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Refuser toute « réconciliation » avec la Rome occupée

 par Mgr Tissier de Mallerais

Nous donnons ici des extraits de l’entretien de Mgr Tissier de Mallerais avec la revue The Angelus, revue de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X pour les États-Unis, extraits parus dans le Bulletin des Amis de saint François de Sales nº 143, juillet-août 2008 (C.P. 2016, 1950 Sion, Suisse) [1]. Nous avons légèrement complété et parfois corrigé le texte d’après l’original.

Le Sel de la terre.

 

The Angelus : Que pensez-vous de l’état de l’Église après 20 ans d’exercice de votre épiscopat ?

Mgr Tissier : Jean-Paul II n’a rien fait pour reconstruire la foi. La grande apostasie n’a cessé de croître ; la jeunesse est presque complètement perdue dans l’impureté et la drogue. La royauté sociale du Christ est totalement anéantie par la liberté religieuse et les Droits de l’homme. Nous sommes en train de vivre la grande apostasie dont parle saint Paul dans sa Lettre aux Thessaloniciens : « Il y aura d’abord l’apostasie (venerit discessio primum) » (2 Th 2, 3).

The Angelus : Qu’y-a-t-il de changé, pour autant que quelque chose ait changé, dans la société ?

Mgr Tissier : Dans quelle société [2] ? La Fraternité Saint-Pie X ? Si c’est d’elle qu’il s’agit, pour sûr, la Fraternité, grâce à Dieu, a grandi, de 150 à 450 prêtres ; le nombre des frères ayant doublé. Peu de nouveaux prieurés ; il vaut mieux assurer la vie commune des prêtres ! Mais, partout, beaucoup de nouvelles missions. Peu de nouveaux pays… Nous devons développer ce que nous avons entrepris.

The Angelus : Combien de pays avez-vous visités depuis votre sacre épiscopal ?

Mgr Tissier : A peu près tous les pays où nos prêtres travaillent, excepté le Japon et la Corée. Combien cela en fait-il ? Probablement 30 ou 40.

The Angelus : Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné de la part des fidèles au cours de vos nombreuses tournées de confirmations ?

Mgr Tissier : Bien sûr, les nombreuses familles qui élèvent de nombreux enfants. Parfois, plus de dix enfants – merveilleux ! C’est l’effet de la grâce du saint sacrifice de la messe. En outre, à cela s’ajoutent les nombreuses écoles de garçons et de filles, écoles primaires extérieures à nos prieurés en bien des endroits. Ainsi, église, prieuré et école sont devenus l’unité normale actuellement.

The Angelus : Que seraient devenues ces choses sans les sacres, selon vous ?

Mgr Tissier : Nous serions morts : de vieux prêtres, rien que de vieux prêtres, de vieux frères, de vieilles sœurs, des séminaires vides et morts ; et pas de Fraternité Saint-Pierre ni quoi que ce soit d’autre. La Tradition serait morte. Les sacres épiscopaux ont donc constitué « un acte sauveur ». L’« opération survie » a été un succès complet, grâce à Dieu et grâce à l’acte héroïque de l’archevêque Mgr Lefebvre !

The Angelus : La situation avec Rome est-elle plus encourageante vingt ans plus tard ?

Mgr Tissier : Non, rien n’a changé. Seul, le motu proprio du 7 juillet 2007 a constitué un miracle inattendu, car il a changé radicalement l’attitude du Saint-Siège envers la messe traditionnelle. Mais, dans la pratique, le retour à la Tradition reste faible parmi les prêtres. Seuls, de jeunes prêtres, en petit nombre, sont intéressés. Mais en ce qui concerne la liberté religieuse, les Droits de l’homme, l’intérêt de Rome pour notre œuvre, rien n’a changé – induratio cordium [l’endurcissement des cœurs] ! Un durcissement des cœurs, un aveuglement des esprits.

The Angelus : Que diriez-vous à ceux qui, en 1988, prédisaient que la Fraternité était en train de créer une église parallèle? L’histoire n’a-t-elle pas prouvé qu’ils avaient tort ?

Mgr Tissier : Je réponds : Où est l’Église, mes chers ? Reconnaissez l’arbre à ses fruits. Là où sont les fruits, là est l’Église. Je ne veux pas dire que l’Église soit réduite à la Fraternité, mais que son cœur est dans la Fraternité. La vraie foi, la vraie doctrine, les sacrements non bâtards : tout cela se trouve dans la Fraternité. Partout ailleurs, c’est un mélange plein de compromis dus au libéralisme… L’Église parallèle, c’est la Nouvelle Église de Vatican II ; son esprit, sa nouvelle religion ou non religion.

The Angelus : Quel a été, d’après vous, l’événement le plus important de ces vingt dernières années ? La mort de Mgr Lefebvre ? L’élection de Benoît XVI ? Le motu proprio ?

Mgr Tissier : C’est notre existence, notre persévérance, c’est la continuation miraculeuse de la Tradition. La consécration des évêques ne fut qu’un moyen pour réaliser cet objectif. […] Il n’y a pas eu d’événement particulier au cours de ces vingt dernières années, à part le miracle de la survivance de la Tradition.

The Angelus : De nombreux catholiques, qui ont combattu aux côtés de Mgr Lefebvre ont tendance, à présent, à se rallier à une Rome apparemment plus conservatrice, rejoignant des organisations jouissant d’un « statut plus régulier » au sein de l’Église.

Mgr Tissier : Oui, beaucoup de pertes, en raison d’un manque de principes, d’infidélités au combat de la Fraternité, de la recherche de compromis, d’une aspiration à la paix, d’un désir de la victoire avant le temps fixé par Dieu.

Ces pauvres gens, qu’ils soient prêtres, religieux ou laïcs, sont des libéraux et des pragmatiques séduits par les sourires des hommes du Vatican, je veux dire, des prélats de la curie romaine. Ce sont des gens fatigués par le long, long combat de la foi : « Quarante ans, ça suffit ! » Mais ce combat durera peut-être encore trente ans : par conséquent, ne baissez pas les armes, ne recherchez pas une « réconciliation », mais continuez le combat !

The Angelus : Quel est votre plus mémorable souvenir de Mgr Lefebvre ?

Mgr Tissier : C’est celui de ce 13 octobre 1969 où il nous a ouvert la porte du 106, route de Marly, à Fribourg, en Suisse, tout seul, sans aucun prêtre, en nous recevant, nous, les neuf séminaristes, dans les deux appartements qu’il avait loués aux Pères Salésiens. Tout seul, âgé de 63 ans, il recommence tout avec nous, pauvres jeunes gens ! Pour montrer comment il prenait soin de nous, nous donnant des conférences spirituelles très simples, avec saint Thomas d’Aquin et son expérience de missionnaire. Un archevêque, ancien Supérieur général de 5 000 religieux, ancien délégué apostolique, maintenant tout seul avec neuf jeunes gens pour entreprendre quelque chose pour le salut de la prêtrise, quelque chose dont il n’avait même pas idée de l’avenir : prenez la mesure d’une telle foi !

The Angelus : Quel est votre meilleur souvenir de votre formation au séminaire ?

Mgr Tissier : Incroyable ! Mon premier contact avec la Somme de saint Thomas d’Aquin pendant les cours merveilleux que nous dispensait le père dominicain Thomas Mehrle, qui venait à Écône toutes les semaines depuis Fribourg… Comme il nous était délicieux d’écouter le père Mehrle nous commenter la Somme, et nous, à cette époque, d’étudier notre Somme en latin, ce merveilleux latin de saint Thomas. Que d’heures délicieuses, chaque jour de 8h15 à 9h00, à ma table de travail, dans ma chambre, passées à méditer la Somme et à l’apprendre ! Et à présent, je fais la même chose, exactement la même chose !

The Angelus : Pensez-vous que le combat pour la messe ait radicalement changé depuis les sacres ?

Mgr Tissier : Absolument pas. Rien n’a changé ! La persécution contre les jeunes prêtres qui reprennent l’ancienne messe est restée la même que celle qui poursuivait les bons prêtres, prêtres paroissiaux qui, voici 40 ans, entendaient demeurer fidèles à la messe de leur ordination.

A de rares exceptions près, les évêques sont enragés contre la messe traditionnelle. Leur nouvelle religion s’oppose à la vraie messe, car la vraie messe détruit leur nouvelle et fausse religion, une religion sans sacrifice, sans expiation, sans satisfaction, sans justice divine, sans pénitence, sans abnégation, sans ascétisme ; la religion du soi-disant « amour, amour, amour », ce n’est que des mots.

The Angelus : En sens inverse, diriez-vous que le combat pour la doctrine est devenu plus important ?

Mgr Tissier : Il s’agit du même combat : ratio cultus, ratio fidei [la raison du culte est la raison de la foi]. La règle de la foi, c’est la règle de la liturgie, et la règle de la liturgie, c’est la règle de la foi : lex orandi, lex credendi ; lex credendi, lex orandi. Cette devise est réversible. La messe traditionnelle constitue la plus magnifique expression de la royauté du Christ, car regnavit a ligno Deus – Dieu a régné par le bois de la Croix. C’est le mystère de la rédemption, qui, en tant que réparation parfaite et surabondante pour les péchés de l’humanité, est exprimé dans la messe traditionnelle. Tout au contraire, par la nouvelle messe, il est obscurci et défiguré.

En conséquence, le combat contre la liberté religieuse ne peut être séparé du combat pour la messe. La même chose est également vraie en ce qui concerne le combat contre l’œcuménisme, car, si le Christ est Dieu, il est donc à même d’expier et de satisfaire pour tous les péchés ; de même, Lui seul a le droit d’imposer l’Évangile aux lois civiles. Je ne vois donc aucune séparation entre le combat pour la messe, le combat pour l’esprit chrétien de sacrifice, et le combat pour la royauté sociale du Christ.

Les modernistes non plus ne voient pas de différence entre leur nouvelle messe, leur refus du mystère de la rédemption, et leur négation de la royauté sociale de Jésus-Christ. Tout se tient.

The Angelus : Pourquoi, selon vous, Rome n’a-t-elle accordé aucun évêque aux communautés Ecclesia Dei, hormis Mgr Rifan ? Cela ne justifie-t-il pas la décision de Mgr Lefebvre ?

Mgr Tissier : Oui, bien sûr ! A Rome, à quelques exceptions près, on ne veut pas d’évêques traditionnels ! Ils n’en veulent toujours pas. La Rome occupée ne saurait se permettre de laisser exister des évêques traditionnels dans l’église ; ce serait l’anéantissement de leur démolition ! Mgr Rifan a dû subir un lavage de cerveau en règle avant d’être « réconcilié ». Il maintient la sainte messe traditionnelle, mais il ne combat plus contre la nouvelle messe, contre la liberté religieuse, etc.… Il a dû cesser de combattre.

Des communautés Ecclesia Dei ont dû accepter de ne jamais plus critiquer Vatican II, ni la nouvelle messe. Ils ont été bâillonnés, et ils ont accepté de demeurer silencieux. C’était là le prix de leur « réconciliation ».

Donc, Mgr Lefebvre avait raison de dire que seuls des évêques totalement catholiques et totalement libres, libres de toute influence de la Rome libérale, pourraient travailler pour le bien de l’Église.

 

The Angelus : Quels seront les plus grands défis que la Fraternité et les fidèles devront affronter au cours des toutes prochaines années ?

Mgr Tissier : Avant tout, notre persistance à refuser les erreurs du Concile Vatican II.

Deuxièmement, notre résolution à refuser toute « réconciliation » avec la Rome occupée.

Troisièmement, notre croissance en écoles, académies et collèges pour maintenir l’éducation catholique et l’aide aux familles.

Quatrièmement, résister à toute persécution de la part des autorités civiles et proclamer que le christianisme est la seule source de civilisation.

The Angelus : Vu l’état des choses en 2008, comment, selon vous, Mgr Lefebvre qualifierait-il la crise aujourd’hui ?

Mgr Tissier : Il dénoncerait, non seulement le libéralisme – c’était déjà le cas avec Paul VI – mais le modernisme, ce qui est le cas de Benoît XVI : un véritable moderniste, avec toute la théorie moderniste mise à jour. Cela est si grave que je ne puis exprimer mon horreur. Je me tais encore, mais Mgr Lefebvre crierait : « Hérétiques, vous pervertissez la foi ! »

 

The Angelus : Quel conseil donneriez-vous aux parents qui élèvent leurs enfants dans le monde d’aujourd’hui ?

Mgr Tissier : Ne vous contentez pas d’avoir des enfants, beaucoup d’enfants, mais élevez-les, éduquez-les ! Ne vous contentez- pas de les nourrir, de leur donner à manger ! Envoyez-les aussi dans des écoles vraiment catholiques, où ils seront non seulement protégés de la corruption du monde, mais seront formés pour être des personnalités chrétiennes.

 

The Angelus : Quel conseil donneriez-vous aux jeunes gens et jeunes filles qui envisagent la vie religieuse ?

Mgr Tissier : Ne l’ « envisagez » pas, ne l’essayez pas non plus, mais entrez-y avec détermination et persévérance ! Mon Dieu, combien de volontés faibles !

[…] The Angelus : D’après vous, que seront les vingt prochaines années ?

Mgr Tissier : En Europe, des républiques islamiques. France, Grande-Bretagne, Allemagne, Belgique, Pays-Bas… Aux États-Unis d’Amérique, banqueroute et guerre sociale.

A Rome, l’apostasie, organisée avec la religion juive. Et pour nous, l’héroïsme, l’héroïsme chrétien.

Dans la Fraternité, le sacre de nouveaux évêques, si cela apparaît nécessaire. Je vieillis.

A Rome, un nouveau Pape ? Si c’est pour qu’il soit pire encore, ce n’est pas nécessaire, mais si c’est pour qu’il soit Petrus Romanus, oui, bien sûr. C’est là mon espoir.


 *

Cet entretien de Mgr Tissier de Mallerais n’a pas plu à M. Yves Chiron qui se permet « quelques remarques » dans sa revue Aletheia, n° 129, du 5 août 2008. En voici quelques extraits :

Sans m’autoriser à faire un commentaire exhaustif de telles déclarations épiscopales, je me permettrai quelques remarques immédiates : • Le ton général de cet entretien est plus que pessimiste. Il témoigne, chez son auteur, d’une radicalisation qui n’est pas nouvelle mais qui s’amplifie. […] • L’accusation de modernisme portée contre le pape actuel est l’accusation la plus grave que puisse porter la FSSPX contre un membre du clergé. […] • Le ton de Mgr Tissier de Mallerais est plus que pessimiste, il a une tonalité apocalyptique, au sens commun du terme. Il prévoit que des « républiques islamiques » existeront dans cinq pays d’Europe d’ici vingt ans. La chose lui apparaît inéluctable. Il prône un repli communautariste réduit au minimum : les chapelles traditionalistes, les prieurés, les écoles. […] • Mgr Tissier de Mallerais déplore « l’endurcissement des cœurs, l’aveuglement des esprits » qui règneraient à Rome. Le jugement est sévère et risque d’être renvoyé à celui qui le prononce.

M. Chiron est effrayé de cet article, mais il ne semble pas effrayé par ce qui est vraiment effrayant : la crise actuelle dans l'Église, du moins quand on veut bien voir les choses telles qu’elles sont et non telles qu’on aimerait qu’elles fussent.


[1]  — Ce texte est aussi paru dans Sous la Bannière, supplément au nº 138, juillet-août 2008, p. 6-8.

[2]  — La Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X se dit en anglais The Society of St Pius X. (NDLR.)

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 66

p. 119-124

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