Lettre ouverte au pape
Manifeste épiscopal
par Mgr Marcel Lefebvre
et Mgr Antoine de Castro Mayer
Le 9 décembre 1983, en des conférences de presse tenues par eux-mêmes ou par leurs émissaires dans plusieurs villes d’Europe et d’Amérique, Mgr Marcel Lefebvre et Mgr Antoine de Castro Mayer ont rendu publique une lettre ouverte à Jean-Paul II, datée du 21 novembre 1983. Dans cette lettre, les deux prélats dénonçaient les principales erreurs dont l’origine remonte au concile Vatican II. Aucune réponse de Rome n’est venue à cette époque.
Toutefois il semble que les autorités romaines soient maintenant disposées à engager des discussions doctrinales avec la Tradition. Le pape écrivait récemment (lettre aux évêques du monde entier du 10 mars 2009) : « J’ai l’intention de rattacher à l’avenir la commission pontificale Ecclesia Dei – institution compétente, depuis 1988, pour les communautés et les personnes qui, provenant de la Fraternité Saint-Pie X ou de regroupements semblables, veulent revenir à la pleine communion avec le pape – à la congrégation pour la Doctrine de la foi. Il devient clair ainsi que les problèmes qui doivent être traités à présent sont de nature essentiellement doctrinale et regardent surtout l’acceptation du Concile Vatican II et du magistère post-conciliaire des papes. » Ce à quoi Mgr Fellay répondait (communiqué du 12 mars 2009) : « Nous remercions vivement le Saint-Père d’avoir replacé le débat à la hauteur où il doit se tenir, celle de la foi. »
Dans ce contexte, il nous a semblé utile de rappeler ce document, texte admirable de synthèse et de concision au sujet du Concile et du magistère postconciliaire [1].
Les notes sont de la rédaction.
Le Sel de la terre.
Très Saint-Père,
Que Votre Sainteté nous permette, avec une franchise toute filiale, de lui soumettre les réflexions suivantes.
La situation de l’Église est telle, depuis vingt ans, qu’elle apparaît comme une cité occupée.
Des milliers de membres du clergé et des millions de fidèles vivent dans l’angoisse et la perplexité, en raison de « l’autodestruction de l’Église ». Les erreurs contenues dans les documents du concile Vatican II, les réformes post-conciliaires et spécialement la réforme liturgique, les fausses conceptions diffusées par des documents officiels, les abus de pouvoir accomplis par la hiérarchie, les jettent dans le trouble et le désarroi.
En ces circonstances douloureuses, beaucoup perdent la foi, la charité se refroidit, le concept de la véritable unité de l’Église dans le temps et dans l’espace disparaît.
En notre qualité d’Évêques de la Sainte Église catholique, successeurs des Apôtres, nos cœurs sont bouleversés à la vue de tant d’âmes, dans le monde entier, désorientées et désireuses pourtant de demeurer dans la foi et la morale qui ont été définies par le magistère de l’Église et qui par elle ont été enseignées d’une manière constante et universelle.
Nous taire dans cette occurrence nous semblerait devenir complices de ces mauvaises œuvres (voir 2 Jn 11).
C’est pourquoi, considérant que toutes les démarches que nous avons faites en privé depuis quinze ans sont demeurées vaines, nous nous voyons obligés d’intervenir publiquement auprès de Votre Sainteté, afin de dénoncer les causes principales de cette situation dramatique et de La supplier d’user de son pouvoir de successeur de Pierre pour « confirmer ses frères dans la foi » (Lc 22, 32) qui nous a été fidèlement transmise par la Tradition apostolique.
A cet effet nous nous permettons de joindre à cette lettre une annexe contenant les erreurs principales qui sont à l’origine de cette situation tragique et qui, d’ailleurs, ont déjà été condamnées par vos prédécesseurs.
La liste qui suit en donne l’énoncé, mais n’est pas exhaustive :
1 – Une conception « latitudinariste » et œcuménique de l’Église, divisée dans sa foi, condamnée particulièrement par le Syllabus, n° 18.
2 – Un gouvernement collégial et une orientation démocratique de l’Église, condamnée particulièrement par le concile Vatican I.
3 – Une fausse conception des droits naturels de l’homme qui apparaît clairement dans le document sur la liberté religieuse, condamnée particulièrement par Quanta cura (Pie IX) et Libertas præstantissimum (Léon XIII).
4 – Une conception erronée du pouvoir du pape.
5 – La conception protestante du saint sacrifice de la messe et des sacrements, condamnée par le concile de Trente, sess. XXII.
6 – Enfin, d’une manière générale, la libre diffusion des hérésies caractérisée par la suppression du Saint-Office.
Les documents contenant ces erreurs causent un malaise et un désarroi d’autant plus profonds qu’ils viennent d’une source plus élevée. Les clercs et les fidèles les plus émus par cette situation sont d’ailleurs ceux qui sont les plus attachés à l’Église, à l’autorité du Successeur de Pierre, au magistère traditionnel de l’Église.
Très Saint-Père, il est urgent que ce malaise disparaisse, car le troupeau se disperse et les brebis abandonnées suivent des mercenaires. Nous vous conjurons, pour le bien de la foi catholique et du salut des âmes, de réaffirmer les vérités contraires à ces erreurs, vérités qui ont été enseignées pendant vingt siècles par la sainte Église.
C’est dans les sentiments de saint Paul vis-à-vis de saint Pierre lorsqu’il lui reprochait de ne pas suivre « la vérité de l’Évangile » (Ga 2, 11-14) que nous nous adressons à Vous. Son but n’était autre que de protéger la foi des fidèles.
Saint Robert Bellarmin, exprimant à cette occasion un principe de morale générale, affirme que l’on doit résister au pontife dont l’action serait nuisible au salut des âmes (De Rom. Pont., l. II, c. XXIX).
C’est donc dans le but de venir en aide à Votre Sainteté que nous jetons ce cri d’alarme, rendu plus véhément encore par les erreurs du nouveau Droit canon, pour ne pas dire les hérésies, et par les cérémonies et discours à l’occasion du cinquième centenaire de la naissance de Luther. Vraiment, la mesure est comble.
Que Dieu Vous vienne en aide, Très Saint-Père, nous prions sans cesse, à votre intention, la bienheureuse Vierge Marie.
Daignez agréer les sentiments de dévouement filial qui sont les nôtres.
Rio de Janeiro, le 21 novembre 1983, Fête de la Présentation de la très sainte Vierge.
Annexe
Bref résumé des principales erreurs
de l’ecclésiologie conciliaire
I. Conception « latitudinariste » et œcuménique de l’Église
La conception de l’Église comme « peuple de Dieu » se rencontre désormais dans de nombreux documents officiels : les actes du Concile (Unitatis redintegratio, Lumen gentium), le nouveau Droit canon (can. 204, § 1), la lettre du pape Jean-Paul II Catechesi tradendæ et l’allocution dans l’église anglicane de Canterbury, le directoire œcuménique Ad totam Ecclesiam du secrétariat pour l’Unité des chrétiens [2].
Elle respire un sens latitudinariste et un faux œcuménisme [3].
Des faits manifestent avec évidence cette conception hétérodoxe : les autorisations pour la construction de salles destinées au pluralisme religieux, – l’édition de bibles œcuméniques qui ne sont plus conformes à l’exégèse catholique –, les cérémonies œcuméniques comme celles de Cantorbéry [4].
Dans Unitatis redintegratio [5], on enseigne que la division des chrétiens « est pour le monde un objet de scandale et fait obstacle à la prédication de l’Évangile à toute créature... que l’Esprit Saint ne refuse pas de se servir des autres religions comme moyens de salut ». Cette même erreur est répétée dans le document Catechesi tradendæ de Jean-Paul II. C’est dans le même esprit, et avec des affirmations contraires à la foi traditionnelle, que Jean-Paul II déclare à la cathédrale de Cantorbéry, le 25 mai 1982, « que la promesse du Christ nous inspire la confiance que le Saint-Esprit guérira les divisions introduites dans l’Église dès les premiers temps après la Pentecôte », comme si l’unité du Credo n’avait jamais existé dans l’Église.
Le concept de « peuple de Dieu » porte à croire que le protestantisme n’est pas autre chose qu’une forme particulière de la même religion chrétienne.
Le concile Vatican II enseigne « une véritable union dans l’Esprit Saint » avec les sectes hérétiques (Lumen gentium, 14), « une certaine communion, encore imparfaite, avec elles » (Unitatis redintegratio, 3).
Cette unité œcuménique contredit l’encyclique Satis cognitum de Léon XIII qui enseigne que « Jésus n’a pas fondé une Église qui embrasse plusieurs communautés qui se ressemblent génériquement, mais qui sont distinctes et qui ne sont pas liées par un lien qui forme une Église individuelle et unique ». De même, cette unité œcuménique est contraire à l’encyclique Humani generis de Pie XII qui condamne l’idée de réduire à une formule quelconque la nécessité de l’appartenance à l’Église catholique, contraire aussi à l’encyclique Mystici Corporis du même pape qui condamne la conception d’une Église « pneumatique » qui serait un lien invisible des communautés séparées dans la foi.
Cet œcuménisme est également contraire aux enseignements de Pie XI dans l’encyclique Mortalium animos : sur ce point, il est opportun d’exposer et de repousser une certaine opinion fausse qui est à la racine de ce problème et de ce mouvement complexe par le moyen duquel les non-catholiques s’efforcent de réaliser une union des églises chrétiennes. Ceux qui adhèrent à cette opinion citent constamment ces paroles du Christ :
« Qu’ils soient un... et que n’existe qu’un seul troupeau et qu’un seul pasteur » (Jn 17, 21 et 10, 16) et prétendent que par ces paroles le Christ exprime un désir ou une prière qui n’a jamais été réalisé. Ils prétendent de fait que l’unité de foi et de gouvernement, qui est une des notes de la véritable Église du Christ, pratiquement jusqu’à aujourd’hui n’a jamais existé et aujourd’hui n’existe pas.
Cet œcuménisme condamné par la morale et le droit catholiques, en arrive à permettre de recevoir les sacrements de pénitence, d’eucharistie et d’extrême-onction de « ministres non-catholiques » (can. 844 du nouveau Code) et favorise « l’hospitalité œcuménique » en autorisant les ministres catholiques à donner le sacrement de l’eucharistie à des non-catholiques.
Toutes ces choses sont ouvertement contraires à la Révélation divine qui prescrit la « séparation » et repousse l’union « entre la lumière et les ténèbres, entre le fidèle et l’infidèle, entre le temple de Dieu et celui des sectes » (2 Co 6, 14-18) [6].
II. Gouvernement collégial-démocratique de l’Église
Après avoir ébranlé l’unité de la foi, les modernistes d’aujourd’hui s’efforcent d’ébranler l’unité de gouvernement et la structure hiérarchique de l’Église.
La doctrine déjà suggérée par le document Lumen gentium du concile Vatican II sera reprise explicitement par le nouveau Droit canon (can. 336) ; doctrine selon laquelle le collège des évêques joint au pape jouit également du pouvoir suprême dans l’Église et cela d’une manière habituelle et constante.
Cette doctrine du double pouvoir suprême est contraire à l’enseignement et à la pratique du magistère de l’Église, spécialement dans le concile Vatican I (DS 3055) et dans l’encyclique de Léon XIII Satis cognitum. Seul le pape a ce pouvoir suprême qu’il communique dans la mesure où il le juge opportun et dans des circonstances extraordinaires.
A cette grave erreur se rattache l’orientation démocratique de l’Église, les pouvoirs résidant dans le « peuple de Dieu » tel qu’il est défini dans le nouveau Droit. Cette erreur janséniste est condamnée par la Bulle Auctorem fidei de Pie VI (DS 2602).
Cette tendance à faire participer la « base » à l’exercice du pouvoir se retrouve dans l’institution du Synode et des conférences épiscopales, dans les conseils presbytéraux, pastoraux et dans la multiplication des commissions romaines et des commissions nationales, comme au sein des congrégations religieuses (voir à ce sujet : concile Vatican I, DS 3061 – nouveau Droit canon, can. 447).
La dégradation de l’autorité dans l’Église est la source de l’anarchie et du désordre qui y règnent partout aujourd’hui.
III. Les faux droits naturels de l’homme
La déclaration Dignitatis humanæ du concile Vatican II affirme l’existence d’un faux droit naturel de l’homme en matière religieuse, contrairement aux enseignements pontificaux, qui nient formellement un pareil blasphème [7].
Ainsi, Pie IX dans son encyclique Quanta cura et dans le Syllabus, Léon XIII dans ses encycliques Libertas præstantissimum et Immortale Dei, Pie XII dans son allocution Ci riesce aux juristes catholiques italiens, nient que la raison et la révélation fondent un pareil droit.
Vatican II croit et professe, d’une manière universelle, que « la Vérité ne peut s’imposer que par la force propre de la Vérité », ce qui s’oppose formellement aux enseignements de Pie VI contre les jansénistes du concile de Pistoie (DS 2604). Le concile en arrive à cette absurdité d’affirmer le droit de ne pas adhérer et de ne pas suivre la Vérité, d’obliger les gouvernements civils de ne plus faire de discrimination pour des motifs religieux, établissant l’égalité juridique entre les fausses et la vraie religion.
Ces doctrines se fondent sur une fausse conception de la dignité humaine, provenant des pseudo-philosophes de la Révolution française, agnostiques et matérialistes, qui ont été déjà condamnés par saint Pie X dans le mandement pontifical Notre charge apostolique.
Vatican II dit que de la liberté religieuse sortira une ère de stabilité pour l’Église. Grégoire XVI au contraire affirme que c’est une suprême impudence d’affirmer que la liberté immodérée d’opinion serait bénéfique pour l’Église.
Le concile exprime dans Gaudium et spes

