Controverse au sujet des dons d’organes
Les articles du Sel de la terre sur cette question
Fr. M.-D. O.P.
Dans le n° 48 (printemps 2004) du Sel de la terre, Monsieur l’abbé Giuseppe Rottoli, de la FSSPX, écrivait un article intitulé : « La “mort cérébrale” et les dons d’organes », faisant suite à un discours très ambigu du pape Jean-Paul II [1]. Dans son intervention, le souverain pontife rappelait très justement que
les organes vitaux qui sont uniques dans le corps, ne peuvent être prélevés qu’ex cadavere, c’est-à-dire du corps d’une personne dont on la certitude qu’elle est véritablement morte.
Cependant, le pape ajoutait aussitôt :
Le critère adopté récemment pour déclarer avec certitude la mort, c’est-à-dire la cessation complète et irréversible de toute activité cérébrale, s’il est rigoureusement appliqué, ne semble pas en conflit avec les éléments essentiels d’une anthropologie sérieuse.
La presse et les médias en avaient profité pour présenter les propos du pape comme favorables aux expérimentations actuelles de la médecine en ce domaine. L’Osservatore Romano lui-même leur avait d’ailleurs tendu la main en titrant : « Les transplantations sont une conquête importante de la science au service de l’homme. » Monsieur l’abbé Rottoli montrait, au contraire, dans son article que la communauté scientifique internationale était loin d’être unanimement favorable à l’actuel critère neurologique qu’on appelle « mort cérébrale ». Il n’existe pas, en effet, de moyens instrumentaux propres à démontrer la cessation irréversible de toutes les fonctions de l’encéphale. Il faut donc discréditer le faux dogme qui prétend que l’état dit de « mort cérébrale », s’identifie avec la mort de l’individu.
Dans le n° 49 (été 2004) du Sel de la terre, Monsieur l’abbé François Knittel, de la FSSPX, revenait sur la question dans un article intitulé : « Que penser des dons d’organes ? » Après avoir montré que Dieu est le maître du corps humain, que l’homme n’est pas propriétaire de son corps, mais qu’en tant qu’usufruitier, il peut en sacrifier une partie pour sauver le tout, Monsieur l’abbé Knittel en arrivait au fait que l’État n’a aucun pouvoir sur le corps et les organes des citoyens. Puis il étudiait la moralité des divers types de transplants : l’autogreffe – transfert de tissus d’une partie à l’autre du corps d’un seul et même individu –, l’homogreffe – transfert de tissus d’un individu à un autre de la même espèce – et l’hétérogreffe – transfert de tissus entre deux individus d’espèces différentes : homme et animal –. Les transplantations d’organes dont nous parlons sont des homogreffes. A ce sujet, arrivant aux mêmes constatations que Monsieur l’abbé Rottoli, Monsieur l’abbé Knittel donnait deux conséquences pratiques. Tout d’abord, dans la mesure où les critères de la mort cérébrale et de son caractère irréversible ne sont pas définis avec certitude, on ne peut moralement se limiter au seul critère cérébral pour déterminer le moment de la mort. Et, dans les cas où une telle certitude ne saurait être acquise, Monsieur l’abbé Knittel rappelait ce principe donné par le pape Pie XII : « En général, on s’arrêtera à [la présomption] de la permanence de la vie, parce qu’il s’agit d’un droit fondamental reçu du Créateur et dont il faut prouver avec certitude qu’il est perdu [2]. »
Ces deux articles de Monsieur l’abbé Rottoli et de Monsieur l’abbé Knittel ont été regroupés dans une plaquette des Éditions du Sel, intitulée Les Dons d’organes. Nous y avons ajouté une recension du Courrier de Rome n° 270 (septembre 2004), où le professeur Paolo Becchi allait dans le même sens que ces études en condensant la question en deux points :
— la mort cérébrale n’est pas vérifiable, parce que les moyens cliniques actuels ne sont pas en mesure de confirmer la cessation de toutes les fonctions du cerveau, mais seulement de quelques-unes ; — la mort cérébrale n’indique pas la mort prochaine de l’organisme tout entier : elle ne provoque pas la désintégration du corps ; cette désintégration étant plutôt la conséquence de dommages concernant plusieurs systèmes d’organes, et non pas seulement le cerveau.
Le bulletin n° 90 des Cahiers Saint-Raphaël
Le bulletin n° 90 (mars 2008) des Cahiers Saint-Raphaël, organe de la courageuse Association Catholique des Infirmières, Médecins et professionnels de Santé, examine à son tour cette question des dons d’organes.
L’éditorial cite le Courrier de Rome n° 295 (décembre 2006), en particulier deux remarques capitales sur ce sujet :
— « En ce qui concerne le don d’organe [vital] après la mort, la mort réelle du donneur doit être certaine » (p. 5) ;
— « Il existe aujourd’hui de bons arguments pour considérer que la mort cérébrale n’équivaut pas à la mort réelle de l’individu » (p. 6). Le docteur Luc Perrel le montre bien dans un article très intéressant et documenté sur le sujet (p. 42-46).
Il est donc étonnant de voir ce même numéro des Cahiers Saint-Raphaël, non seulement ne faire aucune réserve d’ordre moral sur l’usage du critère cérébral pour déterminer la mort et permettre la transplantation d’organes vitaux, mais encore laisser les médecins à leur conscience individuelle sur cette question.
Sur ce dernier point, on lit dans l’éditorial : « Pie XII considère qu’il appartient aux médecins de déterminer le moment de la mort » (p. 5), ce que le rédacteur interprète : « Rome laisse à la conscience des médecins l’appréciation de ces situations de choix » (p. 7). L’éditorialiste remarque, par ailleurs, qu’il « n’a pas trouvé un seul praticien anesthésiste ou radiologue qui déclare agir contre sa conscience de médecin catholique et qui se positionne contre le principe de la greffe d’organes vitaux » (p. 6). Nous connaissons des médecins affirmant le contraire.
Mais qu’avait dit Pie XII ?
Il appartient au médecin, et particulièrement à l’anesthésiste, de donner une définition claire et précise de la mort et du moment de la mort d’un patient qui décède en état d’inconscience. [… En ce qui concerne la constatation du fait [de la mort] dans les cas particuliers, la réponse ne peut se déduire d’aucun principe religieux et moral, et sous cet aspect, n’appartient pas à la compétence de l’Église [3].
L’Église n’ayant pas compétence pour déterminer le moment de la mort, le pape se tourne en effet vers le médecin et l’anesthésiste, non pas pour apprécier le moment de la mort dans chaque cas particulier, selon leur conscience – formule un peu vague – mais pour donner une définition de la mort : Pie XII fait appel ici à la science médicale. Au médecin de déterminer ensuite, dans chaque cas particulier, si l’état du malade correspond à la définition de la mort donnée par la science médicale. Or, c’est la définition actuelle, basée sur le critère cérébral, que nous contestons.
Ajoutons que ce n’est pas à la conscience de faire la loi. Le devoir fondamental de la conscience est d’être vraie, de se soumettre à l’ordre divin des choses. La conscience du médecin doit se soumettre aux critères de la mort donnés par la définition scientifique, dans la mesure, bien sûr, où elle est incontestable.
En 2008, la science médicale n’ayant pas encore réussi à nous éclairer sérieusement sur le moment de la mort, la solution pratique nous est donnée par Pie XII dans le même discours :
En cas de doute insoluble, on peut recourir aussi aux présomptions de droit et de fait. En général, on s’arrêtera à celle de la permanence de la vie, parce qu’il s’agit d’un droit fondamental reçu du Créateur et dont il faut prouver avec certitude qu’il est perdu [4].
Cette citation avait été reproduite par M. l’abbé Knittel, comme nous l’avons dit, dans son article du Sel de la terre à la page 76.
La réponse est donc claire.
Un article de l’Osservatore Romano
Le 9 septembre 2008, l’Osservatore Romano en langue française (p. 13) publiait un article de Lucetta Scaraffia, à l’occasion du quarantième anniversaire du rapport Harvard (1968), qui a changé la définition de la mort « en se basant non plus sur l’arrêt cardiovasculaire, mais sur l’encéphalogramme plat ».
« Il s’agit d’un changement radical de la conception de la mort qui a résolu le problème de l’interruption de la respiration artificielle, mais qui a surtout rendu possibles les transplantations d’organes », remarque Scaraffia.
Il est intéressant de remarquer que Scaraffia fait référence au professeur Paolo Becchi, cité plus haut par le Courrier de Rome, spécialement à son livre Mort cérébrale et transplantation d’organes, qui, dit-il, « aborde avec clarté la situation actuelle » et montre que « les nouvelles recherches mettent en doute le fait que la mort du cerveau provoque la désintégration du corps » [5].
Une discussion s’est ouverte dans le monde scientifique à ce propos, continue Scaraffia, [discussion] en partie recueillie dans l’ouvrage dirigé par Roberto de Mattei, Finis vitae. Is brain death still life ? – La fin de la vie. La mort du cerveau est elle encore la vie ? dont les intervenants – neurologues, juristes et philosophes, américains et européens – sont d’accord pour déclarer que la mort cérébrale n’est pas la mort de l’individu [6].
Notons au passage que l’article de Scaraffia est imprégné de naturalisme et de personnalisme, comme tout ce qui est publié actuellement par l’Église officielle. On lit ainsi : « L’idée que la personne humaine cesse d’exister quand le cerveau ne fonctionne plus […] contredit le concept de personne selon la doctrine catholique. »
Ce n’est pas d’abord du côté de la personne, de l’homme, que la moralité des dons d’organes doit chercher ses principes, mais surtout du côté du Créateur, de Dieu, qui seul est le maître de la vie et de la mort.
Il est vrai que le père Federico Lombardi S.J., directeur du service de presse du Vatican, s’est empressé de préciser que cet article de Scaraffia « ne [pouvait] pas être considéré comme une position du magistère de l’Église [7]. » Le Vatican a-t-il craint la réaction des médias ? En tous les cas, cette publication, qui figure dans les éditions italienne et étrangères de l’Osservatore Romano est un vrai pavé dans la mare du « scientifiquement correct » :
L’ Église catholique n’accepte le prélèvement d’organes sur des patients cérébralement morts, […] qu’en s’appuyant sur la certitude scientifique présumée qu’il s’agit effectivement de cadavres. […] Il est nécessaire de remettre [la question] en débat.
Prélèvements d’organes à cœur arrêté en France
Dans leur fièvre de transplantations à tout prix, un certain nombre de chirurgiens ne s’embarrassent pas de scrupules. Fuyant le débat sur la mort cérébrale, ils retournent au critère cardiovasculaire pour pratiquer leur intervention.
C’est ce que nous révèle le bulletin Gène-Éthique n° 105, de septembre 2008, Lettre d’information et d’analyse sur l’actualité bioéthique [8]. En France, en particulier, l’Agence de la biomédecine autorise, depuis octobre 2006, à titre expérimental et « en toute discrétion », le prélèvement d’organes à cœur arrêté [9]. Cette technique consiste à prélever des organes sur des personnes en état d’arrêt cardiaque après une réanimation de trente minutes et le constat de l’absence de reprise des battements du cœur durant cinq minutes au moins. Neuf équipes hospitalo-universitaires participent à ce programme : celles d’Angers, Bordeaux, Lyon, Marseille, Nancy, Strasbourg, et, à Paris, les hôpitaux Saint-Louis, la Pitié-Salpêtrière et Bicêtre. Cette technique permet d’augmenter le nombre de donneurs potentiels et donc de pouvoir greffer davantage d’organes. Le prélèvement est fait cent vingt minutes maximum après l’arrêt du cœur, contre un ou deux jours après une mort dite encéphalique.
Cependant, cette initiative sème le trouble au sein du corps médical, surtout depuis qu’en juin 2008, un homme de quarante-cinq ans, qui n’avait pu être réanimé après un arrêt cardiaque, s’est réveillé alors qu’on s’apprêtait à lui prélever certains de ses organes !
Conclusion
Terminons en reproduisant la conclusion que donne le Courrier de Rome, dans son article de juin 2008, « La mort encéphalique, en sommes-nous si sûrs ? », qui répondait aux Cahiers Saint-Raphaël, pour rétablir la doctrine catholique :
Que les patients pour lesquels n’existe aucun traitement moralement licite, se préparent à leur éternité, sûrs d’avoir fait ce qui est humainement possible pour conserver le corps que le Créateur leur avait donné en usufruit. Que les hommes de l’art continuent à chercher les moyens licites de sauver les patients confiés à leurs soins par le divin Médecin.
[1] — Discours du 29 août 2000, au congrès international de la Société des greffes, paru dans l’Osservatore Romano du 5 septembre 2000.
[2] — Pie XII, Discours sur les problèmes de la réanimation, 24 novembre 1957, Documents pontificaux de Sa Sainteté Pie XII, Saint-Maurice (Suisse), Éditions Saint-Augustin, 1959, t. XIX, p. 696.
[3] — Pie XII, Discours sur les problèmes de la réanimation, 24 novembre 1957, Documents pontificaux de Sa Sainteté Pie XII, Saint-Maurice (Suisse), Éditions Saint-Augustin, 1959, t. XIX, p. 696 et 698.
[4] — Pie XII, Discours sur les problèmes de la réanimation, 24 novembre 1957, Documents pontificaux de Sa Sainteté Pie XII, Saint-Maurice (Suisse), Éditions Saint-Augustin, 1959, t. XIX, p. 696.
[5] — Paolo Becchi, Morte cerebrale e trapianto di organi, Brescia, Morcelliana Edizioni, 2008.
[6] — Roberto de Mattei, Finis vitae. Is brain death still life ?, Soveria Mannelli, Rubbettino, 2006.
[7] — Cité dans le Courrier de Rome n° 316, de novembre 2008, p. 3.
[8] — Lettre mensuelle gratuite publiée par la Fondation Jérôme Lejeune, 37 rue des Volontaires, 75725 Paris Cedex 15. Cette lettre très intéressante donne toujours le dernier point sur les recherches médicales actuelles. On peut regretter son aveuglement par rapport aux errements du magistère conciliaire actuel. Elle suit en cela la position du professeur Jérôme Lejeune.
[9] — Cette agence présente sa mission en ces termes : « L'Agence de la biomédecine a été créée par la loi de bioéthique du 6 août 2004. Elle a repris les missions de l'Établissement français des greffes dans les domaines du prélèvement et de la greffe d'organes, de tissus et de cellules et se voit confier les domaines de la procréation médicale assistée, de l'embryologie et de la génétique humaines. »

