Comment il faut aimer Jésus
par le père Mateo Crawley-Boevey
Le père Mateo séjourna une première fois au monastère de Sept-Fons (Allier) du 3 au 14 août 1917. Il y revint en février 1918.
La première partie de ces conférences a paru dans le nº 68 du Sel de la terre, p. 98-110.
Nous livrons ce résumé des conférences du père Mateo, dans le style tantôt narratif, tantôt direct, transcrit par les moines. Le texte est tiré d’une brochure de l’abbaye de Sept-Fons, sans date.
Le Sel de la terre.
Introduction
Cette dernière conférence a été sans aucun doute la plus touchante. Ne devrait-on pas dire aussi la plus importante, puis que nous y avons appris comment il faut aimer Jésus ? C’est encore dans cet entretien surtout que nous avons pu constater l’onction pénétrante de la parole du père Mateo, ce dont, mieux que de longues phrases, le trait suivant fera comprendre le pourquoi.
Amour de confiance
A Haarlem (Hollande), une vieille femme, servante dans un couvent de religieuses et ne sachant parler que le patois, venait demander à la supérieure la permission d’aller entendre le père.
Mais, ma fille, le père parle en français. Vous n’y comprendrez rien.— Si, ma mère ; ce père n’est pas comme les autres. Lorsqu’il parle, il y en a deux qui parlent, un qu’on voit et un autre qu’on ne voit pas.
C’est bien cela. En écoutant le père Mateo, on est tellement subjugué par l’évidence d’une mission spéciale, on sent si bien la grâce travailler son cœur, qu’on accepte ses paroles comme si elles tombaient de la bouche même de Notre-Seigneur.
Voulant nous prêcher l’amour confiant, le père commence par nous raconter un fait qui montre jusqu’où va la miséricorde du Sauveur.
A la suite de circonstances humainement inexplicables, le père se trouve au chevet d’un journaliste malade, impie, blasphémateur à tel point que son évêque s’était vu obligé de l’excommunier nommément.
Mon ami, lui dit le père, vous êtes bien malade, et cependant votre âme est encore plus malade que votre corps ! Vous avez dans l’intime de votre âme un abîme que le ciel même ne peut pas combler. Il vous manque Jésus-Christ ! — Ne prononcez pas ce nom devant moi, ne me parlez pas de lui, répond le malade avec un geste de désespoir. Vous ne savez pas qui je suis ? — Je le sais. — Vous ne savez pas que je suis le gérant de tel mauvais journal ? — Je le sais, monsieur. — Et savez-vous aussi qu’en écrivant mes articles, j’ai sur ma table une théologie pour y chercher matière à blasphémer, et devant moi un crucifix pour l’insulter en face ? — Je sais tout cela, et c’est Jésus-Christ qui m’envoie pour vous offrir la paix de l’âme et le bonheur. — Et Jésus-Christ vous envoie malgré cela ? — Non pas malgré cela, mais à cause de cela. Je viens de sa part pour vous dire qu’il vous aime, et qu’il n’attend qu’une parole de vous pour tout pardonner et tout oublier.
Une lutte terrible s’engage dans le cœur de cet homme si coupable. Après un quart d’heure, il tombe en sanglotant dans les bras du père, se confesse et pendant les six mois qu’il vit encore, il communie chaque jour !
Voilà le cœur de Jésus, nous dit le père, cœur plein de miséricorde et d’amour, même pour les plus grands pécheurs. Il dit à tous : « Nolite timere, ne craignez pas » (Mt 28, 10). Et pourquoi ? Quia ego sum, parce que c’est moi, le Sauveur.
Le démon essaie de nous inspirer de la crainte, en mettant devant nos yeux nos péchés et nos misères. Il sait bien que nous ne voulons pas être à lui. Au moins veut-il obtenir que nous ne soyons pas tout entiers à Jésus. Il tolère que nous soyons de bonnes gens, mais il veut nous empêcher d’être des saints, convaincu qu’ainsi nous perdons les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de l’efficacité de notre apostolat.
Jésus, lui, ne demande rien tant qu’une confiance aveugle dans la miséricorde infinie de son cœur.
Mais je suis religieux depuis vingt, trente ans, et je vois des fautes que je n’avais pas à mon entrée au noviciat. Je suis pire qu’au commencement. Non, vous n’avez pas plus de défauts, vous n’êtes pas pire. Seulement, vous avez plus de lumières, et vous voyez ce que vous ne voyiez pas, étant novice. Cela est vrai, et c’est pourquoi les saints étaient à leurs propres yeux des abîmes de misères. Du reste, Notre-Seigneur est habile à vous sanctifier. Il permet que vous sentiez l’orgueil, afin de vous rendre plus humble ; que vous éprouviez des tentations, pour vous donner occasion de plus de mérites et vous tenir petit. Et quand même vos misères seraient réelles, il faudrait regarder bien plus la miséricorde infinie du divin Cœur que vos fautes. Jésus est toujours Jésus, c’est-à-dire sauveur. Il nous aime tels que nous sommes. Nos supérieurs nous aiment parce qu’ils nous croient saints. Jésus nous connaît ; il sait que nous ne sommes pas des saints, et il nous aime comme si nous l’étions.
Oh ! qu’il est mal compris, ce bon Jésus ! On se le figure sévère, juge inexorable. On ne voit pas qu’il est surtout sauveur ! Les saints le connaissaient mieux !
Sainte Thérèse disait un jour à Notre-Seigneur :
O Jésus, quel mauvais goût vous avez de m’aimer. Mais surtout, n’allez pas avoir un goût raffiné. Vous qui savez tout, vous me connaissez et vous m’aimez. Oh ! je vous en prie, gardez votre mauvais goût jusqu’à la fin. Oh ! gardez-le bien.
Avant la Pentecôte, saint Pierre disait à Notre-Seigneur : « Éloignez-vous de moi, car je suis un pécheur » (Lc 5, 8). Après la Pentecôte, il a sans doute dit, et répété souvent : « Approchez-vous de moi, Seigneur, car je suis un misérable ! »
Sachons-le bien : Jésus a faim de nos misères. Il l’a dit à une sainte âme ; l’Évangile tout entier le confirme, certaines scènes surtout, comme celle de la Samaritaine, de l’enfant prodigue, de la femme adultère, de Madeleine.
Madeleine ! Ce nom nous rappelle Béthanie et cette famille hospitalière où Jésus fut si souvent reçu en ami intime. Bien que ce ne soit pas dans l’Évangile, il semble que les choses ont dû se passer ainsi. Jésus, revenant de Jérusalem, s’approche de Béthanie. Lazare l’aperçoit déjà de loin et va au-devant de lui. « Seigneur, entrez et reposez-vous. Vous devez être bien fatigué. Quelle joie de vous revoir ! » Jésus entre. Lazare appelle ses sœurs et tous les trois, à genoux auprès du maître, ne savent comment lui témoigner leur amour. « Bon maître comme vous paraissez triste aujourd’hui. Je vois des larmes dans vos yeux. Vous avez pleuré. »
Et Jésus de leur parler de l’ingratitude des juifs, de leur dire combien son cœur souffre en pensant aux châtiments qui vont tomber sur la ville et sur le peuple coupables. « Mais vous, n’avez-vous pas aussi des peines ? Racontez-les-moi. » Et Lazare, puis Marthe et Marie lui disent leurs peines intérieures. Quelle douce intimité ! « Cor unum et anima una [1]. »
Que cette intimité soit aussi la nôtre. Allons souvent au tabernacle. Et là, à genoux, consolons Jésus de toutes les ingratitudes, de toutes les injures, de toutes les indifférences qui désolent son cœur aimant. Écoutons aussi sa voix qui nous dit : « Et toi aussi, mon enfant, raconte-moi tes peines, tes difficultés. »
Pratiquons cet amour de confiance, ce grand devoir d’ami. Aimons, et que notre amour ait toujours pour base la confiance absolue dans la miséricorde du cœur de Jésus.
Cette dernière page n’est guère autre chose que la reproduction fidèle de ce que le père nous a dit. On ne le regrettera pas. Bien que dépourvues du ton de conviction et de cet accent pénétrant avec lequel elles furent prononcées, ces lignes restent impressionnantes à lire.
Nos cœurs, évidemment, étaient pleins de reconnaissance pour celui qui nous avait si bien parlé de Jésus. Le père l’avait bien compris. Aussi, avant de nous quitter, il nous dit :
Oubliez celui qui vous a parlé. Ce n’est qu’une ombre qui passe. Si vous voulez me témoigner quelque gratitude, ayez à cœur de travailler, par vos sacrifices et par vos prières, à l’extension du règne du cœur de Jésus. Que votre devise soit désormais : Que votre règne arrive, ô cœur adoré de mon Jésus. Adveniat regnum tuum !
(à suivre)
[1] — « La multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme » (Ac 4, 32).
Informations
L'auteur
En juin 1907, reçu en audience privée par saint Pie X, le père Mateo Crawley-Boevey (1875-1969), lui demande la permission de conquérir le monde au Sacré-Cœur par la consécration des familles.
Après l’avoir écouté, le saint Pape répond : « Non, mon fils. Je ne vous le permets pas, je vous en donne l'ordre : vous consacrerez votre vie à cette œuvre de salut».
Le numéro

p. 157-160
Les thèmes
trouver des articles connexes
Télécharger le Pdf ici :
.
