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Don Juan d’Autriche, le vainqueur de Lépante

 

Michel Defaye

Agrégé d’histoire et docteur ès lettres, professeur émérite de l’université de Nantes, Jean-Pierre Bois s’est spécialisé dans les relations internationales et la société militaire aux époques moderne et contemporaine. Auteur de plusieurs biographies, il vient de faire paraître celle de don Juan d’Autriche, le héros de la victoire de Lépante.

Cette biographie présente le double avantage d’être une bonne synthèse sur la vie de ce prince méconnu, épris d’un grand zèle pour la foi, et une sérieuse étude de la société aristocratique espagnole, dans la deuxième moitié du 16e siècle.

L’auteur consacre les premiers chapitres aux jeunes années de Don Juan, fils naturel de Charles-Quint et de Barbara Blomberg. L’enfant naît le 24 février 1547 à Ratisbonne. Envoyé secrètement en Espagne, il est élevé auprès de jeunes paysans castillans. Pendant onze années, le mystère reste entier autour de cet enfant. Désireux de voir son fils avant de mourir, Charles-Quint le fait venir à Yuste, près de Madrid, où il s’est retiré depuis 1556. L’empereur, qui le destine à la carrière ecclésiastique, lui donne le nom de « Don Juan » et le rang d’« infant ». Ce n’est qu’après la mort de l’empereur, le 25 septembre 1558, que son autre fils, Philippe II, roi d’Espagne, révèle à son demi-frère le secret de sa naissance.

Son adolescence se passe à la cour d’Espagne avec Don Carlos, fils de Philippe II, et son jeune oncle italien Alexandre Farnèse, futur et célèbre condottiere. Tous les trois poursuivent leurs études à la prestigieuse université d’Alcala de Henares. Jean-Paul Bois fait connaître l’éducation et l’emploi du temps des jeunes princes :

Le roi [Philippe II] en personne, a tracé pour les princes un emploi du temps détaillé et rigoureux. Le lever est à sept heures en hiver, à six heures en été ; la journée commence par les prières, puis le déjeuner, puis la messe. Viennent alors deux heures de leçons données en privé – logique, dialectique, philosophie –, puis dîner en public. A onze heures, une heure de musique ; puis viennent des exercices physiques, équitation ou escrime ; de quatre à cinq heures, des jeux et amusements ; à six heures, le souper, une récréation, le rosaire, et enfin le coucher. Dans l’ensemble, les princes ont peu de loisirs, et mènent une vie dépourvue de fêtes et de fastes, sous l’œil vigilant du maître qui fait rapport au roi de leurs activités. [p. 80-81.]

En mars 1565, l’île de Malte, défendue par cinq cent douze chevaliers et neuf mille hommes, sous les ordres du Grand Maître Jean Parisot de La Valette, est menacée par cent trente-huit galères turques. Don Juan, âgé de 18 ans, tente de rejoindre la flotte à Barcelone. Pris d’une forte fièvre, il est retardé quelques jours et arrive trop tard. Profondément déçu, il espère néanmoins s’illustrer à l’avenir et montrer à tous « son ardeur au service de la foi ».

En 1568, le roi le nomme « général de la mer », c’est-à-dire amiral, et l’envoie commander une flotte qui poursuit des pirates, de Cadix jusqu’aux Baléares. Philippe II en profite pour donner des conseils au jeune amiral toujours élégamment vêtu et à la force morale peu commune. Jean-Pierre Bois les présente en les commentant :

On y trouve les conseils sur la façon de se comporter avec les grands comme avec les plus humbles, jusqu’aux galériens eux-mêmes […] ; il devra veiller à la nourriture, au vêtement, à la santé ; il doit maintenir ses armes en bon état, surtout la petite artillerie que l’on embarquait sur les galères ; il veillera à ce que le butin soit équitablement partagé, il interdira à ses soldats de piller les amis de l’Espagne. Enfin, il veillera surtout à l’état spirituel de ses hommes. Lui-même doit mener une vie religieuse exemplaire, se confesser régulièrement, veiller à ce que ses hommes en fassent autant, surveiller toutes [les] manifestations d’hérésie et les poursuivre impitoyablement, en suivant les instructions de l’Inquisition. C’est, selon l’heureuse formule d’Ivan Cloulas, une « armada de saints » que Philippe lance en Méditerranée contre les Turcs et les Barbaresques. « Soyez très pieux, bon chrétien, et craignez Dieu, non seulement en réalité et essence, mais encore ouvertement, donnant ainsi à tous le bon exemple. Par ce moyen et sur ce principe, il vous donnera la grâce et votre réputation et votre gloire augmenteront encore », écrit-il, en recommandant à son frère de se confesser et de communier fréquemment, d’assister à la messe chaque jour, « et d’accomplir [ses] dévotions privées et [ses] prières avec grand recueillement et régularité pour ce faire. » Recommandation suivie par le prince, qui dix ans plus tard, au moment de sa mort, demande le livre sur lequel il avait écrit ses prières particulières, et déclare à son confesseur qu’il leur a consacré au moins une heure par jour, à bord ou à terre, à la paix ou à la guerre. [p. 105.]

Jean-Pierre Bois étudie avec force détails (p. 115-355) les trois principales guerres de Don Juan. L’une sur terre, face aux Morisques d’Espagne ; l’autre sur mer, face à la flotte turque dans le golfe de Patras ; la dernière, en Flandre, dans une lutte sans merci contre la subversion protestante.

Le lecteur ne manquera pas d’apprendre que le royaume de Grenade comptait alors près de cent cinquante mille Morisques. Ceux-ci étaient les descendants de musulmans faussement convertis au catholicisme après la prise de Grenade en 1492. A la fin de l’année 1568, le massacre de soldats espagnols à Cadiar, au sud de la Sierra Nevada, marque le signal de la rébellion des Morisques qui se cachent dans les montagnes. La guerre, ou plus exactement la guérilla, appelée aussi Guerre des Alpujarras, dure près de deux années. Le biographe décrit la difficile reconquête de la région et montre les réels talents de stratège de Don Juan.

Ce succès permet au jeune prince – il n’a que vingt-quatre ans – d’obtenir le commandement suprême de la flotte de la Sainte Ligue, formée par saint Pie V avec l’Espagne, Venise, Gênes, Naples et Malte, pour s’opposer à la flotte ottomane composée de trois cents navires.

Jean-Pierre Bois souligne le rôle déterminant du jeune prince dans les manœuvres qui mènent à la victoire. Il prend de nombreuses initiatives et confie le succès à Dieu. Le biographe raconte :

[Don Juan] parcourt toute la ligne du corps de bataille et de l’aile droite, tenant à la main un crucifix, et exhortant, du geste et de la voix, les chefs et les soldats à faire leur devoir. « Ce jour, dit-il à ses hommes, est celui où la Chrétienté doit montrer sa puissance pour éteindre cette secte maudite et remporter une victoire sans précédent. [...] Si le ciel le permet, la victoire est à nous. Combattez au nom du Seigneur, afin que l’ennemi ne demande pas : où était donc votre Dieu ? Battez-vous en son nom, et votre gloire sera immortelle, que la victoire ou la mort vous attende. » [p. 207.]

A l’appui de son récit, Jean-Pierre Bois présente quelques schémas de la bataille, ce qui en facilite grandement la compréhension, et fait connaître les cérémonies grandioses d’action de grâces. La victoire de Lépante n’est malheureusement pas exploitée par les puissances chrétiennes, mais elle offre à Don Juan une gloire singulière. Des émissaires de Morée – Péloponnèse – ou encore d’Albanie, ne tardent pas à demander son aide. Lui-même voudrait reprendre Constantinople et repousser plus loin l’Infidèle. Mais Philippe II ne croit pas le moment opportun. Don Juan s’incline.

Après avoir passé quelques années en Italie au service de l’Espagne, il est envoyé par Philippe II aux Pays-Bas, en mai 1576, pour remettre de l’ordre dans un pays subverti par le protestantisme. La tâche est délicate et des plus difficiles. Il ira jusqu’à écrire :

Je remercie Notre-Seigneur, qui m’a donné un cœur assez fort pour tout supporter, en sorte que je suis résolu à ne pas me noyer dans ce fleuve tant qu’il ne sera pas de sang. [...] C’est parmi de telles peines et de tels dangers que je garde la Chrétienté pour Dieu, les Pays-Bas pour le roi, mon honneur pour moi-même ; je le tiens encore, mais par quel lien fragile ! [p. 340]

Éprouvé par tant de peines, d’épreuves, de trahisons de toutes sortes, Don Juan tombe malade au début de l’été 1578. Après la bataille de Gembloux, il est ramené précipitamment dans le camp de Bouges, près de Namur. On lui aménage un vieux pigeonnier. Il y fait sa confession générale et reçoit l’extrême-onction du Père Francisco de Orantès : « Oui, mon père, Jésus, vite. » Quelques jours plus tard, le 1er octobre 1578, il rend sa belle âme à Dieu.

La popularité du prince parmi ses soldats est telle que tous les régiments se disputent l’honneur de le porter jusqu’à la cathédrale, les Espagnols parce qu’il est le frère du roi, les Allemands parce qu’il est né en Allemagne, les Flamands parce qu’il est leur gouverneur, les Italiens en mémoire de son commandement à Naples...

écrit Jean-Pierre Bois à qui l’on sait gré d’avoir fait revivre les hauts faits de cette âme de chef, si profondément chrétienne.

 

Jean-Pierre Bois, Don Juan d’Autri­che, Paris, Tallandier, 2008, 15 cm X 21,5 cm, 409 pages, 29 €.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 67

p. 159-161

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