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Le père Bernadot O.P.

(1883-1941)

 

Dans l’éditorial du n° 64 de la revue, nous citions un article du père Bernadot O.P. En réponse à une question posée par un lecteur, nous revenons ici sur la personnalité de ce religieux dont la vie a changé radicalement d’orientation à l’occasion de la condamnation de l’Action française.

Le Sel de la terre.

 

Le Père Bernadot, né en 1883, a été ordonné prêtre en 1906 et a  exercé son ministère comme vicaire à Montauban jusqu’en 1912,  année au cours de laquelle il entra dans l’Ordre des Prêcheurs.

Nous avons sur ce père un témoignage de premier ordre que nous a donné sœur Mechtilde-Marie [1], dominicaine de la Congrégation des Dominicaines de Notre-Dame du très saint Rosaire de Monteils, qui avait bien connu le père Bernadot. Née en 1899, sœur Mechtilde-Marie était entrée en religion à l’âge de 13 ans, le 12 novembre 1912. Elle fit connaissance du père Bernadot en 1915, alors qu’elle était novice et que le père venait presque tous les jours donner des conférences au noviciat. « Il était parti pour être un saint », nous dit sœur Mechtilde-Marie, qui ajoute : « A cause de sa revue La Vie Spirituelle, il avait toutes ses entrées à Rome auprès du pape et il fit beaucoup de mal à l’Action Française [2]. »

Cinq religieuses de la congrégation de Monteils avaient été désignées pour former le secrétariat du père Bernadot, dont sœur Mechtilde-Marie qui témoigne : « Nous avions plus de travail que nous ne pouvions en faire : entrées dans son bureau à 8 heures, nous en sortions à 18 heures ! Une sœur était au fichier, une aux expéditions, une tapait à la machine pour le père, et moi je faisais le courrier. » Elle note par ailleurs : « Un jour, une sœur vit que le père Bernadot avait changé et dit : “Il est devenu un monsieur.” »

Concernant la condamnation de l’Action Française, sœur Mechtilde-Marie explique :

Un livre a été publié à la Toussaint, Pourquoi Rome a parlé [3]. De là est sorti le MRP (Mouvement Républicain Populaire) à l’esprit duquel adhéraient le père Bernadot, l’évêque de Rodez et le cardinal Gerlier à Lyon. J’ai vu qu’ils voulaient un gouvernement d’après les encycliques du pape [4]. C’est moi qui ai corrigé les épreuves de ce livre. Puis je suis tombée malade et cela m’a exemptée du lavage de cerveau !

La sœur précise son témoignage :

Pie XI, sans consulter le Maître Général, avait fait passer le père Bernadot de Toulouse à Paris ; le Maître Général a démissionné ; c’était le père Paredès, un Espagnol très bien, qui a été martyrisé ensuite [lors de la révolution communiste en Espagne, en 1936]. Le père Bernadot a comme déserté la vie contemplative pour le social dont il ne cessait plus de parler. Ils n’étaient plus les mêmes, lui et le père Lajeunie, son compagnon, qui était devenu aussi un « monsieur » au point de se parfumer. On était vers 1930.

Complétons maintenant ce témoignage d’une religieuse fidèle à la Tradition et qui a connu personnellement le père Bernadot, par ce qu’ont écrit des dominicains tout à fait favorables à l’évolution progressiste de ce religieux.

La notice du DTC sur le père Bernadot (1883-1941) a été rédigée par le père Liégé o.p. [5]. Le père Bernadot fonde en 1919 la revue La Vie spirituelle et, en 1929, La Vie intellectuelle, « organe de la foi agissante dans le monde contemporain » note le père Liégé. « C’est autour de ces deux revues que la maison des éditions du Cerf a vu le jour. C’est autour d’elles aussi que se rassemble un véritable mouvement de jeunes chrétiens décidés. »

Et il précise le sens de ce mot : « En 1934, l’œuvre se double d’un hebdomadaire de choc, Sept, plus engagé dans l’actualité – il devait cesser de paraître dès août 1937 –. »

Un autre dominicain, le père François Leprieur, est encore plus précis quant à l’orientation du père Bernadot :

L’équipe qu’il rassemble joue résolument la carte de l’ouverture, du désenclavement politique et culturel du catholicisme français et se fait le porte-parole du « second ralliement » […]. Il s’agit aussi d’assurer l’héritage du Sillon, du catholicisme social et démocrate français. La Vie intellectuelle contribue à son tour à cet effort de compréhension des raisons de l’indifférence des masses à l’endroit du christianisme [6].

En fait, le père Bernadot suit les consignes de Pie XI, qui avait chargé les éditions du Cerf, fondées par le père Bernadot, de « proposer une alternative à la pensée maurassienne qui ravage l’Église de France. Cette maison d’édition sera, pour une grande part, en France, le laboratoire des renouveaux en théologie. Ils conduiront au concile de Vatican II [7]. »

Comme beaucoup de prêtres et de religieux, le père Bernadot était torturé par les querelles de son temps, qui étaient la suite du libéralisme catholique du 19e siècle, combattant les doctrines romaines et qui étaient les prémices de la crise actuelle dans l’Église.

Lisons les archives de la Province de Paris à ce sujet, telles que les présente André Laudouze [8] :

« La condamnation de l’Action Française devait lui dessiller les yeux. Ce qu’il y avait d’antichrétien dans la position de Maurras allait lui apparaître en pleine lumière. Ce fut sa seconde conversion. Constatant le désarroi des catholiques, convaincu du caractère intrinsèquement pervers de l’Action Française, il se mit alors au service de Pie XI [9]. » De l’Action Française à Sept, le père Bernadot ne devait pas se départir de cette nouvelle ligne. Dans des circonstances difficiles, « le père Bernadot montra une âme de fer. Rien ne le faisait céder, dès lors qu’il était persuadé d’accomplir l’œuvre de vérité de l’Église. […] Au début de son ministère sacerdotal, il avait, comme beaucoup de prêtres, été séduit par les doctrines d’Action Française, et il avait lié des amitiés et des relations dans ce milieu. Lorsqu’il fallut, pour obéir à sa conscience et à l’appel du Saint-Père, combattre ce qu’il avait naguère appuyé, ce lui fut un déchirement rendu cruel par la défection d’amitiés déjà anciennes. […] La lutte anticapitaliste et résolument sociale que mena bientôt La Vie Intellectuelle, blessa un certain nombre de ces amitiés religieuses (tertiaires qui restaient attachés à beaucoup de préjugés bourgeois) qui le lui firent sentir. […] Je puis attester, ajoute le père Boisselot, son futur collaborateur, que le père Bernadot n’a pas dévié d’un pouce dans son orientation et que, jusqu’à la fin, c’est le but qu’il a poursuivi : défendre les directives romaines contre l’Action Française [10]. » Le chemin du père Bernadot fut semé d’épines. A la fin de son existence, il sera comme abattu par l’adversité et les tentatives – qui réussiront – de faire lever les sanctions contre l’Action Française, seront, pour lui, une très rude épreuve [11]. Il écrira dans son journal, en 1939 : « Pie XI vient de mourir… C’est lui qui m’a fait venir à Paris, qui a voulu la Vie Intellectuelle, qui m’a poussé à faire Sept, puis qui m’a abandonné [12]. Je n’ai jamais su pourquoi. Il a été impressionné par les rapports de mes ennemis [13]. »

A partir de 1930, un calme relatif s’était instauré entre l’Action Française et le Saint-Siège, suite, en particulier, à un nouveau personnel – par exemple, le cardinal Pacelli, qui devint secrétaire d’État de Pie XI – et à une attitude moins polémique du journal, vis-à-vis de l’autorité religieuse. En 1936, Pie XI reçut le père Bernadot, après l’avoir fait attendre un certain temps et ne lui parle, semble-t-il, que de la conversion possible de Maurras. Le 6 février 1937, Pie XI écrit à Maurras, alors en prison, pour lui exprimer sa prière.

Le texte que nous avons publié en éditorial dans Le Sel de la terre 64 ne se ressent pas positivement de l’esprit déchiré du dominicain qui a fini par pencher vers le progressisme en politique. Cependant, il faut reconnaître que ce texte ne dénonce pas le grave danger du laïcisme et de ses conséquences funestes : il fait vivre les chrétiens dans une société publiquement athée. Le laïcisme constitue, de fait, un moyen très efficace pour affaiblir les théologiens et, donc, la théologie.

 



[1]  — Lors d’un entretien, le 15 novembre 1990, au Moulin du Pin où elle avait suivi M. l’abbé Coache, après l’avoir soutenu à la Maison Lacordaire à Flavigny. Elle est décédée au Moulin du Pin le 16 février 1992, dans sa 93e année, après 24 années au service de M. l’abbé Coache. Elle est inhumée dans le cimetière des moniales dominicaines d’Avrillé. Le Moulin du Pin, situé dans le sud de la Sarthe, abrite actuellement le Prieuré Notre-Dame-du-Sacré-Cœur, de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X.

[2]  — Nous avons conservé le style parlé du témoignage. (NDLR.)

[3]  — Pères Doncœur, Lajeunie, Bernadot, Jacques Maritain, Pourquoi Rome a parlé, Paris, Spes, 1927.

[4]  — La sœur voulait dire sans doute : « d’après les directives du pape. » (NDLR.)

[5]  — DTC, Tables générales par Bernard Loth et Albert Michel, Paris, Letouzey et Ané, 1951, t. I, col. 427.

[6]  — François Leprieur, Quand Rome condamne, Paris, éd. Plon-Cerf, 1989, p. 21-22.

[7]  — François Leprieur, Quand Rome condamne, Paris, éd. Plon-Cerf, 1989, « Avertissement des éditeurs ».

[8]  — André Laudouze, Dominicains français et Action Française 1899-1940, Maurras au couvent, Paris, Les éditions ouvrières, 1989, p. 132.

[9]  — Archives Provinciales de Paris, François Refoulé, Conférence sur le Cerf, cinquante ans de débats et de combats, p. 2 et 3.

[10] — Archives Provinciales de Paris, père Boisselot, Histoire du Cerf, « Journal », p. 8 et p. 26. Voir les Cahiers Saint-Dominique, novembre 1960, p. 40.

[11]  — Décret de la congrégation du Saint Office du 5 juillet 1939, promulgué le 10 juillet et publié le 16 dans l’Osservatore Romano, puis le 19 dans les Acta Apostolicæ Sedis.

[12]  — Le père Bernadot faisait allusion à la condamnation du journal Sept par Pie XI qui devait entraîner sa disparition, en août 1937. (NDLR.)

[13]  — Archives Provinciales de Paris, père Bernadot, « Journal », exemplaire dactylographié, 10 février 1939.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 67

p. 177-180

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