons, une première cause non causée, que tout le monde appelle : Dieu. De façon analogue, nous pouvons atteindre Dieu comme premier moteur non mu, premier nécessaire, être souverainement parfait et intelligence suprême ordonnatrice de chaque chose en vue de sa fin [8].
Notre raison peut donc atteindre avec certitude la connaissance du Créateur à partir de celle des choses sensibles, en sorte que c’est très justement que le texte sacré condamne l’athéisme en disant : « L’insensé a dit dans son cœur : il n’y a pas de Dieu [9]. »
• Solution des objections :
1. — Ce qui précède répond à la première objection : la démonstration rationnelle ou syllogistique n’est pas notre seul moyen de connaissance.
2. — Le raisonnement proposé par la seconde objection est faux, car si nous avons l’expérience de nous être trompés quelquefois, nous avons aussi l’expérience et la certitude de ne pas nous être trompés un bien plus grand nombre de fois. En fait, si nous analysons attentivement chacune de nos erreurs, nous reconnaîtrons facilement que nous nous sommes trompés pour avoir tiré trop hâtivement une conclusion qui n’était pas contenue dans les principes. En effet, notre intelligence ne peut pas se tromper quant à son objet propre qui est l’essence des choses appréhendée simplement, ni quant aux propositions qui sont connues immédiatement, dès lors que l’on connaît l’essence du sujet et du prédicat [10].
3. — Il y a une grande différence entre celui qui dort, somnole ou souffre de quelque maladie mentale et celui qui est bien réveillé et jouit de toutes ses facultés. Le second sait avec certitude qu’il est éveillé et que ce qu’appréhendent ses sens et sa raison est bien réel. Le premier, ayant ses facultés liées, n’a pas la même certitude. Telle était la situation de saint Pierre lorsque l’ange le tira à moitié endormi de sa prison : « Il ne savait pas que ce qui arrivait par l’ange était vrai ». Mais une fois sorti de la prison, il retrouva toutes ses facultés et s’écria : « Maintenant je sais vraiment que le Seigneur a envoyé son ange, et qu’il m’a délivré de la main d’Hérode et de toute l’attente du peuple juif » [Ac 12, 9 et 11]. L’argument se retourne d’ailleurs contre les idéalistessceptiques. Car celui qui dort n’appréhende pas l’être, et c’est pourquoi les premiers principes n’ont pas cours dans les songes : les choses apparaissent et disparaissent sans raison, un homme se transforme brusquement en animal ou en n’importe quoi, et 2 et 2 peuvent donner 5 aussi bien que 4. Qu’il n’en soit pas ainsi lorsque nous sommes réveillés, nous confirme que tout n’est pas que rêve.
4. — De puissance absolue, Dieu ou quelque mauvais génie pourrait, en effet, nous tromper continuellement en nous faisant imaginer ou sentir une réalité qui n’existe pas. Cependant une telle hypothèse ne repose sur aucun motif raisonnable, pas plus que celle du paranoïaque qui s’imagine que tout le monde l’épie et le persécute.
5. — Cette objection est celle de l’idéalisme, et elle provient de l’incompréhension du caractère intentionnel de toute connaissance. En effet, toute pensée, en tant qu’elle est connaissance, suppose un objet connu. C’est donc bien plutôt l’idée d’une pensée sans au-delà qui est absurde et contradictoire, ou alors cette pensée n’est connaissance de rien, et dans ce cas elle est vaine. En niant la réalité extérieure, l’être connaissant se détruit lui-même et ne peut plus rien affirmer, nier ou mettre en doute. L’idéalisme n’est donc pas vraiment une connaissance ou une philosophie, il est plutôt pure ignorance et suicide de la raison. Si les idéalistes s’en étaient tenus à leur doute initial, comme l’avaient fait d’autres penseurs avant Descartes, ils n’auraient rien bouleversé du tout. Mais ils ont prétendu faussement et avec orgueil, après avoir nié le pouvoir même de la raison, pouvoir reconstruire un édifice rationnel libre de toute dépendance. Leur doctrine est évidemment dénuée de tout fondement et leurs idées n’ont pas plus de consistance que des rêves. Ils ne pourront rejoindre la réalité et la vérité que par une véritable conversion intellectuelle. L’erreur des idéalistes provient d’une incompréhension radicale de la nature de l’esprit. C’est le propre des natures spirituelles de pouvoir recevoir la forme des objets connus, ce en quoi consiste la connaissance[11].
6. — Ce qui est contraire à l’esprit scientifique, ce n’est pas de partir de principes indémontrables, car aucune science ne peut démontrer ses principes[12], mais c’est bien plutôt de s’obstiner à défendre une théorie qui est sans cesse contredite par l’expérience comme le remarque Pasteur : « Laissez-moi vous dire à quels signes on reconnaît les théories vraies. Le propre des théories erronées est de ne jamais pressentir des faits nouveaux, et toutes les fois qu’un fait de cette nature est découvert, ces théories, pour en rendre compte, sont obligées de greffer une hypothèse nouvelle sur les hypothèses anciennes... Le propre des théories vraies, au contraire, c’est d’être l’expression même des faits, d’être commandées et dominées par eux, de pouvoir prévoir sûrement des faits nouveaux, parce que ceux-ci sont, par la nature, enchaînés aux premiers¸ en un mot le propre de ces théories est la fécondité [13]. » Certes, le réalisme n’est pas une théorie, pas plus qu’un système ou une idéologie ; il est la philosophie naturelle de l’esprit humain. Néanmoins sa vérité nous est confirmée continuellement depuis notre berceau, en ce qu’il nous permet d’expliquer les faits et de prévoir sûrement ce qui va se passer ensuite, tandis que la fausseté de l’agnosticisme nous apparaît clairement en ceci que ses défenseurs n’ont pu conserver à leur système une apparence de raison qu’en y ajoutant sans cesse de nouvelles hypothèses absolument gratuites, telles que la volonté de Dieu, pour Descartes et Spinoza, la vision en Dieu, pour Malebranche, les catégories a priori de Kant ou l’immanence vitale des modernistes. Leur système est donc complètement anti-scientifique, et c’est pourquoi d’ailleurs, comme le remarque Jean Daujat, tous les scientifiques sont réalistes [14]. En maintenant le doute sur les principes mêmes de toute connaissance humaine, l’agnosticisme a donné à la civilisation un coup mortel et de soi définitif, selon le mot de saint Thomas : « Celui qui se trompe sur les principes est incorrigible [15] ». La pensée moderne s’est ainsi engagée dans une voie de non-retour, sorte de suicide intellectuel et moral. La connaissance humaine et la civilisation ne pourront échapper à une ruine certaine qu’en rejetant absolument le poison du doute cartésien, qui est à l’origine de cette débâcle de la pensée.
7. — La science moderne ne donne aucunement raison aux agnostiques, bien au contraire. La théorie de la relativité, à supposer qu’elle soit vraie, est en réalité un principe de non-relativité absolue : les phénomènes seraient totalement indépendants de l’observateur et du repère dans lequel il se trouve. Quant à la physique quantique, elle montre simplement les limites de notre connaissance expérimentale : il est et sera toujours impossible de déterminer la position exacte d’une particule, car toute observation à ce niveau modifie la trajectoire de la particule observée [16].
Article 3
Si l’agnosticisme est un péché
• Objections :
1. — Il ne semble pas que l’agnosticisme soit un péché. En effet, on considère généralement que l’un de ses fondateurs est le philosophe Descartes. Or Descartes a vécu et est mort en bon chrétien et catholique pratiquant.
2. — Ce qui n’est pas condamné par l’autorité de l’Église ne saurait être péché. Or non seulement les philosophies modernes agnostiques ne sont plus condamnées, mais encore elles sont à la base du modernisme, et sont comme telles couramment enseignées dans l’Église depuis le 2e concile du Vatican [17].
• Cependant :
L’agnostique qui ignore les premiers principes de la connaissance, ignorera à plus forte raison, l’existence de Dieu et nos devoirs envers Lui. Or une telle ignorance est inexcusable selon le mot de saint Paul : « Car Dieu s’est manifesté à eux ; en effet, les choses divines invisibles nous sont rendues visibles et connues depuis la création du monde par le moyen des choses créées ; de même que sa vertu éternelle et sa divinité : en sorte qu’ils sont inexcusables, car ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu, et ne lui ont pas rendu grâce [18]. »
• Réponse :
L’agnosticisme est cette doctrine qui prétend nier ou mettre en doute les premiers principes de notre connaissance. Partant de ce présupposé, ses défenseurs en viennent à affirmer, soit que ce que nous prenons pour réalité objective n’est qu’une construction de notre esprit (idéalisme), soit que notre connaissance se limite aux phénomènes, sans pouvoir rien affirmer au-delà (empirisme ou existentialisme). Il est évident que de telles folies sont causes de nombreux actes désordonnés, à commencer par l’ignorance de Dieu et l’infidélité. Il s’agit donc d’une erreur extrêmement grave, qui sera évidemment péché grave toutes les fois qu’elle n’est pas invincible [19].
Cette ignorance peut-elle être invincible ? Saint Thomas affirme que non et l’expérience le confirme [20]. En effet, si l’agnosticisme règne aujourd’hui en maître dans les universités, on ne voit cependant jamais l’un de ces savants philosophes agir dans la vie courante d’une manière cohérente avec les principes qu’il prétend défendre, comme s’il mettait vraiment en doute l’existence des choses ou la validité des premiers principes [21]. Leur négation est donc sélective, ils y croient ou n’y croient pas selon leur convenance, ce qui est le signe d’une ignorance affectée.
Pour s’obstiner à nier ou à mettre en doute les premiers principes de notre connaissance, il faut donc, soit être de mauvaise foi, soit avoir perdu l’usage de la raison. Ceux qui se trouveraient dans cette seconde situation seraient sans doute excusés de tout péché, mais ils devraient également être enfermés au plus vite dans un institut spécialisé à cause du danger grave qu’ils constitueraient pour la société et pour la vie de leurs semblables. Ceux qui sont de mauvaise foi sont encore plus dangereux, car ils tendent à détruire des biens plus précieux que la vie temporelle, à savoir la vie de l’âme, la sagesse, la foi et le salut éternel.
Les agnostiques sont donc de mauvaise foi, et leur adhésion à l’erreur est un péché grave, peut-être même le plus grave des péchés, à cause de ses conséquences : le rejet de Dieu, le rejet de la foi et les autres crimes qui en sont les conséquences habituelles. En effet, cette erreur rend impossible toute certitude, y compris quant à l’existence de Dieu et à l’origine divine de la vérité catholique. Elle mène donc tout droit à l’apostasie et à l’athéisme. Bien loin de rendre ces fautes excusables, l’agnosticisme les rend même encore plus coupables, chaque fois qu’il est délibérément voulu afin de pouvoir se libérer de la loi divine. En tout cas, l’idéalisme ne peut aucunement servir d’excuse à l’impiété et Notre-Seigneur pourra avec justice répondre à celui qui aura professé ces doctrines : « Je te juge selon tes propres actes et selon ta propre doctrine; tu savais croire à la réalité des choses et au pouvoir de ta raison lorsque tu y trouvais ton intérêt, mais tu affectais ensuite de ne plus y croire pour pouvoir te livrer à tes iniquités. Celles-ci seront la cause de tes tourments dans les flammes de l’enfer. » Alors apparaîtra aux yeux de tous la perversité de ces doctrines, et nous verrons bien si ses défenseurs croient ou non à l’existence de ces flammes, instruments de la vengeance divine !
• Solution des objections :
1. — On ne peut pas dire que Descartes fut agnostique, puisqu’il affirme l’objectivité et la véracité de notre connaissance, aussi bien de notre connaissance rationnelle que de notre connaissance de foi. Cependant il est vrai que, par sa fausse philosophie, il en a ébranlé les fondements, causant par ce fait un tort considérable. Bien qu’il fut – semble-t-il – un catholique sincère et convaincu, en même temps que politiquement conservateur, il était cependant très contaminé par les idées novatrices qui fermentaient en ce début du 17e siècle. Il eut de bons amis chez les Rose-Croix et étudia dans les universités protestantes de Hollande. Sa doctrine ne se comprend bien que si on la situe à sa place dans ce grand mouvement historique que nous appelons Révolution, et qui est essentiellement le rejet de l’ordre surnaturel. Bien que bon chrétien, Descartes a commis une faute grave en se refusant à rechercher les principes philosophiques de la nouvelle science dans la philosophie traditionnelle de l’Église. S’il n’avait pas commis ce péché de naturalisme, il ne se serait certainement pas trompé grossièrement comme il l’a fait : premièrement, en rejetant le fondement véritable de toute connaissance, constitué par les premiers principes indémontrables ; deuxièmement, en croyant pouvoir les remplacer par ses fameuses « idées claires et distinctes », attribuant ainsi à l’homme une espèce de connaissance intuitive comparable à celle des anges [22].
2. — L’agnosticisme moderniste ruine les fondements mêmes de la foi, comme cela a été parfaitement expliqué par le pape saint Pie X dans son encyclique Pascendi Dominici Gregis du 8 septembre 1907. Le fait que ces erreurs ne soient plus condamnées par les autorités actuelles de l’Église, et soient même enseignées dans les séminaires et dans les chaires ecclésiastiques jusqu’aux plus hauts degrés de la hiérarchie ne change rien. Les modernistes, qui prétendent conserver la foi catholique tout en professant la philosophie agnostique, sont des menteurs, car celui qui ne croit pas dans ce qu’il voit, comment pourra-t-il croire dans ce qu’il ne voit pas [23] ? Les désastres qui ont résulté de ces erreurs pour l’Église et pour les âmes ne font d’ailleurs que confirmer, s’il en était besoin, leur perversité et le jugement du saint pape : les modernistes sont vraiment les pires ennemis de l’Église.
Article 4
Si les vérités de foi sont certaines
(Concile Vatican I, Sess. III, Cap. III, De fide)
• Objections :
1. — Il semblerait que la foi ne soit pas une connaissance certaine. En effet, la foi a pour objet des vérités qui dépassent notre raison. Elle est donc nécessairement beaucoup moins certaine que les autres sciences.
2. — En outre, la foi s’appuie sur des faits historiques comme l’existence et les miracles de Jésus-Christ. Or, ces faits échappent totalement à notre expérience et à nos possibilités de vérification.
3. — Enfin la conclusion ne peut être plus certaine que les prémisses. Or, c’est par notre raison que nous connaissons l’objet de la foi et les motifs de crédibilité. La certitude que nous en avons ne peut donc être supérieure à celle des autres sciences physiques ou philosophiques. Ceci nous est d’ailleurs confirmé par le fait que, même de grands saints et de savants théologiens ont parfois été tentés par le doute en matière de foi.
• Cependant :
A cette question, il faut répondre que Dieu fait bien toutes choses, et lorsqu’il nous ordonne de croire quelque vérité, il nous donne en même temps des signes suffisants de ce que cette vérité vient de Dieu, est certaine et doit par conséquent être crue. Or, il est manifeste que Dieu exige de nous la foi : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné » [Mc 16, 16]. C’est donc que les vérités de foi sont certaines [24].
• Réponse :
Dieu, comme le dit le prophète, a donné aux témoignages et aux faits sur lesquels repose sa religion, une évidence tellement excessive de crédibilité, que l’usage du plus simple bon sens suffit d’ordinaire comme condition d’une foi raisonnable [P3] [25]. Les signes qui nous démontrent l’origine divine de la foi catholique sont admirablement synthétisés par saint Thomas en deux petites pages de sa Somme contre les Gentils, livre I ch. 6. Ils sont principalement au nombre de trois : premièrement les miracles [26], deuxièmement la conversion des apôtres, hommes de rude et basse condition, élevés instantanément au jour de la Pentecôte à la plus haute sagesse, troisièmement la conversion d’une foule immense, par la seule efficacité des deux signes précédents – et non par la violence des armes ou par la promesse des plaisirs comme dans le cas de l’Islam –, au milieu des persécutions, embrassant une doctrine qui dépasse la raison, réprime les plaisirs de la chair, et enseigne à mépriser tous les biens terrestres. C’est le plus grand des miracles et le signe manifeste de l’inspiration divine, que tant d’hommes méprisent ainsi les choses visibles et ne désirent que les invisibles. Et ce qui nous montre que tout cela n’est pas arrivé par hasard mais par disposition divine, c’est le fait que ces choses avaient été annoncées par les prophètes longtemps auparavant, comme en font foi les saints livres. Cette si admirable conversion du monde à la foi chrétienne est l’indice le plus sûr des signes précédents, en sorte qu’il n’est pas nécessaire que ceux-ci – les miracles et la conversion instantanée des apôtres – se répètent dans la suite des siècles. Ce serait en effet le plus admirable des miracles si le monde avait été converti sans miracle, par des hommes simples et méprisés, à croire une doctrine si difficile, à mener une vie si austère et à espérer des choses si élevées.
Et cependant, de nos jours encore, contre la pression croissante de l’erreur, le bon Dieu ne laisse pas de nous donner de nouveaux signes très clairs de la vérité, tels que le grand miracle de Fatima, les découvertes scientifiques concernant le Saint-Suaire, l’image de la Vierge de Guadalupe, etc. La vérité se révèle facilement à celui qui la cherche véritablement : « Qui cherche trouve ! »
• Solution des objections :
1. — La certitude peut être considérée de deux manières, du côté de sa cause et du côté du sujet. Du côté de sa cause, la foi est beaucoup plus certaine que toutes nos connaissances de raison, car elle s’appuie sur la Révélation divine qui ne peut errer [27]. Mais du côté du sujet, la foi est moins certaine, car les vérités de foi excèdent les possibilités de notre raison, et nous ne pouvons les comprendre parfaitement [28].
2. — La théorie de l’empirisme, selon laquelle nous pourrions connaître avec certitude seulement ce qu’appréhendent nos sens et ce qui peut être vérifié par l’expérience, est aussi fausse et contradictoire que l’idéalisme, qu’elle rejoint d’ailleurs dans la pratique. Bien des choses nous sont connues avec certitude, qui ne sont pourtant pas directement accessibles à nos sens, comme l’essence des choses connues ou les relations de causalité et de finalité [29]. Et il en est de même des faits historiques qui conditionnent la vie politique et culturelle des peuples. Or, parmi ces faits historiques, aucun n’est démontré par des témoignages plus nombreux et plus dignes de foi que l’existence de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ainsi que ses miracles, sa doctrine et son sacrifice, de même que le développement admirable de l’Église qu’il a fondée.
3. — L’assentiment de foi ne dépend pas des motifs rationnels comme de sa cause principale, mais plutôt comme de sa cause instrumentale, la cause principale étant Dieu qui meut l’âme du croyant par la Révélation extérieure et par la grâce intérieure. Or, l’effet de la cause principale peut aller bien au-delà de la vertu de l’instrument, comme cela est manifeste dans le cas de l’artiste et de son pinceau, ou encore dans le cas des sacrements. Ainsi Dieu peut très bien utiliser différents moyens, tels les miracles, les prophéties et les autres connaissances apologétiques, tels certains faits providentiels dans notre vie personnelle, et la lumière intérieure de sa grâce, pour produire en nous une certitude de foi très supérieure à celle que nous avons de chacun de ces éléments, à la lumière de notre seule raison [30]. D’autres fois, il arrive que Dieu éprouve notre fidélité et développe en nous l’humilité et la conscience de notre dépendance, en nous retirant l’évidence et le sentiment des vérités de foi, comme cela est arrivé même aux plus grands saints. Même alors, dans la nuit obscure de la foi, nous pouvons, avec la grâce de Dieu, persévérer dans la vérité.
Note sur les rapports entre l’apologétique et la foi.
Le développement de l’apologétique comme science distincte de la théologie a quelque peu embrouillé la question que nous étudions dans cet article. Il n’y a pas de doute que les miracles, les prophéties et les autres motifs apologétiques interviennent dans la certitude de foi. Toute la question est de savoir s’ils sont suffisants. En soi (« secundum naturam »), ils sont plus que suffisants pour produire une certitude, comme nous le montrons dans l’article, encore que cette certitude ne soit pas nécessairement une certitude de foi : pour qu’elle le devienne, il faut que la grâce de Dieu illumine notre entendement et meuve notre volonté. C’est cette grâce de Dieu qui manque aux démons et fait que, bien que certains de la vérité de ce qu’enseigne l’Église, ils n’ont pas la vertu de foi [31]. Cependant, par rapport à nous (« quoad nos »), les motifs sont souvent insuffisants, à cause de la débilité de l’intelligence humaine. Cette débilité, encore aggravée par la corruption du péché originel, fait que nous passons à coté des choses les plus évidentes sans les voir, comme l’œil du hibou ébloui par la trop grande lumière du soleil [32].
