L’histoire méconnue de Dona Gracia Nasi, marrane et banquière
Michel Defaye
En poursuivant ses recherches sur Joseph Nasi, le juif qui souffla au sultan Selim II d’attaquer Venise et Chypre en 1570, Cecil Roth (1899-1970), professeur d’études juives à l’Université d’Oxford, a découvert un personnage d’exception, la propre tante dudit Joseph, Dona Gracia Nasi.
En un peu plus de 200 pages, Cecil Roth décrit la vie de cette femme au destin unique, née à Lisbonne en 1510 d’une famille marrane [1] d’origine espagnole et qui devint en quelques années l’une des femmes les plus fortunées et les plus influentes de l’Europe de la première moitié du 16e siècle.
Mariée au banquier Francisco Mendes mort prématurément, elle hérite de son immense fortune. Le pape ayant ordonné d’établir la sainte Inquisition au Portugal, Dona Gracia décide de se réfugier à Anvers, craignant de sérieux problèmes avec les inquisiteurs locaux. En effet, Dona Gracia Nasi-Mendes craint que son nom de « chrétienne », Béatrice de Luna, ne suffise pas à la protéger. Comme tous les marranes, elle vit de sa double identité : « chrétienne » au dehors, « juive » au dedans.
A partir d’Anvers, Cecil Roth la suit pas à pas et présente sa vie toute consacrée à l’argent, au commerce et au soutien actif des marranes de l’Europe entière.
Associée à Anvers à son beau-frère, Diogo Mendes, elle contrôle dès 1525 « la part la plus importante du commerce du poivre et des épices » en Europe. Son commerce est florissant et sa banque aussi. En quelques années, elle possède une immense fortune, prêtant des sommes considérables aux princes et aux rois chrétiens, surtout à ceux qui souhaitent engager des guerres fratricides.
De la duplicité du marrane, Cecil Roth ne cache rien. Il tente simplement de l’expliquer :
En dépit de leur ferveur religieuse, les Mendes n’osaient pas afficher en public leurs convictions juives, même à Anvers. Leur vie ressemblait à celle de tous les marranes dans les royaumes espagnol et portugais. […] Même des rabbins d’une piété indéniable et très férus de la loi s’accordaient à dire que Diogo, le beau-frère de Dona Gracia, ne commettait pas de péché en demeurant à Anvers, dût-il pour cela dissimuler sa foi [p. 43].
L’auteur présente les réseaux – relations, organisations, amitiés… – qui permettent à la maison Mendes-Nasi d’établir les voyages, les sauf-conduits, les protections, les fuites, etc., des marranes en Europe. L’argent aide beaucoup. Cecil Roth montre comment Dona Gracia réussit à mettre en échec les mesures répressives d’un Charles-Quint pour arrêter l’entrée des marranes à Anvers. A force d’audace, de duplicité et d’argent, cette femme arrive à toutes ses fins. Seule l’Inquisition parvient à déloger les marranes d’un pays ou à endiguer leurs entreprises. Mais encore le grand inquisiteur ne doit-il pas être acheté…
Malgré le pouvoir que donne l’argent, rien n’est absolument sûr chez les Mendes-Nasi. Lorsque la jalousie entre dans une famille de marranes, ses membres risquent d’être dénoncés comme « faux convertis ». Cecil Roth donne à connaître la situation difficile de notre banquière, qui, à peine arrivée à Venise – elle quitta Anvers en 1544 –, fut dénoncée par sa propre sœur ! Est-elle emprisonnée qu’elle est aussitôt libérée… grâce à l’intervention d’un ami et agent, Moïse Hamon, médecin personnel de Soliman le Magnifique. La Sublime Porte venait d’obtenir de Venise la libération de l’illustre prisonnière. Maudit commerce qui a perdu la Chrétienté !
Au 16e siècle, le réseau de la maison Mendes-Nasi permet aux marranes de fuir l’Espagne et le Portugal – via Anvers – vers les Balkans et l’Empire ottoman, la Turquie actuelle.
Profitant de ses relations auprès du sultan, Dona Gracia Nasi arrive en grande pompe à Istanbul en 1553. Cecil Roth décrit en détail comment cet empire fut longtemps le refuge des « faux convertis ». Lorsque les juifs fuirent l’Espagne en 1492 – 200 000 d’entre eux quittèrent le royaume pour l’Europe ou pour l’Empire ottoman – le sultan Bayezid II recommanda à ses fonctionnaires « de ne pas repousser les juifs ni leur créer des difficultés, mais de les accueillir convenablement ».
Nombre de réfugiés choisirent de se fixer à Istanbul. La ville compta rapidement quelques centaines de milliers de juifs. Ils peuplèrent aussi Salonique, ville aujourd’hui grecque, qui concentra l’une des plus grandes communautés de l’époque. D’autres immigrés s’installèrent à Smyrne ou à Safed. Sous l’autorité du sultan, les juifs recevaient le statut de « dhimmis », sujets à la fois protégés et inférieurs. Ce statut leur donnait la possibilité de conserver leur langue, leurs us et coutumes, et, de fait, leur identité. Si les juifs n’étaient pas appréciés des janissaires [2], ils trouvaient facilement place dans la société. Cecil Roth explique les procédés de certaines juives qui arrivaient à entrer dans l’entourage du sultan pour peser de leur influence sur les décisions d’État.
Installée dans son palais d’Istanbul, n’étant plus marrane mais notoirement juive, Dona Gracia s’active plus encore. Cecil Roth relate comment elle fait prospérer son commerce avec l’Europe, exerce sa grande générosité pour les juifs de l’Empire ottoman, finance une yeshiva – académie – dans le quartier de Balata à Istanbul et une midrash – école talmudique – à Salonique, aide les marranes à se cacher et à commercer dans la Chrétienté. Elle tente même, en 1556, avec les relations de son neveu Joseph Nasi, le blocus de la ville d’Ancône – qui était alors le port de l’État pontifical sur l’Adriatique – pour se venger de l’activité inquisitoriale établie dans cette ville par le pape Paul IV. Finalement l’affaire échoue… parce que ses coreligionnaires ne l’ont pas suivie, craignant pour leurs affaires ! Heureux commerce qui a sauvé Ancône !
Souvent cynique dans ses commentaires, Cecil Roth écrit :
Fort en avance sur leur époque, Dona Gracia et son neveu (Joseph Nasi) entrevoyaient la possibilité d’améliorer la condition des juifs dans le monde, non plus par la méthode traditionnelle de la prière et du paiement jumelés, mais par l’action économique et politique directe. Mais pareille action présupposait l’existence d’un niveau certain de discipline et de cohésion chez les juifs, faute de quoi l’arme économique serait émoussée et l’action politique dérisoire [p. 172].
Il y aurait encore beaucoup à dire sur la dame Nasi-Mendès et sur ses activités, en particulier son désir de ramener les juifs en Palestine, mais laissons au lecteur le soin de découvrir son histoire méconnue et, à travers elle, celle des marranes du 16e siècle, une histoire que l’on ne trouve ni dans les manuels universitaires, ni dans les ouvrages scolaires et qui est pourtant la véritable histoire.
Est-il besoin d’écrire que Cecil Roth – malgré le grand intérêt de son travail – n’a pas beaucoup de sympathie pour la chrétienté ni pour la papauté, encore moins pour l’Inquisition, et qu’il laisse parfois couler de sa plume une encre bien trop noire pour être seulement crédible ?
Cecil Roth, Dona Gracia Nasi, Paris, Liana Levi, collection piccolo, 2006, 12 x 18 cm, 228 pages, 11 €.
[1] — Les marranes sont des juifs qui se sont faussement convertis au catholicisme pour pouvoir rester dans la société chrétienne. En Espagne, leur présence date du 14e siècle. Le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, publié sous la direction de Geoffrey Wigoder, Paris, Cerf, 1993, p. 712, écrit à leur sujet : « Quoique le sens des fêtes et des pratiques religieuses se soit inévitablement obscurci avec le temps, la connaissance de l’hébreu et des prières devenant de plus en plus vague, le judaïsme marrane a toujours conservé une foi monothéiste combinée à l’observance de rites fondamentaux. Les marranes firent des efforts acharnés pour éviter les nourritures interdites, pour n’observer le culte chrétien qu’en apparence, pour allumer des bougies le chabbat, célébrer la Pâque et jeûner le jour du Grand Pardon, se réunissant secrètement soit en famille, soit dans des synagogues clandestines. Cette sorte de double vie était évidemment lourde de dangers. »
[2] — Soldats d'élite de l'infanterie turque, du 14e au 19e siècle, appartenant à la garde immédiate du sultan. Des enfants chrétiens réduits en esclavage, contraints à l’apostasie, étaient élevés spécialement pour faire partie de ce corps militaire.

