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La nativité

 

par le frère Thomas O.P.

 

Après la visitation (Le Sel de la terre 65), nous reprenons la méditation du saint rosaire avec le troisième mystère joyeux.

Le Sel de la terre.

 

Le coeur de ces mystères joyeux que nous avons entrepris  d’expliquer est la nativité du divin Enfant dans la crèche de  Bethléem. Noël se trouve ainsi placé au milieu des cinq mystères joyeux de telle manière que les deux premiers nous y préparent et que les deux derniers en découlent. D’ailleurs, ce ne sont pas seulement ces quatre événements qui sont centrés sur Noël, mais c’est toute l’histoire de l’humanité, si bien que les hommes, qu’ils soient pour ou contre Notre-Seigneur, comptent les années avant ou après la naissance de Jésus-Christ.

Ce qu’avait prédit Isaïe se réalise enfin : « Puer natus est nobis, filius datus est nobis, Un enfant nous est né, un fils nous a été donné » (Is 9, 6). A l’annonciation, le Fils de Dieu avait pris chair du sein de la Vierge Marie, l’heure est venue maintenant de le manifester au monde. Noël, c’est le mystère de Jésus donné au monde par Marie. Suivons le récit que nous en donne saint Luc, entrons ensuite dans l’intimité des pensées de la sainte Vierge et méditons, pour finir, sur les fruits de grâce de la nativité.

 

Le récit de saint Luc

Au retour d’Aïn-Karin, où elle était allée rendre visite à sa cousine Élisabeth, la sainte Vierge attendait à Nazareth la naissance de son enfant. Elle savait que le Sauveur devait naître à Bethléem, et tout autre qu’elle s’en serait inquiété. Marie mettait toute sa confiance en la divine Providence, et son abandon fut bientôt récompensé. Dieu, en effet, qui tient le cœur des rois dans sa main, inspira à l’empereur Auguste de profiter de la paix universelle pour faire le recensement des sujets de son empire.

On voit par là combien toute l’histoire tourne autour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. On n’avait pas connu la paix depuis bien longtemps et voilà qu’elle arrive comme un signe, au moment où va naître celui qui nous réconciliera avec Dieu par son sang. Le prodigieux déplacement humain dû au recensement de tout l’empire n’eut pour but, en définitive, que de permettre à saint Joseph et à la sainte Vierge de se rendre à Bethléem, leur patrie d’origine, où il était marqué que le Sauveur du monde devait naître. Jésus lui aussi sera inscrit sur les registres, à Bethléem. Dieu accomplira de cette façon la prophétie de Michée :

Et toi, Bethléem Ephrata, tu n’es pas la plus petite des cités de Juda. Car c’est de toi que sortira un chef qui conduira mon peuple [Mi 5, 2].

Tertullien et saint Justin renvoyaient ceux qui niaient la vérité des faits évangéliques à ces registres d’Auguste conservés dans les archives à Rome. Aujourd’hui, ces registres ont disparu, mais n’est-il pas extraordinaire de penser que le Fils de Dieu, aussitôt après sa naissance, a été inscrit parmi les membres de l’humanité ? Il se montre dès le début « verus homo », vrai homme.

Cependant, supérieur en cela aux autres hommes, il choisit la date et le lieu de sa naissance, se révélant par là « verus Deus », vrai Dieu.

Jésus choisit le 25 décembre, jour qui compte parmi les plus courts de l’année, pour rappeler que le Verbe de Dieu s’est rapetissé. Il choisit le jour à partir duquel les autres jours commencent à grandir, car il fera grandir toute chose. C’est à peu près à cette date aussi que les Romains célébraient la naissance du soleil, idolâtré comme un dieu.

En christianisant ce rite païen et en célébrant la naissance du Sauveur à minuit, lorsque le soleil commence chaque jour à se rapprocher de nous, l’Église a voulu nous rappeler que Jésus est le vrai Soleil de Justice venu sur terre pour y dissiper les ténèbres de l’erreur et la réchauffer de l’ardeur de sa charité dont l’Incarnation est un des plus touchants témoignages[1].

Le lieu de sa naissance n’est pas non plus fortuit.

Bethléem, d’une part, avait été, mille ans auparavant, le lieu de naissance de David. Or, Dieu avait promis à ce monarque un descendant qui serait le Messie tant attendu. En naissant à Bethléem, Jésus montrait l’accomplissement de la prophétie en sa personne.

Le nom même de la localité annonce, d’autre part, le programme du Messie. Car Bethléem signifie « maison du pain ». Or, c’est le Christ lui-même qui nous dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour toujours, et le pain que je donnerai est ma chair (livrée) pour la vie du monde» (Jn 6, 51-52).

 

A Bethléem, cependant, une mauvaise surprise attendait Joseph et Marie. « Il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie ». Ce dut être une épreuve pour leur foi, car cela semblait contredire la prophétie, une épreuve aussi pour leur sensibilité. Quelle mère, sur le point d’accoucher, supporterait d’être mise à la rue ? Ainsi, le Fils de Dieu s’abaissant jusqu’à nous pour nous rouvrir les portes du ciel, voit se fermer les portes des maisons des hommes. Saint Jean en fera plus tard le constat : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu » (Jn 1, 11).

Joseph, conscient de sa très haute charge, se met en quête d’un abri et finit par trouver, hors de la ville, une grotte qui servait, la nuit, d’étable publique pour les animaux. Si abject soit-il en apparence, un tel refuge ne dut pas sembler, à la grande âme de Marie, indigne du royal enfant qui allait naître d’elle. En des pages saisissantes, Mgr Gay a montré que la grotte de Bethléem était le lieu de naissance le plus conforme aux attributs divins [2]. Il était en effet très naturel que celui que « la terre et le ciel ne suffisent pas à contenir » (1 Rois 8, 27), naquît en dehors de toute enceinte fermée. De plus, Dieu est l’être qui précède toute chose ; il convenait donc qu’il choisît un lieu auquel lui-même et lui seul avait donné la forme et l’existence. Il venait aussi pour tous, sans faire acception de personne ; or, précisément, la grotte était un lieu ouvert et accessible à tous. Ajoutons que Dieu est opulent et se suffit à lui-même. Par conséquent, il préfère naître dénué de tous les secours extérieurs habituels. Sa mère lui tiendra lieu de tout. Enfin, lui qui est la sainteté et qui vient détruire le péché, il choisit la pauvreté, l’abjection et la souffrance, et les prêche par l’exemple, avant même de les enseigner par la parole.

Or il advint, pendant qu’ils étaient là, que s’accomplit le temps où elle devait enfanter. Et elle enfanta son fils, premier né, elle l’emmaillota et le coucha dans une crèche, car il n’y avait pas pour eux de place à l’hôtellerie [Lc 2, 6-7].

« Elle l’emmaillota ». Bède le Vénérable nous en donne la raison mystique :

Celui qui revêt la nature d’un si riche vêtement est donc enveloppé de pauvres langes, et il accepte cela, afin de pouvoir nous rendre notre premier vêtement d’innocence. Celui par qui toutes choses ont été faites voit ses mains et ses pieds liés de bandelettes, afin de fortifier nos mains pour toute œuvre bonne et de diriger nos pieds dans les voies de la paix [3].

Selon la Tradition, il y avait autour de la crèche un bœuf et un âne. On lit en effet dans Isaïe :

Le bœuf connaît son possesseur et l’âne la crèche de son maître [Is 1, 3].

Habacuc dit aussi :

Tu te manifesteras au milieu de deux animaux [Ha 3, 2 [4]].

Saint Ambroise y voit l’image des Gentils, qui vivaient comme des bêtes et qui vont être amenés à la nourriture sainte, donnée en abondance aux âmes de bonne volonté.

Mais, dira-t-on, comment celle qui venait d’enfanter a-t-elle pu prodiguer des soins au nouveau-né ? « Ipsa et mater et obstetrix fuit, elle fut tout ensemble mère et sage-femme », s’écrie avec admiration saint Jérôme [5]. Qu’elle fut tout ensemble mère et sage-femme, n’est-ce pas la preuve d’un enfantement sans douleur, et par conséquent virginal ?

Jésus sortit du sein de sa Mère comme le rayon sort du foyer, comme le parfum sort de la fleur, comme la parole sort de nos lèvres. La parole ne déchire pas nos lèvres en y passant, le parfum en s’exhalant n’altère en rien l’intégrité de la fleur, le rayon en s’élançant n’enlève rien à son foyer [6].

Et que l’expression « son fils premier-né » ne nous induise pas en erreur. Chez les Juifs, on employait couramment ce terme pour désigner le premier né, le bekor, qui appartenait de droit à Dieu et devait lui être consacré dès sa naissance. L’expression peut donc être employée pour un fils unique. « Ce titre pouvait être donné à l’enfant, même s’il ne lui survenait ni frère ni sœur ; une inscription découverte à Tell el-Yedouhieh, en 1922, en donne un exemple : une jeune femme, Arsinoé, mourut “dans les douleurs de l’enfantement de son premier-né.” [7] » La tradition affirme d’ailleurs le dogme de la virginité perpétuelle de Marie : « virgo ante partum, in partu, post partum, vierge avant, pendant et après l’enfantement [8]. » Que les hommes d’aujourd’hui, et tout particulièrement les jeunes gens et les jeunes filles veuillent bien réfléchir à cette prédilection de Dieu pour la virginité.

Fils d’une vierge, s’écrie Bossuet, vierge lui-même, qui a pris pour son précurseur Jean-Baptiste, vierge, et pour son disciple bien-aimé saint Jean, vierge aussi selon toute la Tradition chrétienne, dont les Apôtres, qui ont tout quitté, ont quitté principalement leurs femmes – pour ceux qui en avaient–  pour le suivre ; toujours, par conséquent, dans la compagnie, et pour ainsi dire, entre les mains de la continence… Fils de Dieu et fils d’une vierge. Ces deux choses devaient aller ensemble, afin qu’on pût dire en tout sens : « qui comprendra sa génération » (Is 53, 8) toujours virginale et dans le sein de son Père et dans le sein de sa mère ? Ô Jésus, nous la croyons si nous ne pouvons la comprendre. Elle nous apprend qu’il n’y a rien de plus incompatible que l’impureté et la religion chrétienne [9].

Saint Luc poursuit son récit :

Et il y avait dans cette même contrée des bergers qui vivaient aux champs et veillaient la nuit sur leurs troupeaux. Et un ange du Seigneur parut auprès d’eux et la gloire du Seigneur les entoura de lumière, et ils furent saisis d’une grande frayeur. Et l’ange leur dit : « Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une grande joie qui sera pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David [Lc 2, 8-11].

Il ne convenait pas que la nativité fût connue et admirée de tous, car tous n’étaient pas dignes d’une telle faveur et cela eût compromis la mission du Christ, venu mourir sur la croix pour nous sauver. Mais il convenait du moins que quelques privilégiés fussent conviés auprès du berceau de l’Enfant-Dieu. Agissant toujours avec ordre et sagesse, Dieu ne communique pas directement ses secrets et ses dons à l’ensemble des hommes, mais nous les transmet par des médiateurs de son choix. En l’occurrence, ce sont les bergers, puis les mages.

Jésus est venu sauver tous les hommes. Il sauvera donc les simples et les gens du bas peuple, figurés par les bergers, mais aussi les sages et les puissants, représentés par les mages, qui viennent de loin, parce qu’il est plus difficile de se convertir quand on jouit de sagesse et de force.

Il sauvera, non seulement Israël, figuré par les bergers de Bethléem, mais encore les Gentils dont les mages venus d’Orient sont les prémices. A cela, une condition : être homme de bonne volonté.

Et soudain, il y eut avec l’ange une multitude de la troupe céleste, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu dans les hauteurs, Et paix sur terre aux hommes de bonne volonté ! » [Lc 2, 13-14].

Avoir une volonté droite, c’est être docile à la voix de Dieu et généreux devant les efforts qu’il nous demande. Tels furent tour à tour les bergers et les mages. Des premiers, saint Luc nous apprend :

Ils s’en allèrent en hâte, et ils trouvèrent Marie et Joseph, et le nouveau-né couché dans la crèche. Ce qu’ayant vu, ils racontèrent ce qui leur avait été dit de cet enfant. […] Et les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de ce qu’ils avaient entendu et vu, comme il leur avait été dit [Lc 2, 16-17, 20].

Saint Matthieu nous renseigne au sujet des mages :

Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’Orient les précédait, pour s’arrêter enfin au-dessus de l’endroit où était l’enfant. En voyant l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Entrant dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie, sa mère, et se prosternant, ils l’adorèrent [Mt 2, 10-11].

La « voix de Dieu » revêt donc des formes différentes, selon les circonstances. Pour les bergers, elle se manifeste par un ange, pour les mages par une étoile, pour le chrétien d’aujourd’hui par le magistère de l’Église. Pour nous tous, qui que nous soyons, elle est une lumière intérieure, qui attend une double réponse, celle de la raison qui se soumet à la foi et celle de la volonté qui cherche d’abord le royaume de Dieu et sa justice. Puissions-nous toujours être comptés parmi ces hommes de bonne volonté !

 

Les pensées intimes de la Vierge

Quant à Marie, nous précise l’Évangéliste, elle retenait toutes ces choses, les méditant en son cœur [10].

Merci à vous, saint Luc, de nous avoir révélé ainsi la source où vous avez puisé vos précieux renseignements. Merci de nous mettre sur la voie de la contemplation, à l’école de la première adoratrice du Verbe incarné. Mieux que quiconque, la Vierge Marie nous indiquera les sentiments dans lesquels nous devons recevoir l’Emmanuel. Dom Guéranger les ramène à quatre : l’adoration, l’allégresse, la reconnaissance et l’amour [11].

Toute la foi des justes de l’ancien Testament était renfermée dans le cœur de la Vierge. Sitôt que l’enfant vint au monde, elle reconnut en lui le propre Fils de Dieu, et elle exprima sa foi par un acte d’adoration. Adoration d’autant plus grande que celui qui se présentait à ses regards était un Dieu abaissé. Elle avait été humble avant d’être Mère, elle s’humilia encore plus profondément devant son Dieu et son Fils. Saint Augustin, s’adressant aux fils d’Adam, s’exclame : « L’orgueil vous avait tellement abîmés que vous ne pouviez être relevés que par l’humilité d’un Dieu. »

C’est à dessein que le Christ naquit à Bethléem, dira à son tour saint Thomas d’Aquin, pour confondre la vaine gloire des hommes, qui s’enorgueillissent de naître dans des villes réputées. Lui, au contraire, voulut naître dans une cité sans gloire, mais souffrir la honte de sa passion dans une ville illustre [12].

Apprenons de Marie à nous abaisser et à adorer le Très-Haut qui se fait tout-petit.

L’allégresse des anges et des hommes semble n’avoir plus de bornes en cette nuit de Noël. Elle n’est pourtant qu’un faible écho  de la joie dont était rempli le cœur de Marie. Plus que tout autre, en effet, Marie était préoccupée de la gloire de Dieu. Or, cet enfant, venu pour procurer au Père des adorateurs en esprit et en vérité, lui donnait, en sa personne et dès le premier instant, une gloire infinie, en adorant Dieu comme jamais aucune créature ne pourrait le faire. Marie de Nazareth avait également désiré ardemment voir le visage humain de Dieu, et voici qu’elle le contemplait, lui qui était bien plus que l’image de Dieu : Dieu apparu parmi nous. Elle pouvait se dire : il est Dieu et je suis sa mère. La parole que Dieu le Père redit éternellement : « Tu es mon Fils, je t’ai engendré aujourd’hui », elle la prononçait à son tour. Désormais associée à la fécondité de Dieu, elle entrait de ce fait dans la joie de Dieu. « Intra in gaudium Domini tui, entre dans la joie de ton maître » (Mt 25, 21).

Il s’ensuivait dans l’âme de Marie une profonde reconnaissance, qui dut faire jaillir de ses lèvres le même cantique d’action de grâces qu’elle avait chanté six mois auparavant dans la maison de Zacharie. « Magnificat anima mea Dominum, mon âme magnifie le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon sauveur » (Lc 1, 46-47). Elle venait en effet de mettre au monde le Sauveur. D’abord son Sauveur à elle, miraculeusement préservée du péché originel, en vue des mérites futurs de son divin Fils. Puis le Sauveur des hommes pécheurs, dont elle était la sœur, dont surtout elle devenait la Mère. Le péché, qui la faisait tant souffrir à la mesure de son immense charité envers Dieu et envers les hommes, allait enfin être aboli, et celui qui devait y mettre fin reposait dans ses bras. En allaitant son enfant, Marie ne s’acquittait pas seulement d’un devoir maternel, elle accomplissait une action de gratitude de la créature à l’égard de son Créateur. Elle avait encore conscience de nourrir la victime du sacrifice de notre salut.

Mais si la reconnaissance est hors de proportion avec le bienfait accordé, qui donc acquittera la dette ? « L’amour », répond Dom Guéranger. Et précisément, dans le cœur de Marie se réunissaient, en une parfaite harmonie, l’adoration d’une créature pour son Créateur, l’amour d’une mère pour son fils unique et la charité d’une âme virginale pour son divin époux.

Elle l’aime, dit le père Monsabré, d’un amour recueilli, d’un amour compatissant, d’un amour attentif, d’un amour dévoué. D’un amour recueilli : elle oublie le monde entier, il n’y a plus pour elle que son Jésus. Elle fait passer tout son cœur en son cœur, afin de ne plus désormais aimer les créatures que dans le cœur et par le cœur adorable du Sauveur. Elle aime d’un amour compatissant : les premières souffrances de l’Homme-Dieu retentissent douloureusement en son cœur maternel, plus sensible et plus à son fils que le cœur de toutes les mères, parce que [ce cœur] est vierge. Elle gémit de n’avoir à offrir à Jésus que de pauvres langes, elle essuie tendrement les larmes de ses yeux d’enfant, elle s’offre pour souffrir à sa place tous les maux. Elle aime d’un amour attentif : son regard cherche dans les yeux de son fils, dans son sourire, dans ses gémissements, dans le bégayement de ses lèvres, l’expression de sa très sainte volonté. Mais bien plus encore, elle étudie, au-dedans d’elle-même, les mouvements mystérieux de la grâce, et elle se tient prête à obéir à toute impulsion de l’amour divin. Elle aime d’un amour dévoué : elle se donne tout entière. Son esprit, son cœur, son corps, sa vie, rien ne lui appartient. Comme son bien-aimé est à elle, elle est toute à son bien-aimé. « Dilectus meus mihi et ego illi, mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui [13]. » [Ct 2, 16].

Douce Vierge Marie, obtenez-moi d’aimer Jésus avec votre cœur. Que je ne me laisse pas tant distraire par les créatures, que je le recherche pour lui-même et non pour ses consolations, que je prête une plus parfaite attention à ses moindres désirs, et qu’enfin je me dévoue sans compter à son service.

 

Le fruit de ce mystère : le détachement

Saint Louis-Marie Grignion de Montfort a parfaitement résumé le fruit principal de la nativité : « Seigneur Jésus, dit-il, nous vous demandons par ce mystère et par l’intercession de votre sainte Mère le détachement des biens de ce monde, le mépris des richesses et l’amour de la pauvreté [14]. »

La Tradition chrétienne montre trois naissances du Fils de Dieu, évoquées à chacune des trois messes de Noël. A la messe de minuit, on fête la naissance de Jésus dans l’étable de Bethléem. A la messe de l’aurore, on honore sa naissance spirituelle dans les âmes, figurée par la manifestation aux bergers. A la messe du jour, on célèbre sa naissance éternelle dans le sein du Père, ainsi qu’il ressort de l’Évangile qu’on y chante : « In principio erat Verbum, à l’origine était le Verbe » (Jn 1, 1). De ces trois naissances, la plus importante pour nous est celle du Fils de Dieu dans nos âmes. Mais le premier obstacle à cette régénération spirituelle est notre attachement désordonné aux biens de ce monde. D’où la pauvreté extrême que nous prêche Jésus depuis sa première chaire de docteur qu’est l’étable de Bethléem.

Entendons bien, il ne s’agit pas pour tous les hommes de se faire pauvres, mais, à tous, Jésus demande de garder ou d’acquérir l’esprit de pauvreté : que les pauvres n’envient pas les riches, et que les riches donnent généreusement de leur superflu aux plus défavorisés. Ils se feront ainsi des amis dans le Ciel et verront arriver sans angoisse l’heure du suprême dépouillement.

Notre-Seigneur tient tellement à cette vertu que sa vie entière se déroule dans le détachement et qu’il choisit de mourir dépouillé de tout, n’ayant pour seule richesse qu’une couronne d’épines et trois clous. Saint Paul nous en donne l’explication : « A cause de vous, il s’est fait pauvre alors qu’il était riche, afin de vous enrichir de sa pauvreté » (2 Co 8, 9), ce qui, en d’autres termes, signifie que notre vrai trésor n’est autre que Jésus-Christ, et que la mesure de notre bonheur est la mesure de notre union à lui : « Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux » (Mt 5, 3).

Laissons à un fils de saint François le soin de nous dévoiler ce qu’est l’âme de la sainte pauvreté.

La clef de la pauvreté, disons mieux, son cœur et son âme, sont donc là : « Deus meus », dans le fait qu’on croit au « Dieu mien », au Dieu qui se fait ma propriété, qui se veut possédé par moi. Si bien que l’impossibilité qu’éprouvent certaines âmes à être pauvres résulte de la pauvreté, regrettable infiniment celle-là, de leur cœur, conséquence elle-même d’une pauvreté de foi ! Au fond, nous n’arrivons pas à croire qu’à chaque instant nous puissions et nous devions nous enrichir un peu plus de Dieu, en faire un peu plus notre propriété. Sinon, qui songerait encore à dire : « mon argent » quand il peut dire : « mon Dieu » avec une vérité juridique encore plus grande ? Car, et c’est à cela qu’il faut prendre garde, nous possédons Dieu dès ici-bas et ce n’est qu’ici-bas que cette possession est susceptible de croissance. Je n’ai que ma vie terrestre pour faire « Dieu mien », « Deus meus », à la mesure des capacités que Dieu lui-même me crée. Mon dernier soupir sera la clôture définitive, irrévocable, de mon enrichissement divin [15].

L’habitude du détachement à l’égard des choses matérielles nous facilitera cet autre devoir de la vie chrétienne qu’est l’esprit d’enfance. L’esprit d’enfance est absolument dans la droite ligne de l’esprit de pauvreté : par lui,  nous nous détachons de notre moi. Jésus est formel : « Si vous ne redevenez comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux » (Mt 18, 3), non qu’il nous faille prendre les défauts de l’enfance ni perdre toute personnalité. A ce propos, le père Philibert précise :

Qu’on comprenne bien de quoi il s’agit : il n’est pas question de renoncer à la personnalité que le bon Dieu nous a prédestinés à être, car cette personnalité, c’est précisément la forme originale que le Seigneur veut donner à notre sainteté ; mais il s’agit de ne pas vouloir être riche de soi, notre réussite personnelle ne résultant pas de la propriété de nous-mêmes, mais de la mesure et de la manière dont nous possédons Dieu. Vouloir être riche de soi est une richesse d’illusion comme de vouloir être riche d’argent. Notre élévation à l’état surnaturel fait que nous nous livrons à la misère dès que nous voulons être riches d’autre valeur que de Dieu [16].

Sans donc tomber dans la puérilité, qui est une contrefaçon de l’esprit d’enfance, recherchons une dépendance toujours plus grande à l’égard de Dieu et de sa très sainte Mère, appuyés sur la grâce de Jésus-Enfant, notre Médiateur et notre modèle.

Et puisque c’est sur les genoux de notre mère la sainte Église que nous avons reçu la grâce des sacrements et de l’instruction chrétienne, méditons souvent sur cette exhortation qu’elle nous adresse par la bouche des auteurs du catéchisme romain :

Enfin, prenons garde qu’il ne nous arrive pour notre malheur ce qui arriva à Bethléem, et que, comme Notre-Seigneur ne trouva point de place dans l’hôtellerie pour y naître, de même il n’en trouve pas davantage dans nos cœurs pour y prendre naissance, non plus selon la chair, mais selon l’esprit. Car il souhaite ardemment venir en nous, à cause de l’extrême désir qu’il a de notre salut. Et de même encore qu’il s’est fait homme, qu’il est né, qu’il a été sanctifié, qu’il a été la sainteté même par la vertu du Saint-Esprit, et d’une manière toute surnaturelle, ainsi il faut que nous naissions non du sang et de la volonté de la chair, mais de Dieu [Jn 1, 13] ; qu’ensuite, nous marchions comme des créatures nouvelles dans un esprit nouveau [Rm 6, 4-5 et 7, 6], et que nous conservions cette sainteté et cette pureté de cœur, qui conviennent si bien à des hommes régénérés par l’esprit de Dieu. De cette manière, nous pourrons reproduire en nous-mêmes quelque image de cette conception et de cette naissance si sainte du Fils de Dieu, que nous croyons d’une foi ferme, et que nous adorons et admirons en même temps comme la sagesse de Dieu [1 Co 2, 7] qui est cachée dans ce mystère [17].



[1]  — La Liturgie : exposition de la doctrine chrétienne, Eguelshart, éditions Fideliter, 1993, p. 132.

[2]  — Mgr Louis-Charles Gay, Élévations sur la vie et la doctrine de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Poitiers, H. Oudin frères, 1879, 14ème élévation, p. 119-125.

[3]  — Saint Bède le vénérable, Commentaire de l’Évangile selon saint Luc.

[4]  — Ce passage ne se lit sous cette forme que dans la version grecque des Septante et dans la version latine la plus ancienne, appelée Vetus Itala. Origène (PG 13, 1832) et saint Jérôme (PL 22, 884) l’ont commenté.

[5]  — PL 32, 192.

[6]  — Mgr Louis-Charles Gay, Entretiens sur les mystères du saint Rosaire, Paris et Poitiers, H. Oudin, 1895, t. I, p. 204.

[7]  — L. Marchal, Évangile selon saint Luc, La sainte Bible, ouvrage publié sous la direction de Louis Pirot, Paris, Letouzey et Ané, 1935, t. X, p. 43.

[8]  — Voir par exemple la profession de foi solennelle de saint Bruno qu´il fit avant sa mort, survenue le 6 octobre 1101 : « Credo quod Virgo castissima fuerat ante partum, virgo in partu, et post partum virgo in æternum permansit, Je crois que la Vierge avait été très chaste avant l’enfantement, vierge dans l’enfantement et qu’elle demeura vierge pour toujours après l’enfantement. » — De même, Pie IV, constitution Cum quorumdam hominum du 7 août 1555 qui dénonce la proposition suivante : « ou que cette même bienheureuse Vierge Marie […] n'est pas demeurée dans l'intégrité virginale avant, pendant et perpétuellement après l'enfantement…, aut eandem beatissimam Virginem Mariam […] nec perstitisse semper in virginitatis integritate, ante partum scilicet, in partu et perpetuo post partum… » DS 1880.

[9]  — Jacques Bénigne Bossuet, Élévations sur tous les mystères de la religion chrétienne, Paris, Garnier, 1857, p. 349-350.

[10]  — Lc 2, 19. Le même saint Luc dira plus loin, après le recouvrement de Jésus au temple : « Quant à sa Mère, elle gardait toutes ces choses dans son cœur » (Lc 2, 51).

[11]  — « L’Église, en ce saint temps, offre au Dieu-Enfant le tribut de ses profondes adorations, les transports de ses joies ineffables, l’hommage d’une reconnaissance sans bornes, la tendresse d’un amour non pareil. Ces sentiments, adoration, allégresse, reconnaissance, amour, forment aussi l’ensemble des devoirs que toute âme fidèle doit offrir à l’Emmanuel dans son berceau. » Dom Prosper Guéranger, L’Année liturgique, Le temps de Noël, Paris et Poitiers, H. Oudin, 1895, vol. I, ch. III, p. 18.

[12]  — III, q. 35, a. 7, ad 1.

[13] — Père Monsabré O.P., Petites Méditations pour la récitation du saint Rosaire, Paris, Lethielleux, 1905, p. 96-97.

[14] — Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Œuvres complètes, Paris, éd. du Seuil, 1966, Méthodes pour dire le Rosaire, 4e méthode, p. 400.

[15] — Père Philibert de Saint-Didier O.F.M. cap., La Vie religieuse, Blois, éd. Notre-Dame-de-la-Sainte-Trinité, 1962, p. 146.

[16] — Père Philibert de Saint-Didier O.F.M. cap., La Vie religieuse, Blois, éd. Notre-Dame-de-la-Sainte-Trinité, 1962, p. 129.

[17]  — Catéchisme du saint concile de Trente, Paris, Desclée, 1923, 1ère partie : du Symbole des Apôtres, ch. IV, p. 46.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 67

p. 80-90

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