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1569 : Jarnac et Moncontour

Victoires et trahison

 par Michel Defaye

Ce récit du combat des catholiques pour défendre la France chrétienne contre l’hérésie, illustre l’importance d’une politique vraiment chrétienne. L’éclatante victoire de Moncontour, qui aurait dû assurer l’unité religieuse de la France autour de la foi catholique, n’eut aucune suite politique, par suite de l’insouciance du roi et de la reine mère vis-à-vis des instances du pape saint Pie V.

Le Sel de la terre.

 

Le pèlerin qui se rend à Rome ne peut manquer de monter jusqu’à  l’Esquilin où se trouve la basilique Sainte-Marie-Majeure, le plus  ancien temple dédié à la Vierge Marie en Occident. Pour remercier la Mère de Dieu des victoires qu’elle obtint sur le protestantisme et sur l’islam ottoman au 16e siècle, les papes post-tridentins se sont fait inhumer dans la basilique libérienne [1]. Le pèlerin découvre, émerveillé, ces tombeaux majestueux ornés de bas–reliefs illustrant ces victoires. Encadrant celui de saint Pie V, deux d’entre eux représentent les combats de Moncontour (3 octobre 1569) et de Lépante (11 octobre 1571). Si la bataille navale de Lépante est connue – la France n’y a cependant pas participé –, celle, terrestre, de Moncontour est complètement ignorée. Elle fut pourtant la plus grande bataille pendant les guerres de religion en Europe au 16e siècle !

Sainte-Marie-Majeure n’est pas la seule basilique à avoir conservé le souvenir de Moncontour : la basilique Saint-Jean-de-Latran exposa pendant plusieurs siècles les enseignes prises aux protestants à cette occasion. Quant à la victoire de Jarnac (13 mars 1569), ce fut le vestibule de la basilique Saint-Pierre qui garda longtemps les trophées pris aux ennemis de la foi. Jarnac et Moncontour : deux éclatantes victoires qui mettaient fin au protestantisme en France et que l’historiographie a passées sous silence.

Cette étude, divisée en trois parties, présente une synthèse de ces deux victoires dont nous commémorons le 440e anniversaire.

1) La situation politique et religieuse en France avant Jarnac et Moncontour (1560-1568).

2) Les batailles de Jarnac et de Moncontour (1569).

3) La victoire trahie ou le traité de Saint-Germain-en-Laye (1570).

 

 

- I -

La situation politique et religieuse en France avant Jarnac et Moncontour

 

Le protestantisme pénétra en France par le canal d’écrits luthériens qui eurent un certain succès auprès des élites du royaume. Peu à peu, les luthériens cédèrent la place aux disciples de Calvin, réfugié à Genève, très actif par ses réseaux français. Malgré les édits répressifs du roi Henri II, les calvinistes purent tenir en mai 1559 un « synode » à Paris où fut établie une Confessio gallicana.

Cette même année, la guerre armée débuta entre catholiques et partisans de Calvin [2]. En effet, le pouvoir royal se trouvait entre les mains du successeur d’Henri II, le jeune roi François II, à peine âgé de quinze ans. C’est à ce moment qu’un tiers de la noblesse française passa à l’hérésie. Ces apostats prirent rapidement le commandement de troupes de plusieurs milliers d’hommes qu’ils levèrent un peu partout dans les provinces du sud de la France, les plus touchées par l’hérésie. A la tête de ces armées se trouvait Louis de Bourbon-Condé, oncle du futur Henri IV.

L’objectif des protestants était double :

— prendre les villes du royaume et surtout la capitale, Paris ;

— soustraire le jeune roi François II à l’influence du duc François de Guise et du cardinal Charles de Guise, oncles de Marie Stuart, épouse du roi, très zélés pour la défense de la foi catholique, partisans de l’intransigeance envers l’hérésie. A cette fin, les calvinistes – La Renaudie, inspiré par Louis de Condé – tentèrent d’enlever François II. Ce fut la fameuse conjuration d’Amboise, déjouée le 16 mars 1560. Les meneurs furent pendus aux fenêtres du château d’Amboise. Le roi, né malade, ne survécut pas longtemps à pareil drame. Il mourut le 5 décembre 1560.

Après cette tentative d’enlèvement, la reine mère, Catherine de Médicis, qui a quarante-et-un ans, peu de principes et beaucoup d’embonpoint, ouvre la régence au nom de Charles IX, très jeune comme son frère défunt. Depuis longtemps, Catherine est sceptique et indifférente en matière de religion. En politique, elle entend opposer les Guise (catholiques) aux Bourbons (protestants) et pense pouvoir se fortifier de leur rivalité. Elle multiplie les rencontres entre les partis, cherche un terrain d’entente pour concilier l’erreur et la vérité, comme au colloque de Poissy du 9 au 26 septembre 1561. Très influencée par son chancelier, Michel de l’Hospital, elle incline de plus en plus vers le calvinisme, éloigne ceux qui blâment sa conduite, fait prier ses enfants en français, publie l’édit de janvier (17 janvier 1562), qui accorde aux protestants la liberté du culte hors des villes closes. Cet édit eut le triste privilège d’être le premier, depuis la conversion du roi Clovis, qui permit de professer et d’enseigner publiquement l’hérésie.

Les progrès de la nouvelle Église, sous ce régime de demi-tolérance, étaient énormes. En un an, les réformés avaient passé du régime de la persécution à la quasi jouissance du droit commun. Au moment du colloque de Poissy, le prince de Condé réclamait, au nom de deux mille cent cinquante Églises, le droit de bâtir des temples [3].

constate l’historien protestant Mariejol. Appuyés par le pouvoir politique, les calvinistes multiplient les actes de violences dans tout le royaume. Les catholiques sont plus que jamais irrités. L’animosité entre les deux camps était extrême au début de l’année 1562.

 

De Wassy (1er mars)à la bataille de Dreux (19 décembre 1562)

L’affaire de Wassy [4], le 1er mars 1562, donnait un prétexte aux armées calvinistes pour attaquer les villes du royaume et pour détruire les œuvres cultuelles. Au bout d’un mois, les protestants parvinrent à s’emparer d’un grand nombre de villes importantes, comme Lyon, Orléans ou encore Rouen, la deuxième ville du pays. A chaque prise, les protestants se livrent méthodiquement au saccage des églises, voire à leur destruction. Les armées protestantes étaient constituées principalement de marchands et d’artisans, encadrées par des réseaux nobiliaires expérimentés, et, en partie, de mercenaires allemands. Depuis le traité d’Hampton Court (septembre 1562), elles jouissaient du soutien de la reine d’Angleterre.

Les protestants échouèrent à réunir leurs trois armées –  celles du sud-ouest, du sud-est, de la vallée de la Loire – pour assiéger Paris. Seule l’armée de Condé réussit, avec dix mille hommes, à se présenter aux portes de la capitale. Catherine de Médicis, toujours portée à négocier, se montra disposée à s’entendre avec Condé. La reine mère ne voulait pas tenir compte des forces supérieures dont elle disposait et de l’ardeur de l’armée catholique. Étrangement, Condé rompit les pourparlers et ordonna une attaque de Paris, qui échoua. Condé se replia alors vers la Normandie pour aller au-devant des secours anglais. La marche de ses armées, composées de 8 000 fantassins et 5 000 cavaliers, fut barrée à Dreux par les troupes royales, commandées par le connétable de Montmorency qui disposait de 14 000 hommes, dont 6 000 Suisses et 2 000 Espagnols, 22 canons et 2 000 chevaux. Les catholiques imploraient le Ciel pour leurs armées :

Tandis que les deux armées manœuvraient pour se rencontrer, tout ce qu’il y avait en France d’âmes vraiment catholiques invoquaient avec ardeur le secours d’en haut, dans un moment aussi critique. Des processions, des supplications publiques étaient faites de toutes parts pour demander à Dieu le triomphe de la cause catholique. A Trente [5], le concile, ayant appris la marche de Condé sur Paris, ordonna des prières et fit célébrer une messe solennelle à la même intention. Par une coïncidence remarquable, cette messe fut célébrée la veille même du jour où les deux armées se rencontraient auprès de Dreux [6].

La bataille eut lieu dans la plaine de Dreux, le 19 décembre 1562. Les débuts de la confrontation furent difficiles pour les armées catholiques. Tout semblait perdu quand, soudain, les hommes de François de Guise se lancèrent sur les troupes calvinistes. En fin d’après-midi, le conflit tourna à l’avantage de l’armée royale qui fit prisonnier Condé.

Cette victoire de Dreux donna une renommée sans pareille à François de Guise. A Paris, on exaltait le vainqueur comme « un héros choisi de Dieu ». Le 20 décembre, toutes les églises de la capitale célébraient de solennelles actions de grâces. Un Te Deum fut chanté à Notre-Dame. Le 28 décembre, les Pères du concile réuni à Trente apprirent la victoire. Les participants se rendirent à la cathédrale pour chanter un Te Deum. Douze jours plus tard, une messe solennelle d’action de grâces célébrée par le cardinal de Lorraine, frère du vainqueur de Dreux, assembla tous les Pères du concile. A cette occasion, l’évêque de Metz, François de Beaucaire, prononça l’orai­son funèbre des héros tombés au champ de bataille et l’éloge des vainqueurs. François de Guise fut à l’hon­neur : « Invincible duc de Guise, je vous glorifierai, en votre absence, au milieu des princes les plus illustres de l’Église ; votre nom sera toujours cher à nos cœurs et restera gravé dans notre mémoire. »


Après la victoire de Dreux, Catherine de Médicis et Charles IX n’avaient plus qu’à profiter de cet avantage pour réduire les protestants à une entière soumission. Or, à la surprise générale, dès le 8 janvier 1563, une amnistie générale fut accordée en faveur des rebelles. Les conditions leur étaient des plus avantageuses : déposer les armes dans un délai de quinze jours et se retirer dans leurs foyers [7]. Comme toujours, les huguenots n’entendaient aucunement déposer les ar­mes, et Gaspard de Coligny, l’homme de confiance de Condé, s’empressa de réunir les débris de l’armée rebelle pour dévaster la Normandie, la Sologne et le Berry, où il mit tout à feu et à sang. Parmi les horreurs commises à cette occasion, il fit massacrer trente prêtres et en fit noyer plusieurs autres à Sully-sur-Loire.

Sans perdre courage devant la lâcheté du pouvoir, le héros de Dreux décida de reprendre Orléans qui était aux mains des hérétiques. Mais, à la veille de l’assaut, le 18 février 1563, il fut assassiné par le calviniste Poltrot de Méré qui dénonça Condé et Coligny comme les inspirateurs de l’acte criminel. Dans toutes les églises de France, des services funèbres furent célébrés auxquels les catholiques vinrent en foule. A Notre-Dame de Paris, ce fut l’éloquent prédicateur dominicain Jacques le Hongre qui prononça l’oraison funèbre [8]. Au Prieuré Saint-Côme, près de Tours, Ronsard déplora la mort du prince de Lorraine dans une de ses célèbres poésies militantes. Il s’adressait à un anonyme calviniste qui l’avait calomnié :

Quoi ? tu jappes, mâtin, afin de m’effrayer, Qui n’osais ni gronder, ni mordre, n’aboyer, Quand ce grand duc vivait, ce laurier de Lorraine Qu’en violant le droit et divin et humain Tu as assassiné d’une traîtresse main [9].

A Trente, les Pères du concile prirent part aux obsèques. Dans la Ville éternelle, le deuil fut encore plus grand. Le pape Pie IV voulut des obsèques solennelles en la basilique Saint-Pierre et fit prononcer l’oraison funèbre par le jésuite Julius Pogianus [10].

Après une année dévastatrice – peut-être l’année la plus dévastatrice de toute l’histoire de France – Catherine de Médicis continuait ses négociations avec le prince de Condé, libéré pour l’occasion ! Elles aboutirent, le 19 mars 1563, à la signature du traité d’Amboise.

D’après cet édit, toutes les atrocités commises, tous les meurtres, les incendies, les pillages d’églises, toutes les violences, toutes les déprédations étaient considérés comme non avenus. Le prince de Condé, ses officiers, ses soldats, tous ceux qui l’avaient secondé dans la guerre impie qu’il venait de faire à la religion et à la patrie, étaient reconnus pour loyaux et fidèles sujets, n’ayant rien fait qu’à bonne intention et pour le service du roi [11].

D’autre part, l’édit d’Amboise autorisait le culte protestant dans certains lieux réservés et permettait la liberté de conscience. C’était la première fois qu’un édit employait l’expression « liberté de conscience ». Cet édit fut un coup terrible porté aux catholiques. Certes, il y avait la « paix », imposée par la reine mère, mais cette « paix » permettait surtout aux calvinistes de s’organiser, déterminés qu’ils étaient à prendre le pouvoir et à étendre l’hérésie à tout le royaume.

Catherine de Médicis profita de ce calme relatif pour montrer les provinces de France à son fils, Charles IX, à peine âgé de quatorze ans. Dans chaque ville, il fut accueilli chaleureusement. Le royaume de France étant vaste, le voyage dura près de deux ans [12]. Mais, comme il était facile de le prévoir, l’accalmie fut de courte durée puisque les actes iconoclastes reprirent dans les Pays-Bas espagnols qui constituaient une partie du nord de la France actuelle.

 

Les casseurs de l’été 1566

En effet, pendant l’été 1566, les fureurs iconoclastes ont fondu sur les églises et sur les couvents du nord de la France, près des frontières du royaume et dans les Flandres. Un ouvrage peu connu intitulé Les Casseurs de l’été 1566, l’iconoclasme dans le Nord de la France, décrit ces destructions d’une violence extrême :

Partout en Europe, la destruction des images a accompagné la diffusion du protestantisme, en Angleterre, en Écosse, dans les cantons helvétiques, en Allemagne, en France. Nulle part, pourtant, l’événement n’a pris le caractère d’explosion brutale qu’il a revêtu aux Pays-Bas, où, le temps d’un court été, en août 1566, des centaines d’églises, de chapelles, de couvents ont été vidés, dépouillés, dénudés. En Flandre d’abord, puis en Brabant, en Hainaut, et enfin au nord des grands fleuves, Meuse et Rhin, on a pu assister à l’étrange et scandaleux spectacle de « briseurs d’images », comme on les appelle alors, mutilant les statues, brûlant les tableaux, fracassant les orgues, transperçant les vitraux, s’acharnant sur les crucifix [13].

Des centaines de villes et de nombreuses abbayes ont subi l’iconoclasme, dont Saint-Omer, Béthune, Ypres, Tournai et Valenciennes. Cette dernière possédait de nombreuses églises, « tellement ornées, écrit un de ses chroniqueurs, qu’elle surpassait toutes ses voisines, voire celles bien éloignées ». Les troupes huguenotes déferlèrent dans la ville de Valenciennes le 24 août 1566, jour de la Saint-Barthélemy :

Au cours de la matinée, les images du Christ, de la Vierge, des saints furent « abattues, traînées, vilipendées, brisées et brûlées ». Tous les récits détaillent les éléments du saccage, les orgues rompues, les autels, les fonts baptismaux brisés, ainsi que les « verrières », mais aussi les vêtements sacerdotaux, « chapes, chasubles », les pièces d’orfèvrerie, les « courtines, nappes, serviettes et autres linges servant à l’office divin ». Bien entendu, également les ciboires, les calices, les reliquaires, dont les églises étaient particulièrement bien dotées [14].

Autour de Valenciennes, neuf abbayes vont subir la haine destructrice des huguenots : Saint-Amand, Hasnon, Marchiennes, Vicoigne, Condé, Crespin, Saint-Saulve, Matly, Fontenelle. Dans ces abbayes et partout ailleurs, les iconoclastes firent preuve d’un acharnement particulier à l’égard des tables d’autel où l’on célèbre le saint sacrifice de la messe. Cette révolution, appelée Révolte des gueux, fut rapidement maîtrisée par les Espagnols qui gouvernaient les Pays-Bas. Mais ces destructions massives inquiétèrent vivement la cour de France. Elles rappelaient trop l’effroyable année 1562 et auguraient mal de l’avenir.

 

La deuxième guerre de religion (1567-1568)

En effet, la guerre civile reprit rapidement. Deux événements vont la provoquer à l’automne 1567 :

— d’une part, la tentative de Louis de Condé de s’emparer par la force de Charles IX. La tentative échoua, la cour ayant eu le temps de se réfugier derrière les murailles de Meaux (26 septembre 1567). L’historien protestant Mariejol reconnaît, malgré sa coutumière partialité, qu’en cette occasion « l’organisation du parti [calviniste] était parfaite. Il avait, comme [dans] les sociétés secrètes, un mot d’ordre, des lieux de réunion, une écriture chiffrée, des signes de reconnaissance [15]. » Condé, furieux, profita de la panique pour assiéger Paris, mais, là encore, ce fut sans succès. La tentative d’enlèvement et l’attaque de Paris furent considérées comme une trahison par la reine mère. Comme si Condé était capable d’autre chose ! Deux jours avant l’affaire de Meaux, elle écrivit au lieutenant général en Dauphiné, monsieur de Gordes, de « faire toujours vivre les sujets en toute douceur et tranquillité à l’observation des édits et ordonnances ». Douze jours après la tentative d’enlèvement, les consignes étaient quelque peu différentes :

Là où vous sentirez venir secourir et aider ceux de la nouvelle religion, vous les empêcherez de bouger par tous les moyens possibles ; et si vous savez qu’ils sont opiniâtres, vous les taillerez et ferez mettre en pièces sans en épargnez un seul : car tant plus de morts, moins d’ennemis [16].

Les calvinistes disaient n’avoir pris les armes que pour délivrer le roi Charles IX du joug tyrannique de ses conseillers. Plus personne, pas même le roi, ne croyait à ces balivernes.

— d’autre part, l’atroce massacre de Nîmes appelée la « Michelade » (30 septembre 1567) où une bande de huguenots égorgea plus de quatre-vingts catholiques notables de la ville, laïques, prêtres et religieux dans la cour de l’évêché. Les morts et les mourants furent précipités dans le puits que l’on recouvrit de terre [17]. A cette occasion, les villes protestantes du Midi se soulevèrent de nouveau et les armées calvinistes attaquèrent de toutes parts. Au Nord du royaume, la campagne se déroula dans le sud-est de la région parisienne, entre Loire et Meuse dans un face à face sans affrontements. Les hérétiques décidèrent cependant une nouvelle tentative sur Paris. Ils brûlèrent tous les moulins de Montmartre et de Montfaucon, mais la capitale ne fut pas prise. Le jeune duc d’Anjou, frère du roi Charles IX, nommé lieutenant général du royaume à dix-sept ans, s’efforça de poursuivre les armées protestantes. Condé et Coligny refusèrent de livrer bataille avant leur jonction avec les reîtres allemands.

Curieusement, malgré des encouragements épistolaires à sévir, Catherine de Médicis recourut une nouvelle fois aux négociations, sa ressource ordinaire. Elles aboutirent à la signature de la paix de Longjumeau, signée le 4 mars 1568. Cette fausse paix permit aux belligérants d’organiser leurs armées pour une réelle et peut-être décisive confrontation…

 

- II -

Les batailles de Jarnacet de Moncontour (1569)

Les forces en présence

Quelques mois après la signature de la paix de Longjumeau, la guerre reprit parce que la reine mère, dans un de ses revirements bien connus, tenta de capturer par surprise le prince de Condé et l’amiral de Coligny. Prévenus, les deux chefs protestants se réfugièrent à La Ro­chelle, devenue, un an plus tôt, la citadelle du parti calviniste. La situation géographique de La Rochelle n’était pas des meilleures – la ville étant trop excentrée – mais elle avait l’avantage d’être proche de la mer, et les calvi­nistes pouvaient compter sur les relations mari­times avec Élisabeth d’Angleterre. Les chefs protes­tants, Soubise, Montgomery, Dan­delot, la Noue, Genus, Morvilliers, prenaient, eux aussi, la direction de La Rochelle, à charge pour eux d’emmener des hommes et des armes. Jeanne d’Albret, reine de Navarre, accompagnée de son fils Henri, prince de Béarn – le futur Henri IV –, amenait près de quatre mille hommes. D’Acier, sire de Crussol, était à la tête de près de dix mille huguenots du Midi : du Dauphiné, de Provence et du Languedoc. L’armée huguenote pouvait compter sur plus de dix-neuf mille hommes et trois mille cavaliers. Le déplacement de ces armées ne se fit pas sans d’affreux massacres et d’incroyables cruautés, surtout en pays de Saintonge.

Une telle armée était très supérieure comme organisation, comme valeur et comme nombre, à celles que les hérétiques avaient rassemblées jusque-là [18]. En décembre 1568, les calvinistes quittèrent La Rochelle pour le Poitou afin d’en tirer leurs vivres. Il leur fallait aussi maintenir les communications avec leurs auxiliaires du Nord de la France et de l’étranger, car ils attendaient des secours des princes protestants de l’Empire et des Pays-Bas [19]. Ces armées étrangères devaient se rassembler dans les premiers mois de 1569 sous les ordres du duc de Deux-Ponts, Wolfgang de Bavière, et tenter la jonction avec les troupes calvinistes en Limousin. De son côté, Élisabeth d’Angleterre envoya de l’argent et des canons. La guerre devenait européenne.

Les armées huguenotes s’emparèrent facilement de Parthenay, de Niort, de Saint-Maixent, de Saintes, d’Angoulême. Les cruautés, les destructions, les sacrilèges, les profanations, s’attachaient aux pas de cette soldatesque sans foi ni loi. Pour donner un exemple parmi d’autres, à Angoulême, Coligny fit pendre le père Greslet, de l’Ordre des Cordeliers qui, avant de mourir, « avertit l’amiral, chef des rebelles, de sa propre ruine [20] ».

Comment se préparaient les catholiques ? Dès que Catherine de Médicis apprit l’attroupement des calvinistes à La Rochelle, elle s’alarma. Sa politique de négociations avait totalement échoué. Elle publia un édit pour interdire l’exercice du culte réformé, supprima les autorisations antérieures, enjoignit aux prédicants de quitter la France dans un délai de quinze jours et exclut les hérétiques des fonctions publiques (27 septembre 1568). Militairement, elle montra ses hésitations, sa lenteur et son imprévoyance ordinaires. L’absence d’ordre donna même aux hérétiques le temps de s’organiser. Elle-même n’avait rien de prêt pour la guerre. Comme l’écrivit Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes, elle s’était « embarquée sans biscuit, et fut plus étonnée que ceux qu’elle voulait surprendre ». Elle manquait surtout d’argent, empruntant alors rapidement à Rome, à Venise, à Mantoue, à Florence. Elle fit aussi contribuer le clergé et la ville de Paris.

A la fin du mois d’octobre 1568, Catherine avait à grand-peine réuni près d’Orléans, une armée de plus de quinze mille hommes, composée de Français, de Suisses, de reîtres badois et de quelques auxiliaires de Flandre. Catherine confia cette armée à son fils, le jeune duc Henri d’Anjou – frère du roi – en sa qualité de lieutenant général. Son bras droit était le vaillant Tavannes. A la mi-novembre, le cardinal Charles de Lorraine décrivait les forces en présence au roi Philippe II d’Espagne :

Pour vous exprimer l’estat de noz affaires, Monsieur d’Anjou est avecques une belle et bien délibérée armée qui passe quatre mille lances toutes françoises, sis mil arquebusiers français et sis mil suysses. […] Il a en outre bel équipage d’artillerie et bon nombre de guastadours [terrassiers]. Les ennemis, conduis par […] Condé et par l’admiral […] sont plus de trois mil chevaus et bien quinze mil hommes de pied et toutes ces deus armées sont entre les rivieres de la Vienne et de la Creuse, […] estant le desseing de noz ennemis de venir chercher passaige en la rivière de Loire et passer en Bourguongne affin de se joindre au prince d’Orenge et au duc des Deus Pons, chose à quoy on essaye de remedier tant que l’on peult. Le duc des Deus Pons a levé sis mil reistres et quarante enseignes de lansquenes, ayant la Royne d’Angleterre et les princes protestans fournis deniers et doibt commansser à marcher le disneufieme de ce moys [21].

Quand Henri d’Anjou se mit en marche, le prince de Condé avait déjà occupé la plus grande partie du Poitou. Louis Réau décrit les ravages des armées protestantes dans cette province à cette époque :

En 1568, les calvinistes continuèrent leurs déprédations dans les abbayes du Bas-Poitou […] ; la célèbre abbaye bénédictine de Saint-Savin-sur-Gartempe, dont les fresques romanes, sauvées par Mérimée, constituent le plus bel ensemble de peintures du Moyen Age, fut, comme la cathédrale de Poitiers, saccagée […] . Non loin de Saint-Savin s’ajoutent à la liste des victimes du vandalisme l’église Saint-Pierre-de-Chauvigny, pillée et incendiée en 1569 par les troupes de Coligny, l’église Notre-Dame et la Maison-Dieu de Montmorillon. Sur les murs de l’église de Leignes, près de Chauvigny, on peut lire cette déposition accablante, gravée dans la pierre : « Je fus ruinée l’an 1567 par les hérétiques qui incendièrent la nef, détruisirent les autels, massacrèrent les prêtres » [22].

Le maréchal de Vieilleville, qui commandait à Poitiers, n’avait gardé au roi que cette ville et quelques petites places des environs. Les troupes du duc d’Anjou se présentèrent deux fois en face des huguenots, à Pamprou près de Lusignan et à Loudun. Dans cette dernière ville, les deux armées demeurèrent quatre jours en présence, sans s’affronter. Finalement, à la mi-décembre 1568, le frère du roi décida de passer l’hiver avec son armée à Chinon. Cette ville avait l’avantage de ne pas éloigner l’armée de la Loire qu’il était essentiel de garder [23]. Quant à Louis de Condé et Coligny, ils se retirèrent à Thouars et à Niort et décidèrent d’y passer les mois les plus froids.

Le duc d’Anjou n’attendit pas la fin de l’hiver pour engager les hostilités. Il voulut frapper les huguenots avant même que les chefs protestants n’eussent le temps de grossir leurs troupes de milliers d’hommes levés dans le Quercy par des seigneurs du sud, appelés les vicomtes, et des reîtres protestants, venus d’Europe du Nord.

 

La bataille de Jarnac (13 mars 1569)

Le duc d’Anjou voulait absolument éviter la jonction de Louis de Condé avec les troupes des vicomtes, c’est pourquoi il devait rapidement passer la Charente. Le prince de Condé s’évertua à détruire les ponts de la rivière. Après s’être emparés de Châteauneuf-sur-Cha­rente, le duc d’Anjou et ses hommes s’empres­sèrent de réparer un pont dans la nuit, et mirent le pied sur la rive droite, le 13 mars au matin. Les catholi­ques arrivèrent dans le village de Bassac et délogèrent de l’abbaye les troupes de Coligny [24]. Peu nombreuses, elles n’enga­gèrent pas le combat. Condé, qui était avec sa cavalerie à Jarnac, ayant appris la prise de Bassac, vint au secours de Coligny. Il chargea en personne avec sa vigueur habituelle, mais sa division de trois cents cavaliers fut mise en pièces, son cheval tué et lui-même jeté à terre. Il venait de remet­tre ses gantelets, lors­qu’un officier du duc d’Anjou, le baron de Montes­quiou, lui tira un coup de pistolet dans la tête et le tua sur le champ [25]. Il avait trente-neuf ans. Le duc d’An­jou fit porter au château de Jarnac le corps de Condé sur un âne. C’est ainsi qu’est né ce quatrain autrefois populaire en Sainton­ge et en Angoumois :

L’an mil cinq cent soixante et neuf, Entre Jarnac et Chateauneuf,
 Fut porté mort sur une ânesse, Le grand ennemi de la messe [26].

 

Des libelles protestants dénoncèrent aussitôt l’« inhumanité du meurtre » et Voltaire, dans La Henriade (1746), ajouta son couplet larmoyant et vengeur. Il fait dire au jeune Henri de Navarre – futur Henri IV – âgé de quatorze ans, et neveu de Louis de Condé :

 

Ô plaines de Jarnac ! ô coup trop humain ! Barbare Montesquiou, moins guerrier qu’humain, Condé déjà mourant, tomba sous ta furie. J’ai vu porter le coup, j’ai vu trancher sa vie : Hélas ! trop jeune encore, mon bras, mon faible bras Ne put ni prévenir, ni venger son trépas.

Inversement, les catholiques présentèrent cette mort « comme la juste punition de Dieu contre le méchant coupable de la surprise de Meaux », souligne Joël Cornette [27].

Quatre cents cavaliers huguenots, dont cent quarante gentilshommes calvinistes, furent tués ainsi que deux cents catholiques. Cinquante-deux enseignes et trente-quatre cornettes (étendards de cavalerie) étaient entre les mains des vainqueurs en cette fin de journée. A cette bataille s’était montré fort vaillant le fils de feu François de Guise, Henri, le futur Balafré. A peine âgé de 19 ans, il arrivait de Hongrie où il avait combattu les Turcs ottomans !

La bataille de Jarnac, simple engagement de cavalerie, n’eut pas de suites militaires immédiates. Louis de Condé mort, ce fut Gaspard de Coligny qui prit le commandement des armées rebelles. Il se retira à Cognac, où l’infan­terie, qui n’avait pas été entamée, s’enferma derrière les épaisses murailles de la ville. Le duc d’Anjou entreprit, sans succès, les sièges de Cognac, d’Angoulême et de plusieurs petites places aux confins de l’Angou­mois et du Périgord.

En revanche, l’effet moral de la victoire de Jarnac fut très grand. La cour, qui était à Metz avec une armée pour faire barrage aux troupes allemandes et hollandaises, apprit la victoire dans la nuit du 20 au 21 mars. De bonne heure, le 21 mars, Charles IX et sa mère assistèrent à une messe d’action de grâces. Toute la chrétienté envoya des lettres de félicitations à Charles IX. Saint Pie V encouragea le roi « à poursuivre et à détruire tout ce qui reste encore d’enne­mis, à arracher entièrement jusqu’aux moindres fibres les racines d’un mal si terrible et si fortement établi ». Déplorant la politique de négociations de Catherine de Médicis, le saint pape exhorta Charles IX à profiter de la victoire de Jarnac et à ne pas tergiverser :

Plus le Seigneur nous a traités vous et moi avec bonté, plus vous devez vous efforcer de poursuivre et détruire tout ce qui reste encore d’ennemis. Car, à moins de les avoir radicalement extirpés, on les verra se répandre de nouveau […] Que Votre Majesté ne perde pas de vue l’exemple du roi Saül : il avait reçu l’ordre de Dieu, par la bouche du prophète Samuel, de frapper de telle manière les infidèles Amalécites, qu’il n’en épargnât aucun, dans aucun cas et sous aucun prétexte. Mais il n’obéit point à la volonté et à la voix de Dieu ; il fit grâce au roi des Amalécites lui-même, et tint en réserve ce qu’il avait de plus précieux ; aussi, peu de temps après, sévèrement réprimandé par le même prophète qui l’avait sacré roi, il fut enfin privé du trône et de la vie. Par cet exemple, Dieu a voulu enseigner à tous les rois, que négliger la vengeance des outrages qui Lui sont faits, c’est provoquer sa colère et son indignation contre eux-mêmes [28].

Charles IX fit envoyer à Rome douze drapeaux pris aux cavaliers huguenots à Jarnac. La joie du pape fut à son comble :

Pie V entouré de tout le collège des cardinaux reçut ces trophées de victoire dans la salle de Constantin. Il déclara en pleurant de joie que c’était le présent le plus précieux que le Roi Très Chrétien eût pu faire à la Religion, au Saint-Siège et à lui personnellement. Il priait Dieu qu’on pût lui envoyer bientôt les autres drapeaux et que tous les ennemis de Sa Majesté fussent rendus à l’obéissance et à la foi catholique. Les drapeaux furent ensuite portés à la basilique Saint-Pierre [29].

 

Depuis le début de son pontificat, en 1566, saint Pie V n’avait cessé d’encourager Charles IX à combattre les ennemis du nom chrétien. Il lui avait accordé la faculté d’aliéner le temporel de l’Église jusqu’à 150 000 écus de rente. Saint Pie V craignait, en effet, que les huguenots ne se retournent contre les États de l’Église, « la cause de la France étant liée à celle de l’Italie », comme il l’avait écrit. Sa crainte était réelle, puisque les chefs huguenots avaient envisagé, au prin­temps de 1568, de faire irruption dans la péninsule italienne. A cela

s’ajoutait l’indignation causée par les sacrilèges et par les cruautés que les partisans de Calvin commettaient, en détruisant partout où ils en avaient le pouvoir, des tableaux, des crucifix, des autels, des églises et des cou­vents, allant jusqu’à déterrer les morts et tuant, avec des raffinements de cruauté, prêtres, moines, religieuses sans défense [30].

La victoire de Jarnac stimulait le saint pape à poursuivre ses efforts de guerre :

Le pape voyait avec joie commencer sous d’aussi heureux auspices une guerre qui lui tenait tant à cœur et à laquelle des contingents pontificaux allaient prendre part. Fidèle à ses premières promesses, Pie V avait décidé, au début de mars [1569], d’envoyer au secours du roi quatre mille cinq cents gens de pied et quinze cents cavaliers ; le chef en était Asca­nio Sforza, comte de Santa Fiore. […] Le pape lui adjoignit un commissaire, l’évêque de Fermo, Laurent Lenzi, qui devait veiller au maintien de la plus stricte discipline dans cette petite armée : il ne fallait pas que les champions de l’Église pussent donner le spectacle de la corruption et des vices ; la débauche, le jeu, les blasphèmes leur étaient sévèrement interdits [31].

 

Les préparatifs d’une guerre européenne(mars - septembre 1569)

Aussitôt après Jarnac, Jeanne d’Albret, mère de Henri de Navarre, se rendit à Saintes, nouveau quartier général de l’armée protestante. Elle y harangua les chefs et les soldats, et leur présenta pour les commander, son fils Henri, âgé de quinze ans, et son neveu Henri de Condé, fils de feu Louis. Elle fit prêter serment aux calvinistes entre les mains de ces deux jeunes gens. L’armée s’intitula dès lors « l’armée des princes ». Dans la réalité, ce fut Coligny qui continua de la commander.

Le duc de Deux-Ponts, Wolfgang de Bavière, qui s’était uni au prince d’Orange avec un corps de calvinistes des Pays-Bas, avait sous ses ordres plus de onze mille hommes : six mille reîtres – mercenaires allemands à cheval – et cinq mille lansquenets – mercenaires allemands servant dans l’infanterie. Au printemps 1569, il venait d’entrer en France par l’Alsace. Si ces hérétiques venaient pour soutenir la cause protestante, ils voulaient surtout gagner l’argent que les chefs leur avaient promis. Les troupes arrivées en Franche-Comté passèrent la Saône à hauteur de la ville de Beaune et la pillèrent. Sur leur passage, elles détruisirent les abbayes d’Aubepierre, de Bénévent et d’Aureil et, à chaque endroit, les moines furent noyés.

Curieusement, ces hordes de sauvages ne furent pas attaquées. La reine mère avait défendu de leur livrer bataille. En effet, Catherine prétendait diriger la guerre et portait ses irrésolutions avec ses défiances habituelles. A cause de cette incurie, le duc de Deux-Ponts eut le temps d’enlever la Charité-sur-Loire, et comme toutes les villes qu’il traversa, il la fit piller. Le duc traversa la Loire sans difficulté puis se dirigea vers les collines pentues de la Marche et du Limousin. Le 18 juin 1569, arrivé à Nexon, près de Limoges, Wolfgang de Bavière fit bonne chère et mourut dans la nuit ! Le lendemain, les huguenots français et étrangers firent leur jonction à Saint-Yrieix et y établirent leur camp. A cette occasion, Jeanne d’Albret fit frapper une médaille à son effigie. Il y était écrit : « Seule et avec les autres, pour Dieu, le roi, les lois et la paix. » Tout un programme, en effet, qui, pour le moment, se réalisait contre Dieu et contre le roi, sans la loi et avec la guerre.

Soutenue par les renforts allemands, l’armée huguenote comptait plus de vingt-huit mille hommes. Jamais la Chrétienté n’avait eu à combattre une armée aussi nombreuse et aussi puissante. Coligny, fort de ses appuis étrangers, en profita pour envoyer dans le Béarn le fameux Montgomery dont les cruautés sont restées longtemps dans la mémoire des populations locales.

Et du côté catholique ? Les troupes pontificales – 4 500 fantassins et 1 500 cavaliers – furent renforcées à Florence de 1 500 hommes sous les ordres de Fabien de Monté. Ces soldats arrivèrent à Lyon le 30 mai. Le 21 juin, après une marche des plus éprouvantes, ils se rassemblèrent à Saint-Léonard en Limousin où Catherine de Médicis les passa en revue.

 

La Roche-l’Abeille (25 juin 1569)

Ces milliers d’Italiens retrouvèrent à Saint-Léonard, l’armée royale composée de Suisses, de Français, de Flamands, de Badois, de Wallons, d’Espagnols. L’ensemble approchait les 25 000 hommes. Les deux armées, très proches géographiquement l’une de l’autre, s’observèrent quelques jours. Le 25 juin, à La Roche-l’Abeille, village situé à trente kilomètres au sud de Limoges, plusieurs milliers de huguenots se jetèrent sur l’avant-garde catho­lique composée de deux régiments d’infanterie et l’écrasèrent en moins d’une heure. Les troupes royales perdirent cinq cents hommes dont vingt-deux officiers. Philippe Strozzi, colonel général de l’infanterie et cousin de Catherine de Médicis, fut fait prisonnier. Les huguenots décidèrent de l’échanger avec La Noue, bras droit de Coligny, qui avait été capturé à Jarnac. Contrairement à l’usage, les reîtres allemands achevèrent sans pitié tous les autres prisonniers. Malgré la partialité de son récit des guerres de religion, le protestant Mariejol souligne :

Les vainqueurs firent peu de prisonniers. […] C’était la vengeance de Jarnac. De l’aveu de d’Aubigné, les réformés, pour ne pas être en reste avec les catholiques, se conduisirent pendant cette troisième guerre civile « en diables encharnez » [incarnés]. Coligny, qui pourtant n’était pas « impiteux », fit massacrer les paysans périgourdins par centaines, en représailles du meurtre des compagnons de Mouvans. « En un chasteau de la Chapelle-Faucher […] il en fut tué de sang-froid, dans une salle, deux cent soixante [32]. »

Le surlendemain, les deux armées quittèrent le Limousin, désireuses d’abandonner un pays au relief très escarpé et sans ressources. Le duc d’Anjou vint à Tours où se trouvait son quartier général mais laissa son armée près de la rivière de la Vienne. Coligny quitta le Limousin pour le Poitou qui était considéré comme une province « vache à lait ». L’Amiral voulait en tirer la subsistance pour ses hommes et l’argent néces­saire au paiement des reîtres. Pour cette raison, il prit le château de Lusignan, une des plus fortes places du pays et fit le siège de Poitiers, qui dura du 24 juillet au 7 septembre 1569. La ville fut vaillamment défendue par le comte de Lude aidé des jeunes ducs de Guise, Henri (Le Balafré) et Charles (Mayenne) qui entrèrent dans la ville avec huit cents cavaliers. Le premier montra une bravoure à toute épreuve, le second un grand sens de la stratégie [33].

Le duc d’Anjou, frère du roi Charles IX, eut la bonne idée de mettre le siège devant Châtel­lerault pour attirer à lui Coligny, qui pensait-il, abandonnerait Poitiers. Il envoya cinq cents Ita­liens commandés par Sforza, qui arrivèrent aux portes de Châtellerault. Le piège fonctionna à merveille. En effet, Coligny abandonna Poitiers, qui était sur le point de se rendre, pour courir au secours de la ville voisine. Mais le duc d’Anjou et ses troupes l’avaient déjà quittée. Au bout de sept semaines, Poitiers était enfin libre et avait perdu trois mille de ses habitants [34].

 

Moncontour (3 octobre 1569)

Les huguenots quittèrent Châtellerault pour se rendre à Faye-la-Vineuse, aujourd’hui près de Richelieu, en Touraine. A l’approche de la ville, ils tuèrent la plupart des hommes sur une terre qui fut appelée « la plaine des morts ». Les femmes, retranchées dans le clocher, se battirent hardiment au point d’obliger les troupes de Coligny à quitter les lieux. Le 29 septembre, les huguenots approchèrent de la grande plaine de Moncontour, entre Loudun et Thouars, que surplombent le donjon bâti par Foulque Nerra au 11e siècle et la magnifique abbatiale de Saint-Jouin-de-Marnes du 12e siècle.

Les armées catholiques se cantonnèrent à Loudun. C’était la première fois, depuis le début des guerres de religion en Europe, que deux armées aussi nombreuses allaient se rencontrer. De part et d’autre, on savait que le moment était crucial et qu’il marquerait l’histoire de la Chrétienté. Le duc Henri d’Anjou, frère du roi, lieutenant général de dix-huit ans, souhaitait une victoire éclatante. Pour cela, il s’était entouré de soldats expérimentés : son second, Gaspard de Saulx, maréchal de Tavannes, devait diriger les mouve­ments. La cavalerie fut confiée au comte de Biron, l’avant-garde au duc de Montpensier. L’artillerie était forte de quinze canons. Les officiers présents étaient nombreux : les comtes Sforza (italien) et de Mansfeld [35] (allemand au service de l’Espagne), le marquis de Bade (allemand), les seigneurs de Guise, d’Aumale, de Martigues, de Chauvigny, de Longueville, de Villars… Tavan­nes eut l’intelligence d’approcher Philippe de Salm, comte de Rhingrave, l’un des généraux loués à l’origine par les huguenots. Quelques jours avant la bataille, Tavannes réussit à le convaincre de changer de camp. Les hugue­nots avaient près de 23 000 hommes ; les catholiques plus de 26 000.


Le 30 septembre, le premier heurt tourna à l’avantage des catholiques. Le lendemain, les huguenots se retranchèrent sur les bords de la Dive. Le 2 octobre, au soir, Coligny réunit son état-major. Il jugea préférable de profiter de la nuit pour se retirer, inquiet de la défection du Rhingrave et peu sûr de ses armées. Indignés, les gentilshommes protestants refusèrent cette retraite. Le 3 octobre à l’aube, une nouvelle dif­ficulté vint compliquer la tâche de Coligny : les lansquenets allemands, restés du côté protestant, exigeaient d’être payés avant de livrer bataille. Tous les princes huguenots eurent à peine le temps de se cotiser pour les retenir, obligés de donner jusqu’à leurs chaînes et leurs éperons d’or.

La matinée du 3 octobre se passa en mouve­ments de troupes. Deux armées se faisaient face dans le chatoiement des couleurs, des uniformes chamarrés, des enseignes multicolores, des armu­res étincelantes. La canonnade com­mença et les boulets fauchèrent les premiers fantassins. Vers trois heures de l’après-midi, Tavannes qui avait observé les mouvements des troupes ennemies, déclara au duc d’Anjou que le moment était venu d’aller sur le champ de bataille : « Monsieur, avec l’ayde de Dieu, ils sont à vous ». Le frère du roi enfila sa cuirasse dorée, baissa sa visière et monta à cheval. L’action s’engagea aussitôt. L’avant-garde, composée de cinq régiments français, de milliers d’Italiens et de Suisses, prit rapidement le dessus. Dans la mêlée, le cheval du duc d’Anjou reçut un coup d’arquebuse et fut tué sous lui. Le marquis de Villars dégagea le prince de justesse, tandis que les piquiers suisses, venus à la rescousse, brisèrent l’élan des troupes adverses.

Au cours d’une charge, Coligny, apercevant le Rhingrave dans le camp ennemi, se rua sur lui et le blessa mortellement. Avant de s’effondrer, Philippe de Salm eut la force de décharger son pistolet sur son agresseur. Atteint à la mâchoire, Coligny, étouffé par le sang, prit la fuite vers Parthenay. Au soir de cette journée mémorable, les protestants privés de leur chef se débandèrent, et leur défaite se transforma rapidement en déroute. Les Suisses comme les Italiens n’épargnèrent aucun lansquenet allemand.

Du costé des rebelles, toute leur artillerie, en nombre de douze pieces, a esté prise, entre lesquelles estoyent quatre canons qu’ils avoyent gaignez à Lusignan, tout leur bagage & chariots de Reystres gaignez. Quant à leur cavallerie ils ont perdu leurs Cornettes, & y a de mil à douze cens de leurs chevaux morts sur la place. Toute leur infanterie, tant de Françoys qu’Allemans deffaicts & morts, estant estimé le nombre des morts de treize à quatorze mille & toutes leurs enseignes prises. […] Et des nostres en tout, autant blessez que morts, il ne s’en peult trouver plus de deux cens, estant monsieur de Guise seulement blessé d’une pistolade au dessus du col du pied : à quoy les chirurgiens asseurent n’y avoir aucun danger. A Dieu en soit la gloire, qui a bien faict paroistre qu’il ne veult favoriser une fausse relligion & rebellion de sujects [36].

Les huguenots abandonnèrent cent quarante enseignes. Moncontour fut la grande victoire de la Chrétienté pendant les guerres de religion en Europe au 16e siècle. Le protestantisme était militairement anéanti, du moins en France. Les poètes chantaient la victoire des armées catholiques [37]. La Chrétienté exultait, en particulier saint Pie V qui avait beaucoup donné dans cette guerre :

Le 17 octobre 1569, un secrétaire du nonce arriva avec des détails circonstanciés. Le pape se rendit aussitôt avec les cardinaux à Saint-Pierre, pour y remercier Dieu. Pendant trois jours, il fit sonner toutes les cloches de Rome, les canons retentissaient du château Saint-Ange, partout s’allumaient des feux de joie. Le 22 octobre, une procession solennelle alla de Sainte-Marie-de-la-Minerve à Sainte-Marie-Majeure, le 23, d’Araceli à Saint-Jean-de-Latran, le 24, de Saint-Pierre à Saint-Louis-des-Français. Comme témoignage digne de foi de l’efficacité des prières de Pie V et de la bravoure de ses soldats, trente-sept étendards pris aux huguenots arrivèrent. Ils furent portés au Latran, où une plaque de marbre fut placée dans le mur avec une inscription commémorative [38].

Par deux fois, les 12 et 20 octobre 1569, saint Pie V adressa ses félicitations à Charles IX. Le pape encourageait le roi à poursuivre la guerre jusqu’à la victoi­re complète :

Il reste maintenant à Votre Majesté à ne pas se relâcher de sa première activité, de son zèle, de sa persévérance, au milieu d’événements si favorables ; il lui reste à ne pas laisser aux ennemis communs le temps de reprendre courage et de rassembler de nouveau leurs forces : elle doit user de la victoire, et mettre enfin un terme à la plus douloureuse des guerres [39].

Fort de l’expérience des années passées, le pape, qui ne pouvait pas ne pas penser à Catherine de Médicis, poursuivait sa lettre en mettant en garde le roi contre les mauvais conseils de son entourage :

Nous savons bien qu’il ne manquera pas de gens qui, sous le voile de l’amitié, sous celui de la parenté ou seulement de la piété, demanderont grâce à Votre Majesté pour plusieurs de ses ennemis qui sont ceux du Dieu tout-puissant : le soin paternel que nous prenons de vous et le devoir de notre charge nous obligent à vous avertir qu’il ne faut point que vous vous laissiez fléchir par leurs prières, ni que vous vous laissiez détourner de l’intention de leur infliger les supplices mérités, déjà déterminés par les lois.

La lettre s’achève sur la fin que Charles IX doit atteindre et sur les moyens à mettre en œuvre pour obtenir cette fin :

Si Votre Majesté veut rétablir l’éclat antique, la puissance et la dignité de la France, elle doit travailler avant toute autre chose à faire professer, par les peuples soumis à son autorité, la seule foi catholique, celle qui depuis les premiers commencements de la religion catholique est toujours demeurée vierge jusqu’à ce jour. Car, tant qu’on n’agira pas franchement et sans hésitation dans les choses qui concernent la religion chrétienne, Votre Majesté sera tourmentée par les discordes et les dissensions intestines, et le royaume ne jouira d’aucune tranquillité. Vous devez donc, pour obtenir un résultat aussi salutaire, mettre d’abord au supplice ceux qui ont porté des armes criminelles contre le Dieu tout-puissant et contre Votre Majesté, ensuite constituer des inquisiteurs contre la scélératesse hérétique dans chacune de vos villes [40].

Saint Pie V se réjouissait à l’idée de voir Charles IX continuer la lutte contre le protestantisme jusqu’à sa complète disparition en France. « La pape me dict toutes les fois que je le vois n’avoir contentement au monde que des bonnes nouvelles de France » écrit Rambouillet, l’ambassadeur de France à Rome, au roi Charles IX. Malheureusement, la joie du pape devait être de courte durée.

 

- III -

La victoire trahie oule traité de Saint-Germain (8 août 1570)

Après Moncontour, l’armée royale n’avait plus qu’à poursuivre rapidement un ennemi démoralisé. Tous les catholiques l’espéraient. Le cardinal de Lorraine écrivait à Philippe II d’Espagne :

Je ne puis guarder de me resjouir avec vostre majesté de l’heureuse victoire que Dieu nous a donnée contre ses ennemis et ay bon espoir qu’il nous fera la grace d’an bien user et d’en recueillir le fruict.

La réalité était que Charles IX fut très jaloux du succès de son frère, le duc d’Anjou, qui avait eu le commandement à Moncontour. Dès après la victoire, Charles IX prit lui-même la direction des opérations. Au lieu d’anéantir les derniers restes de l’armée de Coligny comme le lui suggérait Tavannes, il se décida au siège de petites villes – Châtellerault, Parthenay, Fontenay, Lusignan, Niort – et perdit un temps considérable. La victoire ne lui souriait pas autant qu’à son frère : il fit le siège de Saint-Jean-d’Angély pendant un mois et demi. A la fin du mois d’octobre 1569, il pensa négocier avec les hérétiques, et, en novembre, les premiers contacts furent pris à La Rochelle ; il comptait ainsi mettre un terme à la reprise de la guerre par les armées protestantes déjà reconstituées. « Lorsque les représentants de saint Pie V pressèrent la reine mère de tirer parti des circonstances favorables, ils reçurent pour réponse que son fils était maintenant d’âge à se passer des conseils de princes étrangers », souligne Louis Pastor. Au début du mois de décembre, Charles IX licenciait son armée. Le jeune roi, faible, velléitaire et mal conseillé, n’ayant pas réussi à mener la guerre, était donc décidé à conclure la paix.

Dès le mois d’octobre 1569, il y songea, et, dix mois durant, poursuivit son but avec persistance, mais sans vigueur. Ces lentes négociations, si souvent abandonnées, puis reprises, […] étaient, suivant les circonstances, tantôt traversées, tantôt favorisées par les catholiques. Seul Pie V s’y montra constamment hostile,

écrit l’historien Charles Hirschauer [41]. Les premiers bruits de négociations arrivèrent à Rome en décembre 1569, mais saint Pie V n’y prêta pas foi. Il était tout entier à la préparation de la guerre qu’il voulait poursuivre au printemps suivant. A la fin du mois de janvier 1570, lorsque, de nouveau, le bruit courut à Rome d’une négociation engagée entre les protestants et les émissaires du roi, le souverain pontife écrivit à Charles IX une lettre où il protestait contre une entente possible avec les ennemis de la foi :

Le devoir de notre charge et notre sollicitude paternelle nous obligent de faire remarquer à Votre Majesté qu’elle doit bien peser et considérer ce qu’elle est en voie de faire. Si nous voyions qu’entre Votre Majesté et ses ennemis, une paix puisse jamais subsister, qui favoriserait la cause de la religion catholique ou, tout au moins, rendrait le calme au pays épuisé par une longue guerre, nous n’oublierions certainement pas la fonction dont nous sommes investi, dont nous avons été revêtu, nous ne méconnaîtrions pas notre mission au point de ne pas mettre en œuvre tout notre zèle et toute notre autorité pour faire que la paix soit conclue aussi vite que possible. Mais comme nous savons personnellement, et que Votre Majesté a pu le vérifier mille fois, qu’entre les lumières et les ténèbres, il ne peut y avoir d’accord, qu’aucune entente n’est possible qui ne soit pleinement illusoire et remplie de pièges, nous devons nécessairement trembler pour votre personne, comme pour le bien général de la société chrétienne et le maintien de la foi catholique [42].

Trois mois plus tard (avril 1570), alors que les négociations allaient bon train avec les représentants de Coligny [43] et de Jeanne d’Albret, saint Pie V envoya au vainqueur de Moncontour un chapeau et une épée d’honneur pour l’encourager à poursuivre la guerre :

Rozdrazow – l’ambassadeur extraordinaire de saint Pie V qui apportait l’épée – fut chargé d’exprimer, seul ou en compagnie du nonce, le chagrin du pape de voir constamment des négociations de paix avec des gens ouvertement insurgés contre Dieu et la couronne de France. Si le roi voulait partager son royaume avec les rebelles, il s’exposerait à la ruine et au mépris de sa personne [44].

La mission du comte Rozdrazow fut vaine et les conférences avec les députés de Coligny et de Jeanne d’Albret se poursuivirent. Lorsque le bruit courut que la paix était déjà conclue avec les huguenots, le pape écrivit encore une fois une lettre sévère au roi, en avril 1570, dans laquelle il le mettait en garde contre une paix trompeuse :

Nous ne pouvons en aucune manière manquer d’avertir personnellement Votre Majesté, relativement à cette paix qui est, dit-on, ou déjà conclue ou à la veille de se conclure. Après avoir mûrement examiné une telle affaire, nous vous avertissons qu’une telle paix ne sera point une paix véritable, mais la source des plus grandes calamités de ce royaume. Vous dire combien il est grave, combien il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant qui a coutume de corriger les mœurs corrompues par des fléaux, mais en outre, d’affliger les royaumes à cause des péchés des peuples et des rois, de les transporter de leurs anciens maîtres à d’autres, vous dire cela, c’est répéter une chose si évidente qu’il n’est pas nécessaire de l’appuyer par des exemples [45].

Toutes ces démarches furent vaines [46]. La cour de France s’obstina dans la voie où elle était entrée : la négociation avec les ennemis de la foi était le terrain le plus propice à la politique de compromis de Catherine de Médicis. Si la conclusion de la paix traîna encore assez longtemps – jusqu’au mois d’août 1570 –, cela tint à ce que les huguenots « s’y dérobaient d’autant plus qu’ils en sentaient la Cour plus impatiente ». Or, les huguenots voulaient beaucoup et ils obtinrent au-delà de leurs espérances. Le 8 août 1570, Charles IX déposa les armes au château de Saint-Germain-en-Laye et offrit un traité des plus avantageux aux hérétiques. Il leur accordait plus de libertés qu’ils n’en avaient eues avant les défaites de Jarnac et de Moncontour. Ils obtenaient une amnistie entière et la liberté de conscience, le libre exercice de leur culte sur les territoires de la noblesse et dans nombre de villes, à l’exception de Paris. En outre, on leur accordait l’accès à toutes les fonctions d’État ainsi que le droit de récuser six juges dans chaque parlement ; ils recevaient enfin, pour deux ans, quatre places de sûreté géographiquement bien situées : La Rochelle, La Charité, Montauban et Cognac. Louis Pastor n’hésite pas à écrire qu’avec de telles clauses, existait maintenant « un État dans l’État ». Il ajoute : « Dans un article secret, Charles IX promit en outre une indemnité de deux millions de livres que les huguenots avaient dépensées en Angleterre et en Allemagne pour leurs mercenaires ».

Les catholiques en France étaient accablés par tant de lâcheté et pensaient déjà se liguer pour défendre, par eux-mêmes, les intérêts de la religion : « On gagne sur le terrain, on perd sur le papier » s’indignaient-ils, en nommant ce lamentable accord, de « paix boiteuse et mal assise » du nom des deux négociateurs, le comte de Gontaut-Biron, qui était boiteux et Henri de Mes­mes, seigneur de Malassise. Enfin, Charles Hirschauer constate qu’« après avoir pu espérer la ruine de l’hérésie en France, Pie V assistait à son triomphe ». C’était bien la faiblesse des bons qui faisait la force des méchants.

A Rome, le pape apprit la signature le 19 août. Extrêmement peiné, il envoya à la cour de France un nonce extraordinaire, Francesco Bramante, pour désapprouver publiquement la paix de Saint-Germain. Il y condamnait sévèrement le traité du 8 août, sans que la cour s’en émût. Saint Pie V ne fut pas écouté et Coligny fut, quant à lui, réhabilité au point de devenir, pendant deux ans, le confident du roi Charles IX… jusqu’à la Saint-Barthélémy.

Tout l’avantage des victoires de Jarnac et de Moncontour était perdu. C’était le résultat de la politique de Catherine de Médicis qui, sans principes, comptait sur la ruse, formait des plans compliqués, s’appuyait tantôt sur les intransigeants, tantôt sur les libéraux, finalement les opposait pour mieux les contrôler. Autre était la politique de saint Pie V. Il haïssait la dissimulation et les moyens détournés. Il voulait détruire l’hérésie par la guerre juste. Si Charles IX avait écouté le saint pontife, le protestantisme aurait disparu en France, et Charles IX aurait participé à Lépante où il brilla par son absence.

Gardons, malgré tout, le souvenir de la bataille de Moncontour. Faisons le vœu qu’en ce 440e anniversaire, on ne passe plus sur ces plaines du Haut-Poitou, entre Thouars, Loudun et Poitiers, sans penser aux héros tombés pour la défense de la foi, sans implorer saint Pie V pour la France, sans se souvenir qu’entre le donjon de Moncontour et le chevet de l’abbaye de Saint-Jouin-de-Marnes, eut lieu la plus grande bataille des guerres de religion du 16e siècle européen.



[1]  — Dans la nuit du 4 au 5 août de l’année 356, la Vierge Marie apparut en songe au pape Libère, ainsi qu’à un riche romain, sans enfant, nommé Jean. La Mère de Dieu leur demanda d’ériger un sanctuaire sur le mont Esquilin en un lieu recouvert de neige. Le lendemain, en plein mois d’août, le pape put constater le miracle. Il ordonna de construire la basilique que l’on nomma dès lors la « basilique libérienne » ou encore basilique « Sainte-Marie-des-Neiges ».

[2]  — La guerre avait commencé par des actes nombreux et divers d’iconoclasme et de destructions depuis les années 1520. Voir Michel Defaye, Le protestantisme assassin en France au 16e siècle, Avrillé, éditions du Sel, 2006.

[3]  — Jean-Hippolyte Mariejol, La Réforme et la Ligue 1559-1598, Paris, Hachette, réédition 1983, t. III, p. 65.

[4]  — Pour connaître les faits et les responsabilités dans l’affaire de Wassy, voir Michel Defaye, Le Protestantisme assassin en France au 16e siècle, p. 10-12.

[5]  — Depuis le 18 janvier 1562, se déroulait dans la ville de Trente, le 19e concile général de l’Église catholique. Le cardinal Charles de Lorraine, frère de François de Guise, était à la tête de la délégation française.

[6]  — Mgr Jager, Histoire de l’Église catholique en France, Paris, Adrien Le Clère, 1868, t. XV, p. 443.

[7]  — Le traité se trouve dans l’ouvrage Mémoires de Condé ou recueil pour servir à l’histoire de France, contenant ce qui s’est passé de plus mémorable dans le royaume, sous le règne de Francois II & sous une partie de celui de Charles IX, Londres, chez Claude du Bosc & Guillaume Darres, 1743, t. II, p. 123.

[8]  — Sermon funèbre proclamé par frère Jaques le Hongre, docteur en théologie, de l’ordre des frères prescheurs, en l’église cathédrale de Nostre Dame de Paris, le XX. mars 1562, aux obsèques et enterrement du cœur de feu très hault et très puissant prince, François de Lorraine […], Paris, Jehan Dallier, à l’enseigne de la Rose Blanche, 1563.

[9]  —  Réponse de Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois, aux injures & calomnies de je ne sais quels prédicants & ministres de Genève sur son Discours et Continuation des Misères de ce temps, Paris, Buon, édition de 1578.

[10]  — Voir Julius Pogianus, Oraison funèbre faite à Rome aux obsèques et aux funérailles de François de Lorraine, duc de Guise, traduction française, Reims, Chesneau, 1563.

[11]  — Mgr Jager, Histoire de l’Église catholique en France, Paris, Adrien Le Clere, 1868, t. XV, p. 465.

[12]  — Pierre Champion, Catherine de Médicis présente à Charles IX son royaume 1564-1566, Paris, Grasset, 1937.

[13]  — Solange Deyon, Alain Lottin, Les Casseurs de l’été 1566. L’iconoclasme dans le Nord de la France, Paris, Hachette, 1981, p. 7.

[14]  — Solange Deyon, Alain Lottin, Les Casseurs de l’été 1566, p. 47.

[15]  — Jean-Hippolyte Mariejol, La Réforme et la Ligue, l’Édit de Nantes, Paris, Tallandier, 1983, p. 112.

[16]  — Lettre du 8 octobre 1567 à monsieur de Gordes dans Lettres de Catherine de Médicis, Paris, Imprimerie nationale, 1880, t. III, p. 59. On constate, une nouvelle fois, cette versatilité dans le jugement.

[17]  — Léon Ménard, Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Nîmes, Paris, 1750, t. V, p. 10-21.

[18]  — A la bataille de Mühlberg, le 25 avril 1547, les armées protestantes face à Charles Quint ne rassemblèrent que 12 000 hommes.

[19]  — En août 1568, Louis de Condé, Coligny et Guillaume de Nassau, prince d’Orange, s’étaient promis par traité secret de « s’aider, se favoriser et secourir l’un l’autre de leurs puissances et de leurs forces ».

[20]      —             Richard Verstegan, Quelques cruautés horribles exercées en France par les huguenots contre les catholiques depuis leur première rebellion contre le roi l’an 1562, Paris, 1587, réédition Chandeigne, 1995, p. 88.

[21]  — Lettre autographe du cardinal de Lorraine à Philippe II d’Espagne, 12 novembre 1568, Archives Simancas, B 23 (dépôt des archives de la couronne de Castille établi par Philippe II au château de Simancas). Sur la puissance et l’influence des Guise à cette époque, voir Le mécénat et l’influence des Guise, Paris, Honoré Champion, 1997.

[22]      —             Louis Réau, Histoire du vandalisme. Les monuments détruits de l’art français, Paris Robert Laffont, coll. Bouquins, 1994, p. 100-102.

[23]      —             Voir Alfred Boulay de la Meurthe, « Histoire des guerres de religion à Loches et en Touraine », Bulletin et mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. XLV, Tours, 1906, p. 89, n° 3.

[24]      —             L’église de l’abbaye dédiée à Notre-Dame et à saint Étienne conserve sur sa façade les éclats des décharges de mousqueterie. En 1562, l’abbaye fut saccagée avec ses livres, ses stalles et son mobilier, et les deux voûtes occidentales de l’église s’effondrèrent. Quant aux moines, ils furent torturés puis massacrés comme partout en France.

[25]      —             Le vray Discours de la bataille donnée (par Monsieur) le 13 jour de Mars 1569. Entre Chasteauneuf & Jarnac (où est tombé mort le prince de Condé). Avec le roolle des morts, prisonniers & blessez, Paris, 1569. Sur la route de Bassac à Triac, au lieu de la bataille, un monument commémoratif, récemment restauré, a été érigé au 19e siècle à la gloire de Condé. Il est navrant de constater que les catholiques n’ont pas le même zèle pour honorer leurs héros.

[26]      —             Voir l’article de Tatiana Debaggi-Baranova : « Poésie officielle, poésie partisane pendant les guerres de religion » dans la revue Terrain, n° 41, septembre 2003, p. 32.

[27]      —             Joël Cornette, Le Livre et le Glaive, Chronique de la France au 16e siècle, Paris, Armand Colin, 1999, p. 407. Voir sur http://gallica.bnf.fr, l’ouvrage numérisé : Loys Dorléans, Cantique de victoire par lequel on peut remarquer la vengeance que Dieu a prise dessus ceux qui vouloyent ruyner son Eglise & la France, Paris, 1569.

[28]      —             Lettre de saint Pie V à Charles IX, 28 mars 1569. Voir Xavier Jan, Principes et fondements de la politique du pape saint Pie V en France d’après les brefs adressés au roi Charles IX (1566-1572), Mémoire de DEA, Centre d’Études Supérieures de la Renaissance, Tours, 1998, p. 157.

[29]      —             Louis Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Age, Paris, Plon, 1935, t. XVIII, p. 42.

[30]      —             ibid., p. 43.

[31]  — Charles Hirschauer, La Politique de saint Pie V en France, Paris, Bibliothèque des écoles françaises d’Athènes et de Rome, 1922, fascicule CXX, p. 39-41.

[32]      —             Jean-Hippolyte Mariejol, La Réforme et la Ligue 1559-1598, Paris, Hachette, 1983, t. III, p. 127. Le 2 juin 1569, marchant vers Saint-Jean-de-Côle (Dordogne), Coligny et ses troupes se trouvèrent face à 260 paysans catholiques. Apeurés, ils se réfugièrent dans le château le plus proche, celui de La Chapelle-Faucher. Coligny les poursuivit, les enferma dans la salle basse du château et le soir même les fit égorger un à un.

[33]      —             Marin Liberge, Le Siège de Poictiers et ample discours de ce qui s’y est faict et passé és mois de juillet, aoust et septembre... Reveu et corrigé de nouveau et adjousté à la fin une ample narration de la bataille de Moncontour et du siège de St-Jean d’Angeli…, Paris, 1569.

[34]      —             Le chevet plat de la cathédrale de Poitiers porte encore deux impacts de boulets tirés depuis les faubourgs sud de la ville lors de ce siège.

[35]      —             Pierre-Ernest, comte de Mansfeld (1517-1604) est né en Saxe. Catholique, il était au service du duc d’Albe, gouverneur des Pays-Bas au nom de Philippe II d’Espagne. Il l’envoya en France soutenir l’armée royale et se mit à la tête de 300 lances et de 3 000 Wallons. Il fut blessé à Moncontour. Il ne faut pas le confondre avec son cousin Wolrath de Mansfeld qui fut, à la même bataille, colonel des reîtres allemands.

[36]      —             Extrait du Discours de la bataille gaignee par Monseigneur le Duc d’Anjou, frere du Roy & Lieutenant general de sa Majesté : contre les subjects rebelles de sadicte Majesté, entre S.Jouyn & Moncontour, le troisiesme d’Octobre 1569, Lyon, Michel Jove, 1569.

[37]      —             Voir les poètes de la Pléiade qui ont chanté Moncontour. En particulier, Pierre de Ronsard, L’Hydre desfaict, 1569, Hymne sur la victoire obtenue à Moncontour par Monseigneur d'Anjou à present Roy de France, 1578 ; Rémi Belleau, Chant de triomphe sur la victoire en la bataille de Moncontour au roy, 1569 ; Amadys Jamyn, Cantique de la victoire de Moncontour, 1569.

[38]      —             Louis Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Age, Paris, Plon, 1936, t. XVIII, p. 44-45. L’historien fait remarquer qu’à la fin du 19e siècle, un des étendards était encore exposé dans le transept de la basilique du Latran.

[39]      —             Lettre de saint Pie V à Charles IX, 20 octobre 1569. Voir Xavier Jan, Principes et fondements de la politique du pape saint Pie V en France d’après les brefs adressés au roi Charles IX (1566-1572), Mémoire de DEA, 1998, p. 168.

[40]      —             Lettre de saint Pie V à Charles IX, 20 octobre 1569. Voir Xavier Jan, Principes et fondements de la politique du pape saint Pie V en France d’après les brefs adressés au roi Charles IX (1566-1572), p. 169.

[41]  — Charles Hirschauer, La politique de saint Pie V en France, Paris, Bibliothèque des écoles françaises d’Athènes et de Rome, 1922, fascicule CXX, p. 46.

[42]      —             Lettre de saint Pie V à Charles IX du 29 janvier 1570. Louis Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Age, Paris, Plon, 1936, t. XVIII, p. 48.

[43]      —             Coligny reconstitua une armée dans l’hiver, et, au printemps, commença par dévaster Toulouse, pilla les alentours de Narbonne, incendia ceux de Montpellier (mars 1570). En avril, il était à Saint-Étienne lorsqu’il reçut les négociateurs de Charles IX à qui il fit savoir qu’il ne voulait pas de liberté de conscience sans liberté de culte. Dans les mois qui suivirent, Coligny pilla Cluny (18 juin) et incendia l’abbaye de la Ferté-sur-Grosne (20 juin).

[44]      —             Louis Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Age, p. 48-49.

[45]      —             Lettre de saint Pie V à Charles IX du 23 avril 1570. Voir Xavier Jan, Principes et fondements de la politique du pape saint Pie V en France d’après les brefs adressés au roi Charles IX (1566-1572), p. 181. Charles IX mourra quatre ans plus tard, à l’âge de vingt-quatre ans.

[46]      —             Saint Pie V envoya encore des lettres au cardinal de Rambouillet pour qu’il détournât Charles IX d’un tel accord (lettres des 3 et 17 juillet 1570). Le 13 août, il demandait aux deux cardinaux, Lorraine et Bourbon, de s’employer à rompre les négociations avec Coligny. Le même jour, il écrivait au roi pour l’inviter à la reprise de la guerre.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 68

p. 147-172

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