ÉDITORIAL
Un danger actuel signalé par saint Augustin
Le 12 mars dernier, le Saint-Père a déclaré à une délégation du grand rabbinat d’Israël : « Le peuple juif, qui a été choisi comme le peuple élu, communique à toute la famille humaine la connaissance et la fidélité au Dieu unique et au vrai Dieu [1]. »
Si le pape avait employé un verbe au passé : « le peuple juif a communiqué… », cela ne susciterait pas de surprise. En effet, chacun sait que le peuple juif a été suscité miraculeusement par Dieu à partir d’Abraham, et surtout avec Moïse, pour conserver la foi dans le seul vrai Dieu et l’espérance dans la venue du Messie.
Toutefois, chacun sait également que la religion juive actuelle se distingue de la religion chrétienne par le fait que la première ne reconnaît pas Jésus-Christ comme le Messie et le Fils de Dieu, à la différence de la seconde.
Il paraît donc étrange que le pape, le chef religieux des chrétiens, s’adressant à des représentants de la religion juive actuelle, dise que « le peuple juif communique [au présent] à toute la famille humaine la connaissance et la fidélité au Dieu unique et au vrai Dieu ». Le Dieu unique n’est-il pas la Sainte Trinité, et le vrai Dieu n’est-il pas Jésus-Christ ? Comment la religion juive actuelle peut-elle nous communiquer la connaissance de la sainte Trinité, à laquelle elle ne croit pas, et la fidélité à Jésus-Christ, qu’elle ne reconnaît pas comme Dieu ?
Dans cette phrase, Benoît XVI n’a-t-il pas succombé à une tentation permanente pour certains chrétiens : une admiration excessive pour le peuple juif ? Déjà saint Paul reprochait à saint Pierre, le premier pape, cette faute :
Mais lorsque Céphas [= saint Pierre] vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il était répréhensible. […] Quand je vis qu’ils [saint Pierre et saint Barnabé] ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, je dis à Céphas, en présence de tous : « Si vous, qui êtes juif, vous vivez comme les Gentils et non comme les juifs, pourquoi forcez-vous les Gentils à judaïser ? » [Ga 2, 11 et 14.]
Le pape actuel est victime, dans la phrase que nous avons relevée [2], d’une admiration excessive pour le peuple juif, qui lui fait oublier que celui-ci ne connaît pas le seul vrai Dieu (la Sainte Trinité, Notre-Seigneur Jésus-Christ), ni ne lui est fidèle.
De tout temps, les champions de la foi catholique ont mis en garde leurs coreligionnaires contre cette tentation. Nous avons cité saint Paul. Saint Augustin, quant à lui, parle du « danger de tomber dans le judaïsme » dans sa Lettre 196 (datée de 418). Voici le résumé de la pensée du saint docteur : il distingue dans le judaïsme ce qui est aboli et ce qui subsiste toujours ; il développe la doctrine de saint Paul sur la différence entre les juifs selon la chair et les juifs selon l’esprit ; il montre que, depuis le nouveau Testament, le chrétien seul est le véritable israélite, et que l’israélite de race ne l’est que de nom parce qu’il a perdu le bénéfice des promesses divines.
Qui ne voit l’actualité de cette doctrine ? Aussi, nous pensons faire œuvre utile en citant de larges extraits de cette lettre [3]. Nous avons ajouté des titres et quelques brefs commentaires.
Introduction : le danger de « tomber dans le judaïsme »
Augustin à son bienheureux seigneur Asellicus [4], son frère et collègue dans l’épiscopat, salut dans le Seigneur. 1. Le vénérable primat Donatien [5] a bien voulu m’envoyer la lettre qu’il a reçue de votre sainteté sur le danger de tomber dans le judaïsme, et m’a vivement demandé d’y répondre. Ne voulant pas lui déplaire, je fais ce qu’il désire, autant que je le puis avec l’aide du Seigneur ; votre charité ne trouvera point mauvais, je l’espère, que je n’aie pas refusé d’obéir à celui que nous vénérons tous les deux pour ses mérites.
Ce que signifie « judaïser »
Judaïser consiste à penser qu’on est justifié par les œuvres de la loi, alors qu’on l’est par la foi en Jésus-Christ.
2. L’Apôtre Paul nous apprend que les chrétiens, surtout ceux qui viennent des Gentils, ne doivent pas judaïser : « Je dis à Pierre devant tout le monde : si vous, qui êtes juif, vous vivez comme les Gentils et non comme les juifs, pourquoi forcez-vous les Gentils à judaïser ? » Et l’Apôtre ajoute : « Nous sommes, nous, juifs de naissance, et non des pécheurs issus des Gentils. Cependant, sachant qu’on n’est pas justifié par les œuvres de la loi, mais par la foi en Jésus-Christ, nous croyons aussi nous-mêmes en Jésus-Christ pour être justifiés par la foi que nous avons en lui et non par les œuvres de la loi, parce que nul homme ne sera justifié par les œuvres de la loi » (Ga 2, 14-16).
Ce qui demeure et ce qui est aboli dans la loi
Certains préceptes de la loi ont été abolis par Notre-Seigneur Jésus-Christ (ce sont les préceptes cérémoniels qui annonçaient sa venue, comme les sacrifices), d’autres sont maintenus (c’est la loi naturelle, spécialement les deux préceptes de la charité). Mais ces derniers préceptes ne justifient pas sans la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ et la grâce qui nous vient par la foi.
3. Ni ces œuvres de la loi qui se rapportent aux anciens sacrements et que les chrétiens n’observent pas, depuis la manifestation du Testament nouveau, comme la circoncision, le repos charnel du sabbat et l’abstinence de certaines viandes, l’immolation des animaux dans les sacrifices, la néoménie [6], les pains azymes et autres cérémonies du même genre ; ni le précepte qui défend de convoiter (Ex 20, 17), précepte qui, sans aucun doute, est aussi une loi pour les chrétiens, aucune de ces choses ne justifie l’homme que par la foi en Jésus-Christ et la grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ [7].
Saint Augustin prouve ce qu’il a avancé par une longue citation de l’épître aux Romains (Rm 7, 7-16) que nous omettons ici.
La loi fait voir notre faiblesse – notre force vient de la grâce
Saint Augustin montre que la loi – bonne en elle-même – a augmenté la culpabilité de l’homme, car celui-ci – blessé par le péché originel – n’a pu l’observer par ses propres forces. Le rôle de la loi est donc de nous faire désirer plus ardemment la grâce qui vient par la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ.
5. Ainsi l’avantage de la loi, c’est de montrer l’homme à lui-même, afin qu’il connaisse sa faiblesse et qu’il voie comment la prohibition accroît la concupiscence charnelle au lieu de la guérir. On désire toujours plus ardemment ce qui est défendu, lorsqu’on demeure charnel en présence d’une prescription spirituelle. Mais ce n’est point par la loi elle-même ; c’est par la grâce qu’on devient spirituel pour l’accomplissement de la loi spirituelle ; c’est-à-dire que ce n’est point par l’effet d’un commandement, c’est par un bienfait ; ce n’est point par la lettre qui ordonne, c’est par l’Esprit qui vient en aide. Mais l’homme intérieur commence à se renouveler selon la grâce (2 Co 4, 16), afin de faire ce qu’il aime, et de ne pas donner son consentement à la chair lorsqu’elle fait ce qu’il hait ; il ne s’agit pas d’éteindre entièrement la concupiscence, il s’agit de ne plus se laisser aller à ses désirs. […] 6. […] Ceci ne se fait point par la loi qui le commande, mais par la foi qui l’obtient ; non point par la lettre qui prescrit, mais par l’Esprit qui donne ; non point par les mérites des œuvres de l’homme, mais par la grâce du Sauveur. C’est pourquoi l’avantage de la loi est de convaincre l’homme de sa faiblesse, et de l’obliger à implorer le remède de la grâce qui est dans le Christ. « Quiconque aura invoqué le nom du Seigneur sera sauvé (Jn 2, 32 ; Ac 2, 24). Comment invoqueront-ils Celui en qui ils ne croient pas ? Comment croiront-ils en Celui dont ils n’ont pas entendu parler ? » (Rm 10, 14).
Le naturalisme, erreur des juifs et de certains chrétiens
Saint Augustin note que des mauvais chrétiens, disciples de Pélage, partagent l’erreur des juifs qui consiste à croire qu’on peut se sauver sans la grâce de Jésus-Christ. Cette erreur est encore aujourd’hui largement répandue, à cause du faux œcuménisme qui encourage à penser qu’on peut se sauver dans n’importe quelle religion (donc sans la foi en Jésus-Christ).
7. Puisqu’il en est ainsi, ceux qui se réjouissent charnellement d’être israélites et se glorifient dans la loi en dehors de la grâce du Christ, sont ceux dont l’Apôtre a dit que « ne connaissant pas la justice de Dieu et voulant établir la leur propre, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu » (Rm 10, 3). La justice de Dieu dont parle ici l’Apôtre, c’est celle qui vient de Dieu à l’homme ; il entend par justice humaine celle que les juifs regardaient comme pouvant leur suffire pour observer les commandements sans le secours de celui qui a donné la loi. Leurs pareils sont ceux qui, tout en se disant chrétiens, se montrent ennemis de la grâce du Christ en prétendant qu’ils accomplissent les préceptes divins avec les seules forces humaines ; c’est ainsi que, ne connaissant pas non plus la justice de Dieu, et voulant établir la leur propre, ils ne se soumettent pas à la justice de Dieu, et, sans être juifs de nom, ils le sont par leur erreur. Ces gens-là avaient trouvé pour chefs Pélage et Célestius, promoteurs ardents de cette doctrine impie. Un juste jugement de Dieu, par le soin vigilant de ses fidèles serviteurs, les a récemment exclus de la communion catholique ; à cause de leur cœur impénitent, ils persistent encore dans des erreurs condamnées.
Le chrétien est le véritable israélite (au sens spirituel)
Ici saint Augustin expose la théologie de la substitution. Depuis la venue de Notre-Seigneur, les vrais descendants d’Abraham et d’Israël sont les chrétiens : ce sont eux qui sont les héritiers des promesses faites à ces patriarches, et non pas leurs descendants charnels qui ont refusé Jésus-Christ, et donc ne sont pas les héritiers de leur foi.
9. Cependant, on demande avec raison si, en se montrant de la sorte un véritable et sincère chrétien, on peut encore être appelé juif ou israélite. […] Le bienheureux Apôtre a lui-même résolu cette question de savoir si celui qui est chrétien peut être censé également juif ou israélite. « […] Car le juif n’est pas celui qui l’est à découvert, ni la circoncision celle qui se voit à l’extérieur sur la chair ; mais le juif est celui qui l’est dans le secret de l’âme et la circoncision est celle du cœur qui se fait par l’esprit, non selon la lettre : et ce juif tire sa gloire, non pas des hommes, mais de Dieu » (Rm 2, 28-29). Puisque l’Apôtre loue ce juif qui en porte la marque au plus profond de l’âme, non point dans la circoncision de la chair, mais dans la circoncision du cœur, ce juif par l’esprit et non par la lettre, quel est-il, si ce n’est le chrétien ? 10. Nous sommes donc juifs, non selon la chair, mais selon l’esprit ; comme nous sommes la postérité d’Abraham non pas selon la chair, ainsi que ceux qui se vantent d’en porter le nom, mais par l’esprit de foi selon lequel cette descendance orgueilleuse n’appartient plus à Abraham. Car nous savons que nous sommes la race que Dieu promit à Abraham lorsqu’il lui dit : « Je t’ai établi le père de beaucoup de nations » (Gn 17, 4). Et nous savons aussi tout ce qu’en dit l’Apôtre : « Nous déclarons, dit-il, que la foi d’Abraham lui a été imputée à justice. Quand donc lui a-t-elle été imputée ? Est-ce après ou avant sa circoncision ? Ce n’est pas après, c’est avant. Abraham a reçu la marque de la circoncision comme le sceau de la justice qu’il avait eue par la foi lorsqu’il était encore incirconcis, pour être le père de tous ceux qui croient sans être circoncis, afin que la foi leur soit imputée à justice, et le père des circoncis qui non seulement ont reçu la circoncision, mais qui suivent aussi les traces de la foi de notre père Abraham avant qu’il fût circoncis. » Et un peu plus bas : « Ainsi, c’est à la foi qu’est attachée la promesse, afin qu’elle soit gratuite et assurée à tous les enfants d’Abraham, non seulement à ceux qui ont reçu la loi, mais encore à ceux qui suivent la foi d’Abraham, qui est le père de nous tous, selon qu’il est écrit : Je t’ai établi le père de beaucoup de nations » (Rm 4, 9-17). [Saint Augustin prouve la même chose par le chapitre 3 de l’épître aux Galates.]
Les juifs selon la chair sont invités à le devenir selon l’esprit
11. D’après cette interprétation de l’Apôtre, les juifs qui ne sont pas chrétiens ne sont pas enfants d’Abraham, quoiqu’ils descendent de lui selon la chair. Lorsqu’il nous dit : « Comprenez donc que ce sont ceux qui ont la foi qui sont enfants d’Abraham », il nous fait entendre que ceux qui n’ont pas la foi ne sont pas enfants d’Abraham. Si donc Abraham n’est pas le père des juifs de la même manière qu’il est le nôtre, que leur sert-il d’être issus de sa race et de garder le nom sans la vertu qui s’y trouve attachée ? Lorsqu’ils passent au Christ et qu’ils commencent à être, par la foi, enfants d’Abraham, alors ils deviennent juifs, non pas à découvert, mais dans le secret de l’âme par la circoncision du cœur ; ils le sont par l’esprit, non par la lettre, et tirent leur gloire, non pas des hommes, mais de Dieu. Mais ceux qui demeurent séparés de cette foi sont comme des branches rompues de cet olivier sur lequel, selon les paroles de l’Apôtre, a été enté l’olivier sauvage, la Gentilité (Rm 11, 16-25). Cela ne se fait point par la chair, mais par la foi ; non point par la loi, mais par la grâce ; non point par la lettre, mais par l’esprit ; non point par la circoncision de la chair, mais par celle du cœur ; non point à découvert, mais dans le secret ; non point avec une gloire qui vienne des hommes, mais de Dieu. […]
Les deux Israël
Saint Augustin insiste sur cette distinction des deux Israël, si importante.
N’est-ce pas une grande merveille, n’est-ce pas un mystère profond que beaucoup de ceux qui sont sortis d’Israël ne soient pas israélites, et que beaucoup de ceux de la race d’Abraham ne soient pas ses enfants ? Comment ne le sont-ils pas et comment le sommes-nous, si ce n’est parce qu’ils ne sont point les enfants de la promesse appartenant à la grâce du Christ, mais qu’ils sont les enfants de la chair portant un nom inutile et vide ? C’est pourquoi ils ne sont pas israélites comme nous le sommes, et nous ne sommes pas israélites comme ils le sont. Nous le sommes, nous, selon la régénération spirituelle, eux, selon la génération charnelle. 12. Il faut le voir et le reconnaître : autre est l’israélite qui a reçu ce nom à cause de la descendance charnelle, autre est celui qui a obtenu par l’esprit la chose même que ce nom signifie. Est-ce que les israélites sont sortis d’Agar, servante de Sara ? Ismaël n’est-il pas né d’Agar, et n’est-ce pas de lui qu’est sortie la race des ismaélites ? Mais Israël est né de Sara par Isaac, fils d’Abraham selon la promesse. C’est ici la descendance par voie de propagation charnelle ; mais quand on en vient au sens spirituel, on trouve que les israélites selon la chair issus de Sara ne lui appartiennent point, et que ce sont plutôt les chrétiens qui appartiennent à Sara : les chrétiens ne sont pas nés selon la chair comme Ismaël, mais ils sont les enfants de la promesse comme Isaac : ils n’appartiennent pas à Isaac par une descendance charnelle, mais par un mystère tout spirituel.
Saint Augustin prouve cette distinction des deux peuples par l’histoire des deux fils d’Abraham (Isaac, le fils de Sara, la femme libre, et Ismaël, le fils d’Agar, la servante) racontée par saint Paul aux Galates (Ga 4, 21-31) ; puis par l’histoire des deux fils d’Isaac (Jacob et Ésaü) racontée par saint Paul aux Romains (Rm 9, 10-13).
13. […] Cette doctrine apostolique et catholique nous montre suffisamment que les juifs, c’est-à-dire les israélites, appartiennent à Sara selon l’origine de la chair, et les ismaélites à Agar ; mais que, selon le mystère du sens spirituel, les chrétiens appartiennent à Sara et les juifs à Agar. De même, selon l’origine de la chair, la nation des Iduméens appartient à Ésaü, appelé aussi Édom, et la nation des Juifs à Jacob, appelé aussi Israël ; mais, selon le mystère du sens spirituel, les juifs appartiennent à Ésaü et les chrétiens à Israël. Ainsi s’accomplit ce qui est écrit sur l’assujettissement de l’aîné au plus jeune ; ce qui veut dire que le peuple juif, l’aîné des deux peuples, sera assujetti au peuple chrétien venu après. Voilà comment nous sommes israélites, en nous glorifiant de l’adoption divine, et non d’une parenté humaine ; nous ne sommes pas juifs à découvert, mais dans le secret de l’âme, non point par la lettre, mais par l’esprit, non point par la circoncision de la chair, mais par celle du cœur.
Toutefois le chrétien ne doit pas prendre le nom de juif
14. Nous ne devons pas pour cela, par un ridicule changement de langage et un bouleversement d’expressions, affecter de donner le nom de juifs, dans un sens inusité, à ceux qui sont chrétiens et qu’on a coutume d’appeler tels ; celui qui est chrétien et qui porte ce nom ne doit pas mettre son plaisir à porter de préférence le nom d’israélite ; on doit parler avec retenue d’un sens mystérieux qu’on ne doit cesser de comprendre. Ce serait aller sottement contre l’usage et, si l’on peut parler ainsi, faire preuve d’un savoir fort ignorant, que d’adopter ce nom de juif dans le langage ordinaire. [Saint Augustin explique cela par des citations de saint Paul, et il conclut :] Autre chose est ce qui se découvre dans la profondeur d’un mystère, autre chose est ce qui tient aux habitudes du langage de tous les jours.
Conclusion
Dans sa conclusion, saint Augustin condamne un chrétien judaïsant du nom d’Aptus et résume le contenu de sa lettre :
16. Votre lettre me parle de je ne sais quel Aptus qui enseigne aux chrétiens à judaïser et se dit lui-même juif israélite. Il ordonne, comme le fait entendre votre sainteté, qu’on s’abstienne des viandes que la loi a interdites convenablement à une autre époque par le ministère de Moïse, le saint serviteur de Dieu, et il veut qu’on pratique les cérémonies anciennes, maintenant abolies parmi les chrétiens. L’Apôtre appelle ces cérémonies les ombres des choses futures, afin de nous faire entendre qu’elles étaient prophétiques et que leur observance est passée : par là on voit que cet Aptus veut se donner pour israélite et juif, non dans le sens spirituel, mais dans une signification tout à fait charnelle. Quant à nous, nous sommes affranchis de ces pratiques, abolies par le Nouveau Testament ; de plus, nous avons appris et nous enseignons qu’il faut observer, non point à l’aide des seules forces humaines, comme pour établir notre propre justice, mais avec la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur et dans la justice qui vient de lui, ces préceptes de la Loi ancienne, encore nécessaires au temps où nous sommes : « Tu ne commettras point d’adultère, tu ne tueras point, tu ne convoiteras point » (Ex 20 ,12-17), et tout ce qui est compris dans ces paroles : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Rm 13, 9). Nous ne nions pas pour cela que nous soyons la postérité d’Abraham et de ceux à qui l’Apôtre dit « Vous donc qui êtes de la race d’Abraham » (Ga 3, 29), ou que nous soyons juifs dans le secret de l’âme, comme ceux dont l’Apôtre dit : « Le juif n’est pas celui qui l’est à découvert, ni la circoncision celle qui se voit à l’extérieur sur la chair ; mais le juif est celui qui l’est dans le secret de l’âme et la circoncision est celle du cœur qui se fait par l’esprit, non selon la lettre : et ce juif tire sa gloire, non pas des hommes, mais de Dieu » (Rm 2, 28-29). Nous ne nions pas non plus que nous soyons des israélites spirituels, appartenant à celui à qui il a été annoncé que l’aîné lui serait assujetti, mais nous ne portons pas ces noms d’une façon qui ne nous siérait pas ; nous les gardons par l’intelligence des mystères qui s’y trouvent, nous n’affectons pas de les prendre par un étrange oubli du langage reçu.
Gardons-nous donc d’une admiration exagérée pour les descendants d’Abraham selon la chair. Ce qui compte avant tout, c’est la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, sans laquelle nul ne peut se sauver. Et prions pour que les juifs selon la chair le redeviennent selon l’esprit [8].
[1] — Discours du pape Benoît xvi à la délégation du grand rabbinat d’Israël et de la commission du Saint-Siège pour les rapports religieux avec le judaïsme, le jeudi 12 mars 2009, ORLF, 60e année, nº 11 (3074), 17 mars 2009, p. 13.
[2] — Il est clair que dans ce discours, le pape ne parle pas en tant que représentant du magistère, mais il donne sa pensée personnelle. Il n’en reste pas moins qu’une telle affirmation peut causer un grand dommage par les conséquences qu’elle peut avoir sur la foi des fidèles.
[3] — Œuvres complètes de saint Augustin, t. 2, Bar-Le-Duc, 1864, p. 553-559. La traduction est de M. Poujoulat. Le texte latin se trouve en PL 33, 892-899.
[4] — Asellicus, évêque de la province de Bizacène, avait demandé à Donatien, son primat, quelques explications sur la position des chrétiens à l’égard du judaïsme ; Donatien pria Augustin de répondre à Asellicus.
[5] — Voir la note précédente.
[6] — La fête des nouvelles lunes.
[7] — Plus loin, dans un passage que nous omettons, saint Augustin reviendra sur cette distinction entre les préceptes abolis et ceux qui demeurent : « Quiconque cherche à se séparer de ce judaïsme charnel et animal, et par conséquent blâmable et condamnable, ne doit pas se borner à rejeter ces vieilles observances qui ont cessé d’être nécessaires depuis que, par la révélation du nouveau Testament, les choses dont elles étaient les figures prophétiques se sont accomplies, […] ; il doit pratiquer ce qui est prescrit dans la loi pour former les mœurs des fidèles, c’est-à-dire pour que « renonçant à l’impiété et aux désirs du siècle, nous vivions dans ce siècle avec tempérance, justice et piété » (Tt 2, 12), et ce précepte de la loi que l’Apôtre recommande avec le plus de soin : « tu ne convoiteras point, » et tout ce qui, sans aucune figure, nous commande d’aimer Dieu et le prochain, cet abrégé de la loi et des prophètes comme l’a dit Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même (Mt 22, 40) ; il reçoit, il aime toutes ces prescriptions, il croit à la nécessité de les suivre, si bien qu’il ne s’attribue pas à lui-même le progrès qu’il y fait, mais à la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. »
[8] — La sainte Église, dans son rite traditionnel, possède de très belles prières pour la conversion des juifs. Voir Le Sel de la terre 66, p. 96.

