Éloge de la colère
par l’abbé François Knittel
Monsieur l’abbé Knittel, prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X, nous fait découvrir le monde des passions de l’âme humaine, et plus spécialement la passion de colère, d’après l’enseignement de saint Thomas d’Aquin. Le lecteur apprendra, peut-être avec étonnement, que la colère peut, et parfois doit, se mettre au service de la vertu.
Le Sel de la terre.
« Il est plus humain de punir que d’être doux » disait déjà Aristote [1], ce que saint Thomas d’Aquin commentait : « La colère est plus naturelle à l’homme que la concupiscence. [2] » Voilà une affirmation qui a de quoi déconcerter nos contemporains. En effet, s’agissant de quelqu’un qui se met en colère, combien de fois n’entend-on pas dire : « Ne te mets donc pas dans cet état-là » ; « inutile de te mettre en colère » ; « tu exagères » ; « cela n’en vaut pas la peine » ; « tu es trop sensible. »
Pourtant, une observation attentive de l’organisme surnaturel, que le Bon Dieu nous a donné avec la grâce sanctifiante, montre que deux des quatre vertus morales perfectionnent notre sensibilité : la force, qui perfectionne l’irascible, et la tempérance, qui perfectionne le concupiscible. La sensibilité peut et doit être mise au service de la vertu.
Il est vrai que la colère n’a pas bonne presse. N’est-elle pas l’un des sept vices capitaux au même titre que la luxure, la gourmandise, l’orgueil, la paresse, l’envie et l’avarice ? L’Écriture ne flétrit-elle pas la colère de l’homme dont elle dit qu’elle « n’opère pas la justice de Dieu » (Jc 1, 20) ?
D’un autre côté, certains termes désignent indifféremment des passions ou des vices [3]. C’est le cas de la colère qui peut désigner aussi bien une passion qu’un vice. L’énoncé du seul mot de colère ne suffit donc pas à en qualifier la bonté ou la malice.
Étant donné que le Christ lui-même s’est mis en colère contre les marchands du temple (Jn 2, 13-17), lui qui était la sainteté même [4], il semble nécessaire d’approfondir le thème de la colère afin d’y opérer les distinctions nécessaires entre ce qui relève de la passion sensible, ce qui est vice et ce qui, éventuellement, est vertu.
Après avoir d’abord situé les passions en général (1), nous nous pencherons sur la passion de colère en particulier (2), avant d’expliquer en quoi consiste le vice de la colère (3) et d’illustrer dans quelle mesure la colère peut être mise au service de la vertu (4).
Quelques rappels sur les passions en général
Afin de situer la colère dans l’organisme moral et spirituel de l’homme, intéressons-nous d’abord aux passions en général, en en rappelant la définition, la classification et la moralité.
Définition des passions
Le substantif passion dérive du verbe pâtir. Or, le verbe pâtir peut s’entendre de deux façons distinctes :
— soit il signifie recevoir [5] : en ce sens, toute créature, corporelle ou spirituelle, dans la mesure où elle recèle quelque potentialité, peut pâtir [6]. C’est le cas de l’âme humaine dans la mesure où elle acquiert de nouvelles connaissances qui s’ajoutent aux anciennes [7].
— soit il signifie subir : en ce sens, seules les créatures corporelles peuvent pâtir :
- soit par une action du corps vers l’âme : on parlera alors de passion corporelle (par exemple, lorsque le corps est blessé, ce qui affecte notre état d’âme) [8] ;
- soit par une action de l’âme vers le corps : on parlera alors de passion animale (par exemple, lorsque l’âme réagit à une injustice par un mouvement de colère) [9].
C’est au sens de passion animale que nous utiliserons le terme de passion, lequel connote :
— une relation avec une réalité extérieure qui trouble notre sensibilité (par exemple : un mal grave nous glacera le sang) ;
— une interaction du corps et de l’âme (par exemple : l’injustice produit la colère dans l’âme, laquelle fait monter le sang au visage) ;
— la possibilité de passer d’une impression à une autre (par exemple : l’espoir de conquérir un bien fait place au désespoir, lorsque ce bien s’avère hors d’atteinte).
Dans les passions de l’âme, le mouvement de l’appétit est l’élément formel et le trouble corporel l’élément matériel [10]. Ces deux éléments sont inséparables et composent la réalité totale de toute passion.
Puisque les passions comportent un trouble corporel [11], elles se situent dans la partie sensible de l’âme [12], plutôt dans l’appétit sensible que dans la connaissance sensible [13].
En bref, la passion se définit comme un mouvement de l’appétit sensible qui naît de l’appréhension d’un bien ou d’un mal sensible, accompagnée d’un certain trouble corporel [14].
Classification des passions
Dans les réalités naturelles, on observe une double tendance :
— la première qui recherche ce qui leur est convenable et qui fuit ce qui leur est contraire (par exemple : le feu fuit les lieux bas et tend à s’élever) ;
— la seconde qui résiste aux éléments contraires et corrupteurs (par exemple : le feu résiste en s’arrêtant devant tout ce qui est humide ou en allant chercher l’oxygène qui lui manque) [15].
Dans les passions de l’appétit sensible, on retrouve ces deux tendances :
— l’une qui cherche ce qui convient aux sens et qui fuit ce qui leur est contraire : c’est le concupiscible (dont l’objet est le bien ou le mal sensible en tant que tel) ;
— l’autre qui résiste aux obstacles et aux difficultés : c’est l’irascible [16] (dont l’objet est le bien ou le mal sensible ardu) [17].
Ainsi, toutes les passions qui concernent le bien ou le mal en tant que tel relèvent du concupiscible et toutes les passions qui concernent le bien ou le mal sous le rapport de la difficulté, en tant qu’ils doivent être recherchés ou fuis avec une certaine difficulté, relèvent de l’irascible [18].
Les passions de l’irascible sont au service des passions du concupiscible [19], s’en faisant le soldat et le défenseur [20] : elles commencent dans les passions du concupiscible et s’y terminent [21]. Plus proches de la raison [22], elles sont lentes dans la décision, mais rapides dans l’exécution [23].
Après avoir distingué les passions selon qu’elles se trouvent dans le concupiscible ou dans l’irascible, il faut encore affiner la classification des passions en les distinguant :
• selon l’objet qu’elles visent, c'est-à-dire le bien ou le mal ;
• selon leur mouvement par rapport à cet objet, c'est-à-dire l’approche ou l’éloignement [24].
A ce propos, il faut noter une particularité :
• les passions du concupiscible ne peuvent se diviser que selon l’objet [25]. En effet, le bien en tant que tel ne peut qu’être recherché alors que le mal en tant que tel ne peut qu’être fui [26].
• les passions de l’irascible se divisent aussi bien selon l’objet que selon le mouvement. A titre d’exemple, la crainte (qui s’efforce d’éviter un mal lointain) s’oppose selon l’objet à l’espoir (qui tend vers un bien lointain) et selon le mouvement à l’audace (qui attaque le mal lointain) [27].
Le bien absent et difficile à conquérir peut être l’objet d’un mouvement d’approche en tant que bien (espoir) et d’un mouvement de rejet en tant que difficile à conquérir (désespoir).
Le mal absent et difficile à éviter peut être l’objet d’un mouvement d’attaque en tant que difficile (audace) ou d’un mouvement de retrait en tant que mal (crainte) [28].
Dressons maintenant [29] un tableau synoptique des onze passions [30], en donnant la priorité aux passions qui ont pour objet le bien sur celles qui ont pour objet le mal [31].
Pourquoi n’y a-t-il pas de passion de l’irascible par rapport au bien ardu et présent ? Parce que le bien présent n’a plus ce caractère ardu, propre aux passions de l’irascible, et qu’il n’est objet que de joie (dans le concupiscible).
Pourquoi la colère n’a-t-elle pas de passion contraire ? Parce que la colère, qui a pour objet un mal présent, ne s’oppose à rien :
- selon le mouvement, car le mal présent ne peut plus être évité et n’est objet que de tristesse (dans le concupiscible) ;
- selon l’objet, car le bien présent a perdu le caractère ardu qui le rattachait à l’irascible et n’est objet que de joie (dans le concupiscible) [32].
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La colère n’a donc pas de passion contraire : la seule manière de cesser d’être en colère, c’est de se calmer [33].
Moralité des passions
L’examen de la moralité des passions se heurte à une difficulté. En effet, les philosophes stoïciens considèrent les passions comme des manifestations toujours excessives et démesurées de l’agir humain.
Pourquoi cette appréciation négative des passions chez les stoïciens ? Parce qu’ils ne distinguent pas entre appétit sensible et appétit rationnel : ils appellent passion tout mouvement de l’appétit qui échappe à l’ordre de la raison [34].
Les aristotéliciens, en revanche, distinguent l’appétit rationnel de l’appétit sensible et appellent passions uniquement les mouvements de ce dernier : elles sont bonnes si elles se conforment à l’ordre rationnel, mauvaises dans le cas contraire [35].
En digne héritier des aristotéliciens, saint Thomas enseigne logiquement que les passions deviennent peccamineuses dans la mesure où elles s’éloignent de l’ordre rationnel, et sont vertueuses dans la mesure où elles s’y soumettent [36]. La grandeur de l’homme consiste à mettre au service du bien non seulement sa volonté, mais aussi ses membres et ses facultés sensibles [37].
Si donc on considère les passions :
— en elles-mêmes, en tant que mouvements de l’appétit sensible et privées de raison : elles sont dépourvues de moralité (tout comme l’usage des membres du corps) [38];
— en tant qu’utilisées par la raison et par la volonté : elles acquièrent une moralité bonne ou mauvaise selon l’usage qui en est fait par les facultés supérieures [39].
Avant de conclure cette partie sur la moralité des passions, il faut encore examiner les rapports entre la passion et la raison :
— soit la passion est antécédente et précède la raison : la bonté de l’acte est diminuée dans la mesure où l’exercice de la raison est rendu difficile [40], voire impossible [41], par la passion.
— soit la passion est conséquente et suit la raison : la bonté morale de l’acte est augmentée [42] par mode de redondance (lorsque l’appétit inférieur est entraîné par l’appétit supérieur dont elle manifeste l’intensité) [43] ou par mode d’élection (quand l’homme choisit d’utiliser une passion sensible pour agir plus promptement) [44].
A l’inverse, une passion mauvaise aura tendance à diminuer la malice de l ’acte si elle est antécédente et à l’aggraver si elle est conséquente [45].
La passion de colère
Après ces brefs rappels concernant les passions en général, passons à l’objet de nos réflexions : la passion de colère, dont nous spécifierons successivement l’objet, l’origine, les effets et la cessation.
Objet de la colère
La connaissance qui est à l’origine d’une passion peut être simple (lorsque le bien ou le mal sont considérés en tant que tels) ou complexe (lorsque le bien ou le mal sont rapportés à un sujet) [46].
Or, dans le cas de la colère, la connaissance qui meut l’appétit sensible est complexe, dans la mesure où « celui qui se met en colère veut se venger de quelqu’un » [47]. L’objet de la colère est donc toujours double [48] :
— la vindicte [49], qui est appréhendée comme un bien ;
— la personne (objet de la vindicte), qui est appréhendée comme un mal [50].
On comprend dès lors que la colère n’ait pas de passion contraire, puisqu’elle a un objet double, tourné à la fois vers le bien et vers le mal [51] et doublement ardu [52].
Origine de la colère
Lorsqu’on recherche la cause d’une passion, on peut le faire soit du côté de l’objet, soit du côté du sujet [53]. Pour la colère, son origine est à chercher :
— du côté du sujet : dans le tempérament colérique [54] ;
— du côté de l’objet : dans l’appétit de vindicte [55].
En ce qui concerne le tempérament colérique, sa réalité est tellement avérée par l’observation psychologique, qu’il nous semble inutile de nous y attarder.
Que dire maintenant de la vindicte ?
A chaque vertu cardinale est adjoint un certain nombre de vertus connexes, appelées vertus potentielles, qui n’accomplissent que partiellement sa définition [56]. Puisque la vertu de justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû à égalité [57], les parties potentielles de la justice seront ces vertus auxquelles fera défaut soit le caractère de dû, soit l’égalité [58].
Or, la vie sociale suppose le châtiment des mauvaises actions [59]. C’est là l’objet de la vindicte qui réagit à un tort [60], à une injustice [61] ou à une offense [62] personnelle [63].
Aussi, l’Écriture elle-même nous parle-t-elle souvent de la colère de Dieu. Bien sûr, cette expression est à entendre métaphoriquement [64]. Dieu n’est certes pas sujet aux passions, mais il y a en lui une inclination à châtier l’injustice [65].
La colère a donc une certaine parenté avec la raison [66] qui la rend plus naturelle à l’homme que la concupiscence [67].
L’injustice qui est à l’origine de la vindicte est :
— toujours singulière [68] : la colère n’est pas une passion omniprésente ;
— personnelle [69] : l’offense causée au prochain ne provoque notre colère que si elle devient en quelque sorte nôtre par l’affinité, l’amitié ou une certaine communauté de nature [70] ;
— graduée selon que la personne offensée est touchée par le mépris, la vexation ou l’outrage [71]. Le prochain se sent offensé lorsque nous oublions ce qui pour lui est important, lorsque nous l’attristons par des propos pénibles, lorsque nous sommes gais alors que lui est dans l’affliction, lorsque nous mettons sans raison des obstacles aux objectifs qu’il poursuit [72].
La gravité de l’offense est diminuée lorsqu’elle naît de l’ignorance ou sous le coup d’une autre passion [73].
Elle est augmentée lorsqu’elle est faite soit de propos délibéré [74], soit contre une personne jouissant d’un certaine excellence (un sage est plus irrité par la bêtise) [75], soit contre une personne faible ou pleine de défauts (une personne se sachant pleine de défauts s’irrite plus facilement de la moindre offense) [76], soit par la condition inférieure de celui qui méprise autrui (le maître est d’autant plus irrité quand l’offense vient d’un serviteur) [77].
La juste compréhension de la colère exige finalement de la mettre en relation avec les autres passions. Aucune passion n’est orpheline : les passions influent les unes sur les autres.
Or, la colère est engendrée par la conjonction :
— de la tristesse née de l’injustice [78] ;
— du désir et de l’espoir de vindicte [79] ;
— de l’audace dans la réalisation de cette vindicte [80].
Effets de la colère
Saint Thomas énumère plusieurs effets de la colère :
— la délectation, qui apaise la tristesse causée par l’injustice ;
— l’échauffement du cœur, qui peut aller jusqu’à perturber l’usage de la raison ;
— la haine, lorsque la colère est prolongée.
Celui qui est en colère s’attriste de l’injustice et se réjouit de la vindicte. On peut donc affirmer que la tristesse est au principe de la colère [81] et la joie à son terme [82]. En châtiant l’injustice qui provoque sa tristesse, le coléreux éprouve une certaine joie [83].
Les passions de l’âme s’accompagnent, nous l’avons dit, de certains troubles corporels. C’est vrai tout particulièrement du coléreux qui voit son sang bouillonner à la vue d’une injustice. Cet échauffement du corps et du sang [84] se manifeste jusque dans les mouvements des membres extérieurs [85].
La psychologie expérimentale distingue deux sortes de colères : les colères actives et les colères passives.
Les premières, qui peuvent être plus ou moins violentes, sont marquées par des phénomènes bien connus : la contraction des sourciliers, la fixité du regard et le serrement des dents, la dilatation des narines, le gonflement des veines du cou et du front. Les poings se ferment, le buste se redresse, le corps se porte en avant pour l’agression. Les pieds frappent le sol, les lèvres tremblent et ne s’ouvrent que pour proférer des menaces, la voix est rauque et saccadée. […] La colère passive, ainsi nommée parce qu’elle se soumet plus totalement le sujet, se caractérise par un ralentissement du cœur et par des phénomènes de vasoconstriction, qui produisent la pâleur des joues : d’où l’expression de « colère blanche ». Cette colère est plus néfaste que la colère rouge ; ses réactions, plus soudaines et plus fougueuses [86].
La colère est donc rarement secrète [87], même si elle peut parfois laisser sans voix sous le coup de l’émotion [88].
Dans la colère, la raison est au principe de l’appétit de vindicte (élément formel de la passion), mais elle peut être altérée par les troubles corporels (élément matériel de la passion) [89].
S’il est vrai que la colère prolongée peut conduire à la haine [90], il n’en faut pas moins distinguer ces deux passions.
Certes, toutes deux ont en vue le mal pour le prochain. Mais, la haine veut le mal pour le mal [91] alors que la colère veut le mal du délinquant pour le bien de la vindicte [92]. La haine est donc en soi inextinguible [93] alors que la colère s’apaise lorsque la vindicte est exercée [94]. La colère naît d’un mouvement de l’âme sous le coup d’une offense, alors que la haine naît d’une disposition habituelle de l’homme contre celui qu’il juge lui être contraire [95].
Cessation de la colère
La colère n’ayant pas de passion contraire, saint Thomas semble affirmer que le seul moyen de la faire cesser c’est de se calmer [96]. D’ailleurs, en lisant la question 47 de la Prima Secundæ qui annonçait dans son titre un exposé de la cause effective de la colère et de ses remèdes, on chercherait en vain ces derniers.
Mais la réalité est plus complexe et l’Aquinate mentionne plusieurs causes de cessation de la colère :
— en raison même de son caractère violent, la colère ne dure pas [97] ;
— le temps qui passe et l’oubli qui s’ensuit affaiblissent la colère [98] ;
— l’apparition d’un nouveau motif de colère estompe l’antérieur [99] ;
— la mort de celui qui était objet de colère met un terme définitif à celle-ci [100].
Le vice de la colère
Après avoir expliqué ce qu’est la passion de colère, considérons maintenant le vice capital de la colère, en en détaillant la nature, la moralité, les degrés et les effets.
Nature du vice de la colère
La malice des passions peut venir soit de leur objet, soit de leur quantité [101].
Considérée selon son objet, la colère peut être bonne ou mauvaise selon que l’appétit de vindicte est rectifié ou non [102].
Considérée selon sa quantité, la colère peut être mauvaise selon qu’elle est recherchée trop ou trop peu [103].
La colère est donc un péché lorsque l’ordre de la raison n’est pas respecté :
— dans son objet : en châtiant celui qui ne le mérite pas, en châtiant au-delà de ce qui est raisonnable, en châtiant hors de propos ou pour une fin autre que la conservation de la justice et la correction de la faute [104] ;
— dans son mode : en étant excédé intérieurement (par défaut de mansuétude) ou extérieurement (par injustice envers le prochain) [105].
C’est donc bien le fait de ne pas obéir aux injonctions de la droite raison qui fait de la colère un vice. Si la colère qui suit la raison peut être bonne, en revanche, celle qui la précède est toujours mauvaise [106] car elle se soumet la raison.
Moralité de ce vice
Qu’en est-il de la gravité du péché de colère ?
Lorsque son objet est injuste, la colère est en soi un péché mortel, car elle s’oppose à la justice et à la charité (le péché peut n’être que véniel en cas d’imperfection de l’acte) [107].
Lorsque son objet est juste mais sa modalité injuste, la colère n’est pas en soi un péché mortel (sauf lésion de l’amour de Dieu ou du prochain) [108].
Dans le but de mieux cerner la moralité de la colère, saint Thomas la compare à la concupiscence.
La concupiscence est plus grave que la colère dans la mesure où elle perturbe plus gravement l’usage de la raison [109], car :
— le mouvement de colère qui désire la vindicte est plus imprégné de raison que celui de la concupiscence qui en est absolument dépourvu [110] ;
— les troubles corporels qui accompagnent la colère sont plus violents que ceux qui accompagnent la concupiscence [111] ;
— la colère cherche la publicité alors que la concupiscence préfère rester cachée [112] ;
— celui qui agit par concupiscence en tire une certaine jouissance alors que celui qui est mû par colère le fait sous le coup de la tristesse [113].
En revanche, la colère est plus grave que la concupiscence en raison des conséquences auxquelles s’expose le colérique en perdant la raison [114]. Nous y reviendrons.
D’où vient la difficulté à résister à ces passions ? Pour la concupiscence, elle vient de son caractère continu et insistant ; pour la colère, elle vient de son caractère soudain [115].
Degrés de ce vice
Fidèle à saint Jean Damascène et à saint Grégoire de Nysse, saint Thomas attribue trois degrés à la passion de colère selon qu’elle est prompte, persistante ou inflexible [116].
Ces trois degrés sont repris par l’Aquinate dans sa description du vice de la colère. Il distingue alors le désordre de la colère :
— selon son origine : c’est la promptitude à se mettre en colère de qui s’enflamme vite et sans raison grave ;
— selon sa durée : c’est la persistance de la colère de qui conserve le souvenir de l’injustice et s’en attriste longtemps ou l’inflexibilité de qui recherche la vindicte avec une obstination inlassable [117].
Effets de ce vice
Pourquoi certains vices sont-ils appelés capitaux ?
Ce n’est pas qu’en eux-mêmes, ils soient nécessairement les péchés les plus graves. Ainsi, la gourmandise, l’un des sept vices capitaux, conduit rarement au péché grave.
En réalité, ces péchés sont appelés capitaux parce qu’ils sont à la racine de nombreux autres péchés [118] qui, eux, sont souvent graves. Or, c’est bien le cas de la colère [119] qui est même un vice plus grave que la haine dans la mesure où elle pervertit quelque chose de bon en soi, la vindicte [120].
En se fondant sur la prédication de Notre Seigneur (Mt 5, 22), saint Thomas d’Aquin distingue trois effets progressifs de la colère selon qu’ils se limitent au cœur, qu’ils se manifestent en paroles ou qu’ils se terminent en actions [121].
Les effets de la colère sont :
— dans le cœur : l’indignation contre celui qui est objet de sa colère et l’agitation tumultueuse de l’esprit qui rumine les moyens de se venger [122] ;
— dans les paroles : la réclamation contre l’objet de la colère et les paroles contre Dieu (sous forme de blasphème) ou le prochain (sous forme d’injure) [123] ;
