top of page

L’action maçonnique 

en Europe aux 17e et 18e siècles, ses origines, ses principes et ses objectifs

 par Christian Lagrave

 

Les pères de la maçonnerie et leur idéologie

Les rose-croix à l’origine de la maçonnerie spéculative

De John Dee à Robert Fludd

De Bacon à Comenius

Les spéculatifs remplacent les opératifs

La convergence des subversions

Vers un nouvel ordre du monde

L’Angleterre crée une machine de guerre anti-catholique

L’émergence d’une ambition politico-religieuse

Barnaud et le « grand dessein »

Christian de Anhalt et le Palatinat

Cromwell et les juifs

Cromwell et l’hégémonie mondiale

L’action maçonnique

L’émergence d’un pouvoir occulte

La maçonnerie anglaise, armature du régime politique libéral

Les constitutions d’Anderson prônent une religion universelle

Cette religion universelle est anti-christique

La maçonnerie est une Contre-Église

La maçonnerie est un Contre-État internationaliste

Conclusion

Bibliographie

 

La naissance officielle de la franc-maçonnerie moderne, dite spécu­ lative (que l’on appelle ainsi pour la distinguer des confréries médié­ vales regroupant les maçons de métier, lesquelles constituaient la maçonnerie dite opérative), est traditionnellement fixée au 24 juin 1717 avec la fondation de la grande loge de Londres. Mais, comme nous allons le voir, la maçonnerie spéculative existait en réalité depuis près d’un siècle. Elle s’était constituée peu à peu, par infiltration progressive d’éléments subversifs qui ont réussi à transformer une corporation médiévale d’ouvriers chrétiens en une société secrète déiste et subversive, composée surtout de nobles et de bourgeois. Pour bien comprendre la nature et les objectifs de la franc-maçonnerie spéculative, nous allons étudier les raisons d’agir de ses géniteurs, ainsi que leurs intentions, d’abord sur le plan idéologique, ensuite sur le plan politique ; pour finir, nous examinerons les grandes lignes de l’action maçonnique au 18e siècle contre l’Église catholique et contre les États nationaux.

 

Les pères de la maçonnerie et leur idéologie

Les rose-croix à l’origine de la maçonnerie spéculative

L’émergence de la maçonnerie spéculative est indiscutablement liée au mouvement rose-croix ; ce dernier est une association secrète de cabalistes, d’alchimistes, de magiciens et de théosophes gnostiques qui ont commencé à se grouper en Allemagne vers la fin du 16e siècle, se sont fait connaître au début du 17e siècle par des Manifestes [1] imprimés, et ont ensuite essaimé dans toute l’Europe.

Ces Manifestes avaient d’abord circulé en copies manuscrites avant d’être imprimés ; voici les traductions de leurs titres : Réforme universelle et générale du monde entier ; avec la Fama fraternitatis [2] de la louable fraternité de la rose-croix, écrite à tous les érudits et souverains d’Europe… (Cassel, Wilhelm Wessel, 1614) ; Une brève Considération de la plus secrète philosophie, écrite par Philippe à Gabelle, étudiant en philosophie, publiée pour la première fois avec la Confession de la fraternité R.C. (Cassel, 1615) ; et enfin Les Noces chymiques de Christian Rosenkreuz : anno 1458 (Strasbourg, 1616) [3]. Ces Manifestes révèlent l’existence d’une société secrète consacrée à la recherche des mystères de la nature et du sens hermétique du christianisme ; ils se caractérisent par un rejet virulent du catholicisme et de la tradition, notamment d’Aristote, associé à un grand intérêt pour les sciences naturelles, l’occultisme et la mystique. L’inspiration en est très nettement gnostique – c’est ce que reconnaît un universitaire ésotérisant contemporain, Roland Edighoffer :

C’est précisément une gnose, c’est-à-dire une appréhension suprarationnelle du réel, transcendant le dualisme du sujet et de l’objet pour devenir une co-naissance de l’harmonie entre l’homme et l’univers, entre le microcosme et le macrocosme, que proposaient les premiers écrits rosicruciens authentiques, la Fama Fraternitatis, la Confessio fraternitatis et les Noces chymiques de Christian Rosenkreuz. Tout lecteur de ces écrits peut effectivement constater l’importance considérable que la gnose rosicrucienne confère à l’homme, ainsi qu’à la nécessité de sa métanoia [4]

Métanoia signifie changement de sentiments ; il s’agit d’imposer une nouvelle vision du monde après élimination de l’ancienne. Comme l’a très judicieusement écrit Jean Vaquié :

Historiquement, la « rose-croix » a été choisie comme pavillon par une société de pensée […] dont le dynamisme est dirigé tout entier vers la réformation universelle, c’est-à-dire dans le sens du renversement des institutions historiques chrétiennes et dans le sens de leur remplacement par autre chose. Autre chose qu’il s’agit précisément d’élaborer. Le pavillon rosicrucien est chrétien dans ses apparences, mais la marchandise qu’il couvre ne l’est pas [5].

L’intention des rose-croix, telle qu’elle est développée dans les Manifestes, est la suivante, ajoute Jean Vaquié :

Une réformation universelle qui sera le prolongement de la réformation plus proprement religieuse de Luther. Ce sera une réformation de la science et de la philosophie puisque la Fama s’adresse aux notoriétés intellectuelles (« les ordres »). Et ce sera aussi une réformation de la politique des États puisque ce même document s’adresse aux « régents », c’est-à-dire aux Princes [6].

Récapitulons donc : il s’agit de réaliser, au profit de la gnose, une véritable révolution, universelle et totale, aussi bien dans la religion que dans la politique et dans l’ensemble des connaissances humaines.


De John Dee à Robert Fludd

Mais quelle était donc l’origine de cette gnose rosicrucienne ? Eh bien, elle était anglaise ! En effet, une historienne anglaise contemporaine, Frances Yates, a établi que le mouvement rose-croix était très nettement inspiré d’une œuvre intitulée Monas hieroglyphica, publiée en 1564 par un magicien, cabaliste, astrologue et occultiste anglais, John Dee (1527-1608), lequel avait beaucoup voyagé en Allemagne vers la fin du 16e siècle, c’est-à-dire une trentaine d’années avant la parution des Manifestes [7].

Le second Manifeste rosicrucien, la Confessio de 1615, a été publié avec un tract en latin intitulé Une brève Considération d’une philosophie plus secrète. Cette Brève Considération, basée sur la Monas hieroglyphica de Dee, est en grande partie une citation mot à mot de la Monas. Cet exposé est indissolublement associé à la Confessio et la Confessio est indissolublement liée au premier Manifeste, la Fama de 1614, dont elle reprend les termes. Il est donc évident que la « philosophie plus secrète » cachée derrière les Manifestes est celle de John Dee telle qu’il l’a résumée dans la Monas hieroglyphica. […] On peut donc indubitablement considérer que le mouvement qui sous-tend les trois publications rosicruciennes est, en dernière analyse, issu de John Dee. L’influence de Dee doit avoir pénétré en Allemagne à travers les contacts de l’électeur palatin avec l’Angleterre et a dû s’étendre jusqu’en Bohême où Dee avait précédemment accompli une mission [8].

Or, ce que Frances Yates ne dit pas, mais que nous savons par ailleurs, c’est que John Dee était un agent des services secrets anglais, qu’il était employé comme cryptographe par le chef du « Secret Service », sir Francis Walsingham, et qu’il remplissait également des missions d’espionnage sur le continent, notamment en France, en Pologne, en Russie, en Bohème et en Allemagne, avec une habileté qui lui valut les félicitations du secrétaire d’État, William Cecil [9]. Nous verrons plus loin que cette affiliation à ce qui deviendra l’In­telligence Service a une grande importance.


Cependant, en 1614, lorsque parurent en Allemagne les Manifestes rose-croix, John Dee était mort depuis six ans ; ce fut donc un autre occultiste et cabaliste anglais, le médecin Robert Fludd (1574-1637), qui s’occupa d’en diffuser l’esprit chez ses compatriotes en publiant à Leyde, en Hollande, deux livres en latin : l’Apologie succincte de la fraternité de la rose-croix (en 1616) et le Traité apologétique pour la fraternité de la rose-croix (en 1617). Il fait, dans ces ouvrages, l’éloge, non seulement des rose-croix, mais aussi de l’hermétisme, de la magie, de la cabale et de l’astrologie [10]. Toute son œuvre s’inspire de ces influences et Gustave Bord (1852-1917) a écrit très justement que :

C’est le panthéisme le moins déguisé, presque le matérialisme, présenté sous le masque du mysticisme et avec le secours de l’interprétation allégorique avec laquelle il prétend donner le véritable sens de la révélation chrétienne [11]

Les Manifestes rose-croix semblent avoir été bien accueillis en Angleterre et n’avoir pas suscité de réaction hostile [12], à la différence de ce qui s’était passé en France. Des sociétés de rose-croix se formèrent à Londres sous l’influence de Fludd [13]. Mais une autre influence, antérieure et parallèle à la sienne, allait préparer l’émergence de la maçonnerie spéculative, celle du chancelier Francis Bacon ; en effet, pour Gustave Bord, « ce furent aussi bien les théories de Fludd qui furent adoptées par les maçons philosophes, lors de la réformation de 1717, que la méthode de Bacon [14]. »


De Bacon à Comenius

Francis Bacon (1561-1626), qui devint lord Verulam et vicomte de Saint-Albans, était un homme politique et philosophe anglais qui s’intéressa à l’occultisme dès son plus jeune âge ; ambitieux et sans fortune, il étudia le droit, essaya en vain la carrière diplomatique, s’attacha à la fortune du comte d’Essex, favori de la reine Elizabeth 1ère, le trahit ensuite en se faisant son accusateur, puis finit par devenir garde des sceaux et grand chancelier d’Angleterre sous le règne de Jacques 1er. Mais il fut rapidement convaincu de malversations et perdit définitivement ses fonctions officielles. C’était également un écrivain prolixe qui publia de nombreux travaux sur la politique, le droit, l’histoire, l’astrologie, la cryptographie et la philosophie. Il publia notamment en 1605 Progrès et avancement des connaissances dans lequel il préconisait d’améliorer la connaissance de la nature pour soulager l’état de l’humanité.


Bacon, écrit Frances Yates, réclame la création d’une fraternité ou confrérie scientifique qui permettrait aux érudits d’échanger leurs connaissances et de s’aider les uns les autres. […] La fraternité de la science doit transcender les frontières nationales [15].

Dans sa dédicace au roi Jacques 1er, Bacon déclare que :

la science ne peut être qu’une fraternité de la connaissance et de l’illumination, liée à la paternité attribuée à Dieu, qui est appelé le père de l’illumination ou des lumières [16].

Si l’examen du reste de l’œuvre de Bacon permet d’affirmer que la référence à Dieu est chez lui plus prudente que sincère, en revanche, l’allusion à « une fraternité de la connaissance et de l’illumination » est tout à fait révélatrice, et comme l’écrit Frances Yates :

On ne peut pas passer sur ces expressions comme sur des figures de pieuse rhétorique ; elles sont significatives dans le contexte de l’époque. Neuf ans plus tard, en Allemagne, la Fama rosicrucienne allait présenter les frères R.C. comme une fraternité d’illuminati, un groupe d’érudits communiant dans un amour fraternel ; cette même Fama devait réclamer la communication de la connaissance entre les magiciens érudits et les cabalistes et proclamer que les temps étaient proches où l’on verrait de grands progrès dans la connaissance de la nature [17].

Or, Bacon n’était nullement

un chercheur scientifique expérimentaliste émergeant d’un passé de superstition […]. Dans son livre sur Bacon, Paolo Rossi [18] a démontré que Bacon est issu de la tradition hermétique de la Renaissance, de la magie et de la cabale, par la voie de la magie naturelle. […] Sa « grande instauration » de la science était orientée vers un retour à l’état d’Adam avant la chute […]. Et la science de Bacon est encore, en partie, une science occulte [19].

Cette science devait se fonder sur la tradition occultiste et rompre avec la méthode scolastique, car Bacon était un grand adversaire d’Aristote et de la scolastique qu’il attaqua dans un de ses ouvrages, Sapientia veterum (1609).

Revenir à l’état d’Adam avant la chute en maîtrisant la nature au moyen de toutes les sciences, aussi bien expérimentales qu’occultes, et établir à cet effet une fraternité de la connaissance et de l’illumination, voilà donc le programme de Bacon ; on voit que ses idées et celles des rose-croix convergent. Elles allaient aboutir vers 1645 à la fondation d’une Académie des sciences, la Royal Society, qui reçut son nom et sa charte royale en 1662.

Un rose-croix morave, l’illuminé [20] Jean-Amos Komensky dit Comenius (1592-1670), fut invité en Angleterre en 1640, à l’initiative du rose-croix allemand Samuel Hartlib et prononça un discours devant le parlement anglais ; il était un des plus ardents partisans de la Royal Society à laquelle il assignait une fonction typiquement rosicrucienne :

Dans les Præludia pansophiæ (préludes à la pansophie), il trace la voie vers une vue globale de l’univers : « ab humanis libris ad libros divinos » (« des livres humains aux livres divins »). Ainsi le savoir fragmentaire des hommes viendra-t-il s’intégrer dans la sagesse de Dieu manifestée dans la création. Cette tâche sera confiée à un « collège de la lumière », sur le modèle rosicrucien, dans lequel seront rassemblés les meilleurs savants et les meilleurs penseurs du monde [21].

Dans un autre ouvrage, The Way of Light (Le Chemin de la lumière), écrit en Angleterre en 1641, mais publié seulement en 1668, Comenius prévoit que :

Les écoles de sagesse universelle prévues par Bacon seront fondées et les prophètes de la sagesse universelle de tous les pays se rejoindront [22].

Le but de Comenius était d’opérer l’unité du genre humain grâce à une monarchie universelle et une religion universelle [23]. Or, voici comment il saluait, en 1668, la Royal Society à laquelle il dédiait son livre :

Aux porteurs de torches de cet âge illuminé, membres de la Royal Society de Londres qui a donné une heureuse naissance à la véritable philosophie, félicitations et bonne chance. […] A travers le monde, la nouvelle sera claironnée que vous êtes engagés dans des travaux dont le but est d’assurer que la connaissance et l’empire de l’esprit humain sur la matière ne sera pas plus longtemps une chose incertaine et faible [24].

Or, détail révélateur, au cours de son séjour à Londres, Comenius avait été reçu dans une loge en tant que « maçon accepté », c’est-à-dire maçon non professionnel [25].

 

Les spéculatifs remplacent les opératifs

On a donc la certitude que dès le deuxième quart du 17e siècle, en Angleterre, des occultistes, qui n’avaient rien à voir avec les métiers du bâtiment, furent reçus dans la franc-maçonnerie au titre de « maçons acceptés ». C’est ainsi que l’astrologue et alchimiste Elias Ashmole (1617-1692) écrivait dans son journal intime, à la date du 16 octobre 1646 : « J’ai été reçu maçon cet après-midi à 4h30 [26] » ; or nous savons d’une part qu’Ashmole, grand admirateur de John Dee, était un disciple des rose-croix, car il avait pris la peine de recopier de sa main les Manifestes, et de plus il avait écrit une épître pour demander à être reçu parmi eux – son maître rose-croix étant l’alchimiste William Blackhouse, qui devait le désigner plus tard comme son fils spirituel [27]. Nous savons d’autre part qu’Ashmole fut un des membres fondateurs de la Royal Society dont il fut élu compagnon en janvier 1661 [28].

Jean Lombard note très judicieusement que :

A l’exemple d’Elias Ashmole et à la faveur des révolutions d’Angleterre, rose-croix, savants et nobles avaient été nombreux à pénétrer dans les loges de la maçonnerie opérative, afin d’y bénéficier du droit de réunion, dont seuls jouissaient alors les corps de métiers [29].

Le même phénomène s’était produit en Écosse. La première référence connue au mot « maçonnique » figure dans un poème publié à Édimbourg en 1638 :

Ce que nous présageons n’est pas à négliger,Car nous sommes frères de la rose-croix,Nous avons le mot « maçonnique » et la seconde vueEt nous pouvons prédire à l’avance les choses à venir [30].

Le premier non-professionnel accepté dans la maçonnerie d’Écosse l’a été cinq ans avant l’initiation d’Ashmole en Angleterre ; il s’agit de sir Robert Moray, quartier-maître général de l’armée écossaise, qui fut initié dans une loge maçonnique d’Édimbourg le 20 mai 1641 [31]. L’historien David Stevenson a noté « son intérêt pour l’hermétisme, le mouvement rosicrucien, l’alchimie et les symboles » ainsi que « ses intérêts scientifiques » et « ses tendances déistes [32] ». Quant à Frances Yates, elle note que :

Moray avait probablement plus que quiconque travaillé pour promouvoir la fondation de la Royal Society et pour persuader Charles II de la patronner. […] Ainsi, les deux personnages qui ont fourni des preuves certaines de leur appartenance à des loges maçonniques étaient aussi tous deux membres fondateurs de la Royal Society [33].

Ainsi, comme l’explique la récente Encyclopédie de la franc-maçonnerie :

la maçonnerie écossaise est née bien avant la constitution de la grande loge [écossaise] en 1736. A cette date, c’est une centaine de loges qui adhèrent à la nouvelle structure. [Un historien contemporain] David Stevenson date les premiers ateliers de la fin du 16e siècle, tels que la loge Atchinson’s Haven, constituée le 9 janvier 1599 et qui survécut jusque vers 1866. A la différence de l’Angleterre, une continuité existe entre la maçonnerie opérative et les loges spéculatives. En effet, des « spéculatifs » entrent dans les loges dès le 17e siècle, tandis que des loges entièrement composées « d’opératifs » continuent d’exister au 18e siècle [34].

Mais la montée en puissance des maçons spéculatifs écossais semble avoir été assez rapide ; on sait par exemple qu’« en 1670, les trois-quarts des membres de la loge d’Aberdeen [étaient] des non-professionnels [35]. »

 

La convergence des subversions

Il existe un pamphlet maçonnique, daté de 1676, qui contient cette déclaration : « Nous avertissons que la cabale moderne au ruban vert, avec l’ancienne fraternité de la rose-croix, les adeptes hermétiques et la compagnie des maçons acceptés se proposent de dîner ensemble le 31 novembre prochain ». Vient ensuite la description d’un menu comique, et ceux qui pensent venir sont priés d’apporter des lunettes, « car autrement lesdites sociétés rendront (comme d’habitude) leur apparence invisible [36] ».

Au delà de la plaisanterie, ce texte montre que, quarante ans avant la naissance officielle de la maçonnerie spéculative, il existait des contacts entre rose-croix, hermétistes et maçons acceptés, et que ces sociétés rendaient leur apparence invisible, autrement dit qu’il s’agissait de sociétés secrètes.

De tels faits ont amené la plupart des historiens à conclure que ces maçons « acceptés », étrangers au métier, dont la plupart étaient imbus de la tradition occultiste, alchimiste, hermétiste et rosicrucienne, étant devenus progressivement majoritaires, ont transformé peu à peu la corporation des maçons en une société de pensée initiatique.

Cependant, d’autres théories, élaborées depuis une trentaine d’années chez les francs-maçons eux-mêmes, donnent à la maçonnerie une origine différente : certains [37], constatant qu’il existait des loges non opératives en Angleterre dès les années 1640, estiment que des spéculatifs auraient délibérément emprunté le « folklore » de la maçonnerie opérative sans avoir avec elle aucune filiation. Si cette hypothèse est exacte, on peut penser que cet emprunt était en fait un camouflage destiné à cacher des idées hétérodoxes ou des activités subversives.

D’ailleurs, certains maçonnologues maintiennent l’idée d’une transition entre opératifs et spéculatifs, en donnant à ces derniers l’intention de camoufler des activités illégales favorables, soit aux Stuart [38], soit aux protestants radicaux [39].

On doit faire remarquer que les différentes hypothèses que nous venons d’examiner ne s’excluent pas mutuellement et que ces divers événements ont pu se produire dans la réalité. Dans tous les cas, ce qui semble évident, c’est l’influence du courant hermético-cabalistique de la Renaissance et de ses deux principaux vecteurs : les manifestes rosicruciens et l’œuvre de Francis Bacon. Comme l’a écrit Frances Yates :

Du grand réservoir spirituel et intellectuel […] des Manifestes rosicruciens, la franc-maçonnerie a tiré un courant ; d’autre courants se sont déversés dans la Royal Society, le mouvement alchimique et dans beaucoup d’autres directions [40].

Il est évident que tous ces courants convergent dans le même sens – celui de la tradition gnostique –, qu’ils s’appuient mutuellement et qu’ils se mélangent souvent.


Vers un nouvel ordre du monde

 L’Angleterre crée une machine de guerre anti-catholique

Nous venons d’étudier les motifs et les buts idéologiques des principaux géniteurs de la maçonnerie spéculative ; reste à se poser la question de leurs motifs et de leurs buts politiques. Et là, nous allons voir que la maçonnerie a été conçue comme la pièce maîtresse d’un grand projet politico-religieux mondial qui semble avoir pris corps dès le 16e siècle.

A cette époque, sous le règne d’Henri VIII (1491-1547), le monarque et les cercles dirigeants britanniques commencèrent à appliquer les principes machiavéliens selon lesquels la fin justifie les moyens, et s’appliquèrent à manipuler l’opinion publique.

Les théories de Machiavel sur la raison d’État et sur la nécessité du mensonge comme moyen de gouvernement venaient de faire leur apparition en Angleterre. On ne saurait exagérer l’influence qu’elles exercèrent sur Henri VIII et plus tard sur la reine Élizabeth, ainsi que sur leurs ministres. Cette influence est considérée comme décisive par un contemporain, Reginald Pole, le plus notable défenseur de l’unité catholique, qui s’était réfugié en Italie, où il était en mesure de remonter jusqu’à la source du mal [41].

Autre héritage de Machiavel : l’importance démesurée donnée à l’espionnage. Ce fut sous le règne d’Henri VIII que le lord du Sceau privé, Thomas Cromwell, créa un espionnage national anglais qui fut d’emblée caractérisé par le fanatisme protestant et par une intense activité anti-catholique [42]. Après la parenthèse de retour au catholicisme que fut le règne de Mary Tudor, l’Angleterre retourna au protestantisme sous Elizabeth 1ère (1533-1603), et le principal artisan de ce retour fut le secrétaire d’État William Cecil [43], celui-là même qui réorganisa le service secret ; il était le chef de file de l’entourage de la reine, entourage qui, d’après Jean Lombard,

permit à Elizabeth de poser les fondements de l’Empire britannique. Son règne vit naître en effet l’Intelligence Service et les grandes entreprises maritimes, tandis que les liens financiers avec la Hollande se resserraient et que l’Angleterre, point d’appui pour toutes les entreprises des réformés, conquérait l’Écosse au protestantisme et ouvrait la voie aux rose-croix et à la franc-maçonnerie [44].

L’agent le plus important de sir William Cecil fut sir Nicholas Throgmorton, protestant farouche, qui fut nommé en 1559 ambassadeur d’Angleterre en France et y devint « le plus sérieux organisateur de services de renseignements […] à l’étranger [45] ». Throgmorton fut ensuite remplacé par sir Francis Walsingham, personnage violemment anti-catholique qui joua un rôle essentiel [46] : il fit d’abord du contre-espionnage en Angleterre, fut nommé en 1570 ambassadeur en France, puis revint à Londres, au côté de sir William Cecil comme second secrétaire d’État ; il réussit à monter un vaste réseau de renseignement sur le continent en utilisant « de jeunes étudiants patriotes, principalement des jeunes gens de bonne famille résidant à l’étranger [47] », surtout en Italie, qui constituait une base d’espionnage idéale contre les principales puissances catholiques – notamment l’Espagne et la France –, contre la papauté et contre l’ordre des Jésuites.

D’après Jean Lombard, Walsingham

organisa à partir de 1580 un service permanent d’espionnage employant soixante agents titulaires et des affidés par douzaines, avec des ramifications dans les parties les plus éloignées de l’Europe catholique, et même jusqu’au collège des cardinaux [48].

L’action du service de Walsingham a joué un rôle essentiel dans l’échec de la tentative d’invasion préparée par l’Espagne contre l’Angleterre avec l’Invincible Armada, en 1588 [49]. Ce fut également Walsingham qui employa l’occultiste John Dee, non seulement comme agent de renseignement, mais aussi comme agent d’influence dans une véritable guerre psychologique contre l’Espagne [50]. En fait, John Dee semble bien avoir été la cheville ouvrière du service de Walsingham et ses activités sont allées bien au-delà de l’espionnage [51]. Nous savons par exemple qu’il était à Prague en 1583, qu’il tenta d’intéresser l’empereur romain germanique, Rodolphe II, « à sa doctrine d’impérialisme mystique à long terme et à ses autres études [52] » gnostico-cabalistiques, et qu’il réussit à se créer un parti en Bohème. Cette notion d’impérialisme mystique est intéressante et nous allons voir plus loin de quoi il s’agit. Rodolphe II, qui régna jusqu’en 1612, était un curieux personnage, très tolérant envers les protestants, les hussites de Bohème et les juifs, et surtout tellement attiré par l’alchimie et la cabale qu’il quitta Vienne pour s’installer à Prague qui était « la Mecque » des ésotéristes et des cabalistes de l’époque. Son attitude constituait une chance pour les cénacles occultistes, pour le parti protestant – à qui il permettait de se renforcer dans l’Empire, et notamment pour l’Église hussite, au sein de laquelle va bientôt naître Comenius – et une gêne pour le parti catholique et spécialement pour l’Espagne de Philippe II.

 

L’émergence d’une ambition politico-religieuse

Outre John Dee, Walsingham recruta beaucoup d’intellectuels, en particulier des étudiants de Cambridge, par exemple le dramaturge Marlowe, qui vint espionner en France en se faisant passer pour un sympathisant catholique [53], avant d’être assassiné, probablement sur l’ordre de ses chefs [54]. Mais la plus éminente recrue de Walsingham est son futur gendre, le grand poète élizabéthain, sir Philip Sidney [55] (1554-1586) qui était lui-même un élève de John Dee [56]. Après avoir séjourné chez Walsingham à l’époque où ce dernier était ambassadeur à Paris [57], Philip Sidney voyagea en Europe, puis fut envoyé en 1577 comme ambassadeur extraordinaire auprès du nouvel empereur romain germanique, Rodolphe II. Il allait en profiter pour rendre visite aux princes protestants allemands afin d’essayer de les convaincre d’établir une ligue protestante qui les fédérerait sous l’égide anglaise contre Rome et l’Espagne. Il fut soutenu par Elizabeth mais rencontra peu d’adhésions en Allemagne, à l’exception de Casimir de Palatinat, frère de l’électeur palatin, et de Guillaume, landgrave de Hesse.


Les vues de Philip Sidney allaient très loin : dans un Discours à la Reine, il proposait d’attaquer l’Espagne, de détruire sa flotte, de soulever le Portugal (que l’Espagne avait annexé en 1580) et d’occuper les points vulnérables de la côte ibérique ; à défaut de cette offensive brutale, il conseillait de maintenir une marine forte, d’occuper quelques ports français et d’imposer une alliance au roi de France qu’on jetterait sur la Navarre espagnole et sur Naples.

D’autres puissances se rallieraient à la coalition, et l’on aboutirait finalement à un traité de paix universelle qui rétablirait l’équilibre en Europe [58].

Sous-entendu : l’équilibre au profit de l’Angleterre et du protestantisme, contre l’Espagne et le catholicisme.

Les projets de Philip Sidney ne se réalisèrent pas, tout du moins pas tels qu’il les avait conçus, et lui-même mourut prématurément aux Pays-Bas en guerroyant contre les Espagnols, mais l’idée d’une ligue anti-catholique destinée à remanier l’équilibre européen avait reçu, de son vivant, un commencement d’exécution.

Nous le savons par un curieux manuscrit qui ne fut jamais imprimé et qui est toujours conservé à la Landesbibliothek de Stuttgart ; il fut écrit en 1604 par un occultiste protestant allemand nommé Simon Studion, qui était protégé par son souverain le duc de Wurtemberg, lequel était lui-même féru d’occultisme. Intitulé Naometria (ce qui signifie la mesure du temple), ce texte se présente comme une prophétie apocalyptique, qui annonce que, depuis les années 1560-1590, a commencé le temps du Saint-Esprit, c’est-à-dire une « nouvelle réforme » qui va amener le règne du Saint-Esprit et qui sera l’œu­vre des Cruci Signati, une fraternité qui, d’après Studion, s’est réunie à Lüneburg le 15 juillet 1586 entre « certains princes et électeurs évangéliques », c’est à dire protestants – parmi lesquels figurait le duc de Wurtemberg –, et des représentants du roi de Navarre (le futur Henri IV), du roi de Danemark et de la reine d’Angleterre, pour fonder la Confederatio militiæ evangelicæ, c’est-à-dire une ligue de défense protestante opposée à la Ligue catholique.

Étant donné que le manuscrit est dédié au duc de Wurtemberg, il est probable qu’il s’agissait d’un document confidentiel à lui seul destiné et il est peu vraisemblable que l’auteur ait inventé cette conférence de Lüneburg qui a dû effectivement avoir lieu le 15 juillet 1586. Il est possible que Philip Sidney ait assisté à cette réunion, puisqu’il se trouvait à cette époque sur le continent et qu’il n’est mort que le 17 octobre suivant, mais, même s’il n’a pu y assister, son influence a certainement agi sur les protagonistes de cette réunion, et, comme nous allons le voir, sa grande idée ne mourut pas avec lui.

 

Barnaud et le « grand dessein »

Quelques années plus tard, ces projets vont être repris par le roi de France Henri IV et son ministre, le protestant Sully, sous l’inspiration du rose-croix Barnaud.

Nicolas Barnaud (1535-1601), médecin protestant né à Crest, en Dauphiné, s’occupa constamment d’alchimie et voyagea beaucoup. Il était l’ami de l’héré­siarque italien anti-trinitaire Fausto Socin et traduisit un de ses ouvrages, De l’Autorité de la sainte Écriture, en 1592. Ses idées préfiguraient celles qui furent appliquées deux siècles plus tard par la Révolution française ; nous les connais­sons par un de ses livres, Le Miroir des François [59], publié en 1582, dans lequel, écrit l’abbé de Feller, il

s’est rencontré avec les révolutionnaires de 1793. Parmi les moyens qu’il indique pour la réforme du royaume, on […] remarque […] la vente des biens du clergé, la déportation des prêtres, leur mariage, la fonte des cloches, le maximum […] [60].

Quelques années plus tôt, en 1574, c’est-à-dire l’année où Henri III succéda à Charles IX, Barnaud appelait à l’insurrection contre le gou­vernement royal dans un pamphlet intitulé Le Réveille-matin des François et de leurs voisins [61]. Il séjourna en Allemagne en 1590 et 1601, et le théologien protestant Johann Semler [62] (1725-1791), qui publia un Recueil sur l’histoire des rose-croix, lui attribue la fondation d’une société secrète d’alchimistes et d’hermétistes qui serait à l’origine de la rose-croix [63] ; il est en fait très probable que la société de Barnaud s’est unie avec les réseaux établis en Allemagne par John Dee, ainsi qu’avec divers groupes occultistes, alchimistes, cabalistes, talmudistes, auxquels s’ajoutèrent des sectes antichrétiennes comme les sociniens et que la rose-croix a été l’égout collecteur de toutes ces subversions.

Jean Lombard a étudié Barnaud de façon approfondie et lui attribue, à juste titre, une grande importance :

Comme auprès d’Henri IV de France, les agents des rose-croix étaient très actifs auprès d’Élizabeth d’Angleterre, qui s’entourait volontiers d’hétérodoxes […]. Le plus connu d’entre eux est Barnaud (1535-1601) qui à partir de 1560 voyagea pendant 40 ans dans toute l’Europe. Il rencontra en Espagne les « alumbrados » (illuminés), fréquenta en Allemagne les cercles hermétistes et révéla que dans ce pays le chef du Saint-Empire, l’empereur Rodolphe, le duc de Bavière, Frédéric, duc de Würtemberg, Henri-Jules, duc de Brunswick, et Maurice, landgrave de Hesse, soutenaient alors le mouvement. Au nom d’une société protestante, il offrit de l’or à Maurice de Nassau prince d’Orange et à Henri IV. Une adresse imprimée par lui à Gouda en Hollande le 1er janvier 1601 demandait aux initiés de France et de Hollande de prêter leur appui à ces deux princes. Barnaud est d’ailleurs considéré comme l’inspirateur du « grand dessein », projet de République universelle, agréé peut-être également par Élizabeth d’Angleterre, prévoyant une Europe organisée en quinze États, avec une diète, des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, dessein qui coûta la vie à Henri IV en provoquant le geste meurtrier de Ravaillac [64].

Quels étaient les détails de ce projet de République universelle ? Jean Lombard va nous l’expliquer :

Il s’agit à présent de remanier l’Europe conformément au « grand dessein ». Sully l’a exposé complaisamment dans ses mémoires. Préparer l’écrasement de l’Autriche et de l’Espagne par l’union des États protestants afin de libérer l’Europe de l’hégémonie des Habsbourg, tel était l’objectif fixé. Pour l’atteindre, d’accord avec l’Angleterre d’Élizabeth et de Jacques 1er, s’appuyer sur l’Écosse, la Suède, le Danemark, aider les Hollandais à s’emparer des Pays-Bas, les Suisses à prendre la Franche-Comté, le Tyrol et l’Alsace, reconstituer les royaumes de Bohème et de Hongrie, chasser les Espagnols des Flandres et de l’Italie et les refouler au-delà des Pyrénées. Réorganiser ensuite le continent en quinze États ou dominations : six monarchies héréditaires : France, Espagne, Angleterre, Suède, Danemark et Lombardie (comprenant la Savoie et le Milanais) ; six monarchies électives : Rome et Naples, Venise, Saint-Empire, Pologne, Hongrie, Bohême, et trois républiques fédératives : l’Helvétique (Suisse, Tyrol, Franche-Comté, Alsace), la Belgique (Hollande et Pays-Bas) et l’Italie (Gênes, Lucques, Florence, Modène, Parme et Plaisance). Le tout formant à l’exclusion des Moscovites et des Turcs, une seule République chrétienne, au sein de laquelle les religions catholique, luthérienne et calviniste sont admises sur un même pied. Sept conseils […] gouvernent cette société des nations avant la lettre, un grand conseil de quarante membres et six conseils régionaux. Loin de rester à l’état de projet, de « rêverie irréelle » ce plan d’esprit rose-croix, suggéré d’abord par Barnaud à la reine d’Angleterre et au roi de France, a bel et bien inspiré pendant de nombreuses années la diplomatie d’Henri IV [65].

Le projet a reçu un commencement d’exécution :

Henri IV pousse les Réformés, le 4 mai 1608, à reconstituer une ligue. Ce sera l’Union évangélique, conclue pour dix ans le 29 janvier 1610 ; y participent l’électeur palatin, les margraves d’Anspach et de Bade-Durlach, le comte palatin de Neubourg, le duc de Würtemberg, le landgrave de Hesse Maurice, les villes de Strasbourg, d’Ulm et de Nuremberg [66].

Mais le poignard de Ravaillac devait, le 14 juin 1610, mettre un terme au projet, et la régente, Marie de Médicis, mit fin à la guerre quelques mois après.

 

Christian de Anhalt et le Palatinat

 Quelques années plus tard une nouvelle tentative allait être faite par les illuminés, cette fois-ci au Palatinat. On se souvient qu’en 1577, Philip Sidney avait cherché à créer une ligue protestante en Allemagne et qu’il avait rencontré un plein succès dans la Hesse et le Palatinat ; dès lors un lien solide fut établi entre la cour de Heidelberg, capitale du Palatinat, et les continuateurs anglais de Philip Sidney [67]. Le conseiller su­prême du gouvernement palatin était le calviniste Christian de Anhalt qui soutint vivement le « grand dessein » de Barnaud et d’Henri IV [68]. Un peu avant la mort de ce dernier, Anhalt réussit à placer son souverain, le jeune électeur palatin Frédéric V – qui était le petit-fils de Guillaume d’Orange –, à la tête de l’Union évangélique, cette coalition protestante contre les Habsbourg qu’avait suscitée Henri IV pour leur arracher le contrôle du Saint-Empire [69]. Or, Anhalt était influencé par les idées de John Dee :

Étant donnée la tournure d’esprit de Anhalt et la nature de ses intérêts, il est certain qu’il a subi l’influence de Dee. En outre, il est probable que les idées et les intuitions de Dee, le philosophe anglais élisabéthain, ont été utilisées par Anhalt lorsqu’il présenta en Bohême l’électeur palatin comme une émanation des merveilleuses ressources de l’influence anglaise [70].


De plus, Anhalt était « profondément engagé dans les mouvements mystiques et paracelsistes [71] » et avait des amis occultistes et cabalistes – notamment son médecin Oswald Croll ainsi que le comte de Rosenberg [72]. Son projet était donc d’inspiration occultiste et il était soutenu par les rose-croix qui avaient l’arrière-pensée de porter d’abord l’électeur palatin sur le trône de Bohême, ensuite de le faire élire empereur à la place du candidat Habsbourg, de manière à faire de l’Allemagne un « couloir » protestant entre la Hollande au nord et au sud Venise. En effet Venise était travaillée à la fois par les illuminés et par la propagande protestante de l’ambassadeur d’Angleterre, si bien que les initiés espéraient la détacher du catholicisme. On aurait ainsi démembré l’Europe catholique qui eut été sous la domination protestante, on eut menacé directement les États du pape, et surtout le calvinisme eut assuré aux illuminés hétérodoxes une sécurité complète puisqu’il ne les sanctionnait pas et qu’il les mettait à l’abri de l’Inquisition [73].

Ces perspectives de politique religieuse, écrit F. Yates, auraient pu aboutir à la réalisation idéale de cet espoir de réforme de l’Église à travers l’Empire qui avait été un rêve européen depuis le temps de Dante [74].

Il s’agit de cet impérialisme gnostico-mystique qui était ainsi repris par les rose-croix. Ces derniers crurent venue l’heure de leur triomphe en 1613 : en effet, cette année-là, leur champion, l’électeur palatin Frédéric V, épousa la princesse Elizabeth, fille du roi Jacques 1er d’Angleterre ; ce fut alors l’enthou­siasme chez les protestants et chez les illuminés qui espéraient que Jacques 1er soutiendrait son gendre contre les Habsbourg [75].

En effet, l’année précédente, en 1612, l’empereur d’Allemagne Rodolphe II, qui était en même temps roi de Bohême, était mort ; nous avons vu que c’était un passionné d’occultisme et qu’il pratiquait l’indifférentisme religieux. Il avait reconnu officiellement le protestantisme en Bohême, par une Lettre de Majesté en 1609 et il avait constamment protégé les illuminés. Mais son frère, Mathias II, qui lui succéda, était âgé de 55 ans et n’avait pas d’enfants, si bien qu’un accord se fit au sein de la Maison de Habsbourg pour lui choisir comme successeur son cousin le duc de Styrie, Ferdinand de Habsbourg. Or, ce dernier, ancien élève des jésuites d’Ingolstadt, était un catholique fervent et un prince énergique qui, conformément au droit de l’époque, avait entrepris en Styrie de ramener ses sujets à sa propre religion. Il ne cachait pas son intention d’en faire autant en Bohême, ce qui ne faisait pas l’affaire de la noblesse tchèque, majoritairement protestante et souvent enrichie par des biens ecclésiastiques confisqués aux catholiques. L’empereur Mathias réussit néanmoins à faire reconnaître Ferdinand comme son successeur par les États de Bohême en juin 1617. Mais un nouveau chancelier, le prince de Lobkowicz, entreprit de restreindre l’exercice du culte protestant en Bohême et fit fermer deux temples construits illégalement. Les protestants réagirent vigoureusement, et, après divers incidents, le 23 mai 1618, leurs meneurs envahirent le palais royal et jetèrent par les fenêtres les représentants de l’empereur : la fameuse « dé­fenestration de Prague » allait marquer le début de la guerre de Trente Ans.

Car l’empereur Mathias mourut l’année suivante, en mars 1619, et Ferdinand de Styrie lui succéda sur le trône de Bohême. Les protestants tchèques le déclarèrent alors déchu et offrirent la couronne à l’électeur palatin Frédéric V, chef de l’Union évangélique, qui l’accepta et fut couronné à Prague par le clergé hussite. C’était le résultat des manœuvres de Christian de Anhalt qui avait formé ce projet depuis le mariage de Frédéric V [76]. Mais le beau-père de ce dernier, Jacques 1er Stuart, n’avait aucune envie de s’engager dans une guerre contre les Habsbourg et, au lieu de soutenir son gendre, il s’employa à contrecarrer son entreprise [77].

Le nouveau roi de Bohème ne régna pas longtemps : ses armées furent écrasées à la bataille de la Montagne Blanche [78], le 8 novembre 1620, bataille qui mit fin à sa royauté éphémère ; il dut s’enfuir en Hollande, le Palatinat lui fut confisqué et attribué à Maximilien de Bavière.

Comme l’écrit Frances Yates,

cette aventure ne fut pas simplement une aventure politique anti-Habsbourg. Ce fut aussi l’expression d’un mouvement religieux qui avait rassemblé ses forces en Europe, un mouvement qui tendait à la solution des problèmes religieux et dont l’orientation mystique était issue des pensées hermétiques et cabalistes [79].

Mais les forces en question n’allaient pas pardonner cet échec à la dynastie des Stuart dont l’autoritarisme en fut rendu responsable, si bien que le fils et successeur de Jacques 1er, Charles 1er, allait le payer de son trône et de sa tête.

 

Cromwell et les juifs

Comme chacun sait, la révolution anglaise, qui triompha de Charles 1er et perpétra le premier régicide judiciaire qu’eut connu l’occident chrétien, porta au pouvoir un puritain fanatique, Olivier Cromwell, arrière-petit neveu de Thomas Cromwell – le père de l’espionnage anglais. A la différence des Stuart, Olivier Cromwell consacra beaucoup d’argent et de soin à l’espionnage : il dépensait 70.000 livres par an pour le renseignement, c’est-à-dire vingt fois plus d’argent qu’Élizabeth n’en attribuait à Walsingham ; le service secret anglais devint ainsi en quelques années le plus efficace d’Europe [80].

[Son maître-espion, Thurloe] fut l’un des premiers à apprécier la valeur des juifs comme agents secrets et à mettre leurs talents au profit de l’Angleterre. II fut entièrement soutenu en cela par Cromwell lui-même, car le Lord protecteur encouragea l’immigration des juifs en Angleterre. C’est un marchand juif, Antonio Fernandez Carvajal, qui avait reçu la permission de s’installer en Angleterre, qui offrit au gouvernement du Commonwealth les services de ses correspondants sur le continent. Un autre juif, Simon de Caceres, transmit à Thurloe les plans d’une expédition contre le Chili et des fortifications de la Jamaïque. Historiquement, l’attitude de Cromwell et de Thurloe vis-à-vis des juifs a eu une grande importance, à long terme, pour l’Angleterre. Haïs et persécutés par les Espagnols et de nombreuses nations européennes, les juifs se tournèrent vers l’Angleterre comme protectrice et, en contrepartie, apportèrent pendant plusieurs siècles un concours précieux au service secret, certainement en plus forte proportion qu’à toute autre puissance étrangère [81].


Nous avons là un phénomène très important : l’alliance entre le messianisme talmudique et le messianisme anglo-saxon, qui n’est pas seulement protestant mais aussi racial, car c’est à cette époque qu’apparaissent les idées selon lesquelles les anglo-saxons sont une des tribus perdues du peuple juif. Cette théorie était pro­fessée par les niveleurs, faction ultra-répu­bli­caine du parti parlementaire, qui, s’appuyant sur la Bible, prétendaient établir l’égalité absolue non seulement des droits politiques, mais aussi des fortunes :

Il se forma une nouvelle bande de ces niveleurs. [...] Les prophètes, amenés devant Fairfax, parurent le chapeau sur la tête, attendu que le général n’était, disaient-ils, qu’une créature de leur espèce. Leurs chefs lui déclarèrent que les Anglais étaient de la race des juifs, que toutes les libertés du peuple avaient été perdues depuis Guillaume le Conquérant et qu’ils avaient vécu sous une oppression plus dure que celle dont les Égyptiens accablèrent leurs aïeux ; mais qu’enfin Dieu les appelait à la délivrance [82].

Ces niveleurs se révoltèrent et Cromwell dut les combattre, mais leurs idées sur l’origine juive des Britanniques se répandirent et ont survécu jusqu’à nos jours, par exemple dans la secte du British Israël [83]. Ces influences juives se retrouveront plus tard dans le symbolisme maçonnique, de même que le messianisme égalitaire des niveleurs.

 

Cromwell et l’hégémonie mondiale

Il n’est guère étonnant de voir Cromwell profiter de son remarquable service d’espionnage et de l’appui de la diaspora juive pour tenter de forger un système d’hégémonie mondiale britannique sous couvert de défense du protestantisme. D’après l’historien écossais David Hume, Cromwell, après avoir conquis Dunkerque aux Espagnols,

était dans la résolution de concerter de nouvelles mesures, avec la cour de France, pour la conquête et le partage des Pays-Bas. S’il eût vécu plus longtemps, et maintenu son autorité en Angleterre, on ne doute point qu’un projet si chimérique, ou plutôt si pernicieux, n’eut été mis en exécution ; et ce premier pas vers la monarchie universelle […] eut été alors facilement accompli par la politique entreprenante, quoique mal entendue, du protecteur d’Angleterre [84].

A cet effet, Cromwell avait prévu la création d’un organisme politico-religieux qui eût fonctionné comme une véritable Contre-Église ; voici ce qu’écrit à ce propos un historien du 19e siècle, hostile au catholicisme :

Suivant un récit de Burnet, Cromwell, s’il eût accepté la couronne, devait marquer cette nouvelle époque de son pouvoir par une grande institution en faveur de la religion protestante. C’était une espèce de conseil pour la direction des intérêts généraux du protestantisme, semblable à cette congrégation de la Foi que Rome avait fondée pour l’établissement et le maintien du culte catholique. Il projetait de séparer en quatre départements la surveillance de ce conseil, dirigé tout entier vers la politique extérieure. L’un de ces départements se composait de la France, de la Suisse et de ces vallées du Piémont, où Cromwell avait déjà porté son intervention tutélaire. Le Palatinat et les pays calvinistes auraient formé la seconde division ; la troisième devait embrasser l’Allemagne et le Nord. Les colonies des deux Indes formaient une dernière attribution. Ce conseil aurait entretenu des correspondances dans toutes les parties du monde ; et les progrès, les périls, les besoins des sectes protestantes partout répandues, auraient incessamment attiré son attention et ses secours. Cromwell destinait à cette institution un revenu considérable ; et les historiens vont même jusqu’à désigner le lieu qui devait servir aux séances de ce conseil. Si l’on songe aux combats de la religion protestante contre la foi catholique, et dans l’Europe, et dans l’intérieur de plusieurs États, c’était là sans doute une noble et vaste pensée, [que] de s’arroger la protection de toutes les sectes dissidentes, et de régler d’une manière fixe et durable l’appui que l’Angleterre leur avait plus d’une fois accordé. S’il n’eut été interrompu par la mort, Cromwell aurait sans doute repris ce dessein, qui s’accordait avec son génie, et que sa puissance lui permettait de tenter avec avantage. Tout son zèle religieux se concentrait dans la haine de la cour de Rome ; c’était le point de réunion qu’il proposait à toutes les sectes de l’Angleterre [85].

Mais on peut s’interroger sur la sincérité des sentiments religieux de Cromwell. En effet :

Il paraissait d’ailleurs assez indifférent à la forme du schisme ; il accueillait avec la même faveur les indépendants, les presbytériens, les anabaptistes ; dans les derniers temps il paraissait même assez favorable aux épiscopaux ; et il leur rendit la liberté d’ouvrir leurs églises. Les chapelains, dont il était entouré, étaient pris dans toutes ces sectes différentes ; et cette neutralité sur la forme du culte, comparée à la ferveur qu’il affectait toujours, suffirait seule pour déceler son hypocrisie. Dans ce siècle fanatique, la foi ne se séparait pas de l’intolérance ; et si Cromwell eût été sincère, il eut choisi la secte qu’il voulait suivre. Mais dans sa religion, toute politique, il évita de blesser plusieurs sectes par l’attachement à une seule. [...] La plus grande preuve que Cromwell donna de cette tolérance, si étrangère à son siècle et à son fanatisme apparent, ce fut à l’occasion du peuple juif, si longtemps opprimé par des préjugés qui n’existaient nulle part avec plus de force qu’en Angleterre. […] Cromwell protégea même les unitaires qui n’étaient que des déistes. Il avait accordé une pension à John Bidle, chef de cette secte en Angleterre [...]. Enfin, il avait parmi ses chapelains un docteur Jeremiah White qui était à peine chrétien, et qui, dans ses spéculations hardies, s’éloignait de toutes les sectes connues (Harris’s life of Cromwell, p. 144[86].

Cette indifférence religieuse jointe à cette volonté farouche d’hégémonie mondiale anti-catholique – qui se retrouveront toutes les deux dans la franc-maçonnerie – conduisent à se poser la question de la nature réelle de Cromwell : était-ce un puritain convaincu, comme il prétendait l’être, ou un illuminé caché sous le masque du protestantisme ?

  

L’action maçonnique

L’émergence d’un pouvoir occulte

On peut se demander si cet impérialisme mystico-gnostique qui, nous l’avons constaté, ressurgit régulièrement dans les cercles dirigeants britanniques aux 16e et 17e siècles, spécialement dans les services secrets, n’est pas l’indice que fonctionne en Angleterre, au cœur du pouvoir, un organisme dirigeant clandestin qui travaille, au moins depuis John Dee, au succès de la subversion mondiale, sous couvert de la protection des intérêts nationaux britanniques ou religieux protestants.

Voici ce que nous dit l’éminent franc-maçon anglais Walter Leslie Wilmshurst (1867-1939) dans son livre, The masonic Initiation :

Nul ne peut lire l’histoire anglaise ou européenne à dater du mémorandum (d’Henri VI [87]) sans se rendre compte que cette histoire a un côté souterrain inconnu des historiens académiques ou négligé par eux ; l’on sent derrière la marche des événements extérieurs – liés à eux ou les dirigeant – la présence cachée d’esprits supérieurement doués – initiés possédant et maniant les véritables puissances qu’atteste le mémorandum d’Henri VI. La vie et les productions littéraires d’hommes tels que Paracelse, l’abbé Tritheim, Basil Valentin, Jacob Boehme, George Johann Gichtel, Thomas Vaughan et Elias Ashmole, pour n’en pas citer d’autres, fournissent des indications en surface d’un fort courant souterrain dont il n’existe aucun historique et dont il n’en existera probablement jamais. Ce courant a sa source dans la perpétuation de la science maçonnique secrète et dans son apparition publique sous la forme hautement diluée et élémentaire de la maçonnerie spéculative moderne. La réforme religieuse du 16e siècle a été le premier épisode d’un mouvement révolutionnaire de vaste portée dans la vie intellectuelle, sociale et politique de l’Occident, un mouvement dont l’aboutissement n’est pas encore en vue... La décision semble alors avoir été prise par des esprits éclairés et prévoyants de faire revivre la vieille gnose mystique traditionnelle sous une forme simple capable d’intéresser une petite partie du public [88].

Sachant que la plupart des entreprises de subversion qui se sont attaquées à la chrétienté avaient une origine gnostico-cabalistique, on peut essayer de reconstituer le scénario suivant :  après l’échec de la tentative de subversion néomanichéenne, qui avait failli submerger l’Occident au 12e siècle avec les cathares, il a subsisté un noyau de gnostiques qui, appuyés par des talmudistes, ont appliqué une tactique nouvelle qui, curieusement, rappelle la tactique de Lénine : d’abord (1ère étape) s’assurer en Europe une base territoriale où ils seraient à l’abri du pouvoir pontifical et de ses organes de répression – ce fut le rôle de la Réforme protestante qui réussit à détacher de Rome une partie de l’Allemagne puis l’Angleterre et la Scandinavie (le rôle de Luther serait à approfondir dans cette perspective) – ; ensuite (2e étape), dans un des territoires ainsi « libérés », établir un noyau dirigeant qui puisse fonctionner clandestinement sous une couverture officielle et légale, qui puisse assurer sa propre pérennité malgré les aléas possibles de l’histoire (ce qui suppose d’abord le choix d’une implantation géographique particulièrement sûre et ensuite la possibilité d’assurer le recrutement et la succession par cooptation), qui puisse enfin disposer des moyens financiers, diplomatiques et militaires que donne le contrôle d’un État souverain dont on assurera désormais la sécurité, l’expan­sion et la puissance, tout en utilisant clandestinement tout cela dans un but de subversion mondiale.

En effet, rien n’est plus facile, quand on est au cœur d’un État puissant, que l’on dispose de ses ressources, que d’orienter la politique étrangère de cet État dans le sens de ses desseins secrets et de lui faire appliquer sa stratégie. C’est ce qu’a fait le parti communiste de l’URSS pendant trois quarts de siècle. Mais les communistes ne faisaient peut-être que reprendre une méthode mise au point et appliquée constamment, depuis John Dee et ses émules, par l’Intelligence Service.

Or, pour réussir ailleurs que dans un seul pays, il fallait créer une Contre-Église internationale qui s’implanterait partout et qui réussirait à changer les mentalités des chrétiens. Pour cela, de même que Lénine et Trotski créeront en 1919 des partis communistes dans le monde entier par le Komintern, les rose-croix anglais vont bâtir la franc-maçonnerie. C’est ce qui explique que, depuis le 17e siècle, la Grande-Bretagne est le carrefour de toutes les subversions.

 

La maçonnerie anglaise, armature du régime politique libéral

En février 1717, à Londres, à la taverne dite The Apple Tree (Le Pommier), un certain nombre de francs-maçons non opératifs se rencontrèrent ; on comptait parmi eux le fils d’un pasteur calviniste français émigré avec sa famille en 1683 [89] : Jean Théophile Desaguliers [90], né à La Rochelle, devenu pasteur anglican, ami de Newton et membre de la Royal Society depuis 1714. Il y avait également l’archéologue George Payne, le pasteur presbytérien d’origine écossaise James Anderson et quelques autres. Ces maçons représentaient qua­tre loges, connues sous le nom des tavernes dans lesquelles elles se réunissaient : The Apple Tree, The Goose and Gridiron (L’Oie et le Gril), The Crown (La Couronne) et The Rummer and Grapes (Le Gobelet et les Raisins). Ils décidèrent de fusionner leurs loges respectives en érigeant une grande loge de Londres qui se réunit pour la première fois le 24 juin suivant, à la taverne de L’Oie et le Gril. La mère de toutes les maçonneries du monde était ainsi fondée.

A un moment fort bien choisi d’ailleurs : les traités du 28 novembre 1716 avec la France, du 4 janvier 1717 avec la Hollande et du 2 août 1718 avec l’empereur viennent de permettre à la Grande-Bretagne de neutraliser l’Espagne et de mettre la main sur la politique extérieure de la France, grâce à la complicité du Régent, duc d’Orléans, et à la vénalité de son ministre, l’abbé Dubois, homme-lige des banquiers des Pays-Bas [91].


En Angleterre, la maçonnerie allait regrouper rapidement la majeure partie de l’establishment ; on sait par exemple qu’entre 1723 et 1730 la moitié des membres de l’académie anglaise, la Royal Society, présidée alors par Newton, étaient maçons [92]. Si les premiers grands maîtres – tel Payne ou Desaguliers – furent des roturiers, l’élection du duc de Montagu à la grande maîtrise en 1721 marqua un tournant et, par la suite, le poste revint systématiquement à un aristocrate. Le duc de Wharton succéda en 1722 à Montagu, et l’année suivante lorsqu’il présenta son successeur, le comte de Dalkeith, trente loges étaient présentes. En 1737, Desaguliers, qui était chapelain du prince de Galles (fils aîné du roi George II et père du futur George III), initia à la maçonnerie l’héritier du trône [93] dont le frère et trois fils furent également francs-maçons ; de nombreux membres de la famille de Hanovre devaient les imiter ultérieurement [94]. Ce patronage royal ne doit pas faire illusion sur le caractère conservateur de la maçonnerie, caractère qui est étroitement lié au système libéral anglais ; Bernard Faÿ l’a très bien vu :

La maçonnerie n’est point en Angleterre une organisation de guerre civile ; au contraire, elle s’appuie sur les pouvoirs établis, cette dynastie de Hanovre, qui sert à maintenir les Stuart hors de Grande-Bretagne, à faire pièce aux Bourbons, et à constituer l’unité nationale autour d’un idéal de libéralisme politique et religieux [95].

Desaguliers s’est donc appuyé sur la haute noblesse anglaise et sur la dynastie protestante hanovrienne pour forger une arme de guerre contre la religion « papiste ». Mais il n’en est pas resté là et il a réussi à créer une Contre-Église qui ambitionne, non seulement d’éliminer le catholicisme, mais encore de remplacer progressivement le christianisme, car, nous dit Léon de Poncins :

La franc-maçonnerie anglaise de 1723 n’était nullement chrétienne mais rationaliste, vaguement déiste et, en secret, gnostique [96].

Pourquoi cette date de 1723 ? Parce que c’est celle de la publication des constitutions d’Anderson.

 

Les constitutions d’Anderson prônent une religion universelle

L’éminent historien qu’était Jean Lombard a défini ces constitutions avec autant de concision que de pertinence :

Dotée d’un chef suprême, la Contre-Église, avant de répandre sa doctrine, doit fixer son « Credo ». C’est l’objet des « constitutions » mises à l’étude par décision du grand maître, duc de Montagu et de seize loges réunies en convent en 1721, et adoptées le 17 janvier 1723 par les vingt-quatre loges affiliées [97].

Ces constitutions, dites « constitutions d’Anderson [98] », constituent la charte de la franc-maçonnerie moderne. Quelle en était donc la source d’inspiration ? D’après l’historien franc-maçon Wilmshurst, que nous avons déjà cité, c’était la gnose :

Le régime de la maçonnerie spéculative moderne date des débuts du 18e siècle, en ce sens que l’actuelle constitution maçonnique anglaise fut alors codifiée. Mais la maçonnerie existait depuis longtemps sous une double forme : exotérique dans les guildes de constructeurs et ésotérique dans une variété de communautés secrètes, composées de mystiques et d’occultistes n’ayant aucun rapport avec le travail pratique des constructeurs mais s’abritant derrière leur façade. C’était la gnose secrète dont le courant a subsisté secrètement durant les siècles chrétiens sous la religion élémentaire apparente [99]

Mais comme il n’aurait pas été prudent d’enseigner ouvertement la gnose, la maçonnerie allait profiter de l’éclatement du protestantisme en de multiples sectes pour professer, non le christianisme, mais le plus petit dénominateur commun aux différentes religions, c’est-à-dire le déisme qui accepte l’existence d’un Dieu mais rejette toute révélation et tout dogme.

Les constitutions d’Anderson commencent par un long exposé des origines de la maçonnerie – exposé aussi fumeux que fantaisiste – ; puis une deuxième partie – beaucoup plus pratique et précise – s’intitule : « Les obligations d’un franc-maçon, extraites des anciennes archives des loges… » ; le premier paragraphe concerne Dieu et la religion. En voici l’intégralité :

Un maçon est obligé, par son engagement, d’obéir à la loi morale, et s’il comprend correctement l’art, il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin irréligieux. Mais quoique dans les temps anciens, les maçons fussent obligés, dans chaque pays d’être de la religion de ce pays ou nation, quelle qu’elle fût, aujourd’hui, il a été considéré plus commode de les astreindre seulement à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions, c’est-à-dire d’être des hommes de bien et loyaux ou des hommes d’honneur et de probité quelles que soient les dénominations ou croyances religieuses qui aident à les distinguer, par suite de quoi, la maçonnerie devient le Centre de l’Union et le moyen de nouer une amitié fidèle parmi des personnes qui auraient pu rester à une perpétuelle distance [100].

Relevons d’abord cette phrase qui dit que « dans les temps anciens » les maçons étaient obligés « dans chaque pays d’être de la religion de ce pays ou nation, quelle qu’elle fût » ; il s’agit là du principe bien connu – « cujus regio, ejus religio » –, qui n’est rien d’autre qu’une profession d’indifférence religieuse : on doit adopter la religion du prince quelle que soit la valeur de cette religion. Mais la maçonnerie entend dépasser cette position qui pourrait l’obliger à respecter le catholicisme là où il est religion d’État. Elle demande que les maçons ne soient astreints qu’« à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord » ; de quelle religion s’agit-il ? Les constitutions vont nous l’apprendre un peu plus loin au paragraphe VI (« De la conduite à tenir »), section II (« Conduite quand la loge est finie et avant que les frères soient partis ») :

Aucune brouillerie ou querelle privée ne doit franchir le seuil de la loge, aucune querelle de religion, de nation, de politique d’État, nous, en tant que maçons, étant uniquement de la religion universelle mentionnée ci-dessus ; nous sommes aussi de toutes les nations, langues, parentés, expressions [101]

Cette « religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord », cette « religion universelle » se limite à reconnaître l’existence d’un Dieu sans se référer à aucune révélation ; cela s’appelle le déisme.

 

Cette religion universelle est anti-christique

Nous savons que le Christ, Notre-Seigneur, est mort sur la croix « pour ramener à l’unité tous les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11, 52). Or, dans les constitutions d’Anderson, il est dit que « la maçonnerie devient le Centre de l’Union et le moyen de nouer une amitié fidèle parmi des personnes qui auraient pu rester à une perpétuelle distance ». Il s’agit donc de rassembler l’humanité autour de la maçonnerie et non pas du Christ. Le rejet de ce dernier est encore plus marqué dans la seconde version des constitutions d’Anderson qui furent remaniées en 1738 ; là, il est demandé que les maçons ne soient astreints :

qu’à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord […], car tous s’accordent sur les trois articles de Noé assez pour préserver le ciment de la loge. Ainsi la maçonnerie est le centre de l’union […] [102].

Si les trois préceptes de Noé (ne pas adorer des idoles, ne pas blasphémer, ne pas tuer) sont suffisants pour l’humanité, on ne peut que se demander pourquoi le Christ est venu dans le monde. Ajoutons que le noachisme doit être, selon la cabale, la religion des Goïms, c’est-à-dire de l’humanité non-juive [103].

Saint Jean nous dit : « Le Christ, vraie lumière qui éclaire tous les hommes, est venu en ce monde. Il était dans le monde, le monde a été fait par lui, mais le monde ne l’a pas connu. Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu. » (Jn 1, 9-11). Le Christ lui-même a affirmé : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête de l’angle » (Lc 20, 17). Or, les maçons prétendent recevoir la « lumière » par l’initiation et se fonder sur une « pierre angulaire » qui est « l’amour fraternel » (Constitutions d’Anderson). Il est évident que ni cette lumière ni cette pierre ne sont le Christ et que les maçons ne le reçoivent pas plus que le monde qui ne l’a pas connu.

Prétendant à l’universalité – et catholique signifie universel –, la maçonnerie s’est définie elle-même d’emblée comme rivale de l’Église ; c’est ce que constatait par exemple l’écrivain franc-maçon Jean Baylot (1897-1976) :

L’Église romaine n’avait jamais pu réaliser son aspiration à la catholicité effective. Seul l’Ordre maçonnique avait réussi à s’implanter partout où la civilisation le rendait intelligible et où le libéralisme politique lui ménageait bon accueil. Cette réussite, familière à nos esprits et qui paraît aller de soi, avait été pressentie par les francs-maçons du 18e siècle, bien qu’elle fût à peine croyable [104].

Jean Baylot fait ainsi écho – sans doute involontairement – à l’historien anti-maçon Bernard Faÿ qui estime que la maçonnerie spéculative s’établit

comme un cadre plus vaste que toutes les religions révélées et comme une institution supérieure qui travaillera à l’unité morale et sociale de l’humanité là où les religions diverses ont échoué [105].

 

La maçonnerie est une Contre-Église

Au 18e siècle, le continent européen n’a plus d’unité spirituelle. Les nations protestantes, et en particulier l’Angleterre, sont divisées en une multitude de sectes. Les nations catholiques sont victimes de ce que Paul Hazard a très justement nommé « la crise de la conscience européenne [106] » et ont perdu beaucoup de leur solidité religieuse et de leur force morale, car l’Église catholique est en déclin : d’une part, elle est déchirée par l’hérésie janséniste et ses meilleurs défenseurs sont mobilisés pour lutter contre cette dernière ; d’autre part, l’autorité pontificale ne s’exerce plus avec la fermeté nécessaire, du fait de l’état d’esprit gallican en France et des tendances absolutistes des souverains dans les autres pays catholiques.

Cet état de division de l’Europe et de moindre résistance du catholicisme va faciliter l’insidieuse offensive de la franc-maçonnerie, qui va se présenter comme un facteur d’unité et comme une Église de remplacement.

Forte de son pacte avec la haute noblesse britannique, la maçonnerie, écrit Bernard Faÿ,

pouvait mener à bien sa croisade. Sa grande invention est d’instaurer par le monde, sous le nom de « fraternité » ou « amour fraternel », l’ère de la camaraderie héritière et remplaçante de la charité chrétienne ; comme sa grande œuvre intellectuelle et mystique est de substituer aux religions dogmatiques, au mysticisme spiritualiste, une religiosité scientifique, un mysticisme cosmique [107].

Voici, toujours d’après Bernard Faÿ, les mécanismes de cette Contre-Église :

La maçonnerie a quelque chose de bizarre et d’insolite qui se marie bien avec son sérieux et son zèle moral ; ce n’est point un parti, ce n’est point une secte, ce n’est point une corporation, ce n’est point une académie, bien que ce soit tout cela à la fois ; mais surtout c’est une société apostolique. Elle enseigne et elle guide ; elle révèle à ses fidèles un point de vue nouveau sur l’histoire par ses constitutions ; elle les réunit en un corps fraternel et philosophique, elle leur offre des cérémonies mystérieuses et brillantes, initiations, réunions régulières […]. Elle aide aussi et elle soulage grâce à son fond de charité et à sa camaraderie organisée. Elle offre tout ce qu’offrait jadis l’Église, qui dans la vie sociale du Moyen Age était à la fois centre de réunion, conservatrice des dogmes et vérités utiles, protectrice de la morale, dispensatrice des secours spirituels et matériels et organisatrice de la mise en scène sociale. A partir de 1717 à l’Angleterre troublée la maçonnerie offre tout cela, mais elle sait y donner un air de nouveauté, de galanterie et de bel esprit que les religions ont perdu depuis longtemps [108].

Il nous paraît douteux que « nouveauté », « galanterie » et « bel esprit » fassent partie des vertus que devrait cultiver la religion chrétienne, en revanche, ce sont des qualités frivoles dont l’esprit du monde fait grand cas. La maçonnerie offrait donc ce que le jargon moderne appelle un « espace de sociabilité » ; espace commode, flatteur pour la vanité, et très peu exigeant si on le compare aux vertus pratiquées dans les confréries religieuses et les pieuses unions qui constituaient les espaces de sociabilité catholiques.

En quelques années, l’Europe va donc se couvrir de loges où se réuniront fraternellement nobles, grands bourgeois, prêtres et religieux. A la noblesse, la maçonnerie se présentait comme issue des anciens ordres de chevalerie et donnait l’illusion de poursuivre la trace de leurs ancêtres, les croisés. Les bourgeois et les clercs roturiers étaient flattés de pouvoir coudoyer de grands seigneurs, « d’appeler un duc et pair “mon frère” et de porter l’épée, même si elle n’était que de fer blanc [109] ». A tous, la maçonnerie faisait miroiter des « mystères » équivoques qu’elle teintait parfois d’un vernis chrétien, alors qu’ils étaient tout simplement puisés dans le vieux fatras gnostico-cabalistique.

 

La maçonnerie est un Contre-État internationaliste

Quoiqu’en disent ses thuriféraires, la maçonnerie n’est pas plus neutre à l’égard de l’État qu’à l’égard de l’Église. Nous avons vu que Desaguliers s’est allié avec la monarchie protestante anglaise contre l’ennemi commun catholique, c’est-à-dire non seulement contre l’Église dite « papiste », mais encore contre les monarchies catholiques européennes, en particulier les Bourbon. La maçonnerie n’est en effet conservatrice que dans les pays où son idéologie est au pouvoir ; Bernard Faÿ l’a très bien vu :

Les aspirations initiales de la maçonnerie correspondent trop bien à la politique de George [110] pour qu’ils ne collaborent pas, mais comme organisation internationale elle peut se trouver en opposition avec d’autres gouvernements, si elle estime qu’ils contrarient l’essor des idées maçonniques, qu’ils ne travaillent pas pour les vrais intérêts du peuple ou qu’ils sont un danger pour l’Angleterre hanovrienne [111].

Comment la maçonnerie va-t-elle pouvoir concilier son action politique avec ses protestations solennelles de n’accepter « aucune querelle de religion, de nation, de politique d’État », surtout avec cette proclamation vibrante :

nous sommes résolument contre toute politique, comme n’ayant jamais contribué et ne pouvant jamais contribuer au bien-être de la loge. Cette obligation de toujours a été strictement enjointe et observée, mais particulièrement depuis la Réforme en Grande-Bretagne, vu la séparation et la sécession de ces nations de la communion de Rome ?

Toutefois, si on examine ce texte d’un peu plus près on s’aperçoit qu’il recèle deux équivoques que nous allons souligner :

– la politique est rejetée parce qu’elle ne peut pas « contribuer au bien-être de la loge » ; autrement dit si les frères font de la politique, le bien-être de la loge risque d’en souffrir. Il y a là un risque d’ordre pratique, mais rien de plus.

– Cette obligation d’apolitisme a toujours été observée « particulièrement depuis la Réforme en Grande-Bretagne, vu la séparation et la sécession de ces nations de la communion de Rome ». Pourquoi cette référence, sinon parce que la rupture de communion avec Rome étant le but de l’action maçonnique, les querelles politiques ou religieuses deviennent inutiles et néfastes là – et là seulement – où ce but est obtenu ?

Évidemment, ce n’est pas flagrant à la première lecture, mais quand on est familiarisé avec les textes maçonniques, on s’aperçoit que ce double langage est un procédé très souvent employé par les frères \, de manière à camoufler le fond de leur pensée aux profanes ; les initiés eux comprendront.

Nous allons trouver une confirmation de notre hypothèse et un autre exemple de double langage, dans le deuxième paragraphe des constitutions intitulé : « Du magistrat civil suprême et subordonné ». Il commence par une proclamation rassurante à l’égard des pouvoirs publics :

Le maçon est un paisible sujet vis-à-vis des pouvoirs civils, en quelque endroit qu’il réside ou travaille, et ne doit jamais se mêler aux complots et conspirations contre la paix ou le bien-être de la nation, ni manquer à ses devoirs envers les magistrats inférieurs [112].

Malheureusement, la fin du paragraphe est contradictoire avec le début :

C’est pourquoi, si un frère devient rebelle à l’État, il ne doit pas être soutenu dans sa rébellion quelle que soit la pitié qu’il puisse inspirer en tant qu’homme malheureux et s’il n’est convaincu d’aucun autre crime, bien que la loyale fraternité doive et ait le devoir de désavouer sa rébellion et de ne donner aucun ombrage ni motif de défiance politique au gouvernement existant, ils ne peuvent pas l’expulser de la loge, et sa relation avec elle demeure indéfectible [113].

Autrement dit, la maçonnerie doit désavouer la rébellion pour ne pas s’attirer les foudres du gouvernement, mais elle n’a pas le droit de rompre avec le rebelle ; il y a là, à l’évidence, une complicité – au moins passive – avec des comploteurs éventuels sous couvert d’un désaveu purement formel. Car si un frère \ peut « se mêler aux complots et conspirations contre la paix ou le bien-être de la nation », et « manquer à ses devoirs envers les magistrats inférieurs » sans être exclu ipso facto de la maçonnerie et sans même qu’une quelconque sanction soit prévue contre lui, alors l’interdiction est vaine.

Mgr Jouin commentait ainsi ce passage des Constitutions :

Voilà comment se comportent les maçons à l’égard d’un F\ coupable de révolte contre les lois de son pays ; ils le plaignent comme un malheureux homme, mais le gardent au sein de la loge ; il en fait partie d’imprescriptible façon. Or, dans ces conditions, il ne saurait plus être un fidèle citoyen de l’État ; il n’est d’aucun pays, d’aucune nation. C’est, en effet, le dogme politique des maçons [114].

Et, citant le passage des constitutions qui déclare qu’étant « de la religion universelle […], nous sommes aussi de toutes les nations, langues, parentés, expressions », Mgr Jouin concluait :

Les maçons, en un mot, sont cosmopolites. La maçonnerie est l’État dans l’État, ou mieux, le Contre-État, générateur de l’internationalisme, qui renverse aujourd’hui les frontières et les patries [115].

Ce cosmopolitisme, hérité de Comenius et des rose-croix, était parfaitement conscient dès l’origine chez les plus hauts dirigeants de la maçonnerie ; c’est ainsi que Louis de Pardaillan, duc d’Antin, grand-maître de la maçonnerie française de 1738 à 1743, déclarait en 1740 :

Le monde entier n’est qu’une grande république dont chaque nation est une famille. C’est pour répandre ces essentielles maximes que notre société fut d’abord établie [116].

 

Conclusion 

Les contemporains les plus lucides ont décelé très vite les véritables objectifs de la maçonnerie. C’est ainsi que, sous le premier Empire, l’abbé Barruel confiait à Ferdinand de Bertier, fils et petit-fils des premières victimes de la Révolution et organisateur des Chevaliers de la Foi :

que nous n’étions qu’au commencement d’une révolution antireligieuse et sociale qui devait tout changer, tout bouleverser dans l’univers. On devait tendre et agrandir les empires pour faciliter ces révolutions en y fondant des gouvernements constitutionnels et parlementaires qui prépareraient les peuples à former une république universelle, démocratique et égalitaire, après avoir renversé toutes les institutions existantes, religieuses et politiques, tous les anciens trônes et surtout le règne du Christ dont la divinité et la puissance seraient entièrement rejetées [117].

M. Lozac’hmeur, dans son remarquable ouvrage intitulé Fils de la Veuve, a parfaitement expliqué ce but final de la maçonnerie : réaliser l’unité du genre humain par l’établissement d’un gouvernement mondial d’inspiration satanique [118] ; nous n’insisterons donc pas là-dessus. Faisons simplement observer le chemin parcouru depuis que le rose-croix Comenius écrivait dans un ouvrage intitulé Lux in tenebris, paru en 1657 :

Le pape est le grand Antéchrist de la Babylone universelle. La Bête à tout faire de la courtisane, c’est l’Empire Romain [le Saint-Empire romain germanique] et spécialement, la Maison d’Autriche. Dieu ne tolérera plus longtemps ces choses ; bien mieux, il détruira enfin le monde des impies dans un déluge de sang. A la fin de la guerre, la papauté et la Maison d’Autriche seront détruites. Cette destruction sera le fait des nations fatiguées de leur despotisme, accourant des quatre coins du monde, en premier lieu les peuples du Nord et de l’Orient. […] L’univers tout entier sera réformé à la fin des siècles. Les lois et la forme de cette réforme seront promulguées, à savoir : destruction de l’idole et de l’idolâtrie [comprenez : la papauté et le catholicisme romain] et partout rétablissement du culte le plus pur de la divinité [comprenez :  la nouvelle religion mondiale qui doit remplacer toutes les autres] [119].

Comme chacun sait, la Maison d’Autriche a été détruite en 1919, par le traité de Versailles qui fut une œuvre maçonnique ; aucun pouvoir public catholique ne subsiste encore nulle part au monde ; la religion mondiale œcuménique est prêchée partout, y compris dans l’Église catholique romaine. Trois cent cinquante ans après la prédiction de Comenius, il semble qu’elle soit presque entièrement réalisée et que l’empire sacral universel de l’Antéchrist soit dans l’ordre des choses réalisables à moyen terme, mais, comme le dit le psalmiste : « l’ouvrage des méchants demeure périssable », et si nous savons que l’Antéchrist doit venir à son heure (que nous ignorons), nous savons aussi que « le Seigneur Jésus [l’exterminera par le souffle de sa bouche et [l’]anéantira par l’éclat de son avènement » (2 Th 2, 8).

Car, malgré les apparences, ce ne sont pas les sociétés secrètes qui mènent le monde, et leur maître, le démon, a beau être qualifié par l’Écriture de « prince de ce monde », il n’en est pas pour autant le roi. Celui qui mène le monde c’est Dieu, et le Roi de l’univers c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ. Comme aimait à le répéter Jean Vaquié, il y a ce que Dieu veut et il y a ce que Dieu souffre : si Dieu respecte la liberté humaine, s’il souffre parfois que réussissent les projets des méchants, aucune action humaine ou démoniaque ne saurait empêcher sa volonté de triompher. Jamais Dieu n’est plus vainqueur que quand sa cause paraît perdue, et jamais le démon n’est plus radicalement vaincu que lorsqu’il semble avoir gagné la partie.

 

Bibliographie

Gustave Bord, La Franc-Maçonnerie en France, des origines à 1815, t. 1, Les Ouvriers de l’idée révolutionnaire (1688-1771), Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1908, et rééd. Genève-Paris, Slatkine, 1985.

Richard Deacon, Histoire des services secrets britanniques, Paris, Buchet-Castel, 1976

Bernard Faÿ, La Franc-Maçonnerie et la révolution intellectuelle du 18e siècle, Paris, La Librairie française, 1961.

Mgr Jouin, « La Guerre de 1914 et la judéo-maçonnerie », Revue Internationale des Sociétés Secrètes, t. 19, n° 25, 22 juin 1930.

Serge Karov, « Comenius », notice de la Contre-Encyclopédie publiée dans Lectures Françaises, n° 447-448, juillet-août 1994.

Jean Lombard Cœurderoy, La Face cachée de l’histoire moderne, t. I, Madrid, Rivadeneyra, 1984.

E. de Moreau, Pierre Jourda et Pierre Janelle, La Crise religieuse du 16e siècle, in Fliche et Martin, Histoire de l’Église, t. 16, Bloud & Gay, 1950.

Michel Poirier, Sir Philip Sidney, le chevalier poète élizabethain, Bibliothèque universitaire de Lille, 1948.

Léon de Poncins, Christianisme et franc-maçonnerie, Chiré-en-Montreuil, Diffusion de la Pensée française, 1975.

Jean Vaquié, « Les manifestes rosicruciens », in Révolution Contre-Révolution - Actes du colloque de Lyon 1989, Bernard Demotz et Jean Haudry (dir.), Paris, Éd. du Porte-Glaive, 1990.

Abel-François Villemain, Histoire de Cromwell, d’après les mémoires du temps et les recueils parlementaires, Paris, Maradan, 1819.

Frances A. Yates, La Lumière des rose-croix – L’illuminisme rosicrucien (Trad. M. D. Delorme), Paris, éd. Retz, 1986.

 



[1]  — Voir Jean Vaquié, « Les manifestes rosicruciens », in Bernard Demotz et Jean Haudry (dir.), Révolution Contre Révolution - Actes du colloque de Lyon 1989, Paris, Éd. du Porte-Glaive, 1990  (dans la suite : Jean Vaquié).

[2]  — C’est-à-dire: la tradition de la fraternité.

[3]  — On les désigne en abrégé sous les noms de Reformatio, de Fama fraternitatis, de Brève Considération, de Confessio et de Noces chymiques.

[4]  — Roland Edighoffer, Les Rose-croix et la crise de la conscience européenne au 17e siècle, Paris, Dervy, 1998 (dans la suite : Roland Edighoffer).

[5]  — Jean Vaquié, p. 13-14.

[6]  — Jean Vaquié, p. 16.

[7]  — Voir Frances A. Yates, La Lumière des rose-croix – L’illuminisme rosicrucien (Trad. M. D. Delorme), Paris, éd. Retz, 1986, p. 57 (ouvrage très documenté mais assez confus – il donne en annexe le texte de la Fama et de la Confessio – dans la suite : Frances A. Yates) ; on trouve également des précisions intéressantes sur Dee dans un autre de ses livres, La Philosophie occulte à l’époque élizabéthaine, Paris, Dervy Livres, 1987 ; mais toute l’œuvre de cette historienne anglaise – qui a minutieusement étudié les courants hermético-cabalistiques et rosicruciens – est favorable à l’occultisme et très anti-catholique. Pour une étude d’ensemble des influences occultistes et rosicruciennes sur l’Angleterre des 16e et 17e siècles, on consultera l’excellent ouvrage du chartiste Jean Lombard Cœurderoy, La Face cachée de l’histoire moderne, t. 1, Rivadeneyra, Madrid, 1984, chap. IX, p. 107-125 (dans la suite : Jean Lombard).

[8]  — Frances A. Yates, p. 57.

[9]  — Voir Richard Deacon, Histoire des services secrets britanniques, Paris, Buchet-Chastel, 1976, p. 17-18, 21, 24, 28, 30-33.

[10] — Frances A. Yates, p. 101-103.

[11] — Gustave Bord, La Franc-Maçonnerie en France des origines à 1815, t. 1, Les Ouvriers de l’idée révolutionnaire (1688-1771), Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1908, et rééd. Genève-Paris, Slatkine, 1985, p. 27 (dans la suite : Gustave Bord). G. Bord, catholique et royaliste, était hostile à la maçonnerie mais n’a malheureusement publié que le premier tome de son ouvrage ; les francs-maçons eux-mêmes reconnaissent que ses « travaux continuent à faire autorité » (Dictionnaire de la franc-maçonnerie, article « Bord », p. 150).

[12] — Frances A. Yates, p. 149.

[13] — Gustave Bord, p. 27.

[14] — Gustave Bord, p. 27.

[15] — Frances A. Yates, p. 149-150.

[16] — Cité par Frances A. Yates, p. 150.

[17] — Frances A. Yates, p. 150.

[18] — Paolo Rossi, Francis Bacon : From Magic to Science, Londres, 1968 (note de F. Yates).

[19] — Frances A. Yates, p. 150.

[20] — Nous employons le terme « illuminé » au sens d’initié d’une société secrète supérieure d’inspiration luciférienne.

[21] — Serge Karov, « Comenius », notice de la Contre-Encyclopédie publiée dans Lectures Françaises, n° 447-448, juillet-août 1994, p. III (dans la suite : Serge Karov).

[22] — Frances A. Yates, p. 208.

[23] — Voir Serge Karov, ibid.

[24] — Cité par Frances A. Yates, p. 219.

[25] — M. Denis, Un certain Comenius, Paris, 1992, p. 53, cité par Serge Karov, ibid.

[26] — Éric Saunier (dir.), Encyclopédie de la franc-maçonnerie, Paris, Le Livre de Poche, 2000, article « Ashmole », p. 53 (dans la suite : Encyclopédie de la franc-maçonnerie). Cette encyclopédie a été rédigée par des maçons.

[27] — Gustave Bord, p. 53 et Jean Lombard, p. 123.

[28] — Sur le rôle d’Ashmole, voir Gustave Bord, p. 53-54 et Frances A. Yates, p. 221-231.

[29] — Jean Lombard, p. 200.

[30] — Cité par Frances A. Yates, p. 241.

[31] — Daniel Ligou (dir.), Dictionnaire de la franc-maçonnerie, Paris, P.U.F., 1987, p. 820 (dans la suite : Dictionnaire de la franc-maçonnerie).

[32] — Cité par l’Encyclopédie de la franc-maçonnerie, article « Origines », p. 632-633

[33] — Frances A. Yates, p. 241.

[34] — Encyclopédie de la franc-maçonnerie, article « Écosse », p. 236.

[35] — Jean Lombard, p. 200.

[36] — Frances A. Yates, p. 242.

[37] — E. Ward,en 1978.

[38] — Thèse de F. W. Sean-Coon. Rappelons que la guerre civile entre Charles 1er et ses adversaires parlementaires et puritains avait commencé en 1642.

[39] — Thèse de C. Dyer. On trouvera un résumé des thèses les plus récentes dans l’Encyclopédie de la franc-maçonnerie, article « Origines », p. 630-634.

[40] — Frances A. Yates, p. 248.

[41] — E. de Moreau, Pierre Jourda et Pierre Janelle, La Crise religieuse du 16e siècle, p. 336, in Fliche et Martin, Histoire de l’Église, t. 16, Bloud & Gay, 1950 (dans la suite : E. de Moreau et al.)

[42] — Richard Deacon, Histoire des services secrets britanniques, p. 10-12.

[43] — E. de Moreau et al., p. 420.

[44] — Jean Lombard, p. 108.

[45] — Deacon, p. 13.

[46] — Deacon, p. 14 à 28.

[47] — Deacon, p. 23.

[48] — Jean Lombard, p. 108.

[49] — Deacon, p. 26-27, p. 34 ; Jean Lombard, p. 108.

[50] — Deacon, p. 37 à 39.

[51] — L’importance du rôle de Dee transparaît dans les ouvrages de Deacon et de F. Yates

[52] — Frances A. Yates, p. 55.

[53] — Deacon, p. 35-36.

[54] — Deacon, p. 39.

[55] — Deacon, p. 36.

[56] — Frances A. Yates, p. 55.

[57] — Michel Poirier, Sir Philip Sidney le chevalier poète élizabéthain, Bibliothèque universitaire de Lille, 1948, p. 89.

[58] — Michel Poirier, p. 104.

[59] — Nicolas de Montrand (pseudonyme de Nicolas Barnaud), Le Miroir des François, compris en trois livres. Contenant l’état et maniement des affaires de France, s.l., 1582.

[60] — Feller (F. X. de), Biographie universelle, Besançon et Paris, Outhenin-Chalandre, Méquignon, Leroux et Gaume, 1844, t. 1, article « Barnaud ».

[61] — Le Réveille-matin des François et de leurs voisins. Composé par Eusèbe Philadelphe Cosmopolite, en formes de Dialogues, à Édimbourg, de l’imprimerie de Jaques James [Strasbourg, Bernard Jobin], 1574. Ce pamphlet protestant a été probablement écrit par plusieurs auteurs ; le catalogue de la B. N. propose Théodore de Bèze et Hugues Doneau.

[62] — Sur Semler, voir l’abbé Augustin Barruel, Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, Chiré-en-Montreuil, éd. de Chiré, 2005, t. 2, p. 409-410.

[63] — Éric Sablé, Dictionnaire des rose-croix, Paris, Dervy, 1996, article « Barnaud » et « Semler ».

[64] — Jean Lombard, p. 114.

[65] — Jean Lombard, p. 152-153.

[66] — Jean Lombard, p. 152.

[67] — Frances A. Yates, p. 29.

[68] — Frances A. Yates, p. 30.

[69] — Frances A. Yates, p. 30 et 34.

[70] — Frances A. Yates, p. 55.

[71] — Frances A. Yates, p. 55.

[72] — Frances A. Yates, p. 44 et 55.

[73] — Frances A. Yates, p. 43.

[74] — Frances A. Yates, p. 34.

[75] — Frances A. Yates, p. 20-22.

[76] — Frances A. Yates, p. 34.

[77] — Frances A. Yates, p. 20-21 et 39-40.

[78] — Sur cette bataille, voir Le Sel de la terre 65 (été 2008), p. 161-169. (NDLR.)

[79] — Frances A. Yates, p. 58.

[80] — Deacon, p. 47-48.

[81] — Deacon, p. 51.

[82] — Villemain, Histoire de Cromwell, d’après les mémoires du temps et les recueils parlementaires, Paris, Maradan, 1819, t. 1, p. 242-243 (dans la suite : Villemain).

[83] — Voir Pierre Virion, Le nouvel Ordre du monde (New World Order), Saint-Cénéré, Téqui, 1974. On trouve de nombreuses traces de cette idée chez les occultistes britanniques, par exemple dans l’œuvre de l’illuminée théosophe hispano-écossaise lady Caithness (1832-1895), ex duchesse de Pomar, auteur de Les vrais Israélites, l’identification des dix tribus perdues avec la nation britannique, les sufis et la théosophie mahométane, publié en 1888 (voir M. F. James, Ésotérisme, occultisme, franc-maçonnerie et christianisme aux 19e et 20e siècles, Paris, N.E.L., 1981, article « Caithness »).

[84] — David Hume (et ses continuateurs Goldsmith et Jones), Histoire d’Angleterre depuis l’invasion de Jules César jusqu’à l’avènement de Georges IV, Paris, Jubin, Beaulé, Dondey-Dupré, 1831, t. 10, p. 378.

[85] — Villemain, t. 2, 200-203.

[86] — Villemain, t. 2, 200-203 et 414-415.

[87] — Roi d’Angleterre de 1422 à 1471.

[88] — W.L. Wilmshurst, The masonic Initiation, London, Ed. Rider & Co, s.d., p. 190-191, cité par Léon de Poncins, Christianisme et franc-maçonnerie, Chiré-en-Montreuil, Diffusion de la Pensée française, 1975, p. 158 (dans la suite : Léon de Poncins).

[89] — Et non après la révocation de l’Édit de Nantes, comme l’écrivent la plupart des dictionnaires ; le pasteur Desaguliers a quitté la France légalement avec sa famille, y compris son fils âgé de quelques mois qu’il a été inutile de cacher dans un tonneau, comme l’affirment de pieuses légendes protestantes ! Voir Camille Lépouchard, « Un disciple de Newton né à La Rochelle : Jean-Théophile Desaguliers (1683-1744) », dans Aguiaine – Bulletin de la Société d’Études Folkloriques du Centre-Ouest, t. 21, mai-juin 1989, p. 157-175 (article très favorable à Desaguliers).

[90] — Sur le rôle de Desaguliers, voir Bernard Faÿ, La Franc-Maçonnerie et la révolution intellectuelle du 18e siècle, Paris, La Librairie française, 1961, p. 76-94 (dans la suite : Bernard Faÿ).

[91] — Jean Lombard, p. 201.

[92] — Jean Vernette et Claire Moncelon, Dictionnaire des groupes religieux aujourd’hui, Paris, Presses Universitaires de France, 1996.

[93] — Dictionnaire de la franc-maçonnerie, p. 558-559.

[94] — Dictionnaire de la franc-maçonnerie, p. 559.

[95] — Bernard Faÿ, p. 92.

[96] — Léon de Poncins, p. 152.

[97] — Jean Lombard, p. 201.

[98] — Il s’agissait en fait d’une œuvre collective à laquelle Desaguliers prit une part prépondérante (voir l’Encyclopédie de la franc-maçonnerie, p. 30).

[99] — W. L. Wilmshurst, The masonic Initiation, p. 190-191, cité par Léon de Poncins, p. 158.

[100]     —             Constitutions d’Anderson 1723. Texte anglais de l’édition de 1723. Introduction, traduction et notes de Daniel Ligou, Paris, Edimaf, 1998, p. 179. Les mots soulignés l’ont été par nous, de même que dans les citations suivantes (dans la suite : Constitutions d’Anderson 1723).

[101]     —             Constitutions d’Anderson 1723, p. 187.

[102]     —             Encyclopédie de la franc-maçonnerie, article « Constitutions d’Anderson », p. 183.

[103]     —             Sur la « religion noachique », voir Michel Laurigan, L’Église et la Synagogue depuis Vatican II, Avrillé, Éditions du Sel, 2006.

[104]     —             Jean Baylot, La Franc-Maçonnerie traditionnelle dans notre temps, Paris, Vitiano, 1972, p. 94.

[105]     —             Bernard Faÿ, p. 90.

[106]     —             Paul Hazard, La Crise de la conscience européenne (1680-1715), Paris, Furne et Boivin, 1935, 2 vol.

[107]     —             Bernard Faÿ, p. 113-114.

[108]     —             Bernard Faÿ, p. 93-94.

[109]     —             Pierre Mariel, Les authentiques Fils de la lumière, Paris, Le Courrier du livre, 1973, p. 31.

[110]     —             George II, roi d’Angleterre de 1727 à 1760.

[111] — Bernard Faÿ, p. 92.

[112]     —             Constitutions d’Anderson 1723, p. 179.

[113]     —             Constitutions d’Anderson 1723, p. 179.

[114]     —             Mgr Jouin, « La Guerre de 1914 et la judéo-maçonnerie », Revue Internationale des Sociétés Secrètes, t. 19, n° 25, 22 juin 1930, p. 584.

[115]     —             Ibid.

[116]     —             Cité par Mgr Jouin, p. 588, d’après Pouget de Saint-André, Les Auteurs cachés de la Révolution française, Perrin, Paris, 1923, p. 11.

[117]     —             Bertier (Ferdinand de), Souvenirs inédits d’un conspirateur – Révolution, Empire et première Restauration, présentés et annotés par Guillaume de Bertier de Sauvigny, Paris, Tallandier, 1990, p. 144.

[118]     —             Jean-Claude Lozac’hmeur, Fils de la Veuve. Recherches sur l’ésotérisme maçonnique, éd. de Chiré, 2002 (2e édition), p. 157-163 et passim.

[119]     —             Cité par Pierre Virion, Bientôt un Gouvernement mondial, une Super et Contre-Église, Saint-Cénéré, éd. Saint-Michel, 1967, p. 11.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 68

p. 112-146

Les thèmes
trouver des articles connexes

Les Fausses Religions : Erreurs, Doctrines et Unicité du Salut

La Franc-maçonnerie : Études sur les Sociétés Secrètes

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page