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Aux sources des Missions étrangères : Pierre Lambert de la Motte

 Michel Defaye

Le 350e anniversaire de la création des Missions étrangères de Paris (1658-2008) invite à la lecture d’une biographie de l’un des fondateurs, Mgr Pierre Lambert de la Motte. Personnage aux grandes vertus, oublié par l’historiographie religieuse, il appartient pourtant, par toutes les fibres de son être, « à ce grand siècle des âmes que constitua le XVIIe siècle français », comme le précise Françoise Fauconnet-Buzelin, biographe de ce grand évêque.


Juriste dévoué aux misères de ses contemporains

Pierre Lambert naît en 1624 – année où Richelieu entre au Conseil du roi Louis XIII – et est élevé dans une famille normande de la noblesse de robe qui fut très engagée dans les combats de la Ligue. Enfant pieux, éduqué chez les jésuites à Caen, le jeune Pierre devient orphelin à seize ans. Il poursuit des études de droit et achète une charge de conseiller à la Cour des Aides de Rouen à l’âge de vingt-deux ans. Sa profession ne l’empêche pas d’adhérer à une œuvre charitable, la congrégation des Messieurs, qui « regroupe plus d’un millier de membres issus des sept cents familles les plus célèbres et les plus fortunées de Rouen » précise Françoise Fauconnet-Buze­lin qui fait connaître le zèle de ces juristes, négociants, bourgeois et gentilshommes. Ceux-ci s’activent auprès de tous les nécessiteux de la ville : visites aux malades de l’Hôtel-Dieu et aux prisonniers, travaux à l’œuvre des Enfants trouvés, assistance aux victimes des guerres, ces guerres qui furent nombreuses au temps de Richelieu et de Louis XIV.

La Normandie s’est particulièrement distinguée pendant ce grand siècle de la charité. « Au milieu du XVIIe siècle, Caen est sans doute l’une des villes les plus religieuses de la France » écrit l’auteur [p. 36]. Les fruits de sainteté sont nombreux dans cette province : en 1643, saint Jean Eudes fonde la congrégation de Jésus et de Marie ; Gaston de Renty crée l’Ermitage, sorte de cénacle spirituel qui reçoit les âmes désireuses de pratiquer l’oraison en vivant dans le monde. Pierre Lambert le fréquente assidûment, mais les entretiens de l’Ermitage l’invitent à se donner entièrement à Dieu et aux âmes. Il devient prêtre à trente-et-un ans et, le soir de sa première messe, il écrit :

Il me semble qu’il faut que j’aille chercher au-delà des mers ces pauvres aveugles que Dieu veut tirer des ténèbres, par le mérite de son sang répandu généreusement pour tous [p. 46].

Sa vocation de missionnaire est née mais ne se réalisera que quelques années plus tard.

 

Évêque et missionnaire au Siam (Thaïlande) et en Cochinchine (Vietnam)

Homme de terrain, chef dans l’âme, Mgr Lambert commence par diriger diverses œuvres charitables de la ville de Rouen. Son activité débordante ne l’empêche pas de consacrer « quatre à cinq heures par jour à l’oraison […] et ses soirées à l’étude de la théologie ». Son destin va changer lors d’une visite à son jeune frère, séminariste à Paris. Dans la capitale, on vient de recevoir Alexandre de Rhodes (1591-1660), jésuite avignonnais qui fut missionnaire au Tonkin et en Cochinchine dès les années 1625. Plusieurs fois chassé d’Asie, il venait de passer par Rome pour exposer à la congrégation de la Propagande, la nécessité d’envoyer sur place des évêques ne dépendant pas du roi du Portugal.

A Paris, les milieux dévots prient et travaillent pour ces missions lointaines que sont le Canada et l’Asie. Rome entérine la demande d’Alexandre de Rhodes et en 1659, publie des Instructions romaines, véritable charte des missions. Le pape demande l'envoi d'évêques français qui auront pour mission d’étendre l’apostolat et de contrôler l’activité des jésuites portugais « dont le vœu spécial d’obéissance s’était par un étrange gauchissement reporté du pape sur le roi du Portugal » précise l’auteur. Quatre prêtres sont choisis et ordonnés évêques avec le titre de « vicaires apostoliques » : François de Laval Montmorency, François Pallu, Ignace Cotolendi et Pierre Lambert. Le premier partira pour le Canada ; les trois autres, destinés à l’Asie, seront considérés comme les co-fondateurs des Missions étrangères de Paris.

Mgr Lambert de la Motte, nommé évêque de Bérythe (Bey­routh), quitte le royaume de France le 27 décembre 1660 en compagnie de plusieurs missionnaires. Sur les dix-sept partants, huit mourront en route, dont Mgr Cotolendi qui sera inhumé en Inde. Rome donne mission à l’évêque de Bérythe d’orga­niser les églises de Chine et du Vietnam en formant un clergé autochtone. Le Siam (la Thaïlande) sera « la base » de la mission, puisque ce royaume reste d’une étonnante tolérance pour les missionnaires chrétiens. Mgr Lambert met deux années et deux mois pour arriver à Ayutthaya, près de Bangkok. Françoise Fauconnet-Buzelin décrit ce voyage très éprouvant à partir d’une source de première main, la Relation du Voyage de Mgr l'évêque de Bérythe, au Royaume de la Cochinchine, par la Turquie, la Perse, les Indes, etc. jusqu'au Royaume de Siam, de Jacques de Bourges [1], compagnon de Mgr Lambert.

Bien reçu par le roi du Siam, l’étrange et surprenant Phra Naraï (1632-1688), le vicaire apostolique va surtout rencontrer l’opposition farouche des jésuites portugais, installés depuis longtemps sur des terres qu’ils ont investies. Ils ne veulent la présence, ni d’un évêque, ni d’un français sans mandat portugais. Que craignent-ils ? D’être surveillés, de ne plus commercer, d’être repris sur leurs mœurs relâchées. Au Siam, puis en Cochinchine, les jésuites vont donc déclarer une véritable guerre à Mgr Lambert de la Motte, avec des tentatives d’empoisonnement, des diffamations de toutes sortes, de nombreux obstacles à l’apostolat, des mensonges auprès de Rome et de Paris. L’auteur conte dans le menu détail les obstacles qu’il eut à affronter et montre combien le zèle des âmes le brûlait comme un feu dévorant.

Après plusieurs années de dur labeur et après avoir créé un séminaire à Ayutthaya, Mgr Lambert ordonne quelques prêtres tonkinois.

Les critères de sélection sont assez draconiens et, malgré l’urgence des besoins, le vicaire apostolique ne cédera pas à la tentation de préférer la quantité à la qualité, précise la biographe [p. 180].

Ces missions seront nombreuses au Vietnam, où la persécution sévit régulièrement. Pendant l’une d’elles, qui dura quinze jours, prenant des risques incroyables, le vicaire apostolique administre 4 500 confirmations, 300 baptêmes et de nombreux mariages [p. 251]. Il crée aussi des congrégations pieuses pour les élites (hommes et femmes). On doit à Mgr Lambert de la Motte d’avoir organisé la chrétienté en Asie du sud-est et son ami fidèle, Mgr François Pallu, le souligne en 1679, année de la mort de l’évêque :

 

Tout autre que Mgr de Bérythe aurait succombé à la tâche. […] C’est à lui, après Dieu, que l’on doit les établissements de Siam, de la Cochinchine et du Tonkin, dans lesquels il a fallu surmonter beaucoup de difficultés et soutenir de très grandes bourrasques [p. 258].

 

Des difficultés et des bourrasques que les jésuites portugais ont suscitées ou aggravées. Dans son récit, Françoise Fauconnet-Buzelin s’y attarde peut être trop. Mais, en même temps, cela permet de comprendre que, dans les œuvres de Dieu, les ennemis ne sont pas toujours ceux que l’on croit. On sait gré aussi à l’auteur d’avoir sorti de l’oubli une âme d’élite, « mission­naire et contemplatif en action », digne de ce grand siècle de la charité et des missions.

Françoise Fauconnet-Buzelin, Aux sources des Missions étrangères, Pierre Lambert de la Motte 1624-1679, Paris, Perrin, 2006, 341 p., 22 €.



[1] —  Le récit a été publié à Paris en 1666. Il a été réédité en 2001, chez Gérard Montfort, Paris, 104 p.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 65

p. 169-173

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