Les saintes, mères des saints (II)
par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.
La première partie de cette étude a paru dans le nº 67 du Sel de la terre, p. 91-104. Ces textes sont extraits du Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance (Mesnil-Saint-Loup) entre les années 1881 et 1884.
Le Sel de la terre.
Les mères des martyrs
Les actes des martyrs nous font connaître de saintes mères qui continuent les mêmes traditions de force d’âme et de générosité [que les saintes mères des Apôtres].
L’ancien Testament nous présente une mère héroïque offrant au Seigneur ses sept fils en holocauste. Les premiers siècles chrétiens renouvellent par deux fois ce spectacle ; par deux fois une mère envoie au ciel, par le martyre, les sept fils qui forment sa couronne, et les nouveaux Maccabées sont à la hauteur des anciens. Ce nombre sept désigne l’holocauste parfait, que consume la flamme du Saint-Esprit.
La première mère est sainte Félicité, martyre à Rome, sous Antonin. On veut qu’elle exhorte ses enfants à l’apostasie. Elle se tourne vers eux, et leur dit : « Regardez le ciel, où Jésus-Christ vous attend, avec les saints, et combattez généreusement pour vos âmes. » Regardez le ciel ! C’est le cri de la mère des Maccabées. Sainte Félicité voit tous ses enfants égorgés sous ses yeux ; quatre mois après eux, elle-même souffre le martyre.
La seconde est sainte Symphorose, martyre à Tivoli, sous Adrien. Épouse du martyr Gétulius, elle empêche les sacrifices et arrête les oracles des faux dieux par sa présence. Elle est appréhendée avec ses enfants. On la menace, elle répond : « Que n’ai-je le bonheur d’être offerte en sacrifice, avec mes enfants, au Dieu vivant et véritable ! » Adrien la fait souffleter, suspendre par les cheveux, puis jeter dans le gouffre où se précipite le fleuve Anio. Elle trace la route à ses enfants ; le lendemain, tous la rejoignent par le martyre.
Vers ces mêmes temps, dans notre France, nommée alors la Gaule, une mère poussait un cri qui a retenti jusqu’à nous ; c’est la mère de saint Symphorien, martyr à Autun, sous Marc-Aurèle. On menait ce saint jeune homme au lieu des exécutions publiques, pour y avoir la tête tranchée. Sa mère, qui sans doute ne pouvait le rejoindre, monta sur le haut des remparts, et, l’attendant au passage, elle lui crie : « Mon fils, mon fils, souviens-toi de la vie éternelle, regarde le ciel, vois celui qui y règne, la vie que tu perds ne t‘est pas enlevée, puisqu’elle est changée en une meilleure. » Et ce disant, elle le suivait des yeux jusqu’au lieu du supplice.
La mère de saint Méliton fait mieux encore : rappelons brièvement son histoire. Le tyran avait fait plonger quarante soldats chrétiens dans un étang d’eau glacée. Le lendemain, tous étaient morts ou mourants, à la réserve du plus jeune, nommé Méliton, qui était encore plein de vie. On se mit alors à entasser sur des chariots leurs corps raidis par le froid, pour les jeter ensuite dans un brasier, et consommer ainsi leur martyre. Mais on laissa saint Méliton dans l’espérance de le faire apostasier. Sa généreuse mère, qui était présente, ne put souffrir cette fausse pitié : elle éclata en reproches contre les bourreaux, et, prenant son fils dans ses bras, elle l’emporta pour le déposer sur un chariot. « Va, va, lui dit-elle, mon fils, achève cet heureux voyage avec tes camarades, et ne te présente pas à Dieu le dernier. » En parlant ainsi, elle ne pleurait pas, et accompagnait le chariot d’un visage plein de joie. Saint Méliton expira, durant le trajet, quelques-uns disent dans les bras mêmes de sa mère.
Auprès d’elle, nous pouvons placer sainte Denise. C’était en Afrique, sous la persécution d’Hunéric, roi des Vandales, et fauteur de l’hérésie d’Arius. Cette sainte subit, sur la place publique, une si longue et si cruelle flagellation que tout son corps n’était qu’une plaie. Voyant que Majoric, son fils, tremblait à ce spectacle, s’oubliant elle-même, elle lui dit : « Souviens-toi, mon fils, que nous avons été baptisés dans l’Église catholique, au nom de la Sainte Trinité, et conservons précieusement la robe du salut. » Fortifié par ces paroles, le jeune homme souffrit avec constance les tortures les plus barbares. Quand il eut expiré, sa glorieuse mère l’embrassa tendrement et loua Dieu à haute voix. Elle voulut l’inhumer dans sa propre maison, afin d’aller prier plus souvent sur la tombe du saint martyr.
Toutes ces mères étaient de vraies chrétiennes. Elles aimaient leurs enfants, oui, sans doute, mais d‘une affection transfigurée par la charité. Elles poursuivaient leur bonheur avec une ardeur dévorante ; mais ce bonheur suprême, c’était pour elles la palme du martyre, la glorieuse éternité. Une fois qu’elles les avaient remis à Dieu par le martyre, elles étaient contentes : elles n’aspiraient plus qu’à rejoindre au plus tôt ces chers gages de leur amour.
Sainte Hélène, mère de Constantin
Dieu, qui a racheté le monde par un homme-Dieu et par une femme, la Vierge Mère, voulut établir le règne du christianisme dans l’immense empire romain par un homme et par une femme : à savoir par Constantin et par sa mère sainte Hélène.
Nous ne savons rien de bien positif sur l’origine de cette sainte. Les uns lui attribuent une naissance obscure en Bithynie ; les autres une naissance illustre dans la Grande-Bretagne. Quoi qu’il en soit, elle était païenne, et elle épousa Constance Chlore qui gouvernait, avec le titre de César, la partie de l’empire d’Occident, connue sous le nom de Gaules. D’après d’anciens récits, elle serait arrivée par degrés du culte des idoles à la connaissance du vrai Dieu ; elle aurait d’abord embrassé le judaïsme, et se serait faite chrétienne après l’apparition du Labarum.
Le grand Constantin, dans les victoires qu’il remporta avec cet étendard de la sainte croix, n’oublia pas sa chère mère, pour laquelle il avait une tendresse et une vénération sans égale ; il voulut l’associer à ses triomphes, en faisant frapper ses médailles.
Il se l’associa bien plus intimement encore dans l’établissement public du christianisme par toute l’étendue de l’empire romain réuni sous son sceptre. Saint Grégoire le Grand atteste que sainte Hélène commença par remplir la ville de Rome du feu de sa charité, aussi bien sans doute en soulageant les malheureux qu’en procurant l’érection des splendides basiliques constantiniennes. Passant en Orient après la défaite de Licinius, elle présida, octogénaire, à la découverte de la vraie Croix, qui est inséparablement attachée à son nom vénérable.
On ne saurait douter que la vertu de cette sainte femme n’ait répandu ses douces influences sur Constantin, que sa foi n’ait été pour quelque chose dans la foi du grand empereur. Elle est honorée comme sainte dans toute l’Église. Quant à son fils, si les Latins ne l’honorent pas comme saint, les Grecs en revanche l’honorent magnifiquement ; ils l’appellent même Constantin l’apôtre. Et ce n’est pas trop dire : Constantin fut un grand convertisseur de peuples.
Sainte Émélie, mère de saint Basile
Saint Paul, écrivant à son cher disciple Timothée, lui disait : « Je me souviens de cette foi, qui est en toi pure et sincère, qui habita premièrement dans le cœur de Loïs ton aïeule et d’Eunice ta mère, et je suis sûr qu’elle habite également dans le tien » (2 Tm 1, 5). Saint Basile, le vaillant champion de la Trinité consubstantielle, rapporte de même la pureté de sa foi aux saints enseignements de son aïeule, sainte Macrine, et de sainte Émélie, sa mère. Écoutons comment il en parle dans une lettre.
Bien qu’il y ait dans ma vie bien des choses qui me font gémir, il y en a une dont j’ose me glorifier dans le Seigneur, c’est que je n’ai jamais eu de fausses idées sur Dieu, et que je ne m’en suis jamais laissé inculquer en grandissant. La connaissance de Dieu que j’ai reçue dans mon enfance de ma bienheureuse mère et de mon aïeule Macrine, je l’ai fait grandir et je l’ai conservée dans mon âme ; je n’ai pas changé d’idées, quand ma raison s’est développée ; j’ai seulement perfectionné les principes dont la tradition m’était venue par leur bouche.
Paroles bien dignes d’être méditées ! Le saint avait pour père et pour aïeul également des saints : et toutefois, il attribue de préférence l’intégrité de sa foi aux influences décisives de l’éducation maternelle.
Sainte Émélie était d’une beauté extraordinaire, et aussi chaste que belle. Elle dut se marier, à la sollicitation de ses parents, pour échapper aux poursuites passionnées dont elle était l’objet. Elle prit pour époux Basile, homme d’un rare mérite, d’une piété plus rare encore, qui, comme elle, fut mis au nombre des saints. Ils eurent dix enfants, dont plusieurs parvinrent à une sainteté éminente ; sainte Macrine, la célèbre vierge, était l’aînée ; après elle, venaient saint Basile le Grand et saint Grégoire de Nysse ; le dernier enfant était saint Pierre de Sébaste. Ainsi fleurissait cette famille en grâce et en honneur devant Dieu et devant les hommes.
Saint Grégoire de Naziance, qui, comme ami de saint Basile, avait connu sainte Émélie, fait d’elle en quelques mots un éloge complet ; il dit qu’elle vérifiait en tous points son nom, qui veut dire mélodie.
Le grand évêque et docteur saint Basile aimait chèrement sa mère. Il écrit dans une de ses lettres : « Je viens de perdre ma mère, qui était mon unique consolation ici-bas ; elle m’a été enlevée à cause de mes péchés. De convalescent que j’étais, j’en suis redevenu tout malade. » Il n’y a que les saints pour avoir une pareille tendresse et une pareille humilité.
Sainte Nonne,
mère de saint Grégoire de Naziance
Cette sainte femme est peut-être plus remarquable encore que sainte Émélie, sa contemporaine. Elle est, elle aussi, à la tête d’une famille de saints ; mais elle a cela de particulier, qu’elle est elle-même le point de départ de toute cette sainteté.
Elle était chrétienne ; Grégoire, son mari, était païen ; elle commença par l’amener à la foi. Elle s’y employa tout entière, ne pouvant supporter, dit son fils saint Grégoire, de n’être mariée qu’à demi. Prières assidues, larmes secrètes, jeûnes et aumônes, supplications, objurgations, elle mit tout en œuvre. Il fallut bien que la pierre cédât et s’amollît. Une douce vision céleste acheva la conversion de Grégoire ; et, à peine catéchumène, il fut acclamé évêque par le peuple. Il n’était pas rare que des gens mariés le devinssent ; mais alors, ils vivaient avec leurs épouses en parfaite continence. Grégoire fut non seulement évêque, mais saint évêque ; il est honoré dans l’Église.
Sainte Nonne avait eu de lui, avant sa conversion, trois enfants : sainte Gorgonie, qui se maria, le grand évêque et docteur saint Grégoire de Naziance, et saint Césaire, qui embrassa la profession de médecin.
Saint Grégoire ne craignit pas de faire publiquement, après sa mort, l’éloge de son père, auquel il mêla celui de sa mère. Il les compare à Abraham et à Sara. Il dit que leur mariage était une union de vertus. Nous citerons le portrait qu’il nous trace de sainte Nonne ; il nous semble d’une beauté achevée dans son ensemble, et jusque dans ses moindres détails.
Ma mère, dit-il, était non seulement collaboratrice de son époux dans le service de Dieu, mais encore son impératrice et son guide ; par l’exemple et par la parole, elle le portait à tout ce qu’il y a de plus parfait. Tandis qu’en tout le reste elle était heureuse de se soumettre à lui, suivant la loi du mariage, elle ne craignait pas de se rendre sa maîtresse en ce qui regarde la piété. S’il faut l’en admirer, il est juste aussi d’admirer son époux de s’être soumis à elle si volontiers. A l’encontre des autres femmes qui se flattent et s’enorgueillissent de leur beauté extérieure, soit naturelle, soit artificielle, elle n’estimait que la beauté de l’âme, en laquelle reluit la ressemblance divine. Elle laissait avec mépris aux femmes de théâtre les ornements fardés et apprêtés. Elle faisait consister la vraie noblesse à servir Dieu, à connaître comment, sortant tous d’une même origine, nous tendons à une même fin. Elle estimait ses richesses mises en lieu sûr, quand elle les avait consacrées à Dieu, ou données aux pauvres, et principalement à ses parents tombés dans l’infortune. Sa piété s’accordait si bien avec le soin des affaires domestiques, qu’elle trouva moyen de les améliorer notablement. Et pourtant la vit-on jamais manquer à la prière, au temps et au lieu convenable ? C’était là son premier mouvement au point du jour. Qui donc mieux qu’elle joignit à la prière une ferme espérance d’être exaucée ? Qui donc vénéra davantage les mains et le visage des prêtres, et observa mieux toutes les formes de la vraie sagesse ? Qui plus qu’elle châtia son corps par les jeûnes et les veilles ? On la voyait assister, ferme comme une colonne, aux offices tant de la nuit que du jour. Je vous citerai encore des traits bien dignes d’éloges, encore que quelques-uns osent peut-être les mépriser. Vous ne l’eussiez jamais vue violer le silence du lieu saint, tourner le dos à la table sainte, cracher sur le pavé des églises. Elle refusait de donner la main ou le baiser aux femmes païennes, alors même qu’elles étaient ses parentes et fort honnêtes ; elle ne voulait pas, même par force, s’asseoir à une table commune avec ceux qui participaient aux festins idolâtriques ; elle ne consentit jamais à franchir le seuil d’une maison mal famée, ou même à y fixer le regard ; elle ne souffrit jamais que sa bouche, habituée à goûter ou à chanter les saints mystères, se souillât à redire les fables du paganisme ou les chants du théâtre : tant elle avait horreur de mêler le saint et le profane ! Mais il y a une chose plus admirable encore. Bien que les malheurs des siens et même des étrangers la trouvassent extrêmement sensible, elle savait commander de telle sorte à sa douleur, que l’action de grâces s’échappait de ses lèvres avant toute expression de chagrin, que les larmes étaient retenues dans ses paupières scellées d’un sceau mystique, et que jamais, même parmi les fréquentes adversités qui lui survinrent, elle ne garda son habit de deuil aux grands jours de fête ; car elle pensait qu’il était d’une âme pieuse et chérie de Dieu de faire plier les choses humaines devant les choses divines. Je suis obligé, ajoute saint Grégoire, de taire des choses plus cachées, dont furent témoins, avec Dieu, les servantes auxquelles elle confia ses secrets. Quant à ce qui me concerne, peut-être vaudrait-il mieux le passer sous silence, puisque je n’ai pas répondu à l’espérance d’une si sainte mère. Néanmoins, ce fut pour elle l‘acte d’un grand courage, de me vouer à Dieu dès avant ma naissance, sans craindre aucunement l’avenir, puis de me consacrer à lui aussitôt mis au monde. Béni soit Dieu, si un tel vœu n’a pas tout à fait manqué son but, si l’hostie offerte n’a pas été répudiée.
Qu’admirer ici davantage, ou la touchante humilité du saint, ou la confiance héroïque de la mère ? Non, répondrons-nous avec tous les siècles chrétiens, sa confiance ne fut pas trompée : une telle mère méritait bien d’avoir pour enfant l’un des plus grands saints qu’ait jamais produits l’Église.
D’après tout ce portrait, où le Saint-Esprit a visiblement conduit la main du peintre, sainte Nonne nous apparaît comme le type de la vraie chrétienne, buriné d’après l’Évangile, et d’après les enseignements apostoliques. Partout en elle le divin domine ce qui est humain ; c’est l’épanouissement de cet état surnaturel, dans lequel la foi nous place. Regardez, ô femmes chrétiennes, et faites d’après ce modèle : pas de compromis entre Dieu et le monde, pas de mélange du saint et du profane ; et Dieu vous donnera des saints pour enfants.
(à suivre)
Informations
L'auteur
Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 92-97
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