Éditorial
Un clairvoyant aveugle
En 1862, Mgr de Ségur [1] fit paraître un petit opuscule intitulé La Révolution [2], dont plus de 20 000 exemplaires se diffusèrent dans l’année. Quatre ans auparavant, à la demande de Pie IX, J. Crétineau-Joly avait publié d’importants documents révélant l’existence d’une véritable conjuration contre l’Église [3]. L’intention de Mgr de Ségur était de faire connaître ces documents et d’en profiter pour dévoiler la vraie nature de la Révolution, et l’impossibilité de pactiser avec elle.
La lecture de ce petit traité est fort éclairante. Elle nous montre que la Révolution n’a pas changé de nature, et que, 150 ans après l’analyse du clairvoyant aveugle, nous ne devons pas modifier notre attitude si nous voulons que l’Église et la société sortent de la terrible crise dans laquelle elles s’enfoncent chaque jour davantage.
Une brève analyse de cet ouvrage suffira, pensons-nous, à le montrer.
La nature de la Révolution
La Révolution n’est pas une question purement politique, nous explique le prélat, c’est aussi une question religieuse, elle est même la grande question religieuse de notre époque. Son but ultime est « la destruction totale de l’ordre divin sur la terre, le règne parfait de Satan dans le monde ». « Combattre la Révolution est donc un acte de foi, un devoir religieux au premier chef. »
Il y a dans la Révolution un mystère, un mystère d’iniquité que les révolutionnaires ne peuvent pas comprendre, parce que la foi seule peut en donner la clef et qu’ils n’ont pas la foi. Pour comprendre la Révolution, il faut remonter jusqu’au père de toute révolte, qui le premier a osé dire, et ose répéter jusqu’à la fin des siècles : Non serviam, je n’obéirai pas. Satan est le père de la Révolution. La Révolution est son œuvre, commencée dans le ciel et se perpétuant dans l’humanité d’âge en âge. […] C’est ce que constatait, dans son encyclique Nostis et nobiscum du 8 décembre 1849, le souverain pontife Pie IX : « La Révolution est inspirée par Satan lui-même. Son but est de détruire de fond en comble l’édifice du christianisme et de reconstituer sur ses ruines l’ordre social du paganisme. »
La Révolution remonte donc à l’origine de l’humanité. Toutefois « elle a reçu, dans les principes de la Révolution française, une sorte de consécration, une constitution qu’elle n’avait pas eue jusque-là et qui fait dire avec justice que la Révolution est née en France en 1789 ».
Pour la première fois, depuis six mille ans, elle a osé prendre à la face du ciel et de la terre son nom véritable et satanique : la Révolution, c’est-à-dire : la grande révolte. […] L’histoire du monde est l’histoire de la lutte gigantesque des deux chefs d’armée : d’une part, le Christ avec sa sainte Église ; de l’autre, Satan avec tous les hommes qu’il pervertit et qu’il enrôle sous la bannière maudite de la révolte. Le combat a de tout temps été terrible ; nous vivons au milieu d’une de ses phases les plus dangereuses, celle de la séduction des intelligences et de l’organisation sociale de ce qui, devant Dieu, est désordre et mensonge.
Impossibilité de rester neutre dans ce combat
Devant un tel antagonisme, on comprend qu’il faut prendre parti. On ne peut prétendre rester neutre, ou chercher quelque accommodement avec la Révolution, comme le rêvent les libéraux.
Si, dans cette guerre impie, vous n’avez pas pris résolument contre la Révolution le parti de Dieu, si vous capitulez, les tempéraments par lesquels vous aurez essayé de contenir ou de modérer la Révolution n’auront servi qu’à enhardir son ambition sacrilège et à exalter ses sauvages espérances. Forte de votre faiblesse, comptant sur vous comme sur des complices, je ne dis pas assez, comme sur des esclaves, elle vous sommera de la suivre jusqu’au terme de ses abominables entreprises. Après vous avoir arraché des concessions qui auront consterné le monde, elle aura des exigences qui épouvanteront votre conscience.
N’est-ce pas l’histoire des 150 dernières années que Mgr de Ségur avait prévue dans ces quelques lignes ? Entre l’Église et la Révolution, la conciliation n’est pas possible, nous explique-t-il, « pas plus qu’entre le bien et le mal, entre la vie et la mort, entre la lumière et les ténèbres, entre le ciel et l’enfer ».
Pour le prouver, il cite quelques déclarations de révolutionnaires où se montre leur haine de Jésus-Christ et de son Église, puis il conclut :
L’antagonisme est complet : c’est la soumission et la révolte, c’est la foi et l’incrédulité. Nul rapprochement possible, nulle transaction, nulle alliance. Retenez bien ceci : tout ce que la Révolution n’a pas fait, elle le hait ; tout ce qu’elle hait, elle le détruit. Donnez-lui aujourd’hui le pouvoir absolu ; et, malgré ses protestations, elle sera demain ce qu’elle fut hier, ce qu’elle sera toujours : la guerre à outrance contre la Religion, la société, la famille. Qu’elle ne dise pas qu’on la calomnie : ses paroles sont là et ses actes aussi. Souvenez-vous de ce qu’elle fit en 1791 et en 1793, quand elle fut la maîtresse !
Les armes de la Révolution
Ses armes sont bien décrites par le prélat aveugle, et nous voyons qu’elles n’ont guère varié, même si elles se sont perfectionnées avec le développement des moyens de communication :
Afin de pervertir les chrétiens, afin de nous ravir le sens catholique, elle se sert de l’éducation, qu’elle fausse ; de l’enseignement, qu’elle empoisonne ; de l’histoire, qu’elle falsifie ; de la presse, dont elle fait l’usage que chacun sait ; de la loi, dont elle prend le manteau ; de la politique, qu’elle inspire ; de la religion elle-même, dont elle prend parfois les dehors pour séduire les âmes [4]. Elle se sert des sciences [5], qu’elle trouve moyen d’insurger contre le Dieu des sciences ; elle se sert des arts, qui deviennent, sous sa mortelle influence, la perte des mœurs publiques et la déification de la volupté.
C’est bien cela : sa première arme est l’enseignement, qu’elle veut contrôler complètement, ensuite la presse [6], les lois iniques, et même la religion : sur ce dernier point, Mgr de Ségur ne pouvait pas imaginer à quel point la religion servirait à diffuser la Révolution, encore qu’il citait, avec un frisson d’horreur, les plans de la Haute Vente :
« Nous devons faire l’éducation immorale de l’Église, et arriver par de petits moyens bien gradués, quoique assez mal définis, au triomphe de l’idée révolutionnaire par un pape. Ce projet m’a toujours paru d’un calcul surhumain [7]. » Surhumain en effet, commente Mgr de Ségur, car il vient en droite ligne de Satan. Le personnage qui se cache sous le nom de Nubius décrit ensuite ce pape révolutionnaire qu’il ose espérer : un pape faible et crédule, sans pénétration, honnête et respecté, imbu des principes démocratiques.
Le travail sera long :
Ce n’est pas une conspiration ordinaire, une révolution comme tant d’autres ; c’est la Révolution, c’est-à-dire la désorganisation fondamentale, qui ne peut s’opérer que graduellement et après de longs et constants efforts. « Le travail que nous allons entreprendre n’est l’œuvre ni d’un jour, ni d’un mois, ni d’un an : il peut durer plusieurs années, un siècle peut-être ; mais, dans nos rangs, le soldat meurt et le combat continue [8]. »
A terme, la Révolution espère bien pouvoir arriver « à mettre un jour l’Église au tombeau ».
L’âme de la Révolution
Analysant les « principes de 89 », Mgr de Ségur remarque qu’ils sont eux-mêmes dominés par un principe qui leur donne leur véritable esprit :
[Les « principes de 89 » sont dominés par] le principe révolutionnaire de l’indépendance absolue de la société, laquelle déclare rejeter désormais toute direction chrétienne, ne plus dépendre que d’elle-même, n’avoir pour loi que sa volonté, sans s’inquiéter de ce que Dieu enseigne et prescrit par son Église. La volonté du peuple souverain substituée à la volonté de Dieu souverain, la loi humaine foulant aux pieds la vérité révélée, le droit purement naturel faisant abstraction du droit catholique ; en un mot, de prétendus droits de l’homme se substituant aux droits éternels de Jésus-Christ : telle est au fond la déclaration de 1789.
Pour Mgr de Ségur, l’âme de la Révolution consiste dans cette indépendance de l’État vis-à-vis de l’Église. Cette indépendance – que Vatican II a enseigné dans sa déclaration sur la liberté religieuse et que les papes récents, y compris le pontife régnant, proclament Urbi et Orbi – s’oppose à la doctrine de l’Église, que Mgr de Ségur estime « claire comme le jour » :
L’élévation des différents pouvoirs dérivant de leur but final, et le salut éternel étant évidemment un but supérieur à la prospérité temporelle, il est clair comme le jour que l’Église est une puissance plus élevée que l’État, et que l’État par conséquent est strictement obligé, de droit divin, à s’assujettir à la puissance de l’Église. Or ce qui est de droit divin est immuable, et nulle puissance ne peut le détruire. […] Pour faire la volonté de Dieu et remplir leur devoir de souverains, [les princes chrétiens] ne doivent pas se contenter de procurer le bonheur matériel de leurs sujets : ce serait du matérialisme ; ils ne doivent pas se contenter de ne pas gêner l’action de l’Église : ce serait de l’indifférence pour le bien, indifférence coupable qui n’est permise à personne ; ils doivent prêter à l’Église le concours le plus efficace possible ; ils doivent, sous sa direction et en fidèles serviteurs, empêcher le plus possible tous les scandales qui pourraient altérer la foi ou la moralité de leurs peuples ; ils doivent assister l’Église de leurs paroles, de leur influence, de leur argent et, au besoin, de leur glaive et de leurs armées. Ainsi, tout est dans l’ordre ; et Notre-Seigneur Jésus-Christ, que Dieu a constitué le souverain Maître, non seulement du ciel mais de la terre, règne pleinement par sa sainte Église, sur tous les hommes, sur tous les États, sur toutes les familles. Telle est la doctrine catholique ; tel est l’enseignement officiel et traditionnel de l’Église, résumé dans ces derniers temps par l’encyclique du 8 décembre 1864 (Quanta cura). La doctrine opposée, condamnée sous le nom de naturalisme par le Siège apostolique, est l’âme de la Révolution et des principes de 1789.
Mgr de Ségur insiste : même s’ils sont de bonne foi, ceux qui veulent séparer l’Église de l’État, et l’État de l’Église, « violent directement l’ordre établi de Dieu et l’enseignement formel de l’Église sur cette grave matière ».
Ils ignorent en outre qu’ils abondent dans les vues perverses des révolutionnaires. Isoler l’Église ; la refouler peu à peu hors de la société ; affaiblir son action sur le monde ; la ramener à l’état de puissance invisible, comme aux jours des Catacombes ; constituer le pouvoir temporel, maître absolu de la terre par la propriété, de l’intelligence par la doctrine, et de la volonté par la loi ; anéantir ainsi le grand fait social du christianisme, la division hiérarchique des pouvoirs : pour qui sait lire, telle est l’idée dominante que la Révolution cherche à réaliser de plus en plus depuis soixante ans. C’est, en d’autres termes, la substitution du règne absolu de l’homme au règne de Dieu et de son Christ.
« La séparation de l’Église et de l’État, l’apostasie des sociétés en tant que sociétés », constituent pour le prélat aveugle « l’essence même de la Révolution ». C’est aussi la discessio, l’apostasie universelle annoncée par saint Paul, dans sa seconde épître aux Thessaloniciens. Cette apostasie était largement entamée en 1862 [9] : on peut dire qu’elle est consommée grâce au concile Vatican II.
L’âme de la Révolution a pénétré dans l’Église
A l’occasion du concile Vatican II, l’attitude d’opposition que l’Église avait prise en face de la Révolution, attitude constante de Rome entre 1789 et 1958 et résumée dans le Syllabus de Pie IX (8 décembre 1864), cette attitude a été radicalement inversée. C’est le constat posé tant par les « traditionalistes » – voir, par exemple, le Manifeste épiscopal de Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer publié dans ce numéro du Sel de la terre – que par les autorités romaines :
Le problème des années soixante était d’acquérir les meilleures valeurs exprimées de deux siècles de culture « libérale ». Ce sont des valeurs qui, même si elles sont nées en dehors de l’Église, peuvent trouver leur place – épurées et corrigées – dans sa vision du monde. C’est ce qui a été fait [10]. Gaudium et Spes est (en liaison avec les textes sur la liberté religieuse et sur les religions du monde) une révision du Syllabus de Pie IX, une sorte de contre-Syllabus. […] Ce texte joue le rôle d’un contre-Syllabus dans la mesure où il représente une tentative pour une réconciliation officielle de l’Église avec le monde tel qu’il était devenu depuis 1789 [11].
Force est de constater que l’âme de la Révolution a pénétré dans l’Église depuis un demi-siècle. Cette âme, nous a expliqué Mgr de Ségur, consiste dans l’indépendance de l’État vis-à-vis de l’Église : en proclamant le droit à la liberté religieuse, le Concile a entériné cette indépendance. Désormais l’État ne doit pas – et ne peut pas – se soumettre à l’Église, car ce serait faire tort aux autres religions [12].
Cette nouvelle attitude des autorités de l’Église catholique ne s’est pas démentie depuis 50 ans, et le pontife actuellement régnant répète souvent sa volonté de poursuivre l’œuvre du Concile, et notamment de promouvoir la liberté religieuse et les autres « valeurs » de la Révolution. Citons quelques exemples récents.
Dans son discours programme du 22 décembre 2005, le pape déclare vouloir défendre le droit à la liberté religieuse, en précisant qu’il s’agit du droit qui est réclamé par les États modernes (révolutionnaires) :
Le concile Vatican II, reconnaissant et faisant sien à travers le décret sur la liberté religieuse un principe essentiel de l'État moderne, a repris à nouveau le patrimoine plus profond de l'Église [13].
Le pape est fidèle à ce programme. Pour limiter les citations, nous nous en tiendrons à des déclarations du pape lui-même dans la seule année 2008.
S’adressant à l’université de la Sapienza, en janvier 2008, le pape explique pourquoi l’enseignement doit être indépendant de l’Église :
Certes, la « Sapienza » était autrefois l'université du pape, mais aujourd'hui c'est une université laïque avec l'autonomie qui, en fonction du concept même de sa fondation, a toujours fait partie de la nature de l'université, laquelle doit exclusivement être liée à l'autorité de la vérité. C'est dans sa liberté à l'égard de toute autorité politique et ecclésiastique que l'université trouve sa fonction particulière, même pour la société moderne, qui a besoin d'une institution de ce genre [14].
Le 18 avril 2008, le pape a prononcé un important discours devant l’assemblée générale des Nations Unies. Il y redit son attachement à la liberté religieuse et aux droits de l’homme. Il propose même l’aide de l’Église, « experte en humanité ».
Les Droits de l’homme doivent évidemment inclure le droit à la liberté religieuse, comprise comme l’expression d’une dimension à la fois individuelle et communautaire. [...] Il n’est donc pas imaginable que des croyants doivent se priver d’une partie d’eux-mêmes – de leur foi – afin d’être des citoyens actifs. Il ne devrait jamais être nécessaire de nier Dieu pour jouir de ses droits. [...] La pleine garantie de la liberté religieuse ne peut pas être limitée au libre exercice du culte, mais doit prendre en considération la dimension publique de la religion et donc la possibilité pour les croyants de participer à la construction de l’ordre social. […] Les Nations Unies demeurent un lieu privilégié où l'Église s’efforce de partager son expérience « en humanité », qui a mûri tout au long des siècles parmi les peuples de toute race et de toute culture, et de la mettre à la disposition de tous les membres de la communauté internationale. Cette expérience et cette activité, qui visent à obtenir la liberté pour tout croyant, cherchent aussi à assurer une protection plus grande aux droits de la personne. Ces droits trouvent leur fondement et leur forme dans la nature transcendante de la personne, qui permet aux hommes et aux femmes d’avancer sur le chemin de la foi et de la recherche de Dieu dans ce monde [15].
Lors de son voyage aux U.S.A., le pape a loué la laïcité ouverte [16] des États-Unis :
Dans ce pays de liberté religieuse, les catholiques trouvent la liberté non seulement de pratiquer leur foi, mais aussi de participer pleinement à la vie civile, en apportant leurs convictions morales les plus profondes sur la place publique, et en coopérant avec leurs voisins pour façonner une société vivante et démocratique. La célébration d'aujourd'hui est plus qu'une occasion de gratitude pour les grâces reçues. C'est aussi un appel à avancer très résolument pour utiliser sagement les bénédictions de la liberté, de façon à construire un avenir d'espérance pour les générations à venir [17].
A l’occasion des JMJ, le pape s’est rendu en Australie. A l’issue d’une rencontre œcuménique, le pape a reçu les représentants des autres religions. Après les saluts des deux représentants juif et musulman, Benoît XVI a de nouveau souligné combien l’Australie a en grande considération la liberté religieuse :
L’Australie est renommée pour l’affabilité de ses habitants envers leurs prochains et envers les touristes. C’est une nation qui tient en grande considération la liberté de religion. Votre pays reconnaît que le respect de ce droit fondamental permet aux hommes et aux femmes d’adorer Dieu selon leur conscience, d’éduquer leur esprit et d’agir selon les convictions éthiques qui dérivent de leur croyance. La relation harmonieuse entre les religions et la vie publique est d’autant plus importante à une époque où certains en sont venus à considérer la religion comme une cause de division plutôt que comme une force d’unité. Dans un monde menacé par des formes inquiétantes et indiscriminées de violence, l’unité de pensée de tous ceux qui ont une croyance religieuse stimule les nations et les communautés à résoudre les conflits au moyen d’instruments pacifiques, en respectant pleinement la dignité humaine [18].
Le 12 septembre 2008, à bord de l’avion pontifical qui le conduisait en France, Benoît XVI a déclaré à nouveau son attachement à la laïcité :
Il me semble évident aujourd’hui que la laïcité en soi n’est pas en contradiction avec la foi. […] Pour les chrétiens, il était toujours clair que la religion et la foi n’étaient pas politiques, mais une autre sphère de la vie humaine [19].
Au Palais de l’Élysée, quelques heures plus tard, il disait au président Nicolas Sarkozy son attachement à la trilogie qui résume l’idéal de la révolution française :
Je vous assure de ma fervente prière pour votre belle Nation afin que Dieu lui concède paix et prospérité, liberté et unité, égalité et fraternité [20].
Enfin, le 13 décembre 2008, le pape Benoît XVI rendait visite à l’ambassade d’Italie auprès du Saint-Siège. A cette occasion, il déclara :
Cette brève visite me donne l'occasion de répéter la façon dont l'Église est tout à fait consciente que « la distinction entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu (voir Mt 22, 21), à savoir la distinction entre État et Église (...) appartient à la structure fondamentale du christianisme [21] ». Non seulement l'Église reconnaît et respecte cette distinction et cette autonomie, mais elle s'en réjouit, comme d'un grand progrès de l'humanité et d'une condition fondamentale pour sa liberté même et pour remplir sa mission universelle de salut entre tous les peuples [22].
En résumé, le pape est attaché à la liberté religieuse, qui entraîne de fait une indépendance de l’État vis-à-vis de l’Église. Il cherche à corriger le mal en demandant une laïcité ouverte, c’est-à-dire une attitude favorable de l’État envers toutes les religions (au lieu d’un régime de persécution, comme dans le cas d’une laïcité sectaire). Il est clair que cette « correction » ne corrige pas le mal fondamental, et que le pape, quelles que soient ses bonnes intentions, propage l’âme de la Révolution, telle que Mgr de Ségur la définissait en accord avec l’enseignement des pontifes romains de 1789 à 1958.
Sans doute, il y a toute une gamme dans les propagateurs de la Révolution : depuis « les hommes exécrables, qui de sang-froid conspirent contre Dieu et les hommes » jusqu’à « un nombre considérable de chrétiens honnêtes, quelquefois même pratiquants, mais peu instruits, qui se laissent éblouir par le prestige du libéralisme, et qui veulent concilier le bien et le mal », Mgr de Ségur distingue cinq espèces de révolutionnaires. Cependant il affirme :
Quiconque viole, en son intelligence ou en ses actes, dans sa conduite privée ou dans sa conduite publique, par ses paroles, par ses œuvres, par ses exemples, de quelque manière que ce soit, l’ordre social catholique, établi de Dieu pour le salut du monde, est révolutionnaire ; qu’il soit grand ou petit, ecclésiastique ou laïque, [pape ou simple chrétien,] il importe peu.
Objections et réponses
Vous exagérez dirons certains : nous ne sommes plus au Moyen Age, il faut vivre avec son temps, et le pape fait ce qu’il peut dans les circonstances présentes. Vous en demandez trop, vous n’obtiendrez rien.
Nous ne demandons pas trop ; nous demandons ce que Dieu veut, ce que les hommes doivent lui donner, ce qui est juste, et, en outre, ce qui peut seul nous sauver tous. Remarquez-le bien ; c’est ici une question de vie ou de mort, comme jadis entre le paganisme et le christianisme ; ce sont deux principes qui s’excluent, l’Église et la Révolution, le Christ et le démon ; il n’y a pas de terme moyen.
Mais il faut être charitable !
Oui, la charité et la douceur peuvent ramener les coupables ; aussi faut-il toujours être doux et charitable ; mais les questions de principes sont des questions de vérité et non de charité ; il n’y a là matière à aucune concession. Avant d’être la société de la charité, l’Église catholique est la société de la vérité. Jamais la charité et la vérité ne doivent s’exclure ; la charité qui sacrifierait la vérité ne serait plus charité, mais faiblesse et trahison.
Quand même il faut être prudents !
Sans aucun doute ; mais il ne faut jamais trahir la vérité, ni l’Église, ni le Christ, sous prétexte de gagner plus facilement les sympathies des hommes. Jamais l’Église n’a tenu cette conduite ; jamais les apôtres, les papes et les saints n’ont eu recours à cette fausse prudence. Les chrétiens qui voudraient faire autrement seraient évidemment dans le faux ; et s’ils n’étaient excusés par la droiture de leurs intentions, ils seraient certainement coupables devant Dieu.
Alors on criera contre l’Église !
On criera ; et puis, on ne criera plus. Est-ce que l’on ne crie pas maintenant ? Qu’est-ce que le journalisme, qu’est-ce que la politique dans l’Europe entière, sinon un cri permanent contre les traditionalistes, sous prétexte d’intégrisme, voire d’autres épithètes plus infamantes [23] ? Parlons haut et ferme au milieu de ces clameurs ; rappelons-nous qu’il n’est pas permis de se taire. Vae mihi, quia tacui [24] !
Vous demandez l’impossible !
Le mot impossible n’est pas français, dit-on ; est-ce bien vrai ? Je l’ignore ; ce que je sais, c’est qu’il n’est pas chrétien. « Ce qui est impossible aux hommes, est possible à Dieu. » Le monde païen étant ce que chacun sait, n’était-il pas impossible et trois fois impossible que douze pêcheurs juifs le convertissent à la folie de la croix ? N’était-il pas impossible que saint Pierre remplaçât Néron au Vatican ? L’histoire de l’Église est l’histoire des impossibilités vaincues ; c’est la réalisation permanente de l’oracle du Sauveur : « Et nihil impossibile erit vobis : Pour vous rien ne sera impossible » (Mt 17, 19). Il est moins difficile, si je ne m’abuse, d’épurer le monde actuel, qu’il ne l’a été à nos pères d’épurer le monde païen. Prenons les mêmes moyens, les mêmes armes ; la foi triomphera maintenant comme alors.
Au moins tenez compte des circonstances ! Les idées modernes et démocratiques étant répandues et enracinées partout, l’impossibilité pour l’Église d’exercer ses droits sur les sociétés paraît un fait accompli.
Dans les temps de transition comme le nôtre, les hommes ont besoin de la vérité, de la vérité tout entière. Les vérités ont été affaiblies et abandonnées par les passions humaines, diminutæ sunt veritates a filiis hominum [Ps 11, 2] ; dépositaires de tous ces principes sacrés de vie religieuse, sociale, politique et domestique, rendons-les au monde, qui se meurt faute de les connaître. Pas de prudence humaine ; elle perdrait tout. Prudentia carnis mors est [Rm 8, 6]. Soyons prudents, oui ; mais prudents dans le Christ.
Nous pourrions multiplier les citations de Mgr de Ségur. Son texte n’a pas pris une ride en 147 ans. Car la situation est toujours la même : l’Église se trouve confrontée à la grande révolte, à la Révolution.
Toutefois il y a une différence. En 1862, le pape était Pie IX. Il allait bientôt publier le Syllabus (8 décembre 1864) dans lequel il expose l’antinomie entre la Révolution et la Révélation. La dernière proposition du Syllabus, qui résume l’esprit de ce document, condamne l’assertion : « Le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. »
Au temps de Mgr de Ségur, le chef de la lutte contre le libéralisme était le pape : « L’antirévolutionnaire par excellence, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le ciel, et, sur la terre, le pape, son Vicaire. »
Or, le pontife actuellement régnant a accepté le contre-Syllabus promulgué par le concile Vatican II. En conséquence il cherche à « se réconcilier et à transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne ».
Mgr de Ségur connaissait l’instruction secrète permanente de la Vente suprême de 1820 qui affirmait sa volonté d’obtenir l’aide du pape dans la propagation de la Révolution : « si vous ne précipitez rien, nous vous promettons une pêche miraculeuse […] vous aurez prêché une révolution en tiare et en chape ». Il commentait : « Comme ils sentent eux-mêmes que tout repose sur le pape ! »
Malheureusement, force est de constater que nous sommes arrivés à la réalisation du plan de la Contre-Église : « le triomphe de l’idée révolutionnaire par un pape [25] ». Faut-il abandonner la lutte et se ranger derrière le pape, « croyant toujours marcher sous la bannière des clefs apostoliques [26] », alors qu’en réalité nous marchons « sous l’étendard » de la Révolution ? Poser la question, c’est y répondre.
L’histoire du monde est l’histoire de la lutte gigantesque des deux chefs d’armée : d’une part, le Christ avec sa sainte Église ; de l’autre, Satan avec tous les hommes qu’il pervertit et qu’il enrôle sous la bannière maudite de la révolte. Le combat a de tout temps été terrible ; nous vivons au milieu d’une de ses phases les plus dangereuses. […] Et si, dans cette guerre impie, vous n’avez pas pris résolument contre la Révolution le parti de Dieu, si vous capitulez, les tempéraments par lesquels vous aurez essayé de contenir ou de modérer la Révolution n’auront servi qu’à enhardir son ambition sacrilège et à exalter ses sauvages espérances. […] Nul rapprochement possible, nulle transaction, nulle alliance. Retenez bien ceci : tout ce que la Révolution n’a pas fait, elle le hait ; tout ce qu’elle hait, elle le détruit.
[1] — Mgr Louis-Gaston de Ségur, 1820-1881, fils de la comtesse de Ségur née Sophie Rostopchine, fut un saint prêtre. Il devint aveugle à l’âge de 34 ans, quelques années après sa première messe au cours de laquelle il avait demandé à la sainte Vierge « comme grâce spéciale et bénédiction de son sacerdoce, l'infirmité qui le crucifierait le plus, pourvu qu'elle ne fît pas obstacle à la fécondité de son ministère » (Marquis de Ségur, Mgr de Ségur – Souvenirs et récits d’un frère, Paris, Bray et Retaux, 1882, p. 65.) Cette infirmité le sanctifia beaucoup, sans mettre obstacle à son zèle.
[2] — Mgr de Ségur, Œuvres, t. 2, Paris, Tolra et Haton, 1867, p. 241-371. L’ouvrage est disponible aux éditions Saint-Rémi (BP 80, 33410 Cadillac – Tel/Fax : 05 56 76 73 38, http ://www.saint-remi.fr/ ; et sous forme numérisée sur le site de Dici : http ://www.dici.org/thomatique_read.php ?id=000164. Nous ne ferons que deux petites réserves sur ce texte : — D’abord Mgr de Ségur tient la position de Suarez sur l’origine du pouvoir (déposé par Dieu dans la nation), en pensant que c’est la position de saint Thomas d’Aquin. — Ensuite le prélat utilise beaucoup l’argument d’autorité : « Le pape l’a dit ». Nous étions au temps de Pie IX. Aujourd’hui il faut tenir compte du fait que le pape lui-même partage les idées du libéralisme, ce qui prive son magistère de l’autorité qu’il devrait avoir (voir les articles de M. l’abbé Calderon sur l’autorité du magistère parus dans Le Sel de la terre nº 47, nº 55 et nº 60).
[3] — J. Cretineau-Joly, L’Église romaine en face de la Révolution, rééd. Cercle de la Renaissance française, Paris, 1976 (2 t.). L’ouvrage est disponible au prix de 30 €, à la procure du Couvent de la Haye-aux-Bonshommes, 49240 Avrillé (stock limité).
[4] — Pensons au modernisme et au progressisme. (NDLR.)
[5] — Pensons à l’évolutionnisme. (NDLR.)
[6] — Mgr de Ségur insiste sur la presse, « le grand levier de la Révolution », « un grand appareil à seriner les hommes » (voir à ce sujet la Lettre des dominicains d’Avrillé nº34, juin 2005, p. 3) : que ne dirait-il pas aujourd’hui !
[7] — Extrait d’une lettre de Nubius à Volpe, du 3 avril 1824. Les textes de la Haute Vente des Carbonari sont disponibles dans l’ouvrage en deux volumes de Crétineau-Joly, L’Église romaine et la Révolution, Paris, Cercle de la renaissance française, 1976 (éd. originale, 1859) ; et dans Mgr Henri Delassus, La Conjuration antichrétienne, DDB, 1910, t. 3, p. 1035-1092 (ici : p. 1053). Ils sont aussi largement cités par Mgr Lefebvre dans son ouvrage Ils l’ont découronné.
[8] — Instruction secrète et générale de la Vente suprême.
[9] — Mgr de Ségur n’imaginait pas à quel point on en arriverait, car il croyait l’apostasie déjà consommée, « ou peu s’en faut » : « Cette apostasie des sociétés est consommée, ou peu s’en faut. Quel est aujourd’hui sur terre l’État qui reconnaisse officiellement et comme une institution divine tous les droits de l’Église et qui se soumette, avant toute autre loi, à la loi de Jésus-Christ, promulguée, expliquée et appliquée souverainement par le pape, chef de l’Église ? »
[10] — Cardinal Ratzinger, Mensuel Jesus, novembre 1984, p. 72.
[11] — Cardinal Ratzinger, Les Principes de la théologie catholique, Téqui, 1985, p. 426-427. Ce livre a été réédité chez Téqui sans changement en 2005, après l’élection de l’auteur au souverain pontificat, avec une préface du cardinal Poupard.
[12] — En théorie l’État peut encore se dire chrétien, mais comme il doit en même temps respecter le droit des autres religions, dans un tel État « chrétien », Notre-Seigneur règne de façon nominale, mais il ne gouverne pas.
[13] — Discours du pape Benoît XVI à la curie romaine, jeudi 22 décembre 2005, DC 15 janvier 2006 (nº 2350), p. 61-62.
[14] — ORLF 22 janvier 2008 (n. 3), p. 3. Après la protestation de certains étudiants et professeurs, Benoît XVI a renoncé à la visite dans cette université romaine, où il avait été invité par le recteur, à l'occasion de l'ouverture de l'année académique. Mais il a communiqué le message préparé. — Dans ce texte le pape exprime que l’université est « liée à la vérité », mais qu’elle doit être « libre à l’égard de l’Église ». Or, précisément, l’Église étant Maîtresse de vérité, c’est en se soumettant à son magistère qu’on accède à la vérité. Prétendre pouvoir atteindre la vérité sans l’Église, c’est le fait du naturalisme et du libéralisme.
[15] — Discours du pape devant l'assemblée générale de l'ONU, le 18 avril 2008, DC 1er juin 2008 (nº 2403), p. 533.
[16] — La laïcité ouverte est – sommairement – celle qui tolère les religions, du moment qu’elles acceptent le jeu démocratique. Voir Le Sel de la terre 52 (2e éditorial), p. 10.
[17] — Homélie du pape Benoît XVI au Yankee Stadium, Bronx, New York, 20 avril 2008 DC 1er juin 2008 (nº 2403), p. 554.
[18] — Discours du pape Benoît XVI à la rencontre interreligieuse du 18 juillet 2008, DC 7 septembre 2008 (nº 2408), p. 782. Voir aussi DICI nº 179.
[19] — Discours de Benoît XVI avec les journalistes, DC 5 octobre 2008 (nº 2409), p. 873. — Mgr de Ségur, dans son étude, se pose l’objection : « Mais l’État est un pouvoir laïque » et il répond : « C’est précisément parce que l’État est laïque qu’il doit s’assujettir fidèlement à la direction religieuse des pasteurs de l’Église, seuls chargés par Dieu de diriger les consciences. » Nous sommes loin de la laïcité, même ouverte !
[20] — Discours de Benoît XVI au Palais de l’Élysée, vendredi 12 septembre 2008, DC 5 octobre 2008 (nº 2409), p. 825.
[21] — Citation de l’encyclique de Benoît XVI, Deus Caritas est, n. 28. Voici le passage : « La distinction entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu (cf. Mt 22, 21), à savoir la distinction entre État et Église ou, comme le dit le Concile Vatican II, l’autonomie des réalités terrestres [voir Gaudium et spes, n. 36.], appartient à la structure fondamentale du christianisme. L’État ne peut imposer la religion, mais il doit en garantir la liberté, ainsi que la paix entre les fidèles des différentes religions. » Dans la doctrine traditionnelle, l’État n’a pas à « imposer la religion », comme semble le dire le pape, mais il doit veiller à limiter l’activité des fausses religions pour éviter le scandale, c’est-à-dire pour éviter tous les désordres qu’amènent avec elles les fausses religions (pensons à la polygamie permise par l’islam par exemple).
[22] — ORLF, 23 au 30 décembre 2008, p. 8.
[23] — Nous avons adapté le texte de Mgr de Ségur qui portait : « Contre l’Église, sous prétexte de parti clérical, d’empiétements ultramontains, de fanatisme ».
[24] — Malheur à moi parce que je me suis tu ! Is 6, 5.
[25] — Extrait d’une lettre de Nubius à Volpe, du 3 avril 1824.
[26] — Instruction secrète permanente de la Vente suprême en 1820.

