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Témoignages

par Dom Thomas-d’Aquin O.S.B.

 

Dom Gérard O.S.B.

Dom Thomas d’Aquin est prieur du monastère de Santa Cruz à Nova Friburgo, près de Campos, au Brésil, fondé par les moines du Barroux le 3 mai 1987. Au moment du ralliement de Dom Gérard à la Rome conciliaire en 1988, la communauté de Santa-Cruz prit la courageuse décision de se séparer du monastère du Barroux, pour rester fidèle à la Tradition.

Le Sel de la terre.

 

Jean Madiran, avec le talent qu’on lui connaît, a écrit dans Présent (3  avril 2008) un article à la mémoire de son ami Dom Gérard. Élève  d’André Charlier à Maslacq, moine à Madiran, ermite et fondateur à Bédoin [1], bâtisseur au Barroux, directeur d’âmes et écrivain de talent, Dom Gérard a eu une vie bien remplie.

Nous aussi, nous l’avons connu, non pas au temps de sa jeunesse à Maslacq, ni depuis qu’il fut devenu abbé du Barroux, mais seulement pendant les années de Bédoin et jusqu’aux tragiques événements de 1988. A défaut d’un champ de vision aussi étendu que celui de Madiran, nous avons, peut-être, l’avantage d’avoir été plus proche de Dom Gérard, l’ayant eu comme supérieur et comme père dans la vie religieuse et bénédictine. Arrivé à Bédoin en 1974, j’ai pu connaître ces années au « charme indéfinissable des premiers débuts », comme le dit Dom Louis-Marie [2], cité par Madiran.

Bien que Jean Madiran ait raison sur beaucoup de points, il est nécessaire de compléter le portrait qu’il fait de Dom Gérard. Je me propose, non de rappeler des détails oubliés, mais plutôt de souligner les graves lacunes qu’offre l’œuvre de Dom Gérard dans les circonstances actuelles de la vie de l’Église.

On me dira peut-être : pourquoi critiquer votre propre père ? Si vous n’avez pas d’éloges à faire, pourquoi ne pas vous taire ? L’abbé Berto n’était-il pas mieux inspiré, en disant de Jacques Maritain : « Il m’a fait trop de bien pour que j’en dise du mal ; il m’a fait trop de mal pour que j’en dise du bien [3] » ?

Non, je ne pense pas devoir suivre l’exemple ou le mot de l’abbé Berto. L’orientation donnée par Dom Gérard a fait et fait encore trop de mal pour qu’on garde le silence. Il y va du bien des âmes.

Dom Gérard a divisé la Tradition en France, ainsi que notre famille monastique. Son exemple a été suivi par plusieurs en Europe et au Nouveau Monde, jusqu’à Campos, tout près de chez nous, et il continue d’être une menace pour plusieurs. C’est pourquoi il me semble utile d’essayer de montrer les causes du désastre du Barroux.

C’est par Bédoin qu’il faut commencer, si nous voulons comprendre les événements dont nous parlons. Bédoin, dont la renommée attirait de partout des âmes qui venaient à la recherche des eaux limpides de la Tradition, cachait-elle dans son sein les germes des désastres futurs ? Qu’est-ce qui n’allait donc pas à Bédoin ? Avant de répondre, il est nécessaire de reconnaître qu’il y avait là beaucoup de bonnes choses, sans aucun doute. Il y avait les anciens comme le père Jehan, notre maître des novices, toujours mortifié et observant. Il y avait la messe et le chant grégorien. Le père Joseph Vannier y faisait toujours de nouveaux et heureux progrès. Il y avait la vie commune, la pauvreté, la sainte obéissance et les belles cérémonies. Il y avait l’amour de l’oraison, la générosité au travail et la charité envers les hôtes, toujours reçus avec bonté par le père Jérôme, notre hôtelier. Cependant, il y manquait quelque chose : c’était la formation sacerdotale telle que l’Église la demande.

Les prescriptions de saint Pie X dans l’encyclique Pascendi et dans le Droit canon n’étaient pas observées. De la scolastique, nous connaissions davantage le nom que la méthode ; de la Somme théologique, davantage les conclusions que l’argumentation. Nous n’étudiions pas non plus les encycliques des papes qui ont condamné les erreurs modernes. Il est vrai que Dom Gérard a écrit L’Église face aux nations, où il dénonce la liberté religieuse ; mais ce livre ne semble pas avoir exprimé une conviction profonde. De la crise actuelle, Dom Gérard voyait les aspects liturgique et monastique. Son aspect plus spécifiquement théologique lui échappait ou, du moins, il ne le comprenait pas suffisamment.

Les cours, à Bédoin, étaient trop espacés et les examens bien rares. D’ailleurs, plusieurs pères ont dû compléter leurs études bien des années après leur ordination. Nous recevions souvent des conférenciers illustres et même nous avons reçu quelques cours de maîtres très compétents, qui ont eu la charité de venir nous aider ; mais cela était sans suite et sans ordre. Je n’ai pas étudié la logique [4]. Je pense qu’aucun des premiers pères ne l’a fait. En effet, la logique inspirait à Dom Gérard une certaine méfiance ; il se trouvait bien plus à l’aise avec Péguy qu’avec saint Thomas d’Aquin. En effet, Dom Gérard était plutôt un artiste « avec son intuition si juste » comme l’écrivait à son sujet André Charlier. Certes, c’est un bien, c’est un don de Dieu. Mais l’intuition ne pourra jamais remplacer une solide formation. En morale, on avait l’air de miser plutôt sur cette intuition que sur l’étude. C’est ainsi que je suis arrivé au sacerdoce sans avoir sérieusement étudié la morale, ni le droit canon, ni la philosophie, ni le latin. Mieux inspiré, le père Eugène de Villeurbanne O.F.M. Cap. envoya ses premiers religieux à Écône ; de la même façon agirent les dominicains, partis tous ensemble au Valais. Ceux-là ont tenu bon avec la Fraternité Saint-Pie X, alors que le Barroux n’a pas résisté aux tempêtes, parce qu’il n’était pas suffisamment fondé sur le roc de la vraie science, dont l’Église a le dépôt. Plus tard, Dom Gérard tenta de pallier cet inconvénient en envoyant à Rome quelques moines. C’était faire preuve d’une totale incompréhension de la crise actuelle.

Le mal ne s’arrêtait pas là. Outre le peu de science, il y avait aussi la fausse science. Des auteurs douteux, comme le père Benoît O.P., le père Roguet O.P. et quelques bénédictins plus ou moins liés au fameux mouvement liturgique, étaient lus dans le monastère. Un jour, nous avons entendu la « thèse » selon laquelle la sainte Écriture peut contenir des erreurs et il a fallu rédiger tout un travail pour décider Dom Gérard à intervenir en faveur du rétablissement de la bonne doctrine.

Au sujet de la liturgie, nous avons vécu des moments pénibles au monastère, à cause des tendances de quelques-uns qui voulaient adopter certaines réformes de la messe réalisées par Paul VI avant 1969. Dom Gérard lui-même prenait des libertés assez étonnantes. Il a même inventé, quand nous étions au Barroux, un « Amen » chanté à la fin de l’Évangile. A celui qui remarquait qu’il n’était pas permis de faire cela, il répondit : « Mon petit père, plus tard, l’Église nous remerciera d’avoir trouvé la formule. »

C’est vrai que Dom Gérard n’a pas eu un père Le Floch pour le former, et qu’il n’a pas étudié au séminaire français de Rome [5]. Quelle a été sa formation aux monastères de Madiran et de Tournay, je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’il avait connu des hommes de grande valeur. Malgré cela, quelque chose lui manquait, quelque chose qui n’a manqué ni à Mgr Lefebvre, ni à Mgr de Castro Mayer, ni au père Calmel, ni à des laïcs comme Gustave Corção. Ce manque de formation ou d’amour de la vérité a préparé le désastre de 1988 qui a rendu Dom Gérard et sa communauté prisonniers de la tyrannie libérale qui asservit l’Église depuis quarante ans.

Les moines du Barroux ne se rendent pas compte, peut-être, de cette tyrannie, mais les concessions que Dom Gérard a dû faire pour pouvoir fonder Sainte-Marie-de-la-Garde au diocèse d’Agen, en 2002, sont là pour en témoigner. Madiran, dans son article « Dom Gérard et la messe » (17 avril 2008), parle même d’un noyau dirigeant qui aurait manipulé la « collégialité » des évêques et aurait fait probablement pression sur la conférence monastique, pour imposer ces concessions à Dom Gérard. Tout cela, non seulement Mgr Lefebvre l’avait prévu, mais il en avait averti Dom Gérard, qui n’a pas voulu en tenir compte. Maintenant, la belle communauté du Barroux, avec ses nombreuses vocations venues du M.J.C.F. et de tant d’excellentes familles françaises, part doctrinalement à la dérive au point de défendre, dans un ouvrage de plusieurs volumes, la grande erreur libérale : la liberté religieuse [6].

Nous touchons à la fin de ce bref aperçu sur l’œuvre monastique de Dom Gérard, ou, mieux, sur les causes doctrinales de la déviation du Barroux. C’est donc sur une note bien triste que nous finissons. Et pourtant, nous aimions beaucoup notre monastère, ainsi que Dom Gérard lui-même. Nous aimions ces chapitres du soir à Bédoin, où il nous commentait quelque livre de spiritualité, ces offices dans notre belle chapelle du XIe siècle, ces hivers où nous gelions de froid sur nos paillasses, en attendant l’heure des matines. Cependant, si cette histoire se termine tristement, elle contient une grande leçon ; et cette leçon ne doit pas être perdue, comme cela arrive si souvent.

L’expérience des pères est perdue pour les enfants, écrit Bainville. La quantité des souvenirs et des expériences qui tombe en route est énorme. Ce qu’on pourrait croire acquis pour l’éternité, fixé à jamais dans la mémoire, s’oblitère après une génération. L’histoire est un puits d’oubli, un puits insondable [7]

Et quelle est cette leçon qu’on aimerait voir acquise pour l’éternité et fixée à jamais dans la mémoire de tous ? Elle tient en trois mots : Sentire cum Ecclesia, penser avec l’Église. Voilà ce qui a manqué à Dom Gérard. Si cela paraît trop dur et injuste, disons que Dom Gérard ne l’a pas pratiqué suffisamment. La pensée de l’Église, la volonté de l’Église, c’est Mgr Lefebvre qui l’a comprise, aimée et mise en pratique. C’est là toute la différence entre Mgr Lefebvre et Dom Gérard. Ce dernier a l’excuse des temps difficiles où nous vivons. Cela ne fait que souligner davantage le mérite de Mgr Lefebvre et notre devoir de suivre son exemple.

Sentire cum Ecclesia, Monseigneur l’a réalisé dans son œuvre de formation sacerdotale, dans son combat contre les erreurs modernes et dans son effort pour préserver la Tradition de l’emprise libérale qui opprime toute l’Église actuellement.

« Dieu n’aime rien autant en ce monde que la liberté de son Église », enseigne saint Anselme [8]. Mgr Lefebvre, par son combat, a préservé cette liberté, qui est la faculté de se mouvoir dans le bien, faculté de se mouvoir dans la Tradition, de donner la vraie formation sacerdotale, de prêcher la foi, de sauver les âmes et de rendre à Dieu le culte qui lui est dû. Cette liberté-là, Dom Gérard l’a perdue. Puisse la miséricorde divine nous la conserver, en attendant le moment où elle sera rétablie à Rome et où l’autre, la fausse liberté, celle de Vatican II, sera condamnée et proscrite, afin que Notre-Seigneur Jésus-Christ soit de nouveau proclamé roi des nations et de tout l’univers visible et invisible.

 

*** 

Dom Ange O.S.B.

Dom Thomas-d’Aquin a publié dans le Bulletin de la Sainte-Croix n° 38, d’avril 2008, cette notice biographique de Dom Ange, prieur du monastère bénédictin de Bellaigue en Auvergne, décédé le 9 mars 2008, premier dimanche de la Passion. Il l’a bien connu pour avoir été son père dans la vie monastique.

Le Sel de la terre.

 

Né à Volta Redonda, au Brésil, le 5 juin 1965, José Antônio Araújo  Ferreira da Costa était le 7e garçon de huit frères. Ses parents,  Ronald et Sônia Araújo Ferreira da Costa, adoptèrent ensuite une fille. José Antônio manifesta très tôt des qualités naturelles que la grâce perfectionna de telle manière que tous ceux qui le connurent admirèrent son équilibre, fait de douceur et de fermeté.

À l’âge de 22 ans, José Antônio entra dans la vie religieuse au monastère de Santa Cruz, où il reçut le nom de frère Ange ; il fit ses vœux perpétuels le 11 juillet 1993 et fut ordonné prêtre le 11 février 1995, après avoir étudié au séminaire de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X en Argentine, où il laissa une excellente impression aux séminaristes et aux professeurs.

Le 1er août 1999, il fut envoyé en France pour fonder un monastère fidèle à la tradition, étant donné que le monastère du Barroux, qui fut à l’origine de la fondation de Santa-Cruz, avait abandonné le combat, laissant les Français privés de ce qui fait partie de l’âme française : les monastères bénédictins.

Admiré et respecté par ses moines, Dom Ange gouverna le monastère de Notre-Dame de Bellaigue jusqu’à son décès, qui fut le couronnement de cette vie brève.

Un cancer du pancréas, diagnostiqué en mai 2007, l’emporta après dix mois de souffrance. Dom Ange offrit sa vie pour l’Église, pour le pape, pour sa famille naturelle et sa famille surnaturelle : sa famille bénédictine. D’ailleurs, Dom Ange avait déjà offert sa vie à Dieu et il confirma cette offrande à l’heure de sa mort, mourant comme un prédestiné. Jusqu’aux derniers moments il garda son sourire et sa gentillesse pour tous. Après avoir reçu solennellement le viatique, le mercredi 5 mars, il adressa à toute la communauté une ultime exhortation, qui fut son testament spirituel. La devise que le père Muard appréciait tant, « Filioli, diligite alterutrum », lui servit de thème [9]. « Voici, dit Dom Ange, la clé de la vie monastique, la clé de toute la vie religieuse », la clé avec laquelle, nous en sommes persuadés, il a ouvert les portes du ciel.

Mais pour que la vénération de ses amis et de ses fils spirituels ne le prive pas du suffrage de nos prières, nous vous exhortons tous, vous qui nous lisez, à pratiquer à son profit, par la prière et l’assistance à la messe, cette même charité dont il donna un si bel exemple.

 

 

 

Dom Ange Ferreira Da Costa (1965-2008)

 




[1]  — Bédoin est un petit village du Vaucluse, proche de Carpentras, où dom Gérard installa en premier lieu sa communauté.

[2]  — Actuel père abbé de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux.

[3]  — Cette phrase est tirée d’un quatrain de Pierre Corneille, écrit en 1642, à l’occasion de la mort du cardinal Richelieu :

« Qu'on parle mal ou bien du fameux cardinal,

Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien :

Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal,

Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien. » (NDLR.)

[4]  — La logique est une partie de la philosophie qui étudie les règles du raisonnement.

[5]  — P. Henri Le Floch C.S.SP. (1862-1950), spiritain et professeur au séminaire français de Rome. Mgr Lefebvre le vénérait pour la formation solide qu’il avait reçue de lui, au sujet de la Royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ. (NDLR.)

[6]  — Il s’agit de l’ouvrage suivant : Père Basile O.S.B., La Liberté religieuse et la Tradition catholique, Le Barroux, éditions Sainte-Madeleine, 1998, 2e éd. — Voir la recension par le frère Pierre-Marie O.P. dans Le Sel de la terre 30, p. 202. Voir également la recension de l’ouvrage du père Jehan de Belleville O.S.B., Le Droit objectif dans Dignitatis humanæ, Rome, 2004, dans Le Sel de la terre 56, p. 180. Ce travail réfute le livre du Père Basile.

[7]  — J. Bainville, Réflexions sur la politique, Paris, Plon, 1946, p. 24.

[8]  — Nihil magis diligit Deus in hoc mundo quam libertatem Ecclesiæ suæ. Lettre IV, 9, adressée au roi Baudouin de Jérusalem.

[9]  — « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. », paroles de saint Jean l’évangéliste, citées par saint Jérôme, Commentaire de l’épître aux Galates, l. III, ch. 6. — Tiré de la 6e leçon du 2e nocturne des matines de la fête de saint Jean l’évangéliste.

Informations

L'auteur

Né à Rio de Janeiro en 1954, Miguel Ferreira da Costa a été disciple de Gustavo Corçao (1896-1978) avant recevoir l'habit bénédictin au monastère bénédictin de Bédouin, en France (1974), avec le nom de "frère Thomas d'Aquin". 

Il a fondé en 1987 le monastère de la Sainte Croix (Santa Cruz) au Brésil. 

Il a été sacré évêque le 19 mars 2016. 

Voir la présentation de Dom Thomas d'Aquin dans Le Sel de la terre 96.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 65

p. 152-156

Les thèmes
trouver des articles connexes

Les Ralliements : Histoire, Doctrine et Conséquences pour la Tradition

La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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