Les saintes, mères des saints
Par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.
« La mère chrétienne a le privilège de la première formation de l’âme de son enfant. Elle agit sur cette âme toute fraîche et toute neuve ; et cette impression, qui est la première, est par là même la plus profonde. […] Voyons à l’œuvre les mères selon le cœur de Dieu : parcourons la touchante galerie des saintes, mères des saints. Le sujet est immense, et nous ne pouvons que l’effleurer. Nous voulons seulement acquérir le droit de nous adresser aux mères, et de leur dire : soyez saintes et donnez-nous des saints. »
Ces textes sont extraits du Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance (Mesnil-Saint-Loup) entre les années 1881 et 1884.
Nous ajoutons, en annexe à ce premier article, une précision apportée par dom Maréchaux dans le même Bulletin, en janvier 1882, au sujet de « Jésus à l’école de Marie ».
Le Sel de la terre.
Petite entrée en matière
Nous voudrions, en contemplant les saintes, mères des saints, tresser une couronne à la maternité divine de la Vierge Marie.
Quand Dieu eut résolu d’unir notre nature humaine à la personne de son Fils unique, parmi toutes les filles d’Adam, il lui destina, il lui choisit une mère, c’était Marie. Ainsi la prédestination de Marie est inséparablement unie à la prédestination de Jésus. A côté de l’homme-Dieu, il y a la femme élue, bénie entre toutes ; cette femme est sa Mère.
De même, quand Dieu veut donner à son Église de grands saints, imitateurs et continuateurs de Jésus, il leur destine, il leur choisit, suivant une loi généralement vérifiée, des mères à la ressemblance de Marie. C’est pourquoi, à toutes les pages de l’histoire de l’Église, nous vénérons de grandes saintes, qui sont les mères de grands saints.
Nous le savons, beaucoup de saints ont eu des saints pour pères. Toutefois, il semble que l’auréole de la sainteté resplendisse plus fréquemment encore sur le front de leurs mères.
Cela tient à la loi de ressemblance avec Jésus. Cela tient aussi à ce que la mère chrétienne a le privilège de la première formation de l’âme de son enfant. Elle agit sur cette âme toute fraîche et toute neuve ; et cette impression, qui est la première, est par là même la plus profonde.
On dit que la mère chrétienne fait sucer, avec le lait, la foi à son enfant. On dirait peut-être mieux encore qu’elle lui fait sucer le lait de la foi ; car elle lui livre la première connaissance de Dieu et de Notre-Seigneur, sous une forme douce, chaude et nourrissante. Et l’enfant, pourrait-on ajouter, devient chrétien, devient saint, par tempérament.
Mais voyons à l’œuvre les mères selon le cœur de Dieu : parcourons la touchante galerie des saintes, mères des saints. Le sujet est immense, et nous ne pouvons que l’effleurer. Nous voulons seulement acquérir le droit de nous adresser aux mères, et de leur dire : soyez saintes et donnez-nous des saints.
Les mères avant la sainte Vierge
Avant la très sainte Vierge, les femmes étaient, vis-à-vis de l’homme, dans une condition amoindrie. Elles portaient visiblement la peine du péché d’Ève. Dieu avait dit à la mère du genre humain : « Tu seras sous l’empire de l’homme. » Depuis lors, la femme ne fut trop souvent pour l‘homme qu’une servante, au lieu d’être une compagne.
Elle ne connaissait pas la noble et sainte parure de la virginité ; si elle se relevait aux yeux de l’homme, c’était par la maternité. Encore que les patriarches honorassent leurs épouses avant même qu’elles fussent mères, on voit par la Bible combien la pauvre femme qui n’était pas mère était à plaindre. Une sorte de flétrissure s’attachait à elle, comme si Dieu eût refusé de la bénir.
Les femmes, avant Notre-Seigneur, n’avaient donc de dignité qu’autant qu’elles étaient mères ; néanmoins, leur rôle de mère, dans son côté élevé, n’est dessiné presque nulle part. L’auteur inspiré des Proverbes, celui de l’Ecclésiastique, qui dépeignent si admirablement la femme forte, la femme sainte et pudique, la considèrent plutôt comme épouse que comme mère, plutôt en général dans les soins domestiques que spécialement dans l’éducation des enfants.
Jetons un regard sur l’Écriture ; et examinons les femmes vénérables qui se présentent à nous comme mères.
La première mère qui soit mise en relief dans la Bible est Rébecca, mère de Jacob. La sainte naïveté du récit scripturaire nous révèle ses préférences pour le doux Jacob, ses ruses ingénieuses pour lui procurer le droit d’aînesse : tout cela compose un tableau plein de charme. On excuse certainement Rébecca, mais on ne pourrait la proposer comme modèle qu’avec des réserves (Gn 28 [1]).
La mère de Moïse est assurément bien touchante, quand elle le dépose dans une corbeille de joncs, au milieu des roseaux qui bordent le Nil. On peut supposer que, devenue nourrice de son fils, elle lui forme le cœur d’un véritable Israélite ; mais l‘Écriture n’en dit rien (Ex 2).
La mère du jeune Samuel, Anna, est plus intéressante. Elle obtient son fils par ses prières, par ses larmes, par le vœu de le consacrer à Dieu ; elle laisse déborder son âme dans un cantique, prélude du Magnificat ; quand Héli accepte le jeune Samuel pour le service du tabernacle, elle lui prépare de petites tuniques et les lui apporte aux jours des sacrifices solennels. La peinture ne laisse rien à désirer (1 R 1 & 2).
Plus loin, au troisième livre des Rois, nous rencontrons une figure imposante : Bethsabée, mère de Salomon. Épouse préférée du roi David, elle obtient de lui la couronne pour Salomon son fils ; celui-ci lui témoigne la vénération la plus vive. Rien de majestueux comme la scène de la Bible, dans laquelle le jeune roi fait asseoir sa mère sur un trône à sa droite. On pense que, sous les traits de la femme forte, Salomon voulut peindre Bethsabée (3 R 2).
Mais toutes ces mères pâlissent devant la mère des Maccabées : l’héroïsme des mères est réservé aux heures de grand péril. Sous la persécution de l’impie Antiochus, on voit d’abord deux mères qui ne craignent pas de circoncire leurs enfants, malgré la défense du roi : on les promène autour de la ville, et on les précipite, leurs enfants suspendus à leur cou, du haut des remparts (2 M 6, 10). Puis la mère des Maccabées s’avance, entourée de ses sept enfants ; pendant qu’on les torture, elle les exhorte d’une voix mâle ; puis, quand le dernier est en présence du tyran, elle lui jette ce cri sublime : « Mon enfant, je te demande de regarder au Ciel ! » Enfin elle meurt, après être morte sept fois en la personne de ses enfants. Voilà une mère qui, par avance, est la vive image des martyrs (2 M 7).
Telles sont les mères de la Bible. […]
Sainte Anne, mère de la sainte Vierge
L’Écriture ne nous apprend rien de sainte Anne ; mais sa qualité de mère de la Mère de Dieu la revêt, à nos yeux, d’une grande et douce majesté. Le mystère même dans lequel elle est renfermée, et qui renferme en même temps les commencements de la sainte Vierge, la grandit encore ; elle apparaît comme plongée dans la profonde lumière de l’Immaculée Conception.
La Tradition, suppléant au silence de l’Écriture, nous peint sainte Anne, comme l’Écriture nous peint Anna, mère de Samuel. Elle est stérile ; elle prie, de concert avec saint Joachim, son époux, pour obtenir une postérité ; elle promet de consacrer au Seigneur l’enfant qu’elle en attend. Et l’enfant vient au monde, comme un fruit céleste accordé à la prière ; c’est Marie, qui est remplie du Saint-Esprit dès la conception. La grâce, qui surabonde en la fille, rejaillit sans doute sur la mère ; déjà sainte, elle devient plus sainte encore ; elle vérifie son nom d’Anne, qui veut dire grâce.
Il fallait à cette sainte femme une grâce suréminente, pour remplir la haute fonction à laquelle elle était prédestinée ; après avoir donné le jour à la très sainte Vierge, elle fut l’éducatrice de ses premières années. Combien son âme devait être pure, puisque Marie s’y abreuvait ! Quels trésors sur ses lèvres, puisque Marie les recueillait ! Aussi la dévotion des fidèles se plaît-elle à représenter sainte Anne dans ce doux office d’enseigner la Vierge.
Le couronnement de la vertu de sainte Anne fut le sacrifice qu’elle fit en présentant au Temple sa fille bien-aimée, âgée de trois ans : il n’y avait jamais eu d’offrande d’aussi agréable odeur. Sainte Anne, offrant Marie, faisait pressentir Marie offrant Jésus.
Sainte Elisabeth, mère de saint Jean-Baptiste
Cette sainte femme est célèbre dans l’Évangile. Saint Luc nous dit qu’elle et Zacharie, son époux, étaient justes devant Dieu, et observateurs irréprochables de sa loi : sur quoi saint Ambroise remarque qu’il y a comme un héritage immaculé de vertus qui se transmet des pères aux enfants.
Sainte Elisabeth était stérile comme Sara, comme l’antique Anna, comme sainte Anne, c’est-à-dire marquée d’en haut pour un enfantement miraculeux. On lit dans la Genèse, qu’à l’annonce d’un fils, Sara se prit à rire : ici, c’est Zacharie qui ne peut croire au message céleste. On ne voit pas que la foi d’Élisabeth ait eu de défaillance.
Tout, dans cette sainte et dans saint Jean son fils, tend à la sainte Vierge et à Notre-Seigneur. L’enfantement de la stérile annonce l’enfantement de la Vierge. Le mystère de la Visitation met en présence les deux mères et les deux enfants. Marie salue Élisabeth ; Jésus fait tressaillir Jean. Élisabeth, éclairée par ces tressaillements insolites, chante l‘incarnation ; Marie répond par le Magnificat. Les deux enfants font prophétiser les deux mères, dit saint Ambroise, prophetant matres spiritu parvulorum.
Sainte Élisabeth mérite d’être grandement louée et aimée pour la part qu’elle a prise aux mystères de Notre-Seigneur ; elle a connu sa divine incarnation avant toute autre créature humaine, si l’on excepte saint Jean son fils, avant même saint Joseph ; elle a continué l’Ave Maria, que l’archange avait commencé, et qu’acheva l’Église ; elle fut honorée par la sainte Vierge, qui la servit de ses mains virginales durant plusieurs mois, et peut-être même à ses couches fortunées. Heureuse femme, qui fut l’amie si intime de la Mère de Dieu !
Après avoir donné ses soins maternels aux premières années de saint Jean, notre chère sainte eut le courage de se séparer de lui, et de le laisser se retirer au désert ; là, il se prépara, dans la solitude, à la mission de précurseur de Jésus.
La sainte Vierge, mère du Saint des saints
Nous voici arrivés en la présence de Marie : prions-la de nous bénir, elle et son doux enfant. Nos cum prole pia benedicat Virgo Maria !
Nous contemplons en elle une vraie maternité, et, en même temps, nous sommes transportés dans une sphère surhumaine et toute divine. Marie conçoit Jésus par la vertu du Saint-Esprit, elle le met au monde d’une façon miraculeuse. Ces merveilles répétées n’enlèvent rien à sa maternité : elle est vraie Mère du vrai Fils de Dieu.
Elle est sa Mère, car elle lui donne cette nature humaine qui est notre rançon. Elle est même plus qu’une mère ordinaire, car, tandis que les enfants tirent leur origine d’un père et d’une mère, Jésus ne doit sa nature humaine qu’à sa Mère toute seule.
Aussi, alors que les enfants portent communément la ressemblance mélangée de leur père et de leur mère, il est à penser que les traits de Jésus apparaissaient comme une pure reproduction des traits de Marie, avec un cachet de virilité et une splendeur divine.
De plus, nous sommes amenés à dire que, si Jésus voulut prendre les traits de Marie, il voulut prendre aussi son caractère, lui qui, comme Dieu, est le caractère de la substance du Père (He 1, 3). Le caractère, c’est l’effigie d’une âme ; c’est, pour ainsi parler, ce visage intérieur qui ne permet pas de la confondre avec une autre âme. Si les traits extérieurs de Jésus rappelaient ceux de Marie, assurément les linéaments de son âme revenaient à l’âme de cette auguste Vierge.
Écoutons là-dessus saint Bernard, le chantre de Marie :
Le Fils de Dieu, dit-il, dut se choisir, ou plutôt se créer, une mère, telle qu’il savait lui convenir, et lui devoir être agréable. Il la voulut vierge, afin de naître immaculé de son sein immaculé, lui qui venait purifier nos souillures. Il la voulut humble, afin de sortir d’elle doux et humble de cœur ; car nous avions besoin qu’il nous donnât à tous l’exemple très salutaire de ces vertus-là.
En un mot, Jésus Verbe éternel composa si harmonieusement les traits intérieurs et extérieurs de sa Mère, qu’il put les prendre lui-même en les divinisant ; il la forma de telle façon, qu’il put sortir d’elle comme une fleur sort de sa tige.
Marie pouvait donc, en se mirant dans l’âme de Jésus, se retrouver elle-même. Cette âme bénie du Verbe incarné fut, dès le principe, enrichie de toute perfection : en elle reposaient tous les trésors de la science et de la sagesse : Marie ne pouvait rien y ajouter d’essentiel. Et toutefois, elle fut vraiment éducatrice de Jésus, comme elle était vraiment sa Mère.
L’Évangile nous dit que Jésus, croissant en âge, croissait également en sagesse (Lc 2, 52). Ce mot nous indique un développement corrélatif de son corps et de son âme. En quoi consistait-il ? En ce que, au fur et à mesure que les organes du corps se fortifiaient, l’âme se dégageait des impuissances de l’enfance qu’elle avait volontairement acceptées. Cette âme était ornée d’une science humainement divine et divinement humaine, qui embrassait toute chose ; et néanmoins, recevant les impressions des sens, elle apprenait d’une nouvelle manière, c’est-à-dire par expérience, ce qu’elle savait déjà par une illumination d’en haut. Au point de vue de cette science expérimentale, l’âme de Jésus-Christ se conduisait comme l’âme des autres petits enfants. Jésus voyait, Jésus écoutait, et, des deux façons, il apprenait ; mais qui donc écoutait-il ? Il écoutait Marie, que Dieu lui avait donnée comme éducatrice de son enfance. Ici, laissons la parole à un pieux disciple du saint cardinal de Bérulle (1575-1629) :
De même, dit le P. Gibieuf [2], que Jésus est encore entre les bras de Marie, ne pouvant se tenir sur ses jambes, de même qu’il est pendant à son sein virginal, suçant le lait du ciel destiné pour sa nourriture, ainsi elle lui parle de Dieu, comme on en parle aux petits enfants. Elle lui parle d’aimer et d’adorer Dieu ; elle lui dit qu’il est son Dieu et son Père ; et ces paroles entrent peu à peu dans son âme, par le passage des sens qui s’ouvre et se facilite de jour en jour. Et lorsqu’il commence à être un peu plus fort, et que sa langue vient à se déployer, elle lui chante et lui fait apprendre des hymnes, que la piété de la loi avait dressées pour la louange de Dieu ; elle lui raconte en détail tous les bienfaits que le peuple juif, qui est son peuple, a reçus du Seigneur…
Voilà comment Marie instruisait Jésus. A cette vue, le pieux auteur ne se contient plus et il s’écrie :
Ô heureuse et sainte école où Marie enseigne et où Jésus apprend ! Ô inestimable dignité de Marie ! Ô admirable dignation de Jésus ! Que grande doit être la grâce qui va proportionnant la Vierge à une si haute fonction ! Que grandes l’humilité et la docilité de Jésus s’abaissant jusques à apprendre de sa créature ! Les Anges sont épouvantés à la vue de ce qui se passe entre ces deux personnes rares et singulières, et, surpris d’une sainte envie, ils voudraient être en état de recevoir instruction de cette dame, dont il vient que leur Seigneur souverain s’est rendu le disciple. Que n’avons-nous des yeux pour voir et admirer avec eux, comment toutes les gouttes de lait qui passent de ses mamelles virginales dans le corps délicat de ce divin enfant, sont aussitôt unies et incorporées à son humanité déifiée, et deviennent consubsistantes en la personne du Verbe éternel ! Que ne pouvons-nous pénétrer avec eux comment toutes les pensées et les affections qu’il reçoit par les instructions de sa Mère, venant à entrer dans son âme bénie, sont aussitôt d’une valeur infinie et divine ; comment elles surpassent aussitôt infiniment l’honneur qui peut leur être rendu par toutes les créatures du ciel et de la terre ; comment elles rendent à Dieu un honneur infini et divin et vraiment digne de lui !
Rendons grâces au pieux écrivain qui nous fait pénétrer si avant dans l’intimité de la Vierge Mère et du divin enfant. Ainsi donc, ô mères chrétiennes, quand vous instruirez vos enfants, vous prendrez modèle sur Marie instruisant Jésus ; vous leur donnerez, à ces chers enfants, le lait de votre âme, comme Marie donnait le lait de son âme à Jésus ; et pour avoir ce lait, vous vous instruirez comme Marie l’a fait dans le temple, et vous prierez comme elle. Pour allaiter une âme, il faut et bien savoir, et bien prier, et bien aimer.
Nous ne pouvons entreprendre de tracer tous les rapports qui s’établirent entre l’âme de la Mère et l’âme du fils, durant tout le cours de leur vie mortelle. Marie était la bien-aimée du Cantique des Cantiques, Jésus le bien-aimé : dialogues d’amour, effusions de tendresse, ravissements d’admiration, effrois mystérieux, tout se trouve entre leurs deux âmes avec un inimitable accent. Qu’il nous suffise de dire que l’âme de Marie était comme un paradis terrestre, paisible et embaumé, dans lequel Jésus se reposait du spectacle de l’ingratitude des hommes. Tandis que Marie veillait aux besoins temporels de Jésus, elle lui offrait, dans son cœur très pur et très aimant, une réfection délicieuse.
Au pied de la croix, elle se montra sa Mère avec une surnaturelle énergie ; là seulement, son âme brisée et percée était pour Jésus la cause d’une poignante douleur, il n’y avait plus alors de consolation pour lui. Ô âme de Marie, âme fidèle, âme de Mère ! Au pied de la croix, vous nous avez enfantés dans la douleur ; vous avez acquis une maternité nouvelle, qui s’étend à tous les hommes. Ah ! soyez notre Mère, ô sainte Mère de Jésus, monstra te esse matrem ; formez en nous les traits de Jésus, donnez-nous le lait de votre âme, afin que, sous les pures influences de vos tendresses maternelles, nos pauvres âmes se transforment peu à peu en la parfaite ressemblance de votre doux Jésus.
Les saintes femmes, mères des Apôtres
La très sainte Vierge apparaît, dans l’Évangile, escortée de saintes femmes qui, comme elle, accompagnent Jésus, pourvoient à ses besoins et à ceux des Apôtres, et même suivent le divin maître de Galilée en Judée. Saint Matthieu nous dit que ces saintes femmes étaient en grand nombre, multæ (Mt 27, 55). Très peu nous sont connues ; les deux plus en vue, en raison des liens maternels qui les unissaient aux Apôtres, sont les deux Marie, Marie de Cléophas et Marie Salomé.
La première, épouse de Cléophas, est nommée la sœur de la sainte Vierge, bien qu’elle ne fût que sa cousine ; elle avait pour enfants saint Jacques le Mineur, saint Jude, saint Joseph, dit le Juste, et saint Siméon, qui fut évêque de Jérusalem, tous appelés, suivant l’usage hébraïque, les frères du Seigneur [3]. La seconde, épouse de Zébédée, fut la mère de saint Jacques le Majeur et de saint Jean l’Évangéliste.
On ne saurait nier que le dévouement de ces saintes femmes pour Notre-Seigneur et ses Apôtres n’ait eu, dans le principe, quelque chose d’un peu humain ; Salomé nous le fait voir naïvement, quand elle demande au bon Maître, pour ses enfants, les deux plus belles places de son royaume. Comment en eût-il été autrement, alors que le Saint-Esprit n’était pas encore venu purifier les cœurs ? Néanmoins, ce dévouement ne laissait pas d’être très agréable au divin Maître.
Il alla, en effet, jusqu’à l’héroïsme au moment du Calvaire. Chose étonnante ! Les Apôtres, hormis saint Jean, fuient et se cachent, et les saintes femmes, leurs mères, montent au Calvaire avec Jésus et Marie. Elles se tiennent, sans faiblir, au pied de la croix. Il faut l’avouer, il y a dans l’âme de la femme des secrets d’héroïsme que l’homme, souvent, ne connaît pas.
Le bon Maître paya de retour ces âmes fidèles. Étant venues le surlendemain de grand matin à son sépulcre, les mains remplies d’aromates, il leur adressa, avant que de se montrer aux Apôtres, un doux et gracieux salut, et leur laissa baiser ses pieds stigmatisés et glorieux.
Nous retrouvons ensuite ces saintes femmes au Cénacle. Le Saint-Esprit descend sur elles, tout comme sur les Apôtres. Elles étaient nécessaires à la constitution de l’Église, et comment ? Par leurs prières, par leur dévouement aux Apôtres, par le sacrifice silencieux de toute leur vie, par l’exemple qu’elles devaient donner à toutes les femmes chrétiennes, par la forme, pour ainsi dire, qu’elles devaient leur imprimer.
Que devinrent-elles après la dispersion des Apôtres ? Demeurèrent-elles auprès de la sainte Vierge ? Suivirent-elles les courses des Apôtres ? Les traditions, là-dessus, ne sont pas complètement d’accord, témoin le martyrologe romain touchant Marie de Cléophas. Une légende respectable nous montre les deux Marie abordant en Provence avec sainte Marie-Madeleine. Quoiqu’il en soit, l’Église honore comme saintes ces admirables suivantes de Jésus, ces compagnes de la sainte Vierge, ces mères de si grands Apôtres auxquels elles donnèrent des leçons d’intrépidité. L’Espagne, en particulier, voue un culte à sainte Salomé comme à la mère de saint Jacques.
Demandons à Dieu qu’il lui plaise de nous donner des mères qui soufflent à leurs enfants la foi et l’héroïsme de la foi. Arrière, cette mollesse désolante qui caractérise l’éducation maternelle de nos jours ! Il nous faut des hommes, il nous faut des chrétiens ; et, pour cela, il nous faut des mères qui, de bonne heure, habituent leurs enfants au sacrifice, qui leur donnent même la sainte ambition du martyre ; car tout chrétien, dit Tertullien, est débiteur du martyre.
Ces mères existent : on l’a vu pour nos martyrs de la Chine et de la Corée. On a vu des mères tomber à genoux et louer Dieu à haute voix, en apprenant le martyre de leurs enfants missionnaires. Bénies soient-elles, et bénis soient leurs enfants !
(à suivre)
Annexe
Jésus à l’école de Marie
I
Nous avons parlé de Marie enseignant Jésus. Cette question est des plus délicates, comme des plus ravissantes qui puissent occuper l’esprit d’un chrétien. C’est pourquoi nous y revenons. Nous voulons essayer de l’élucider complètement, en la traitant avec toute l’étendue qu’elle mérite.
Saint Thomas enseigne que Jésus n’a rien appris d’aucun homme, ni d’aucun ange. Cette proposition semble contraire à ce que nous avons avancé touchant l’enseignement qu’il a voulu recevoir de la sainte Vierge. Toutefois, nous maintenons notre dire, et nous l’appuyons sur saint Thomas lui-même. Mettons-nous quelques instants à l’école du Docteur angélique.
II
Saint Thomas distingue, dans la sainte âme de Jésus, trois sortes de sciences : la science béatifique, par laquelle cette âme contemplait l’essence divine ; la science infuse, par laquelle elle connut, dès le premier moment de sa création, tout ce qui peut être révélé à une créature, humaine ou angélique ; enfin, la science acquise, par laquelle elle pénétra successivement les branches de l’avoir humain. Voici maintenant comment il explique la raison d’être de cette dernière science.
L’intelligence humaine est douée d’une faculté de raisonner, qui ne peut rester inactive ; si quelque objet tombe sous les sens, elle cherche à en pénétrer la nature ; ainsi s’élève en nous peu à peu l’édifice de la science. Notre-Seigneur était homme ; il avait une intelligence, et une intelligence merveilleusement active : par suite, si quelque objet frappait ses sens, il le pénétrait du regard de son intelligence, puis il en prenait une connaissance approfondie par le raisonnement. De là résultait un phénomène admirable, c’est qu’il pouvait connaître une même chose de deux manières : il la connaissait par le dedans, en vertu d’une lumière divine ; et il la pénétrait par le dehors, grâce aux impressions des sens. Ainsi il connaissait à fond le cœur de tous les hommes ; et, en même temps, il en lisait les secrets sur leurs physionomies. Il savait les lois qui président au gouvernement du monde, et il retrouvait ces mêmes lois par l’inspection des phénomènes sensibles. Il possédait l’intime des Écritures : soit en lisant, soit en écoutant, il comparait les textes et en saisissait le sens caché. En un mot, lui qui, dès le commencement de son existence humaine, était en pleine possession de toute vérité, il se bâtissait à lui-même un édifice de science par un travail personnel.
C’est en cette science acquise que Jésus croissait, quand l’Évangile nous dit qu’il croissait en sagesse (Lc 2, 52). Il y a en nous union si intime de l’âme et du corps, que notre intelligence ne déploie son activité naturelle qu’au fur et à mesure du développement des organes. Dans la première enfance, non seulement elle ne peut s’exercer, faute de matériaux, mais elle est atteinte elle-même par la faiblesse de complexion du corps. Elle ressemble à une pointe non trempée, qui ne pourrait pénétrer dans un corps dur et résistant. Notre-Seigneur accepta cette condition de l’enfance. Lui, le Verbe éternel, il souffrit que son intelligence humaine se trouvât emprisonnée dans les impuissances d’un corps de petit enfant, comme ce corps lui-même était emmailloté dans des langes ; il souffrit qu’elle contractât la faiblesse du premier âge ; il voulut qu’elle se fortifiât lentement par l’exercice, et prit peu à peu possession du monde sensible qui est son domaine propre.
III
Ici se révèle nettement le rôle de Marie comme éducatrice. Éducation veut dire l’action de faire sortir un être de son germe, une intelligence de son enveloppe ; l’action de mettre cette intelligence au grand jour et en pleine liberté d’agir par elle-même. Voyez donc si Marie n’a pas été l’éducatrice de Jésus. En lui souriant, elle provoque son premier sourire, et le premier objet dont l’enfant prend connaissance, c’est le doux visage virginal de sa mère. Puis elle lui parle et l’intelligence de Jésus s’éveille. Elle lui parle, et, en lui parlant, elle mesure ses paroles à la capacité du petit enfant ; elle lui nomme Dieu, elle lui fait connaître ce qu’est Dieu par des comparaisons enfantines. L’intelligence de Jésus assimile toutes ses pensées ; il apprend lui-même à parler et à prier ; bientôt il questionne sa Mère. Celle-ci lui répond, et ses réponses lui ouvrent de nouveaux horizons qu’il explore. Une communication intime et continuelle s’établit entre l’âme de Jésus et l’âme de Marie. Enfin, la raison de Jésus, se développant de plus en plus, commence à agir par elle-même ; alors Joseph et Marie sont dans l’admiration de sa sagesse précoce, laquelle, comme le soleil naissant, projette des rayons d’une douceur et d’une beauté merveilleuses.
Ah ! qu’il nous est bon de contempler ainsi Jésus, écolier de Marie. Au commencement, son âme reçoit de la bouche de sa Mère le lait de pensées enfantines : puis la raison, s’appuyant sur la raison de Marie, commence à faire ses premiers pas ; enfin, elle est comme l’oiseau qui secoue ses ailes, et qui prend possession de l’immensité des cieux. Alors ni homme, ni ange ne peuvent suivre l’essor de cet aigle des collines éternelles.
Nous ne pensons pas que saint Thomas ait voulu nier cette éducation maternelle, quand il avance que Jésus n’a rien appris d’aucun homme (III, q. 12, a. 3). Sa pensée est très belle : il dit que Jésus, ayant été donné au monde comme docteur suprême du genre humain, il ne convenait pas à sa dignité qu’il fût enseigné par aucun homme. Mais, en soutenant cette proposition, il a évidemment en vue Jésus au milieu des docteurs, comme le prouve tout le contexte ; il dit donc simplement que les docteurs n’ont pu rien apprendre à Jésus, il ne nie pas qu’il ait appris quelque chose de sa Mère. « Jésus, dit-il, prête l’oreille à l’enseignement des docteurs, à un âge où il pouvait avoir atteint par lui-même un degré de science au moins égal au leur ». La conséquence naturelle de ce passage, c’est qu’avant cet âge, c’est-à-dire avant sa douzième année, Jésus a pu profiter des enseignements de sa Mère : car la science de Marie dépassait immensément la science des plus fameux docteurs.
Le très pieux et très savant auteur, dont nous avons cité un fragment si ravissant, le P. Gibieuf, avait mûrement pesé ces diverses considérations, quand il disait :
Nous devons particulièrement remarquer que Jésus, n’ayant rien appris des hommes, lorsqu’il fut venu en âge d’apprendre, ainsi qu’enseignent tous les théologiens, il a néanmoins reçu les enseignements de sa Mère durant son bas âge, et elle l’a formé et institué durant ce temps-là.
Cet auteur semble distinguer deux éducations : l’éducation domestique et l’éducation publique. Et tout en reconnaissant, d’après saint Thomas, que Notre-Seigneur n’a jamais eu besoin de l’éducation publique, il maintient qu’il a reçu l’éducation domestique. Cela n’était aucunement contraire à sa dignité, mais pleinement conforme à son état de dépendance et d’humilité.
Ajoutons encore un mot. Saint Thomas convient que le spectacle des créatures apprenait quelque chose à Jésus ; ainsi en voyant une fleur, il s’instruisait. Les créatures, dit-il, sont comme des syllabes, qui épèlent la magnificence de Dieu ; c’est un langage muet, par lequel Dieu manifeste aux hommes et sa puissance, et sa sagesse et sa bonté : Jésus, en contemplant les créatures, était à l’école de Dieu même. Là-dessus, nous pouvons raisonner ainsi : si Dieu se servait des créatures insensibles elles-mêmes pour enseigner Jésus, comment douter qu’il se soit servi de celle qu’il lui avait donnée pour Mère ? Sans doute, le ciel était un livre ouvert où Jésus lisait ; mais l‘âme de Marie était un autre ciel où il lisait aussi. Et ce dernier ciel lui racontait, avec plus de magnificence que le premier, avec une harmonie plus douce, la gloire et les merveilles de Dieu.
IV
Si on nous demande jusqu’à quel âge Jésus resta à l’école de Marie, nous croyons pouvoir répondre, d’après la pensée de saint Thomas, énoncée plus haut : jusqu’à sa douzième année.
D’après les coutumes juives, l’enfant, arrivé à sa douzième année, échappait en quelque manière au pouvoir paternel ; il y avait pour lui un commencement d’émancipation. Ceci nous explique la conduite de Jésus à l’égard de ses parents, lors du voyage de Jérusalem. Il avait douze ans, il fit acte d’indépendance ; il quitta ses parents et se présenta dans l’assemblée des docteurs.
Essayons de nous représenter ce qui se passa alors.
Dans l’intérieur du temple, dit le docteur Sepp, près de l’atrium des femmes, se trouvait la grande école de la Synagogue, où les membres du Sanhédrin donnaient leurs leçons, particulièrement les jours de sabbat et de fête, devant une grande multitude d’auditeurs. Jusqu’à Jésus-Christ, les maîtres seuls étaient assis ; les disciples se tenaient debout, ou étaient assis par terre aux pieds des docteurs, comme saint Paul le raconte de lui-même. Cependant, Jésus s’étant montré, dans la connaissance de la loi, supérieur aux docteurs eux-mêmes, on lui présenta par honneur un siège au milieu d’eux, pour qu’il pût résoudre les questions qu’on lui proposait ou en proposer lui-même. Et c’est ainsi que ses parents le trouvèrent assis au milieu des docteurs (Lc 2, 46).
A l’âge de douze ans, Jésus était donc consommé en sagesse, et tandis qu’il se présentait au milieu des docteurs, avec la modestie qui convient à l’adolescent, comme pour prendre part à l’éducation publique de la Synagogue, il fut honoré comme un maître en Israël. A l’âge où l’éducation domestique fait place à l’éducation publique, il était officiellement reconnu qu’il n’en avait pas besoin.
Comment nous en étonner ? Notre-Seigneur ayant voulu, comme dit saint Paul, se rendre semblable en toutes choses aux hommes, ses frères (He 2, 19), s’était soumis à la loi de développement physique et intellectuel de l’enfance. Mais il n’en est pas moins vrai que son intelligence humaine était placée dans des conditions entièrement exceptionnelles. Loin d’être retardée dans ses progrès par la triste ignorance, fruit du péché originel, elle était stimulée par une flamme divine. Elle pénétrait sans efforts tous les secrets de la science. Et c’est pourquoi Jésus, à douze ans, était certainement plus avancé en science expérimentale que Salomon lui-même.
Nous ne voulons pas dire qu’après douze ans, cette science ait cessé de grandir en lui. Nullement. En racontant le retour de Jésus à Nazareth après le voyage de Jérusalem, l‘Évangéliste ajoute incontinent qu’il croissait en sagesse. Mais, désormais, il ne dut qu’à lui-même l’accroissement d’une science qu’il cachait à tous les regards ; et Marie ne pouvait plus qu’admirer son Fils dans sa sagesse, en l’adorant dans son humilité.
V
Il nous reste une petite question à traiter. Jésus, disons-nous, n’a rien appris des docteurs ; il a beaucoup appris de sa douce Mère ; a-t-il appris quelque chose de saint Joseph ?
Nous croyons pouvoir répondre affirmativement.
Marie eut, sans doute, la principale part dans l’éducation domestique de Jésus ; toutefois, saint Joseph, époux de Marie, chef de la sainte Famille, n’y fut nullement étranger. Ce grand saint ressort dans l’Évangile par le silence. Il est tellement dépendant des volontés divines, tellement humble, qu’il ne dit mot. Quand Marie et lui retrouvent Jésus dans le temple, il laisse la parole à Marie, il se tait. Le pieux auteur que nous avons cité, retraçant, avec une naïveté aimable, les enseignements que donne Marie au petit Jésus, dit qu’elle lui énumérait les obligations qu’il avait envers saint Joseph. Il est à croire aussi que le divin enfant questionnait souvent saint Joseph et qu’il le tirait de son silence religieux et adorateur. Le saint répondait, et faisait ainsi la leçon à Jésus.
Le caractère de grâce de saint Joseph est d’avoir part en second ordre à tous les privilèges de Marie : qu’il ait donc à tout jamais la gloire d’avoir enseigné le Verbe incarné.
(à suivre)
[1] — Rébecca conseille à Jacob de se faire passer pour Esaü, son frère aîné, afin de recevoir la bénédiction d’Isaac son père. Il y a bien là une tromperie, que les pères de l’Église excusent en y voyant une action prophétique sous une inspiration spéciale de la grâce : acte plus admirable qu’imitable. (NDLR.)
[2] — Oratorien, contemporain de Descartes (début du 17e siècle).
[3] — Voir l’article du frère Emmanuel-Marie O.P., « Les “Frères” de Jésus », dans Le Sel de la terre 41, p. 10 et sq.
Informations
L'auteur
Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 81-104
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