L’œuvre de l’intronisationdu Sacré-Cœur
par le père Mateo Crawley-Boevey
Le père Mateo séjourna une première fois au monastère de Sept-Fons (Allier) du 3 au 14 août 1917. Il y revint en février 1918, suscitant comme partout la ferveur pour le Roi d’amour : « Heureux témoins de cette éloquence spontanée, toute de foi et d’amour, nous avons senti, en effet, l’action extraordinaire de la parole sainte d’un envoyé de Notre-Seigneur, d’un voyant, oserions-nous presque dire. Le règne de Jésus, la connaissance de sa divine personne et de tous ses droits sur nous, la vision de son divin cœur, les merveilles de sa miséricorde, les tendresses de son pardon et de sa pitié pour toute âme de bonne volonté, les promesses et les invitations de son amour, les facilités de son abord ont brillé à nos âmes, comme si le Jésus de l’Évangile était venu, et nous eût dit lui-même : “Oh ! connaissez-moi donc, vous que j’aime tant, malgré tout. Venez à moi, ne craignez pas… parce que c’est moi ! Quia ego sum ! ” Oui, le Maître nous semblait bien là, nous exhortant et nous découvrant tous ses droits à notre amour et les joies de son divin service. […]
Est-ce la peine d’ajouter que le cher prédicateur, le jeune et ardent religieux avait conquis toutes nos sympathies et fait un bien profond dans les âmes ? Cela devait être, et le divin Cœur de Jésus sait bien, lui le premier, tout ce qui s’est passé dans les cœurs : les résolutions prises, les désirs et les plans arrêtés d’apostolat, les orientations nouvelles, pour l’avenir, enfin les changements intimes que seule la grâce toute-puissante du Roi d’amour pouvait opérer, et, nous l’espérons, fera durer toujours. »
Nous livrons ce résumé des conférences du père Mateo, dans le style tantôt narratif, tantôt direct, transcrit par les moines.
Le Sel de la terre.
L’origine toute divined’une œuvre toute divine
On ne saurait mieux dire ! En effet, pour la fonder, le Sacré-Cœur va chercher un jeune religieux péruvien atteint d’une maladie de cœur, dont plusieurs médecins n’espéraient plus la guérison. Acceptant le sacrifice de sa vie que Dieu lui demande, le révérend père Mateo vint à Paray-le-Monial tout confier au Sacré-Cœur. Dans les desseins de Dieu, ce voyage ne devait pas être une préparation à la mort, mais le commencement d’un apostolat, merveilleusement fécond en fruits de sanctification.
A sa première visite à la chapelle des apparitions, à peine à genoux, le révérend père éprouve dans tout son être un bouleversement indescriptible. Il se relève complètement guéri. En même temps, son âme se sent pénétrée d’un désir irrésistible de commencer une croisade pour faire connaître et aimer Jésus, le Roi d’amour. Et le soir, pendant l’heure sainte, tout le plan de campagne à suivre lui est dévoilé. Il voit clairement le grand crime du monde moderne : l’expulsion de Jésus-Christ du sein de la famille et de la société. Non moins clairement, le remède se dévoile : reconquérir les familles, une à une, par l’intronisation du Sacré-Cœur, afin de préparer le règne social de Notre-Seigneur. Au cri de la famille paganisée et de la société athée : « Nolumus hunc regnare super nos, nous ne voulons pas qu’il règne sur nous » (Lc 19, 14), il faut opposer la parole de saint Paul : « Oportet illum regnare, il faut qu’il règne » (1 Co 15, 25).
Mais le père n’ignore pas que, pour pouvoir parler avec autorité, il lui manque l’approbation du souverain pontife. Avec l’agrément de ses supérieurs, il se rend donc à Rome auprès du saint pape Pie X. Ce n’est pas l’autorisation qu’il reçoit, mais l’ordre formel de prêcher partout le Christ-Roi. Sûr, cette fois, de sa mission, il retourne au Chili pour y commencer son apostolat.
Tout d’abord, peu ou pas d’encouragements de la part des évêques. L’œuvre paraissait une nouveauté… que valait-elle ? Ses premières auxiliaires sont de petites filles de huit à dix ans, choisies parmi les élèves les plus pieuses d’un pensionnat. L’une d’elles, surtout, se montre d’un zèle à peine croyable. Comme récompense des prix obtenus, elle demande à ses parents la permission de veiller trois fois par semaine jusqu’à onze heures et minuit. On refuse. Elle insiste. La permission obtenue, elle emploie ces heures à écrire des centaines de lettres, à genoux sur une pierre plus d’une fois teinte de son sang.
Faut-il s’étonner des fruits d’un tel apostolat, fécondé par l’amour et la souffrance ? Une de ces lettres est adressée à l’évêque de Tokyo (Japon). Croyant avoir affaire à une grande dame, l’évêque lui répond :
Madame la Marquise, quelle belle œuvre que celle dont vous me parlez ! Au nom de tous mes missionnaires et de tous mes chrétiens, je remercie Votre Excellence de me l’avoir fait connaître. Nous avons déjà commencé l’intronisation et j’espère que bientôt, elle sera faite dans toutes nos familles chrétiennes.
On peut deviner la joie de la fillette, bien plus à cause de ce succès inespéré, que pour le double titre de Marquise et d’Excellence qu’on lui donne. L’incendie se propage. En Amérique, en Espagne, en France, en Italie, en Chine, dans beaucoup de missions, l’intronisation se fait et gagne à Jésus des milliers de foyers, où, selon son désir, il est traité en roi, maître et ami.
Dans un de ces foyers bénis, la mère reçoit une dépêche annonçant la mort de son fils aîné, tombé en brave sur le champ de bataille. Elle épingle le télégramme à l’image du Sacré-Cœur et appelle ses enfants. « Venez, mes petits, mettez des fleurs, placez des candélabres ! — Maman, qu’y a-t-il donc ? — Je vous le dirai après. Bien ! Maintenant, chantons un cantique. » Alors seulement, elle prend la dépêche et leur dit : « Mes enfants, votre frère vient d’être tué ! » Puis se tournant vers l’image du Sacré-Cœur, elle s’écrie dans un sanglot : « Ô Jésus, vous nous l’aviez donné ; vous nous l’avez repris. Vous êtes ici le Roi et le Maître. Que votre nom soit béni ! »
Dans une autre famille, les enfants reviennent de l’école les bras chargés de prix et de couronnes. Ils courent à leurs parents pour être embrassés. « Non, dit le père. Allez d’abord déposer vos couronnes et vos prix aux pieds de Jésus. Après seulement, je vous embrasserai. »
Œuvre admirable qui forme des âmes à comprendre si bien les droits et les désirs de Jésus-Christ !
En 1914, le père Mateo est appelé en Europe. Cependant, de graves raisons semblaient s’opposer à son départ. Il restait donc, malgré son vif désir de répandre au loin l’œuvre de l’intronisation. Mais voilà qu’un beau jour, il reçoit de nouveau de son père provincial, l’ordre de tout quitter et de se rendre en Europe. Il s’embarque sur le paquebot qui ramène la mission militaire française, du Brésil en France ; la guerre venait d’éclater. Il parle à peine français. N’importe. Il prêche et a le bonheur de confesser et de communier de sa main tous les membres de cette mission. Arrivé en Europe, il apprend que Pie X vient de mourir. A cette nouvelle, il eut un moment d’angoisse ! Que va penser de l’œuvre son successeur ? Le père retourne à Rome et, contre toute prévision, il obtient – et sans le demander – tout ce qu’il désire : longue audience, lettre autographe de Benoît XV, ordre de prêcher à Rome et d’organiser l’œuvre pour toute l’Italie. Bien plus, faveur peut-être unique dans son genre, Sa Sainteté daigne lui demander de venir dire une messe en sa présence. Après cette messe, nouvelle audience, dans laquelle le Saint-Père lui répète à plusieurs reprises : « Dites bien que je veux voir cette croisade prêchée partout. Cette œuvre, c’est mon œuvre. »
Cependant, où prêcher et à qui ? Le père ne connaît presque personne à Rome. Le Sacré-Cœur aplanit encore cette difficulté. Le soir même de sa première audience, le père reçoit la visite de la princesse Antici Mattei, présidente générale de la ligue des dames catholiques, qui vient l’inviter à adresser la parole, le lendemain, à une réunion importante composée de l’élite de Rome.
Après l’Italie, la France, la Hollande, l’Angleterre, la Suisse, l’Espagne sont tour à tour témoins du zèle évangélique de l’infatigable apôtre. Partout il rencontre la contradiction d’abord, le succès ensuite. Ce qu’il voit, ce sont des foules enthousiastes, des âmes qui s’offrent en holocauste pour l’extension de l’œuvre, des conversions éclatantes !
Le président d’une loge vient se confesser au père, à la suite d’une intronisation du Sacré-Cœur et lui remet, comme preuve de sa conversion, le parchemin de sa donation au diable, datant de cinquante années.
Une dame très pieuse obtient de son mari, comme cadeau de sa fête, l’autorisation de faire l’intronisation. Le père se rend chez elle, distribue les feuilles de prières, mais, pour ne pas être indiscret, passe le chef de la famille qu’il sait non pratiquant. « Et moi, mon père ? » — « Avec plaisir, monsieur. » On récite les prières. Tous y répondent, le mari comme les autres. Mais, arrivé à un passage qui fait allusion aux défunts de la famille, il ne répond plus et cache sa tête dans ses mains. La cérémonie terminée, il reste à genoux, sanglotant. Le père le relève et passe avec lui dans une chambre voisine. Aussitôt la porte fermée, l’heureux converti tombe à ses pieds en disant : « Mon père, vous ne sortirez pas d’ici sans avoir entendu ma confession. Depuis quarante-cinq ans, je ne me suis plus confessé. » A l’heure qu’il est, ce monsieur communie tous les jours, et sa maison est devenue une véritable Béthanie.
Et ce ne sont pas là des faits rares et isolés.
Dans un pays voisin, on demande pour lui aux évêques la permission de prêcher. L’un d’eux répond :
S’il vient prêcher du nouveau, nous n’en voulons pas. S’il vient prêcher le Sacré-Cœur, nous le connaissons. Cependant il y a la parole du pape. Il peut donc venir, si vous pouvez trouver un auditoire qui consente à l’entendre parler dans une langue étrangère qui n’est pas la sienne non plus.
Le père y est resté trois mois. Or, ce ne sont pas les auditoires qui ont manqué, mais les salles et les églises assez vastes pour les contenir.
Ailleurs, il est demandé par un groupe d’étudiants protestants qui désirent l’entendre parler du Sacré-Cœur. Plusieurs sont maintenant au grand séminaire catholique.
Le révérend père Mateo a eu la joie de faire l’intronisation dans un palais royal et de voir à genoux, devant l’image du Sacré-Cœur, des personnes de la cour, chantant un cantique en l’honneur du Christ-Roi.
Ainsi, conclut le père, partout la montagne marche. Mais comme je disais au pape : « Je ne suis qu’une paille. » Il faut donc que quelqu’un se soit interposé entre la paille et la montagne. Ce quelqu’un, n’en doutez pas, c’est le cœur de Jésus qui, seul, fait toutes ces merveilles.
Les marques divines de l’œuvre
Si une œuvre est divine, elle doit porter trois marques : la contradiction, la fécondité et la consécration.
La contradiction
Une œuvre qui n’est pas née sur le calvaire ne vient pas de Dieu.
Vous n’avez pas besoin de dissertation, nous dit le père. Je me borne à énoncer le principe, et passe tout de suite aux faits. Au reste, je n’ai d’autre éloquence que celle-là.
Voici le fait qu’il nous raconte.
Dans un pays où il arrive pour y organiser l’œuvre de l’intronisation, le premier évêque auquel il s’adresse le reçoit plutôt froidement.
Notre ville est très pieuse, lui dit en substance Sa Grandeur ; mais il y a déjà trop d’œuvres. Elles s’étouffent les unes les autres. Je ne sais vraiment pas s’il y a encore de la place pour la vôtre. Cependant, puisque vous avez une lettre du pape, si vous y tenez beaucoup, je vous permets d’essayer.
Même accueil de la part du grand vicaire :
Quelles sont vos idées ? — Je n’en ai qu’une seule, Monsieur le grand vicaire : Oportet illum regnare ! — […] Une chapelle aurait bien suffi pour les cent à cent cinquante personnes qui viendront vous entendre. Enfin, il n’y a rien à faire. Je suis curieux, moi. J’irai voir.
Le jour venu, l’église était comble et l’émotion du peuple très grande. Jésus avait parlé aux âmes ! Le lendemain, Monseigneur disait au père :
Je n’y comprends rien. Je suis venu dix minutes avant l’heure du sermon. Je n’ai pu entrer. Quels moyens avez-vous donc employés pour avoir une telle foule ? — Monseigneur, pas d’autres que l’insertion de quelques lignes dans un modeste bulletin.
A la suite de ce premier sermon, un groupe de dames s’était constitué en secrétariat dans une communauté de la ville. On décide d’envoyer à tous les évêques du pays, lettres, brochures, tracts, etc. Une semaine se passe. Le père va au couvent.
Pas encore de réponse, ma révérende mère ? — Si, mon père, mais je n’ai pas osé vous la communiquer. C’est si triste. — Courage ! Dites toujours ! — Mon père, l’évêque le plus influent nous a tout retourné ! — Deo gratias ! Appelez vos sœurs, ma mère ; nous irons à la chapelle réciter trois fois le Magnificat pour remercier le bon Dieu de ce coup de fouet. Et vous verrez, tout ira bien.
Dix jours après, le même évêque envoie au père l’invitation pressante de venir prêcher et d’organiser l’œuvre dans son diocèse. « Nul doute, disait Sa Grandeur, l’œuvre vient de Dieu. Il faut commencer, et sans retard. » Et lui-même faisait l’intronisation dans son propre palais en présence du père [1].
La fécondité
Dans une paroisse du Brésil, comptant plus de quarante mille âmes, arrive un nouveau curé. Il y trouve trente à quarante femmes qui font leurs Pâques. Rien de plus ! Désolé, ne sachant que faire pour convertir ses paroissiens, il est sur le point de donner sa démission, lorsqu’il reçoit une lettre de la petite fille du Chili dont le révérend père parlait dans sa première conférence. Cette lettre est pour lui comme un ordre du ciel. Avec son vicaire il se met à l’œuvre. Quelques familles consentent à faire, chez elles, l’intronisation du Sacré-Cœur. D’autres suivent. Et après dix mois de travail, on comptait dans cette paroisse mille sept cents communions… pascales ! Certes, le résultat eût été beau. Mais il y avait mieux : mille sept cents communions quotidiennes. Le bon curé en fut si heureux qu’il voulut aller à Rome pour raconter lui-même au pape ce fait vraiment merveilleux.
Le père prêchait à Haarlem, en Hollande. Tout le monde était étonné de l’entendre raconter les conversions éclatantes dont il avait été témoin. Un seul auditeur ne s’étonnait pas. C’était un curé. « Depuis que j’ai commencé l’intronisation du Sacré-Cœur dans ma paroisse, disait-il, j’ai vu de mes propres yeux toutes les merveilles dont le père vous parle. »
Dans la république de Colombie, où la maçonnerie a été il y a longtemps déjà toute-puissante, on a commencé l’intronisation il y a six ans. Et maintenant ? Le Congrès a voté une loi qui déclare la fête du Sacré-Cœur, fête nationale. Le président a fait lui-même l’intronisation dans la salle du Congrès, et le ministre de l’Instruction publique et de la Justice vient de décider qu’elle sera faite dans tous les tribunaux, dans toutes les écoles, et renouvelée chaque vendredi par une prière spéciale. Le doigt de Dieu n’est-il pas là ? Mais alors, comment douter que ces merveilles ne s’opèrent aussi en France, si ses enfants offrent leurs prières et leurs sacrifices pour le triomphe du Sacré-Cœur ?
La consécration du miracle [2]
Un seul fait. On pourrait en donner des centaines. Ceci se passe tout près de chez nous.
Une dame des plus zélés apôtres de l’intronisation du Sacré-Cœur ne pouvait pas la faire chez elle à cause de son père, franc-maçon, rose-croix 33e degré, président de la loge, de rite écossais, vieillard de soixante-huit ans, qui ne s’était jamais confessé. Elle en obtient cependant l’autorisation, comme témoignage de bienveillance. Le vieillard assiste à la cérémonie, debout. Le vendredi suivant, le P. Mateo lui adresse la lettre que voici :
Monsieur, comme récompense de ce que j’ai fait la semaine dernière pour faire plaisir à votre fille, je ne vous demande qu’une seule chose, c’est que, ce soir, vous veniez vous confesser à moi. Mais cela, je l’exige au nom du Roi d’amour, Jésus.
La tentative était plus qu’audacieuse. Mais cette tactique ayant admirablement réussi dans un cas semblable, et même plus difficile, en Amérique, il y avait quelques années, l’audace, cette fois-ci, était bien fondée. L’année précédente, ayant dû subir une opération, le vieillard s’était rendu dans un hôpital protestant pour être sûr qu’aucun prêtre catholique ne viendrait le déranger. Avant l’opération, sa fille lui demanda, comme dernière grâce, la permission d’introduire, pour cinq minutes, un prêtre chez lui. Pour toute réponse, le père en colère, prenant sa fille par le bras, l’avait jetée à la porte, en criant : « Jamais, jamais, jamais ! » A midi, la lettre est transmise au vieillard. Tout le monde s’attend à une scène violente. Il n’en fut rien. Après avoir lu la lettre, le père pâlit, reste quelques instants comme ébahi, puis se levant : « J’ai un travail pressant à faire, je vais m’enfermer dans ma chambre. Ne me dérangez pas. » A cinq heures, il se présente chez le père, et, tombant à genoux : « Est-ce possible, dit-il, moi, aux pieds d’un prêtre ? » Il sanglote. Revenu un peu à lui, il ajoute : « Mon père, j’avais prévu que l’émotion m’empêcherait de parler ; j’ai donc écrit ma confession. » Et remettant au père un cahier : « Veuillez la lire à haute voix. » Le père le fait, tandis que le vieillard s’écrie de temps en temps : « Oui, je l’aime de tout mon cœur. » Après avoir donné l’absolution, le père engage son pénitent à se bien préparer pour faire, quinze jours après, sa première communion. A ces mots, le vieillard, toujours à genoux, se lève : « Oh ! non, mon père, ne dites pas cela. Dites que je peux communier demain. J’ai soif de lui. » Le père, plein d’admiration à la vue de cette puissance de la grâce, ne peut refuser, et l’heureux converti court au téléphone pour avertir le vice-président de la loge que lui, le président, vient de se confesser, et pour l’inviter, ainsi que tous les autres francs-maçons de la ville, à assister à sa première communion le lendemain matin.
Dernièrement, le révérend père Mateo recevait de lui une lettre :
Mon père, lui disait ce converti, je me suis fait apôtre près de mes deux frères, j’ai la joie de vous annoncer qu’ils viennent de faire leur première confession, et demain je les accompagne à leur première communion. L’un a soixante-et-onze ans et l’autre soixante-quinze.
Pouvez-vous être des apôtres du Sacré-Cœur ?
Cette question, posée par le révérend père Mateo, s’était déjà formulée dans le cœur de beaucoup d’entre nous, pour mieux dire, dans le cœur de tous. Peut-on entendre parler des merveilles opérées partout par l’œuvre de l’intronisation du Sacré-Cœur sans désirer y contribuer pour sa petite part ? Mais le pouvons-nous, nous, religieux contemplatifs, qui n’avons guère de relations avec le monde extérieur [3] ?
Eh quoi ! nous répondit le père, vous vous êtes enfermés par amour pour Jésus, le prisonnier d’amour, et à cause de ce sacrifice, vous seriez privés des mérites des apôtres ? Impossible ! Ce serait une injustice ! Non seulement vous pouvez être des apôtres, mais c’est votre grand devoir Qu’est-ce en effet qu’un apôtre ? Est-ce une voix qui retentit ? Est-ce quelqu’un qui s’agite, qui fait du bruit, un semeur qui court partout pour semer le bon grain ? Mille fois non ! Convertir les âmes, les gagner à Jésus-Christ, c’est une œuvre surnaturelle. Or, le surnaturel ne s’opère que par le surnaturel. La science, l’éloquence n’y suffisent pas. Ce ne sont pas des savants ni de grands orateurs qu’il nous faut, surtout à l’heure actuelle, mais des saints. Un apôtre, c’est un calice plein de Jésus, et déversant son trop-plein sur les âmes. Soyez pleins de Jésus, pleins de vie divine, et vous serez des apôtres. Mais, où donc se remplit-on l’âme ? N’est-ce pas dans le recueillement, le silence, la mortification, la prière, toutes choses dont votre vie est composée ? Et dès lors, qui peut être apôtre plus et mieux que vous ? Bien loin de dire qu’un trappiste ne peut être un apôtre, j’oserai affirmer que personne ne peut l’être sans avoir l’esprit et le cœur d’un trappiste.
Certes, ce n’était pas la première fois qu’on nous parlait de la fécondité de notre genre de vie ; mais jusqu’ici personne ne l’avait fait d’une manière si lumineuse et si convaincante. Sans le vouloir, le révérend père Mateo ne nous a-t-il pas révélé par ces paroles le secret de la fécondité de son apostolat ? N’est-ce pas parce qu’il est plein de Jésus jusqu’à s’oublier totalement lui-même, que Jésus fait tout en lui et par lui ?
Quelques exemples nous firent encore mieux comprendre la pensée du révérend père. Étant en Suisse, il voit venir à lui un bon curé qui lui dit :
Si vous cherchez une âme qui puisse vous aider, j’en connais une. C’est une jeune fille qui souffre dans tout son corps. Elle n’a que sa tête pour penser à Dieu et son cœur pour l’aimer. Paralytique, elle ne peut pas venir à l’église et voudrait pourtant vous entendre.
Le père va la trouver. Il lui parle d’apostolat et lui dit :
Je veux que vous me fassiez cadeau de votre maladie et de vos souffrances. Voulez-vous vous offrir comme victime d’amour au divin Cœur pour être son apôtre ?
Par ses signes et ses regards, elle témoigne qu’elle a compris et qu’elle s’offre désormais en holocauste pour l’extension de l’œuvre de l’intronisation.
A Rotterdam, en Hollande, une petite fille de dix ans réussit à s’échapper de son entourage et vient vers lui.
Mon père, lui dit-elle, bénissez-moi, afin que moi, tout enfant comme je suis, je devienne en petit ce que vous êtes en grand : apôtre du Sacré-Cœur.
A Valparaiso, l’une des zélatrices les plus dévouées est une vieille femme de 75 ans, infirme, pauvre, mendiante, ignorante, ne sachant ni lire, ni écrire. Pour propager l’œuvre, elle a appris les prières par cœur, et, depuis, elle fait l’intronisation dans les familles pauvres, sans jamais compter ses peines, ses privations et ses fatigues.
Un dernier exemple qui prouve à l’évidence la tendre délicatesse du cœur de Jésus.
Le père venait de prêcher à Lyon. Bien qu’il eût vu des foules accourir pour l’entendre, il allait partir déçu et peiné ; il le disait simplement à Notre-Seigneur dans l’action de grâces après sa messe, le matin de son départ :
Seigneur, vous le savez, je pars triste, parce que je n’ai rencontré ici aucune âme, prête à prier, à aimer, à souffrir pour l’œuvre. Si cette œuvre que je prêche doit porter ici des fruits, envoyez-moi une de ces âmes, petites et généreuses, qui, à l’exemple de sœur Thérèse de l’Enfant Jésus, s’offre à prier, à aimer, à souffrir pour le règne de votre Cœur.
Il répète cette prière trois et quatre fois, lorsqu’on vient l’interrompre :
Mon révérend père, il y a ici, à la porte, une enfant pauvre, une petite fastidieuse qui insiste pour vous voir et vous parler. Mais ne vous dérangez pas, je lui dis de s’éloigner, n’est-ce pas ? — Non, non, faites-la venir.
Et l’enfant est introduite :
Mon père, dit-elle, je vous ai entendu parler de l’œuvre, je voudrais, moi aussi, faire quelque chose. Si vous avez besoin d’une petite âme qui, à l’exemple de sœur Thérèse de l’Enfant Jésus, s’offre à prier, à aimer, à souffrir, veuillez me le dire.
Le père, stupéfait, garde le silence, voyant l’empressement avec lequel Jésus répond à sa demande, à peine formulée. L’ouvrière, croyant qu’il n’a pas bien compris, recommence :
Mais, mon père, vous n’avez donc pas entendu : je voudrais être une petite âme comme sœur Thérèse de l’Enfant Jésus, qui prie, qui aime et qui souffre pour le règne du Sacré-Cœur… M’acceptez-vous ? — Eh bien, ma fille, c’est entendu. — Alors, mon père, venez à la chapelle. Je ferai mon oblation à Jésus, et vous le prierez de la ratifier.
Et le révérend père ne sut que bénir Notre-Seigneur. Il pouvait maintenant quitter Lyon.
On dit quelquefois, continue le père : Voilà ce que fait le père Mateo ! Les nigauds ! Savez-vous qui sont les vrais apôtres du Sacré-Cœur, ceux qui opèrent les merveilles que je vous ai racontées, et les autres, beaucoup plus nombreuses, dont je n’ai pas pu vous parler ? Ce sont ces petites âmes, bien simples et surtout bien oublieuses d’elles-mêmes, que je rencontre partout, à la cour d’Espagne et dans les châteaux, aussi bien que dans les chaumières et parmi les mendiantes à la porte des églises. Ce sont elles qui, s’offrant en holocauste au Sacré-Cœur pour aimer, prier et souffrir, font régner Jésus, le roi d’amour. Voulez-vous, vous aussi, être du nombre de ces apôtres ? Du révérend père abbé jusqu’au dernier des frères convers, vous le pouvez, à condition d’être des saints, au moins par l’effort et le désir sincère. — Mais, me direz-vous, c’est bien difficile, bien compliqué ! — Au contraire, rien n’est plus simple.
Et alors, le révérend père nous parle, non sans une pointe d’ironie, de certaines biographies qui semblent être faites exprès pour décourager les bonnes volontés. Vies de saints qui ne dorment pas, ne mangent pas, ne boivent pas, n’ont pas de passions, ne connaissent ni la tentation, ni la lutte, comme cette bonne fondatrice de certaine congrégation, qui, à en croire son biographe, avait le génie de saint Thomas d’Aquin, l’éloquence de saint Jean Chrysostome, la pureté de sainte Agnès, la douceur de saint François de Sales, l’âme séraphique de saint François d’Assise, etc. A coup sûr, ajoutait le père, si tout cela est vrai, la Sainte Trinité a dû être bien embarrassée, lorsqu’il s’est agi de choisir la Mère de Dieu, et a, sans doute, été obligée de faire tirer à la courte paille pour décider si ce serait la sainte Vierge ou cette bonne dame.
Non, les saints ne sont pas de petits anges, tombés tout faits du ciel. La très pure et très immaculée Vierge Marie exceptée, tous ont dû passer par la tentation et par la lutte. Et cela doit nous encourager. Quod isti et istæ, cur non ego [4] ? Ce qu’ont fait ceux-ci et celles-là, pourquoi ne pourrais-je le faire, moi aussi ? Qu’est-ce donc qu’un saint ? En voici la définition que je crois vraie : un saint est quelqu’un qui vit de foi et d’amour.
Vie de foi
C’est l’esprit de foi qui nous manque le plus. Il faut voir Jésus partout – Respice Jesum, regarde Jésus – dans nos supérieurs, dans nos frères, dans les incidents de la vie, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Soyons encore plus sages que l’aveugle de l’Évangile. Lui, il disait à Jésus : « Seigneur, faites que je voie. » Disons, nous aussi : « Seigneur, faites que je vous voie, et que je sois aveugle pour tout le reste. »
C’est ainsi que faisait saint Benoît Labre qu’on pourrait appeler le trappiste des grands chemins. Il voyait Dieu partout et il ne voyait que Dieu.
Nous sommes trop savants. Nous raisonnons trop. Il nous faudrait avoir la tête en moins. Alors nous aurions plus de foi, plus de lumière, et nous agirions en conséquence, surtout si nous avions quelque croix à porter.
Dans un hôpital de Paris, il y avait une pauvre fillette, clouée sur son lit de souffrances. Sur sa demande, on avait fait, dans sa petite chambre, l’intronisation du Sacré-Cœur. Quelque temps après, elle écrivit au père Mateo :
Que c’est bon d’avoir Jésus à côté de soi ! Je ne peux bouger, et pourtant je voudrais avoir des ailes pour aller prêcher à tous ceux qui souffrent. Mais non, je n’ai pas besoin d’ailes pour aimer et pour souffrir. Je sais que la souffrance aussi est un apostolat et que de mon lit, je peux [aider les âmes] mieux que n’importe qui.
Vous aussi, nous dit le père, vous avez des croix, heureusement ! Un trappiste sans croix n’est pas un trappiste. Acceptez-les avec foi et vous pourrez dire : « Seigneur, on m’a trompé. On m’avait dit que la vie du cloître était une vie dure, pénible, austère ; mais on ne m’avait pas dit que vous étiez dans la croix. Dès lors que vous y êtes, il n’y a plus rien à souffrir. » Acceptez-les avec foi, dites à Jésus : « Je l’accepte quand même et de bon cœur, afin que vous régniez. » Oubliez-vous vous-mêmes, ne pensez qu’à Jésus et à ses intérêts, et lui prendra en main les vôtres et fera de vous des saints.
Vie d’amour
C’est triste à dire, mais c’est vrai : Jésus-Christ, l’amour même, n’est pas aimé. Non, il n’est pas aimé. Les mauvais le blasphèment d’une manière horrible. Écoutez ces paroles, parues il y a peu de temps dans un journal :
Le temps est venu de chasser à coups de pied cet homme vil à cheveux rouges qui se nomme Jésus. Tant que nous aurons des lèvres, que ce soit pour le blasphémer ; tant que nous aurons des mains, que ce soit pour lui lancer des pierres ! Tant que nous serons en vie, soyons pour lui des Barabbas !
Que faisons-nous pour réparer ces outrages ? Que faisons-nous surtout pour dédommager Jésus des blessures, beaucoup plus douloureuses à son cœur, qu’il reçoit de ses amis ?
Oh ! Aimons-le, aimons-le jusqu’à la folie ! Que le cœur de Jésus devienne pour nous, comme pour saint Bernard, le cœur d’un frère, d’un roi, d’un ami : Inveni Cor Regis, Fratris, et Amici benigni Jesu ! Aimons ! Aimons ! L’amour : voilà le seul secret de la sainteté. Évidemment, il ne s’agit pas de l’amour sensible, mais de cet amour fort et puissant qui est au plus profond de la volonté ; de cet amour qui ne connaît plus qu’une seule chose : faire la volonté de Jésus. Fiat voluntas tua, que votre volonté soit faite ; travailler à l’établissement de son règne : Adveniat regnum tuum, que votre règne arrive ; s’offrir dans ce but comme hostie d’amour.
En terminant, le révérend père nous exhorta, avec des paroles de feu, à devenir des apôtres, en devenant des saints par une vie de foi et d’amour. Dans sa seconde conférence, il nous disait : « Je n’ai d’autre éloquence que celle des faits. » A ce sujet, il se trompe : l’éloquence des belles phrases et des périodes harmonieuses, il n’en a cure. Mais l’éloquence vraie, celle qui remue et échauffe les cœurs, il la possède, et au plus haut point. Sa péroraison en était un exemple. Que ne pouvons-nous citer textuellement ses paroles, et surtout les redire avec la même flamme !
Et vous, voulez-vous être des hosties pour le triomphe de Jésus ? Soyez à lui sans réserve. Il est la seule réalité de la vie ; tout le reste n’est rien ! Là-bas, dans le monde, tout est ténèbres. Soyez la lumière du monde, c’est votre vocation ! Vous êtes des morts, et votre vie est cachée en Dieu. Malgré votre mort au monde, ou plutôt parce que vous êtes des morts au monde, soyez apôtres dans le monde, et on pourra vous appliquer cette parole de l’Écriture : « Defunctus adhuc loquitur, mort, il parle encore » (He 11, 4). Une seule parole suffit pour changer le pain au corps de Jésus. Seriez-vous plus rebelles que la matière inerte à la parole que Jésus vous adresse par ma bouche : Soyez des apôtres. Soyez des saints ! Jésus s’est fait hostie pour le rachat du monde. Nous aussi, soyons des hosties d’amour pour racheter le monde et sauver les âmes !
[1] — Il n’est pas inutile de signaler, à propos de contradiction, une remarque venue à plus d’un esprit inquiet et critique ; on a cru que les hommages rendus au Sacré-Cœur nuiraient au crucifix. Or, il est bien entendu que l’image du Sacré-Cœur ne doit pas supprimer le crucifix, lequel doit être présent dans tout foyer chrétien. L’image du Sacré-Cœur pourra donc être placée au-dessous du crucifix ou à toute autre place d’honneur. De plus, le révérend père professe d’ignorer la rhétorique ; il ne veut connaître, comme les apôtres, que Jésus-Christ, et Jésus-Christ montrant son cœur, à Paray. Et c’est Jésus tout entier, c’est donc Jésus crucifié, car le crucifix, la rédemption sont, comme l’eucharistie, les dons principaux du cœur de Jésus. Et comme, dans la même église, l’image de la Pieta n’empêche point de vénérer une statue de Notre-Dame de Lourdes ou une Vierge portant l’Enfant, de même, au sanctuaire du foyer, l’image du Sacré-Cœur ne détrône pas le crucifix, ni quelque autre image de Notre-Seigneur. Du reste, impossible de contester que l’image du Sacré-Cœur soit la dernière que le Christ ait montrée de lui-même, et qu’elle symbolise synthétiquement l’amour infini duquel procèdent la rédemption, l’eucharistie et l’Église. (Note de l’éditeur de la brochure.)
[2] — Il ne peut être question ici de rappeler les grandes autorités qui, depuis des années déjà, ont consacré l’œuvre, et l’ont recommandée à la piété des fidèles pour sa valeur et son opportunité. La brochure du révérend père Mateo, Intronisation du Sacré-Cœur de Jésus dans les foyers, donne tout au long, outre de nombreuses approbations d’évêques, la lettre si louangeuse et pressante de Benoît XV au révérend père, ainsi que la longue étude analytique et doctrinale que Son Éminence le cardinal Billot voulut bien lui adresser pour légitimer tout son apostolat.
[3] — Le texte est écrit par les moines cisterciens de Sept-Fons. (NDLR.)
[4] — Saint Augustin, Confessions, l. VIII, ch. 11. (NDLR.)
Informations
L'auteur
En juin 1907, reçu en audience privée par saint Pie X, le père Mateo Crawley-Boevey (1875-1969), lui demande la permission de conquérir le monde au Sacré-Cœur par la consécration des familles.
Après l’avoir écouté, le saint Pape répond : « Non, mon fils. Je ne vous le permets pas, je vous en donne l'ordre : vous consacrerez votre vie à cette œuvre de salut».
Le numéro

p. 98-109
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