Note sur Dom Gérardet la messe
Dans le numéro de Présent du jeudi 17 avril 2008, Jean Madiran évoquait la mémoire de Dom Gérard Calvet, décédé le 28 février 2008, dans un article intitulé « Dom Gérard et la messe » [1]. Cette page comporte plusieurs inexactitudes et tente de justifier la position désastreuse du fondateur de l’abbaye Sainte-Madeleine concernant la nouvelle messe.
Nous faisons ici quelques rectifications.
Le Sel de la terre.
Erreurs de dates
Jean Madiran relate la visite à Rome de Dom Gérard en 1995, pour apporter une pétition en faveur du rite traditionnel. Il était accompagné du prieur du monastère et non « à la tête d’un important pèlerinage ». D’autre part, ce n’est pas à cette occasion, contrairement aux dires de l’auteur, que le religieux parla de « l’orthodoxie » du nouveau rite, mais trois ans plus tard, en octobre 1998, lors d’un « important pèlerinage », organisé à l’occasion du dixième anniversaire du motu proprio Ecclesia Dei. Il a repris et justifié ce terme dans une Lettre aux amis du monastère en 1999 : « Le nouveau rite est orthodoxe. »
De même, c’est en 1998 et non en 1996 (« l’année suivante »), lors de la réunion du 14 octobre entre des représentants de la « Conférence Monastique de France » et le père Basile, délégué de Dom Gérard, que ce dernier a consenti à deux concélébrations, selon le nouveau rite de la messe, pour faire admettre son abbaye au sein de ladite Conférence.
La nouvelle messe, « orthodoxe » ?
Monsieur Madiran tente de justifier les déclarations de Dom Gérard sur la nouvelle messe en écrivant :
Le terme d’« orthodoxie » […] signifiait simplement que, dans son texte authentique, la nouvelle messe n’est pas hétérodoxe, elle n’est pas hérétique. C’est ce que dirent dès 1969 le cardinal Ottaviani, Cristina Campo, Guérard des Lauriers, Raymond Dulac, Louis Salleron (etc.) [2].
La question n’est pas si simple, et monsieur Madiran ne peut l’ignorer. Le Bref Examen critique du Novus Ordo Missæ, adressé au pape Paul VI par les cardinaux Ottaviani et Bacci, fait ressortir clairement combien les omissions, ambiguïtés, insinuations, oblitérations du nouveau rite l’ont privé d’une signification vraiment catholique. Citons quelques extraits :
Au sujet de la définition donnée au numéro 7 du second chapitre de l’Institutio generalis :
En un mot, cette nouvelle définition ne contient aucune des données dogmatiques qui sont essentielles à la messe et qui en constituent la véritable définition. L’omission, en un tel endroit, de ces données dogmatiques, ne peut être que volontaire. Une telle omission volontaire signifie leur « dépassement » et, au moins en pratique, leur négation [3].
Au sujet des gestes d’adoration :
Il est impossible de ne pas remarquer l’abolition ou l’altération des gestes par lesquels s’exprime spontanément la foi en la présence réelle [4].
Ce n’est pas parce qu’on n’y trouve pas d’hérésies formelles que ce rite est « orthodoxe ». Les rites du Novus Ordo n’expriment plus le mystère sacré que la messe réalise : le sacrifice de la croix. Cette nouvelle messe, si elle n’est pas hérétique, n’est pas pour autant catholique. Le Bref Examen critique conclut ainsi son chapitre VI :
II est évident que le nouvel Ordo Missæ renonce en fait à être l’expression de la doctrine que le concile de Trente a définie comme étant de foi divine et catholique. Et cependant la conscience catholique demeure à jamais liée à cette doctrine. Il en résulte que la promulgation du nouvel Ordo Missæ met chaque catholique dans la tragique nécessité de choisir.
Monsieur Madiran est-il sérieux en écrivant que « la nouvelle messe n’est pas hétérodoxe » ?
L’acceptation du Novus Ordo
Plus loin, Jean Madiran tente de défendre Dom Gérard en ces termes :
En tout cas, voilà tout ce que l’on peut trouver chez Dom Gérard qui paraisse « en faveur » (?) de la messe nouvelle. Il ne s’en est point caché, cela est de notoriété publique, il a dit ce qu’il avait à en dire, et il n’y a vraiment pas de quoi en faire de lui le moteur ni même un bienveillant accompagnateur du ralliement (qui d’ailleurs n’a pas eu lieu) de la mouvance traditionnelle à une prétendue « nécessité » de la nouvelle messe. Dans la formation qu’il leur a donnée, il a toujours dit à ses moines de s’en abstenir à l’extérieur comme à l’intérieur du monastère. Il aimait mentionner les quatre années où trois moines du Barroux, étudiants à Rome et logés à l’abbaye Saint-Anselme, ont à contre-courant respecté la règle de refuser toute concélébration [5].
Ces affirmations appellent plusieurs correctifs.
« Tout ce qu’on peut trouver […] “en faveur” de la messe nouvelle », vraiment ? Que dire alors du silence habituel sur le danger de cette messe, conduisant bien des fidèles à y assister au moins occasionnellement, par facilité ? Que dire du soutien apporté à des instituts ou à des œuvres utilisant le nouveau rite ? Par exemple, on a pu trouver, dans l’église des moniales de la Font de Pertus, des tracts invitant à des retraites spirituelles prêchées par des communautés utilisant le Novus Ordo. La chronique du bulletin de l’abbaye, Les Amis du monastère, manifeste également ce soutien, depuis des années.
Rappelons encore les pressions exercées sur les responsables du pèlerinage Paris-Chartres pour permettre aux prêtres qui le souhaitaient de célébrer leur messe privée dans le nouveau rite, le soutien apporté aux seize prêtres « signataires » de la Fraternité Saint-Pierre [6], les nombreuses messes nouvelles célébrées au monastère par des prêtres de passage, de moins en moins encouragés à user du rite traditionnel.
Cela fait, tout de même, beaucoup en faveur du Novus Ordo, et nous trouvons, en définitive, très juste l’expression de monsieur Madiran, à condition d’en ôter la tournure négative : Dom Gérard a été objectivement, quelles qu’aient été ses intentions, un « bienveillant accompagnateur » et même un « moteur » du « ralliement [qui a bel et bien eu lieu] de la mouvance traditionnelle à une prétendue “nécessité” de la nouvelle messe ».
Concélébrations
Contrairement aux assertions de l’auteur, l’ancien abbé du Barroux n’a pas « toujours dit à ses moines de s’en abstenir [de concélébrer la nouvelle messe] à l’extérieur ». Il a permis, voire demandé, à certains pères de le faire en diverses circonstances, et non pas seulement à la messe chrismale du Jeudi saint. Il a également envoyé des frères convers en séjour dans des communautés où ils ne pouvaient assister qu’à la nouvelle messe. Les trois moines en formation à Rome, s’ils se sont abstenus de concélébrer avec les bénédictins de l’abbaye Saint-Anselme, ont cependant accepté – au moins l’un d’entre eux – de participer activement à la nouvelle liturgie. Enfin, « pour le bien [?] de [la] fondation d’Agen » ou de la maison mère, Dom Gérard a consenti à bien plus que deux concélébrations.
Monsieur Madiran rapporte que le bénédictin s’est, par la suite, élevé contre la généralisation des concélébrations :
Il me revient le droit d’interdire formellement que l’on s’autorise de moi pour faire le contraire de ce que j’ai enseigné et pour quoi j’ai milité contre vents et marées. [citation de Dom Gérard]
Ces protestations tombent à faux : quand on a entrouvert une porte qui aurait dû rester fermée, il faut s’attendre à ce que d’autres l’ouvrent plus complètement.
Refuser la nouvelle messe par principe
Jean Madiran croit pouvoir justifier le libéralisme de son ami défunt en dénonçant comme « un piège » le dilemme : « ou bien reconnaître la “nécessité d’adopter” la nouvelle messe, ou bien la “refuser par principe” » :
Mais « par principe » a un sens propre et un sens figuré. Au sens propre, refuser la nouvelle messe par principe, ce serait la déclarer invalide ou hérétique. Au sens figuré, c’est s’en abstenir partout et toujours. La plupart des prêtres et des fidèles qui s’abstiennent partout et toujours de la nouvelle messe ne la croient cependant ni hérétique ni invalide. D’ailleurs, dans la plupart des cas, ce n’est point de la « messe de Paul VI » qu’ils s’abstiennent, mais en fait de « messes issues de la messe de Paul VI » dont la valeur est manifestement incertaine.
Il s’agit d’un faux dilemme : dès les premières années de la mise en place de la nouvelle messe, les prêtres et les fidèles, après examen des études parues sur le sujet, ou bien spontanément guidés par le sensus fidei – le sens de la foi –, l’ont rejetée par principe, non qu’elle fût formellement hérétique ou systématiquement invalide, mais parce que dans son rite même, indépendamment de tout abus, elle favorisait l’hérésie. Le père Calmel O.P., dès 1970, déclarait ainsi :
J’estime de mon devoir de prêtre de refuser de célébrer la messe dans un rite équivoque. Si nous acceptons ce rite nouveau, qui favorise la confusion entre la messe catholique et la cène protestante – comme le disent équivalemment deux cardinaux et comme le démontrent de solides analyses théologiques – alors nous tomberons sans tarder d’une messe interchangeable – comme le reconnaît du reste un pasteur protestant – dans une messe carrément hérétique et donc nulle. Commencée par le pape, puis abandonnée par lui aux églises nationales, la réforme révolutionnaire de la messe ira son train d’enfer. Comment accepter de nous rendre complices [7] ?
Accepter, même une seule fois, de célébrer ou de concélébrer le Novus Ordo, c’est nier sa saveur protestante, favens hæresim (favorisant l’hérésie), qui mène à la perte de la foi ou, au moins, de l’intégrité de la foi. Cela conduit logiquement à ne plus voir dans l’attachement à la messe traditionnelle qu’une question de goût, de « sensibilité ». Les deux positions sont si étroitement liées que nous les retrouvons dans la Lettre aux évêques accompagnant le motu proprio Summorum pontificum, sous la plume du pape Benoît XVI. Il motive sa décision de rétablir les droits de la messe traditionnelle en faisant appel à l’attrait de certains fidèles pour « cette forme liturgique » :
Aussitôt après le concile Vatican II, on pouvait supposer que la demande de l’usage du missel de 1962 aurait été limitée à la génération plus âgée, celle qui avait grandi avec lui, mais entre-temps il est apparu clairement que des personnes jeunes découvraient également cette forme liturgique, se sentaient attirées par elle et y trouvaient une forme de rencontre avec le mystère de la très sainte eucharistie qui leur convenait particulièrement [8].
Par ailleurs, en voulant réduire le rite traditionnel à la forme « extraordinaire » d’un seul et unique rite romain, le pape entend bien faire admettre par tous la valeur du Novus Ordo, « par principe » :
Il n’est pas convenable de parler de ces deux versions du missel romain comme s’il s’agissait de « deux rites ». Il s’agit plutôt d’un double usage de l’unique et même rite. […] Pour vivre la pleine communion, les prêtres des communautés qui adhèrent à l’usage ancien ne peuvent pas, par principe, exclure la célébration selon les nouveaux livres. L’exclusion totale du nouveau rite ne serait pas cohérente avec la reconnaissance de sa valeur et de sa sainteté [9].
L’expérience des communautés dites « ralliées » prouve, malheureusement, que l’acceptation du Novus Ordo conduit tôt ou tard à l’acceptation de tout le Concile, dont les principes sont exprimés dans ce rite. C’est bien une question de cohérence.
[1] — Jean Madiran, « Dom Gérard et la messe », Présent du jeudi 17 avril 2008, p. 3.
[2] — Les citations sont tirées de l’article de Présent du 17 avril 2008, sauf mention contraire.
[3] — Ch. II, sur la définition de la messe. Texte souligné par la rédaction. De même dans les citations suivantes.
[4] — Ch. IV, sur l’essence du sacrifice.
[5] — Certains passages sont soulignés par la rédaction.
[6] — Le 26 juin 1999, seize prêtres de la FSSP, dont quinze français, sur un total de quatre-vingt-seize, firent déposer chez le cardinal Felici, président de la commission Ecclesia Dei, une lettre, officiellement datée du 29 juin, se plaignant de l’opposition de leurs supérieurs à la concélébration (nécessairement dans le nouveau rite), et demandant l’intervention de Rome. En date du 3 juillet 1999, le cardinal Medina Estevez, préfet de la congrégation du Culte divin et des Sacrements, a publié un document (protocole 1411/99) autorisant tous les prêtres de la FSSP et des autres congrégations utilisant l’ancienne liturgie à célébrer et à concélébrer la messe selon le Novus Ordo, niant aux supérieurs de ces congrégations le droit d’interdire à leurs subordonnés de célébrer et de concélébrer selon le Novus Ordo, enfin et surtout, imposant aux prêtres des congrégations concernées de célébrer le Novus Ordo dès qu’ils se trouvent « dans une communauté qui suit le rite romain actuel ». Au sujet de la réunion extraordinaire de la FSSP à Rocca di Papa, en février 2000, réunion convoquée par la commission Ecclesia Dei, voir Le Sel de la terre 41, p. 227.
[7] — « Déclaration » parue dans Itinéraires 139 de janvier 1970, reproduite dans le numéro 146 et dans Le Sel de la terre 12 bis, p. 146.
[8] — Benoît XVI, Lettre aux évêques du 7 juillet 2007. Certains passages sont soulignés par la rédaction.
[9] — Benoît XVI, Lettre aux évêques du 7 juillet 2007.

