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La Crise intégriste

 Arthus Brissac 

Il y a vingt ans, lorsque Mgr Lefebvre consacrait les quatre évêques de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, nombreux furent ceux qui y étaient allés de leur appréciation quant à l’événement, sa portée et au devenir du mouvement traditionaliste. Les commentateurs religieux officiels, ordinairement peu rigoureux en doctrine et peu exigeants en discipline, devenaient soudainement experts en théologie, champions de l’obéissance à Rome (de véritables ultramontains) et devins : la Fraternité ne devait pas survivre, à court terme, à cet événement puis à la mort de son fondateur.

A l’occasion du vingtième anniversaire des sacres, les analyses et autres commentaires sont beaucoup moins prolixes, et il est dès lors aisé de recenser les quelques rares articles ou ouvrages sur la question. Au nombre de ceux-ci, nous pouvons noter la sortie du livre de Nicolas Senèze, rédacteur à La Croix, La Crise intégriste (Paris, Bayard, 2008). Cet ouvrage est celui d’un journaliste : c’est le principal intérêt de l’opuscule, c’est aussi ce qui constitue sa faiblesse…

En effet, La Crise intégriste présente d’abord le mérite de réactualiser, pour le 20e anniversaire des sacres, certains ouvrages parus dans les années 1988-1989 et traitant précisément du sujet. On peut citer notamment celui de Franck Lafage, Du Refus au schisme (Paris, Le Seuil, 1989), ouvrage auquel Nicolas Senèze emprunte très largement. La Crise intégriste apporte des informations nouvelles, recense les événements et décisions intervenus depuis 1988. Bref, il fait l’inventaire de la situation en 2008. Ce qui ressemble à une chronique. C’est en cela qu’il s’agit d’un travail de journaliste, un simple travail de journaliste car Nicolas Senèze prend soin de ne jamais aborder les problèmes de fond [1] et, de ce point de vue, ce livre apparaît davantage comme une collecte de données qu’une véritable analyse du « problème intégriste ».

Ce qui frappe – et qui avait déjà été souligné par DICI 173 – ce sont les très nombreuses approximations et erreurs contenues dans ce livre. Celles-ci peuvent s’expliquer à la fois par le mauvais plagiat et par le parti pris de l’auteur.

En effet, Nicolas Senèze reprend (coupe et colle) des pans entiers d’ouvrages et d’articles – au demeurant peu nombreux – sans visiblement vérifier la véracité des informations qu’il emprunte. En outre, l’auteur utilise ces mêmes informations de manière complaisante, ce qui le conduit à enfiler les incohérences et les contradictions. Un exemple suffira, qui tient d’ailleurs de justification majeure pour expliquer, pêle-mêle, selon l’auteur de La Crise intégriste, la filiation historique de « l’intégrisme », son orientation religieuse, sa tournure d’esprit, sa rhétorique (pour ne pas dire sa dialectique).

Nicolas Senèze tient à tout prix à réactiver cette vieille thèse selon laquelle il y aurait une filiation évidente, une collusion, entre l’Action française et « l’intégrisme ». Cette idée caricaturale, réductrice et simpliste – et qui attend encore la moindre justification sérieuse – prétend décoder le mouvement traditionaliste contemporain alors qu’elle date… des années 1920. En effet, elle a été avancée par un fonctionnaire du Quai d’Orsay, Louis Canet, sous le pseudonyme de Nicolas Fontaine, dans son ouvrage Saint-Siège, Action française et catholiques intégraux, (Paris, Librairie Universitaire J. Gamber, 1923). M. Senèze cite le nom de Louis Canet, mais pour autre chose. Il oublie ainsi d’établir ce lien, à moins qu’il ne l’ignore. Ce qui ne manque pas de surprendre puisque Fr. Lafage, que M. Senèze est sensé avoir lu, rappelle cette paternité.

Pour prouver cette filiation – Action Française intégrisme – M. Se­nèze s’appuie sur le cas du cardinal Louis Billot, grand admirateur, selon lui, de Charles Maurras.

Pourtant, il existe de multiples preuves qui démontrent combien le cardinal Billot pouvait être violemment critique envers le chef de l’Action Française. En atteste cette lettre qu’il lui envoie en octobre 1915, et dans laquelle il se montre horrifié par le paganisme de L’Étang de Berre, œuvre de « nihilisme le plus absolu, quel que soit du reste l’éclat des fleurs sous lesquelles cette philosophie de mort cherche à se dissimuler ». Et sur le plan purement politique, Billot est également sans concession : « Avec la doctrine de mort que vous prêchez, république, démocratie, monarchie etc., etc., etc., c’est tout un ». (Lettre du cardinal Billot à Charles Maurras, octobre 1915, citée dans les Études maurrassiennes, Colloque Maurras, 1976, p. 584).

Mais qu’à cela ne tienne, usé jusqu’à la corde, ce fantasme doit malgré tout être exhumé, la clarté et la cohérence du propos dussent-elles en souffrir. Ainsi, dans un premier temps, Nicolas Senèze écrit que Mgr Lefebvre n’a jamais été, ni de près ni de loin, en lien avec l’Action française. Cependant, à peine a-t-il posé cette observation que M. Senèze est assuré de la sympathie de Mgr Lefebvre pour les idées maurrassiennes, au prétexte que celui-ci cite « quatre fois » Maurras dans Ils l’ont découronné. Pour autant, troisième mouvement, M. Senèze admet que Mgr Tissier de Mallerais, biographe de Mgr Lefebvre, reste encore relativement critique à l’égard de Maurras... Le lecteur peut ainsi se perdre en conjectures, l’objectif de l’auteur reste le même : en liant intégrisme et Action Française, il réduit le problème au plan politique, ce qui vide de toute pertinence sa position en matière religieuse, et frappe du même coup l’« intégrisme » en le rapprochant d’un mouvement condamné par l’Église : le voilà atteint, par ricochet, de la même condamnation.

Autre paradoxe. Nicolas Senèze reproche à ceux qu’il appelle « intégristes » de chercher – comme l’Action française – à discréditer leurs adversaires, y compris en versant dans la calomnie. Or, justement, sur ce point l’auteur, après avoir expliqué que le vocable intégriste était polémique et finalement arbitraire [2], justifie de cette manière l’usage exclusif qu’il fait de cette dénomination...

L’absence de sérénité, telle est la tendance dominante de l’ouvrage de Nicolas Senèze, qui reste souvent écartelé entre, d’un côté, ce qu’il constate – et concède – et, de l’autre, ce qu’il veut retenir. En témoigne ce portrait de Mgr Lefebvre qu’il présente comme un homme affable, particulièrement doué de qualités d’organisateur, capable d’une extrême souplesse dans la pratique, simple (p. 25-28), mais finalement simpliste et intellectuellement limité et buté.

Sans s’en rendre compte, Nicolas Senèze finit par singer ceux qu’il prétend démasquer. Ainsi, les « intégristes » sont-ils conspirationnistes : l’auteur s’évertue à démasquer le lobby qu’ils forment et qu’ils exercent sur des pontifes romains. Implacables, bornés, inaptes au moindre dialogue, à la moindre ouverture d’esprit, ces « intégristes » ? Nicolas Senèze propose, pour résoudre sereinement la crise, de leur refuser purement et simplement la moindre concession (pas de liberté aux ennemis de la liberté) : ils doivent tout accepter du Concile et de ses réformes [3]. D’ailleurs, à demi-mots, le journaliste de La Croix expose clairement, ici, la ligne directrice du quotidien : Rome en a trop fait [4]. Par exemple, N. Senèze semble choqué que l’on ait ainsi laissé pèleriner la Fraternité Saint-Pie X dans les différentes basiliques romaines en 2000, de même qu’il est incommodé par « l’arrogance » d’un Mgr Rangel après la reconnaissance officielle et « sans contrepartie » de la Fraternité Saint Jean-Marie Vianney (diocèse de Campos, Brésil). Et que dire de l’érection de l’Institut du Bon Pasteur ?

Toutes ces concessions romaines lui apparaissent aberrantes pour un mouvement qui ne représente, écrit-il, « qu’une goutte d’eau au milieu d’un milliard de catholiques » (p. 132). Car Nicolas Senèze veut minimiser l’importance de ce mouvement (mais alors pourquoi ce titre ?) et ce qu’il conteste [5].

A partir de chiffres spécieux [6] qui brouillent délibérément les pistes, l’auteur réduit le nombre de prêtres intégro-traditionalistes (français ou en France, on ne sait pas) à la proportion de 1,5 % du clergé français ; cela lui permet alors de souligner combien ce mouvement est ultra minoritaire au plan clérical. Mais il reconnaît aussi – la réalité ne se prêtant pas toujours aux contorsions de ceux qui l’exploite – qu’« ils [on ne se sait toujours pas de qui il s’agit] représentent 17 % des séminaristes français » : dans ce cas, N. Senèze active la sonnette d’alarme.

Se faisant fort d’être l’écho exclusif des objections au motu proprio de Benoît XVI (p. 167-169), M. Senèze rejette d’un revers de main les arguties d’un recentrage de la liturgie sous la pression intégriste (p. 172).

En réalité, ce qui conduit M. Senèze à tant de fiel, c’est qu’il redoute une réconciliation. Il rejoint bien, sur ce point, la position d’Henri Tincq, du Monde, et de bien d’autres chroniqueurs religieux en France.

Mais ce qui afflige encore le lecteur, ce sont ces poncifs de mauvaise foi, surannés, et pourtant continuellement invoqués depuis le milieu des années 1960 : le concile Vatican II n’a rien à voir avec l’état actuel que connaît l’Église – ce sont la mauvaise interprétation, la mauvaise compréhension, la mauvaise application du Concile qui expliquent ce que les intégristes présentent comme une crise. En somme, la seule crise que connaît l’Église, selon Nicolas Senèze, c’est la « crise intégriste »…

Pour conclure, et s’il fallait apprécier une telle copie, on pourrait porter l’annotation suivante : l’auteur a commis un contresens qui s’explique par un manque évident de connaissances relatives à la question traitée. Le propos, tant sur la forme que sur le fond, est confus. Le sujet n’est pas maîtrisé.

 

Nicolas Senèze, La Crise intégriste, vingt ans après le schisme de Mgr Lefebvre, Paris, Bayard, 2008, 193 p., 15 €.



[1] —  Sinon de manière caricaturale. Le lecteur pourra se reporter notamment à la très affligeante présentation du problème relatif à la liberté religieuse (p. 41).

[2] —  « Le mot est connoté et […] fait immédiatement penser à “islamiste” et “fondamentaliste” », écrit-il (p. 55). On remarquera que ce genre de précision arrive bien tard dans l’ouvrage, ce qui en dit long, au demeurant, sur l’organisation de l’ensemble. En outre, le lecteur découvre enfin le terme « traditionaliste » dès l’instant où il est question des sacres de 1988, le mot désignant ceux qui se sont alors désolidarisés de Mgr Lefebvre et forment désormais la mouvance Ecclesia Dei. Avant 1988, par conséquent, les traditionalistes n’existent pas…

[3] —  En réalité, il n’y a pas de solution possible pour Nicolas Senèze car, selon lui, l’Église – qu’il a tendance à réduire à l’Église de France (gallicanisme oblige) – ne peut pas intégrer les « intégristes », en témoigneraient les échecs répétés des prêtres Ecclesia Dei qui ont conduit dans les diocèses à la « mise en place d’une véritable Église parallèle » (p. 139).

[4] —  Voir notamment l’appréciation de la p. 165.

[5] —  Là encore, Nicolas Senèze est fidèle à la stratégie de La Croix présentée avec beaucoup de pertinence dans La Lettre à nos frères prêtres de juin 2008 : « La Croix, qui joue les indifférentes, est très loin de l’être en réalité ». (p. 18). Voir l’article dans son intégralité.

[6] —  Il y aurait, selon Nicolas Senèze, 140 prêtres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X en France et 60 séminaristes. Ce dernier chiffre est fantaisiste. S’il s’agit du séminaire de Flavigny, ce chiffre est disproportionné, il est largement inférieur. S’il s’agit de l’ensemble des séminaristes de la Fraternité, rappelons qu’il est quatre fois plus élevé… Pareillement, concernant le nombre de prêtres Ecclesia Dei – c'est-à-dire toutes tendances confondues – Nicolas Senèze avance celui de 110. Est-ce pour la France ? en France ? dans le monde entier ? Aucune autre précision. Mais là encore, ce chiffre est très en deçà de la réalité.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 66

p. 133-137

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