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De Gaulle et les communistes

Philippe GIRARD

En publiant L‘Accord secret de Baden-Baden, Henri-Christian Giraud achève sa passionnante étude, entamée en 1988, sur l’aspect vraisemblablement le mieux caché du gaullisme, pourtant riche en dissimulations honteuses de toutes sortes : les rapports de De Gaulle avec les communistes, d’abord pendant la Seconde Guerre mondiale – c’était l’objet des deux précédents volumes : De Gaulle et les communistes, t. 1 : L’Alliance, juin 1941-mai 1943 ; t. 2 : Le Piège, mai 1943-janvier 1946, Paris, Albin Michel, 1988 et 1989 ; 21,34 € chacun – , puis, c’est l’objet du troisième volume, lors de la révolution de mai 1968.

 

Une proposition d’alliance secrète

L’histoire de ces rapports commence un mois après l’assaut allemand contre l’URSS. Le 22 juillet 1941, oubliant les invectives contre les « mercenaires gaullistes » au service des « impérialistes anglais » proférées par Radio-Moscou depuis un an, dans la ligne du pacte germano-soviétique du 23 août 1939, qui permit à Hitler d’attaquer à l’Ouest sans avoir à se battre sur deux fronts, comme dut le faire l’Allemagne impériale en 1914, oubliant le télégramme de félicitations de Staline à Hitler pour sa victoire sur la France, oubliant la réalité soviétique dont nul, à moins de fermer volontairement les yeux, ne pouvait ignorer le bilan effroyable [1], et tirant un trait sur cette série d’abominations, De Gaulle offre à leur auteur, Staline, une proposition d’alliance secrète, en vue, non seulement de gagner la guerre, mais aussi d’organiser un front commun face aux Américains et aux Anglais, une fois la paix rétablie. Ainsi débute, de la part de De Gaulle, une attitude de bienveillance systématique à l’égard de l’URSS, qui deviendra une caractéristique de la politique gaulliste pendant la Deuxième Guerre mondiale et pendant la Cinquième République. H.-C. Giraud insiste sur le secret gardé sur cette alliance, secret bien en accord avec la personnalité tortueuse de De Gaulle. A preuve, l’extrait de Vers l’Armée de métier (1934), qu’il a eu l’heureuse inspiration de placer en exergue, et qui montre suffisamment, à lui seul, que son auteur n’était pas de ceux qui vont à la bataille à visage découvert, pour un combat mené avec franchise et loyauté [2]. C’est ainsi que De Gaulle fera en sorte que son offre d’alliance à Staline demeure inconnue, non seulement du gouvernement britannique, mais même de ses propres services, ceux de la France libre, qui, pour leur part, avaient, dès le 23 juin et de leur propre initiative, De Gaulle étant alors en déplacement au Proche-Orient, fait des offres d’ouverture à l’URSS. C’est que « De Gaulle entend avoir les mains totalement libres dans ses rapports avec Moscou » (p. 51). C’est la mise en œuvre d’une politique parallèle, illustrant bien ce goût de la dissimulation qui animait De Gaulle et que l’on retrouvera, le 29 mai 1968, lors du déplacement tenu secret à Baden-Baden.

 

L’URSS reconnaît De Gaulle comme chef des Français

En septembre 1941, l’URSS reconnaît De Gaulle comme seul chef des Français se battant contre l’Allemagne, tandis qu’il s’engage, pour sa part, « à combattre aux côtés de l’URSS et de ses alliés jusqu’à la victoire finale sur l’ennemi commun et à prêter à l’URSS aide et assistance… » (p. 81). Ces documents officiels ne font pas état des propositions secrètes de De Gaulle à Staline. « Les choses ont été dites, cependant, et Staline sait à quoi s’en tenir quant aux bonnes dispositions de De Gaulle à son égard. » Face à la méfiance du dictateur, toute l’attitude ultérieure de De Gaulle ne tendra qu’à démontrer sa loyauté envers Staline. Pour mettre en œuvre sa politique d’alliance, il va ainsi désigner un homme très controversé, mais sur lequel H.-C. Giraud réunit un faisceau d’indices attestant des convictions politiques très à gauche, et en qui Henri Frenay, chef du réseau de résistance « Com­bat », voyait un homme entièrement dévoué aux intérêts du parti communiste français : Jean Moulin. Or, c’est à lui que De Gaulle confie la responsabilité exclusive des liaisons de la France libre à Londres avec la résistance en France, en le nommant son représentant personnel, ne relevant que de lui. La désignation d’un homme comme Moulin entre bien dans la logique de l’offre d’alliance à Staline ; elle s’accorde parfaitement aux demandes réitérées des gaullistes aux Soviétiques de leur ménager un contact avec les communistes français. En effet, parmi les conditions posées par les Soviétiques à l’alliance gaulliste, entre, évidemment, la réintégration du parti communiste français dans le camp des partis « démocrates ». Il en avait été exclu par Daladier à la suite de son défaitisme et de ses actes de sabotage pendant la guerre de 1939-40, conséquences du pacte germano-soviétique du 23 août 1939 [3]. De Gaulle y est, bien sûr, tout disposé, puisqu’il est en quête d’un accord avec les communistes français, dont il parle d’ailleurs le langage : le 18 avril 1942, à la radio anglaise, après un appel à la guerre civile en France, il proclame, « distinctement et fermement : “La libération nationale ne peut être séparée de l’in­surrection nationale.” » (p. 181). Cette phrase va connaître une fortune immense, car les communistes s’en emparent aussitôt, sa facture étant de nature à leur plaire : ils vont s’employer à faire savoir que De Gaulle préconise une action révolutionnaire ayant pour but la prise du pouvoir. Or, il ne s’agit pas d’une maladresse de De Gaulle, mais bien d’une manifestation de ses intentions profondes. Le 20 janvier précédent, n’a-t-il pas déclaré, également à la radio anglaise :

[…] C’est avec enthousiasme que le peuple français salue les succès et l’ascension du peuple russe. Car la libération et la vengeance [terme à relever, car il justifie d’avance les hideux massacres de 1944. (NDLR.)] deviennent de ce coup pour la France de douces probabilités [p. 149].

Ainsi, De Gaulle accepte, au tout début 1942, le risque d’une prise de pouvoir par la force, des communistes. H.-C. Giraud observe : « Mais cela, c’est encore l’avenir. Pour l’heure, une chose est sûre : De Gaulle vient de changer de statut » (p. 183). Certes !

 

Une dépendance de plus en plus marquée vis-à-vis de Staline

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que De Gaulle s’achemine vers une dépendance de plus en plus marquée vis-à-vis de Staline, celui-ci utilisant avec habileté la promesse d’une reconnaissance officielle par l’URSS du mouvement gaulliste, comme moyen de pression pour amener son interlocuteur à un alignement complet sur la politique soviétique. Ainsi, par exemple, De Gaulle défend l’idée d’ouvrir un nouveau front par un débarquement allié en France, c’est-à-dire le plus loin possible à l’Ouest, stratégie vivement souhaitée par Staline, contre l’avis de Churchill qui, lui, préconise un débarquement dans les Balkans, qui permettrait un accès bien plus rapide en Allemagne. En adoptant cette position, De Gaulle accepte sa conséquence inéluctable, l’occupation de la moitié de l’Europe par l’Armée rouge. De même, fait-il sienne la position soviétique sur la configuration de la future Pologne reconstituée. La récompense finit par venir : en septembre 1942, l’URSS reconnaît diplomatiquement le Comité National Français gaulliste.

L’alignement s’accentue encore après l’entrevue du 28 novembre 1942 entre le gaulliste Rémy et le communiste Grenier, au cours de laquelle le premier entérine (p. 292) un protocole d’accord en dix-huit points établi par le PCF, qui lui donne ainsi les moyens de devenir une composante essentielle de la vie politique française d’après-guerre ; en particulier, l’accord gaullo-communiste est complet sur l’épuration à mener après la libération du territoire national, cette épuration qui sera si profitable aux communistes en éliminant leurs adversaires et en leur permettant, par l’épuration syndicale, par exemple, de s’implanter dans des entreprises publiques – SNCF, EDF, Renault… – et à la CGT, devenue la plus importante « courroie de transmission » du PCF.

Avec ce même Grenier devenu représentant du PCF à Londres auprès de la France libre, De Gaulle conclura un accord tout à l’avantage des communistes. En particulier (p. 316), la dissolution du PCF par Daladier devenait nulle et non avenue, les communistes étant réputés avoir été de valeureux résistants antinazis dès le début et ayant donc vocation à diriger la résistance intérieure, sur un pied d’égalité avec le mouvement gaulliste, responsable, lui, de la lutte armée hors de France. De Gaulle avalisait ainsi les mensonges communistes les plus flagrants, – jamais il ne contestera l’effarante assertion des prétendus 75 000 communistes fusillés pendant l’Occupation – , et rendait au PC une virginité politique.

 

Après le débarquement allié en Afrique du Nord

L’alliance de De Gaulle et des communistes se développera encore, en Afrique du Nord, après le débarquement allié de novembre 1942. C’est ce que H.-C. Giraud appelle (p. 363) l’alliance privilégiée et qui se traduit par l’entrée des communistes dans le Comité National de la Résistance – CNR – que De Gaulle charge Moulin de créer, le 21 février 1943. Au PCF, sa participation au CNR offre la possibilité inestimable de faire partie d’un organisme national, pour la première fois depuis sa dissolution par Daladier, et même, compte tenu de sa dynamique, de pouvoir y établir sa suprématie sur les autres partis politiques sélectionnés pour en faire partie. C’est un autre cadeau sans prix que fait De Gaulle aux communistes. L’épuration est mise en œuvre en Afrique du Nord en attendant de l’être en France : son symbole est l’ancien ministre de l’État français, Pierre Pucheu, dont les communistes veulent la tête ; De Gaulle la leur offre, à l’occasion d’un procès digne de soutenir la comparaison avec ceux de Moscou : Pucheu était déjà condamné à mort avant même l’ouverture du procès. H.-C. Giraud écrit (t. II, p. 80-82) que De Gaulle a choisi d’exercer la vengeance ; c’est une des conditions qu’il doit remplir pour avoir le soutien des communistes et la garantie du maintien de son alliance avec eux.

Le début de l’année 1944 voit les pressions soviétiques s’accentuer sur De Gaulle et celui-ci réagir toujours dans le sens souhaité. Le 4 avril, sur proposition de ce dernier, deux communistes entrent au CFLN – Comité Français de Libération Nationale – ; c’est la première fois depuis sa création en 1920 que le PCF participe à un gouvernement. Le même jour, le général Giraud perd ses attributions de commandant en chef ; c’est la fin de sa longue opposition à De Gaulle. Les communistes n’avaient cessé de réclamer la démission de celui qu’ils considéraient comme un de leurs adversaires principaux. Placé en résidence surveillée, l’ancien commandant en chef manquera de peu d’être victime d’un attentat et, se souvenant sans doute du sort de l’amiral Darlan, décidera alors d’abandonner toute activité publique… Le 8 avril, des gaullistes et des communistes créent l’association France-URSS, type même de ce que les communistes nomment une courroie de transmission, destinée exclusivement à leur propagande avec, en façade, quelques personnalités non communistes.

 

Après le débarquement allié en Normandie

Après le débarquement allié en Normandie, les communistes ne cachent plus leurs ambitions ; ils peuvent se le permettre puisque, grâce à De Gaulle, ils ont mené à bien la colonisation systématique des centres de décision de la résistance intérieure. Ils font donc cavaliers seuls ; à Paris, le 19 août 1944, ils décident d’appeler à l’insurrection nationale, contre l’avis des représentants gaullistes que, peu soucieux de gratitude, ils qualifient de « traîtres ». Mais De Gaulle voit bien, s’il veut rester le premier dirigeant de la résistance, qu’il est contraint de désavouer les siens et de se livrer à une surenchère. Seulement, la pression exercée sur lui s’accroît : on en veut pour preuve les exigences en matière d’épuration. En effet, pour contenter les communistes, De Gaulle met en place tout un arsenal répressif nouveau : indignité nationale, dégradation nationale conduisant à une véritable mort civile ceux qui en sont frappés. On estime à 500 000 Français les victimes de cette épuration, soit, avec les membres des familles, deux à trois millions de victimes directes ou indirectes [4]. En outre, il y a les arrestations « légales » et les assassinats, commis surtout par les milices patriotiques – communistes – qui vont faire régner, pendant plusieurs mois, la terreur dans l’ensemble du pays.

De Gaulle croit alors amener les communistes à jouer le jeu de la légalité plutôt que celui de la révolution, en leur accordant un nombre significatif de sièges à l’Assemblée Nationale consultative. Il dissout les milices patriotiques le 24 octobre 1944, mais son décret de dissolution n’est pas observé. Le PCF accuse De Gaulle d’être un allié objectif des « traîtres » et d’être un apprenti dictateur. H.-C. Giraud estime que « s’il n’est pas vrai que les communistes veulent alors – comme De Gaulle les en accusera plus tard – s’emparer du pouvoir par un coup de force, du moins il est sûr qu’ils s’efforcent de conquérir le maximum de positions de pouvoir ». Ceci les amène nécessairement à affronter De Gaulle. Comprenant qu’il est en train de perdre l’épreuve de force, celui-ci, en gage de bonne volonté, autorise le retour en France de Maurice Thorez, installé à Moscou depuis sa désertion de novembre 1939. Thorez est à Paris le 27 novembre.

 

De Gaulle demande à Staline de le recevoir

C’est alors que De Gaulle demande à Staline de le recevoir. Il estime le moment venu de mettre en pratique l’alliance secrète de juillet 1941, sur la disposition aux termes de laquelle la Russie et la France « peuvent collaborer utilement lors de la paix ». Comme l’écrit l’auteur :

Au moment où il va rencontrer le leader soviétique, il peut estimer à juste raison avoir scrupuleusement respecté la règle du jeu au cours des années qui ont suivi : jamais l’idéologie communiste n’a constitué le moindre frein au renforcement de l’alliance gaullo-soviétique ou à l’établissement de l’alliance privilégiée entre la France libre et le PCF [p. 342, t. 2].

De ce déplacement à Moscou, De Gaulle ne ramène qu’un maigre bilan, parce que Staline est trop lié, à un moment où la guerre n’est pas terminée, aux Américains et aux Anglais pour faire cas d’un homme aux moyens d’action très limités comme De Gaulle. Celui-ci, en échange du pacte signé le 10 décembre 1944, a dû reconnaître le gouvernement polonais de Lublin, organisme fantoche aux ordres de Moscou. Il aura beau, dans son discours du 5 février 1945, vanter « la belle et bonne alliance avec la puissante et vaillante Russie » (p. 386, t. 2), il ne tardera pas à déchanter devant la manière pour le moins désinvolte dont les Soviétiques traiteront son gouvernement dans les conférences internationales de la fin de la guerre et leur manque de soutien aux Français face aux Américains et aux Anglais. Ces déboires n’empêcheront pas De Gaulle d’exprimer à Staline « la reconnaissance de l’Europe tout entière », le 9 mai 1945.

En ce printemps 1945, le PCF a un avenir prometteur devant lui ; sa propagande, grâce à la bienveillance gaulliste, est parvenue à effacer un passé compromettant et à assimiler communisme et résistance antinazie. De Gaulle ne dénonce pas ces falsifications, car il tient plus que jamais à son alliance secrète avec Staline qui, de son côté, ne se gêne pas pour reprocher à son partenaire de ne pas épouser suffisamment les intérêts de l’URSS (p. 405, t. 2) ; De Gaulle découvre ainsi les aléas d’une alliance avec les communistes : il n’y a pas de limite à leurs exigences. L’exclusion par Staline de la France gaulliste de la conférence de Potsdam, en juin 1945, sonne le glas de l’alliance gaullo-soviétique et annonce le lâchage du PCF. Ce n’est pas faute pour De Gaulle de tout faire pour maintenir l’alliance : le 23 novembre, il fait entrer dans son gouvernement, à des postes de premier plan, cinq communistes, dont Thorez, le déserteur amnistié, qu’il fait ministre d’État, chargé de la Fonction Publique [5]. Mais ces mesures, dramatiques pour la France sur le long terme, en ce qu’elles permettent la pénétration en profondeur des rouages de l’État par le PCF, ne suffisent pas aux yeux de Staline qui a jugé définitive la rupture de l’alliance de juillet 1941. Au terme de ce qu’H.-C. Giraud appelle l’hallali, De Gaulle est, le 20 janvier 1946, contraint à la démission.

 

L’accord secret de Baden-Baden

Avec le troisième volume, le lecteur franchit vingt-deux années, mais retrouve les mêmes protagonistes : De Gaulle, l’URSS et le PCF.

L’Accord secret de Baden-Baden met en scène un De Gaulle qui, après les douze années moroses de « traversée du désert » (1946-1958) et les dix de la Cinquième République, est confronté à la crise de mai 1968, prélude à sa sortie définitive de l’Histoire un an après. Ce livre ne relate pas une défaillance de De Gaulle ni une manœuvre militaire ou psychologique ; l’opinion publique a été intoxiquée par ses propos contradictoires [6] destinés à obtenir le brouillage maximal d’une opération relevant, en fait, de sa diplomatie occulte, dans le droit fil de l’accord secret de juillet 1941, de la « belle et bonne alliance » de décembre 1944 et de l’Ostpolitik prosoviétique de la Cinquième République. Cette opération secrète, c’est celle par laquelle De Gaulle et les Soviétiques ont mis fin à la révolution de mai 1968.

H.-C. Giraud expose la connivence du pouvoir avec le PCF tout au long des événements, connivence discrète, bien sûr, les communistes ne tenant pas, devant l’aggravation progressive de la situation, à paraître voler au secours du pouvoir gaulliste et à se laisser dépasser sur leur gauche, mais connivence bien réelle qui s’explique par le désir des Soviétiques de conserver De Gaulle, à cause des profits inestimables que leur apporte sa politique étrangère. Tout le jeu subtil du PCF va donc consister (p. 45) à contester apparemment le régime dans le but secret de le sauver. Via la CGT, le PCF encourage à la grève, parce qu’il est bien obligé de suivre les salariés, mais il ne fera pas la révolution : la grève reste légale, elle ne deviendra pas insurrectionnelle, ce qui n’ira pas sans déclencher des remous internes au PCF. Pour autant, d’ailleurs, en tacticiens chevronnés, les communistes ne ferment pas la voie à une éventuelle prise du pouvoir si la déliquescence du régime se poursuit : ils ont ainsi deux fers au feu, mais les directives de Moscou leur commandent de négocier avec le régime. C’est alors que, au fil des événements, comme le montre bien H.-C. Giraud, le PCF va devenir garant de l’ordre public, situation ubuesque qui permet de mesurer les responsabilités gaullistes. Il est possible de se rendre compte à quel point atteint la complicité gaullo-communiste par l’épisode des négociations de Grenelle (p. 102), dans lesquelles l’interlocuteur privilégié du gouvernement est la CGT – c’est-à-dire le PCF –, qui, de son côté, se comporte clairement comme un partenaire et non comme un adversaire (p. 109-110). Ce ne sont jamais, somme toute, que des retrouvailles, comme celles de 1944, quand De Gaulle nommait ministre d’État le déserteur Thorez après l’avoir amnistié. A la suite d’une erreur de la CGT (p. 124-125), les accords de Grenelle du 27 mai ne sont pas acceptés par les salariés qui poursuivent le mouvement de grève sur fond de violence et de développement de l’anarchie à travers le pays. L’effondrement de l’autorité est visible à tous les niveaux de l’État et la succession du chef de l’État est ouverte. On en arrive ainsi à la journée du 29 mai, au cœur de l’ouvrage de H.-C. Giraud. L’auteur se livre à une minutieuse enquête pour établir la véracité de faits que De Gaulle s‘est efforcé de recouvrir du mystère le plus opaque, en adoptant – fidèle en cela à l’image qu’il se faisait du chef, de l’homme d’action – des attitudes et en tenant des propos contradictoires selon ses interlocuteurs successifs, – « la ruse doit être employée pour faire croire que l’on est où l’on n’est pas, que l’on veut ce qu’on ne veut pas » – ; d’où les divergences, bien escomptées par De Gaulle, entre les souvenirs des témoins de façon à rendre définitivement incompréhensibles ses faits et gestes pendant cette journée. On saura donc gré à H.-C. Giraud de son patient travail de reconstitution, au terme duquel il prouve que De Gaulle est allé à Baden-Baden s’assurer personnellement de l’appui de l’URSS. Ce fut parce qu’il était assuré de cet appui, qu’il prononça, le lendemain, 30 mai, un discours de combat contre le PCF qui devait lui apporter le succès écrasant des élections législatives de juin. Nous laissons le lecteur découvrir la démonstration serrée au terme de laquelle H.-C. Giraud peut écrire : « En ce jour de mai 1968, jamais le duo gaullo-communiste n’a été mieux accordé. » Bien peu nombreux sont ceux qui, comme Jacques Soustelle (p. 401), ne se laissent pas duper par la manipulation et voient clairement le sauvetage du régime gaulliste par le PCF sur ordre de l’URSS. Comme celle-ci n’accorde jamais rien sans contrepartie, on ne s’étonnera pas de l’attitude plus que compréhensive de De Gaulle en août, lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS et ses satellites, attitude d’un prix inestimable pour le Kremlin, dont l’agression devient, pour le ministre français des Affaires Étrangères, Michel Debré, « un incident de parcours » (p. 468).

Il convient tout particulièrement de remercier Henri-Christian Giraud d’avoir, dans ses trois volumes, clairement établi la continuité du choix de De Gaulle, depuis l’alliance de juillet 1941 avec Staline jusqu’à celle de mai 1968 avec Brejnev ; il a mis ainsi en pleine lumière des aspects de la personnalité et des choix de De Gaulle, que celui-ci espérait bien tenir secrets. Il a effectué un travail considérable de recherche d’archives qui font de ses trois livres de passionnants ouvrages, non de polémique, mais de référence, qu’il ne sera pas possible d’ignorer.

 

Henri-Christian Giraud, L‘Accord secret de Baden-Baden, éd. du Rocher, 2008, 555 p., 23 €

A noter que H.-C. Giraud a également dirigé l’ouvrage collectif : Réplique à l’amiral De Gaulle, éd. du Rocher, 2004.

 



[1]    — Le servage généralisé, le goulag, la mort de millions de paysans en Ukraine par la famine organisée, les purges massives au sein du parti communiste et de l’Armée rouge (35 000 officiers fusillés en 1937), la liquidation des opposants, ou de ceux présentés comme tels – soit à la suite de mises en scène judiciaires où l’avocat est le premier à accabler son client, soit à la suite d’assassinats, par exemple celui de Trotski –, l’occupation toute récente des trois pays baltes, d’une partie de la Pologne, de la Finlande et de la Roumanie, accompagnée de déportations en masse.

[2]    — Charles De Gaulle, Vers l’ar­mée de métier, Paris, Berger-Levrault, 1934, p. 170-172. « Mais la surprise, il faut l’organiser. Non seulement grâce au secret observé dans leurs propos, ordres et rapports par ceux qui conçoivent et décident, ou par la dissimulation des préparatifs, mais aussi sous le couvert d’un voile épais de tromperie […]. En notre siècle […], il est presque illusoire d’empêcher les indications de parvenir à l’adversaire. Mais justement, on peut l’embrouiller. Pour peu que l’on consente à donner sur ses intentions le change à son propre camp, que l’on égare à dessein ceux-là mêmes qu’on médite d’employer et que, par astuce calculée, on utilise pour répandre de trompeuses hypothèses tant de moyens qui, de nos jours, permettent à chaque parti de discerner ce qui se passe chez l’autre, on pourra derrière le mensonge cacher la réalité […]. La ruse doit être employée pour faire croire que l’on est où l’on n’est pas, que l’on veut ce qu’on ne veut pas. »

[3]    — Sur l’attitude du PCF pendant la guerre de 1939-1940, voir : Amilcare Rossi, Les communistes français pendant la drôle de guerre, Les Îles d’or, 1951, réédité par Albatros en 1972. — Rossi est le pseudonyme d’Angelo Tasca, dirigeant du parti communiste italien dans l’Italie fasciste, qu’il quitta pour se réfugier en France. Il fut le père de Madame Catherine Tasca, membre des gouvernements socialistes Rocard, en 1988, et Bérégovoy, en 1992. Sur l’ensemble de l’histoire du PCF, voir : Roland Gaucher, Histoire secrète du PCF, Paris, Albin Michel, 1974.

[4]    — « Vous jugez sans doute que, par rapport à Robespierre, Danton et d’autres, le garde des Sceaux qui est devant vous est un enfant. Eh bien ! Ce sont eux, messieurs, qui sont des enfants, si l’on en juge par les chiffres. » Déclaration de Pierre-Henri Teitgen à l’Assemblée Nationale, le 6 août 1946, citée par Henry Coston, Dictionnaire de la politique française, Paris, La Librairie française, 1967, t. I, p. 1002. — A noter que les deux ministres de la Justice ayant présidé à l’épuration étaient démocrates-chrétiens : P.-H. Teitgen et François de Menthon.

[5]    — Les autres ministères attribués par De Gaulle aux communistes sont : l’Économie nationale (F. Billoux) ; la Production industrielle (M. Paul) ; le Travail (A. Croizat) ; l’Aviation (C. Tillon). Pour un parti politique mis au ban de la nation six ans plus tôt, c’était inespéré.

[6]    — Voir cette citation de Charles De Gaulle, Le Fil de l’épée, Genève, Édito-Service, 1972, p. 89 : « L’homme d’action ne se conçoit guère sans une forte dose d’égoïsme, d’orgueil, de dureté, de ruse. »

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 67

p. 162-170

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