Georges Bernanos, romancier de la vie mystique
Par le frère Antoine Lemonnyer O.P.
NDLR : Bernanos est souvent recommandé comme un bon auteur catholique. Par exemple on trouve sur lui un article élogieux, « Bernanos et les saints », dans la Nef de novembre 1993 (pp. 28 à 31). Cet article se termine ainsi : « Aussi son œuvre témoigne-t-elle d’une tentative originale d’insertion des valeurs chrétiennes dans notre temps. »
Ces éloges nous paraissent quelque peu excessifs. Peut-être sont-ils même le fruit d’un certain « snobisme ». En littérature aussi, on peut sacrifier à une certaine « mode ».
L’œuvre de Bernanos contient certaines lacunes importantes comme le témoigne cette étude sur la mystique du romancier, extraite de l’ouvrage du père Antoine Lemonnyer O.P. (1872-1932), Notre vie divine, Cerf, 1936, pp. 228-253. Ces lacunes s’expliquent, pensons-nous, par le fait que ce romancier connaissait insuffisamment la théologie, notamment la théologie ascétique et mystique. La théologie doit jouer un rôle directif sur toutes les activités de l’esprit humain, comme le rappelaient les articles sur « Raison et foi » parus dans les numéros 3, 4 et 6 du Sel de la terre. Bernanos nous en donne un exemple a contrario : un grand talent littéraire ne peut compenser une doctrine trop faible.
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M. Georges Bernanos occupe une place à part parmi nos romanciers d’après-guerre. Il est le romancier de la vie mystique. Sous le soleil de Satan, qui a été une manière d’événement littéraire, L’Imposture, livre cruel, et cet autre, si poignant, La Joie, sont des ouvrages dont un théologien ne peut pas se désintéresser. C’est en cette qualité que je voudrais en dire mon sentiment.
Des romanciers moralistes, et moralistes chrétiens, nous en avons plusieurs et qui honorent les lettres françaises contemporaines. Comme pour d’autres la pièce de théâtre, le roman est un moyen pour eux d’étudier les multiples problèmes posés par la vie humaine, individuelle ou sociale. Et ces problèmes, ils s’appliquent à les résoudre selon les principes de la conscience chrétienne. Il leur arrive même de faire de cette conscience, de ses débats et de ses luttes, de ses défaites et de ses triomphes, de ses crises ou de ses maladies, le vrai sujet de leurs ouvrages. Mais ils s’interdisent, d’ordinaire, de franchir le seuil de cette mystérieuse région de l’âme chrétienne où fleurit la vie que les théologiens appellent mystique.
Craindraient-ils, en s’y aventurant, de ne pas trouver de public disposé à les y suivre parmi les lecteurs habituels de romans ? C’est possible. Dans ce cas, l’expérience que M. Bernanos a osé tenter, et qu’à trois reprises il a réussie, leur donnerait tort. Romancier de la vie mystique, l’auteur de Sous le soleil de Satan, L’Imposture, La Joie, est un romancier à succès.
Si nous voulons nous définir la signification de ce succès, il est indispensable d’en discerner les causes. Elles sont diverses, sans nul doute. Son talent, qui est grand, en est une qu’il ne faut pas sous-estimer. Son tour d’imagination et d’esprit en est une autre, je veux dire cet âpre réalisme, auquel notre humeur d’après-guerre ne pouvait manquer de se reconnaître et de se plaire. Mais les sujets eux-mêmes que M. Bernanos a choisi de traiter y ont contribué. Et, plus encore, le sérieux avec lequel il l’a fait. Non pas en virtuose, qu’une sorte de gageure littéraire aurait tenté. Ni même en simple psychologue, curieux des formes rares de la vie intérieure ou des mystères de la subconscience. En homme, vraiment, et, pour tout dire, en croyant. Nulle trace chez lui – il mérite qu’on lui rende ce témoignage – de ce qu’il trouvera bon que nous appelions le « cénabrisme », et dont il est manifeste qu’il a horreur. Le public ne s’y est pas trompé. Et c’est cela même, encore plus que l’indiscutable talent de l’auteur, qui a conquis son attention et sa faveur.
Le fait mérite d’être remarqué. Il semble vraiment qu’il y ait quelque chose de changé dans l’âme française. Le déséquilibre persistant dont elle souffre depuis la guerre a accru, pour le bien comme pour le mal, sa réceptivité intellectuelle et morale. L’expérience qu’elle a faite et qui se prolonge des dures lois de la vie a ruiné chez beaucoup le culte des vieilles idoles. Nous la voyons en quête sincère, lorsqu’elle reste saine et sensée, de tout ce qui peut accroître ses énergies vitales, son pouvoir d’agir, de lutter et de vaincre, ou, lorsque rien d’autre n’est possible, l’armer contre les coups de l’inévitable destinée. Maints propos la trouvent attentive, qu’elle eût jadis dédaigné d’entendre.
Aussi bien a-t-elle fait, depuis une quinzaine d’années, maintes observations assez nouvelles pour elle, et dont la vie heureuse ne lui avait pas procuré le bénéfice au même degré. Comme la terre qui la porte, l’humanité a ses séismes. La grande guerre en a été un, que son ampleur, sa violence et sa durée ont rendu formidable. Tremblement, non plus de l’inerte matière mais des âmes vivantes, elle a mis à nu ce qui se trouvait caché, souvent à peine conscient, au fond des cœurs. La surprise fut grande pour beaucoup de voir surgir, là même où rien jusqu’alors n’avait décelé leur présence, non seulement le sérieux de la pensée et de la prière chrétiennes, mais de vraies richesses de vie intérieure. L’âme française, qui s’ignorait elle-même, a reçu et gardé de ces révélations, sur lesquelles la mort souvent a mis son sceau, une bienfaisante impression. Elle a connu qu’elle était restée plus religieuse qu’elle ne le pensait. Et elle en a été encouragée. L’estime et le goût lui sont en partie revenus de valeurs spirituelles auxquelles, en dehors des cercles dévots, elle ne prêtait jadis que peu d’attention.
Toute une littérature a fleuri sous nos yeux, qui répond à des attraits nouveaux. En leur donnant satisfaction, elle a d’ailleurs contribué à les généraliser et à les approfondir. Les vies de saints, par exemple, qui abondent et dont plusieurs sont excellentes, trouvent des lecteurs en grand nombre et sont d’autant plus goûtées qu’il ne leur reste rien de ce rationalisme banal dont il leur arrivait parfois jadis d’être gâtées. L’histoire littéraire du sentiment religieux en France, de l’abbé Henri Bremond, a été, comme chacun sait, un succès de librairie. Et il y avait d’ordinaire beaucoup plus que de la curiosité dans le plaisir qu’un large public a pris à lire ces volumes où des mystiques de toute taille et si divers, hommes et femmes, religieux et laïques, lui étaient tour à tour présentés. Ce fut pour lui une seconde révélation, émouvante elle aussi.
Ce que la jeunesse française, à tous ses niveaux, renferme de plus intelligent et de plus moderne témoigne même, par son goût de voir clair dans la vie spirituelle comme dans tout le reste, d’un attrait très vif pour des exposés théologiques que la plupart de ses aînés auraient trouvés bien austères et totalement dépourvus d’intérêt pratique.
En prenant la vie mystique comme sujet de ses romans, M. Bernanos a prouvé sa clairvoyance et qu’il connaissait bien son temps.
Si son entreprise demeurait hasardeuse, c’était d’un autre point de vue et pour d’autres raisons. On pouvait en effet se demander, sans rien mettre en ce doute qui fût le moins du monde désobligeant, s’il avait bien, pour la tenter, toute la compétence nécessaire. C’est une chose, en effet, d’écrire des vies de saints, et c’en est une autre, beaucoup plus délicate, de composer des romans de sainteté. Le saint dont on se propose d’écrire la vie existe et il suffit, l’ayant étudiée et comprise, de raconter sa divine aventure. Mais, pour le roman de sainteté, nulle matière n’est présupposée. Tout est à créer, la sainteté et le saint. Le Saint curé d’Ars de M. Henri Ghéon, le Saint Vincent de Paul de M. Henri Lavedan, par exemple, sont bien près d’être des chefs-d’œuvre. En peut-on dire autant de Sous le soleil de Satan, L’Imposture et La Joie ? Pour ma part, je ne l’oserais. Ils auraient en tout cas, s’il arrivait qu’ils le fussent, beaucoup plus de mérite à l’être. Pour créer un saint, il n’y a que l’esprit de Dieu qui ait compétence entière.
Qui en doute ? Mais M. Bernanos est bien éloigné de vouloir rien entreprendre contre le privilège du Saint-Esprit. Infiniment plus modeste est son dessein. Où voyez-vous seulement qu’il prétende définir théologiquement la sainteté ? Ses biographies romanesques ne se présentent pas, le moins du monde, comme autant de paradigmes officiels de la vie mystique. Tels qu’il les a conçus, il nous offre ses héros, l’abbé Donissan, curé de Lumbres, l’abbé Chevance, ancien curé de campagne fixé à Paris, une jeune fille, Chantal de Clergerie. Sont-ils ou ne sont-ils pas des saints ? Leur mystique est-elle ou n’est-elle pas authentique ? Il vous laisse le soin d’en juger. Savez-vous seulement ce qu’il en pense et s’il a, à leur endroit, d’autre sentiment que littéraire ? Il a, sans doute, la prétention d’assez bien connaître l’âme humaine et, pour l’avoir observée et vécue, de savoir la vie. Mais il n’ignore pas qu’il n’est ni théologien, ni directeur d’âmes. Il n’a pas d’autre ambition que d’être un bon et probe romancier. Se proposant de publier des romans de sainteté, il a pris la peine d’étudier son sujet, et d’y réfléchir. Ne discernez-vous pas l’étendue de ses lectures dans le vaste domaine de la littérature hagiographique et mystique ? Si, et M. Bernanos ne fait pas du tout figure de barbare en ses romans de sainteté.
Laissons cela. Il ne s’agit pas de lui, mais de ses héros mystiques, Donissan, Chevance, celui-là un peu écrasé par le terrible voisinage de l’abbé Cénabre, Chantal de Clergerie. Eh quoi ! allons-nous les citer à comparaître devant je ne sais quel tribunal inquisitorial ? Dieu nous en garde ! En face d’eux, qu’on se rassure, il n’y a rien qu’un frère, respectueux et sympathique, dont, tandis qu’ils vivaient, ils eussent sans doute, en leur humilité, accueilli l’avis.
Leur vie extérieure, plus directement accessible, doit retenir tout d’abord notre attention. En dépit de la diversité de leurs situations respectives, elle offre certains caractères communs. Premièrement, celui d’une apparente stérilité pour le bien. Chez tous les trois et sans une seule franche exception. L’abbé Chevance, avec sa médiocre clientèle de dévotes, dont quelques-unes, avoue-t-il lui-même, sont bien ennuyeuses, paraît encore le moins mal partagé. Quel pauvre trophée pour l’abbé Donissan que cette pitoyable Mouchette qui vient de se suicider et qu’il jette, pantelante, sur les degrés de l’autel, aux pieds du Christ ! Quel pauvre et incertain trophée ! Et pour Chantal, rien, absolument rien de saisissable.
Si encore c’était tout ! Mais à l’apparente stérilité voici que s’ajoute l’apparente malfaisance. Nous en sommes à nous demander si le contact avec l’abbé Chevance n’a pas fait plus de mal que de bien à l’abbé Cénabre. Le pauvre abbé Donissan est encore moins heureux. Pour l’avoir rencontré, Mouchette se suicide. La venue du saint homme au chevet de l’enfant mort n’a pas d’autre résultat que la soudaine folie de la mère. Oh ! ce n’est certes pas lui qui s’en ferait accroire. Entendez sa plainte désolée :
« Nous sommes sous les pieds de Satan, reprend-il après un silence. Vous, moi plus que vous, avec une certitude désespérée. Nous sommes débordés, noyés, recouverts. Il ne prend même pas la peine de nous écarter, chétifs, il fait de nous ses instruments ; il se sert de nous, Sabiroux. (...) J’ai connu trop d’âmes, Sabiroux, j’ai trop entendu la parole humaine, quand elle ne sert plus à déguiser la honte, mais à l’exprimer ; prise à sa source, pompée comme le sang d’une blessure. Moi aussi, j’ai cru pouvoir lutter, sinon vaincre. Au début de notre vie sacerdotale, nous nous faisons du pécheur une idée si singulière, si généreuse. Révolte, blasphème, sacrilège, cela a sa grandeur sauvage, c’est une bête qu’on va dompter. (...) Dompter le pécheur ! ô la ridicule pensée ! Dompter la faiblesse et la lâcheté mêmes ! Qui ne se lasserait de soulever une masse inerte ! Tous les mêmes ! Dans l’effusion de l’aveu, dans l’élargissement du pardon, menteurs encore, toujours ! Ils jouent l’homme fort, ombrageux, qui a pris le mors aux dents à travers les convenances, la morale et le reste, ils implorent une poigne solide. Ah ! misère ! ils sont fourbus (...). Non ! non ! cette immense duperie, ce rire cruel, cette manière de profaner ce qu’il tue, voilà Satan vainqueur ! M’avez-vous compris, Sabiroux ? (…) Nous sommes vaincus, vous dis-je ! Vaincus ! Vaincus ! »
J’entends bien que ces propos-là, ce n’est pas le vrai curé de Lumbres, ce n’est que sa permanente et cruelle tentation, l’effroyable prise de Satan sur lui. Mais cela va si loin que nous sommes comme le pauvre saint homme, nous ne nous y reconnaissons plus.
Avec Chantal de Clergerie, si ce n’est plus le même air, c’est encore et toujours la même chanson : « Que je marche à tâtons, soit ! gémit-elle devant l’odieux abbé Cénabre. (...) Mais je ne puis me résigner à faire du mal. Je n’ai jamais rien entrepris que de simple, de facile et, loin d’apporter la paix à personne, je suis une cause de désordre, une occasion de péché.– Quel péché ? dit Cénabre. – Je crains vraiment qu’ils ne désespèrent, expliqua Chantal de sa voix douce comme si elle eût prononcé la parole la plus ordinaire, et qu’ils ne désespèrent à cause de moi. Leur ai-je donc menti ? Quelle promesse ai-je faite que je n’aie tenue ? Mon Dieu ! Voilà ce que je craignais depuis longtemps, mais je n’osais pas l’avouer, n’est-ce pas ? C’était une supposition si absurde. Que peut avoir à faire avec le désespoir une pauvre fille de ma sorte ? »
Le désespoir, tel est, pour son entourage, le fruit des grâces mystiques dont Dieu l’a favorisée et que ses extases, d’abord surprises, puis épiées par la domesticité, ont révélé.
Après la vie extérieure, la vie intérieure. Celle de l’abbé Chevance nous apparaît désolée, humiliée, anéantie, sans lumière ni rayonnement. Je ne sais pourquoi je ne puis m’empêcher de songer, en le considérant, au pécheur de Puvis de Chavannes, si triste à l’avant de sa barque. La vie intérieure de l’abbé Donissan se résume en la diabolique obsession d’un obscur désespoir. Chantal est censée incarner la joie mystique. Pauvre joie sans élan ni sécurité, pauvre joie sans joie.
Les mystiques héros de M. Bernanos ont une mort assortie à leur vie. Celle de Chevance en consomme l’humiliation ; celle de Donissan a l’apparence d’une suprême défaite ; celle de la délicieuse Chantal est horrible. Que nous sommes loin de la classique et banale « mort du juste » ! Et presque aussi loin de la mort noble et sereine que les saints font d’ordinaire dans les livres !
L’abbé Donissan meurt entre les quatre planches de son confessionnal, dans sa pauvre Église obscure et déserte, tout seul, sans un cri. C’est au soir du triste jour où Satan s’est joué de lui près du cadavre de l’enfant mort. Et c’est à un sosie d’Anatole France, l’académicien Saint-Marin, que Dieu le donne premièrement en spectacle. Dieu ou Satan, qui pourrait le dire ? La scène est plus macabre qu’émouvante.
« Beau miracle, siffle-t-il (Saint-Marin) entre ses dents, un peu rageur. Le brave prêtre est mort ici, sans bruit, d’une crise cardiaque. Tandis que ces imbéciles (le curé de Luzarnes et le docteur Gambillet) trottent à sa recherche sur les chemins, il est là, bien tranquille, telle une sentinelle, tuée d’une balle dans sa guérite, à bout portant !
« Dressé contre la paroi, les reins soutenus par l’étroit siège sur lequel il s’est renversé au dernier moment, arc-bouté de ses jambes raides contre la mince planchette de bois qui barre le seuil, le misérable corps du saint de Lumbres garde, dans son immobilité grotesque, l’attitude d’un homme que la surprise met debout »
Et Chantal de Clergerie ! C’est à peine si sa mort se laisse décemment raconter. Elle se rappelait, avec une tristesse mêlée d’étonnement, la pauvre mort si humaine de l’abbé Chevance, son maître et son père. La sienne nous est presque un scandale. Assassinée dans sa propre chambre, où il a osé pénétrer, par le chauffeur de son père, ce Russe pervers et fou dont le récit nous autorise à penser qu’il l’a violée au préalable ! Et cette fois encore, la découverte du cadavre est tragique et surtout macabre. Cénabre devient fou, après un vain essai de réciter le Pater. Quant au Russe, il s’est suicidé, et « son grand corps de démon, si mou, si lourd (... ) barre le seuil » à l’intérieur de la pièce. C’est une vision de cauchemar ou d’enfer.
Telles sont la vie et la mort de nos trois saints. Et c’est très exactement la vie et la mort qu’ils avaient souhaitée de toute l’ardeur de leurs mystiques attraits. Cette précision est essentielle. Si nous n’y prêtions pas attention, l’exacte nature de leur sainteté nous échapperait complètement.
Pour Chantal de Clergerie, nous avons le témoignage de Fernande, la cuisinière :
« Monsieur, déclare-t-elle à l’abbé Cénabre, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’elle a voulu cette mort-là – pas une autre – celle-là. Elle n’était jamais assez humiliée, elle ne désirait que le mépris, elle aurait vécu dans la poussière. Ce Russe, c’était le plus méchant de nous tous, sûrement. Alors, c’est de lui qu’elle aura souhaité recevoir sa fin (...). Jamais elle n’a raisonné comme vous et moi, pauvre ange (...). Et maintenant les gens vont hocher la tête, faire des cancans, on dira qu’elle était folle ou pis (...). Elle aura tout renoncé, monsieur, je vous dis, même sa mort. »
Moins émouvante, à tout prendre, plus éloquente, tout aussi claire est l’interprétation posthume que, par l’intermédiaire de M. Bernanos, Donissan nous donne de son propre cas. Il nous faut la citer assez au long. Le pauvre saint crie d’abord à Jésus-Christ la longue agonie qu’a été sa vie et proteste qu’il ne l’a jamais véritablement trahi :
« Seigneur, il n’est pas vrai que nous vous ayons maudit ; qu’il périsse plutôt, ce menteur, ce faux témoin, votre rival dérisoire (Satan). Il nous a tout pris, nous laisse tout nus, et met dans notre bouche une parole impie (...). Notre intelligence est épaisse et commune, notre crédulité sans fin, et le suborneur subtil, avec sa langue dorée (...). Sur ses lèvres, les mots familiers prennent le sens qui lui plaît et les plus beaux noms nous égarent le mieux. Si nous nous taisons, il parle pour nous et, lorsque nous essayons de nous justifier, notre discours nous condamne. L’incomparable raisonneur, dédaigneux de contredire, s’amuse à tirer de ses victimes leur propre sentence de mort. Périssent avec lui les mots perfides (…) »
Dans ce dépouillement et cet égarement intérieur, que reste-t-il au saint homme et en quoi fait-il consister la valeur spirituelle de sa vie ?
« C’est par son cri de douleur que s’exprime la race humaine, la plainte arrachée à ses flancs par un effort démesuré. Vous nous avez jetés dans l’épaisseur comme un levain. L’univers, que le péché nous a ôté, nous le reprendrons pouce par pouce, nous vous le rendrons tel que nous le reçûmes, dans son ordre et sa sainteté, au premier matin des jours. Ne nous mesurez pas le temps, Seigneur ! Notre attention ne se soutient pas, notre esprit se détourne si vite ! Sans cesse le regard épie, à droite ou à gauche, une impossible issue ; sans cesse l’un de vos ouvriers jette son outil et s’en va. Mais votre pitié, elle, ne se lasse point, et partout vous nous présentez la pointe du glaive ; le fuyard reprendra sa tâche, ou périra dans la solitude (...). Ah ! l’ennemi qui sait tant de choses ne saura pas celle-là ! Le plus vil des hommes emporte avec lui son secret, celui de la souffrance efficace, purificatrice (...). Car ta douleur est stérile, Satan ! »
Voici maintenant que les deux motifs se combinent, celui de la redoutable séduction et celui de la souffrance, ultime refuge :
« Et pour moi, me voici où tu m’as mené, prêt à recevoir ton dernier coup (...). Je ne suis qu’un pauvre prêtre assez simple, dont ta malice s’est jouée un moment, et que tu vas rouler comme une pierre (...). Qui peut lutter de ruse avec toi ? Depuis quand as-tu pris le visage et la voix de mon maître ? Quel jour ai-je cédé pour la première fois ? Quel jour ai-je reçu avec une complaisance insensée le seul présent que tu puisses faire, trompeuse image de la déréliction des saints, ton désespoir, ineffable à un cœur d’homme ? Tu souffrais, tu priais avec moi, ô l’affreuse pensée ! Ce miracle même (...). Qu’importe ! Qu’importe ! Dépouille-moi ! Ne me laisse rien ! Après moi un autre, et puis un autre encore, d’âge en âge, élevant le même cri, tenant embrassée la croix (…). »
Et cette finale, dont le sens est si net :
« Nous ne sommes point ces saints vermeils à barbe blonde que les bonnes gens voient peints, et dont les philosophes eux-mêmes envieraient l’éloquence et la bonne santé. Notre part n’est pas ce que le monde imagine. Auprès de celle-ci, la contrainte même du génie est un jeu frivole. Toute belle vie, Seigneur, témoigne pour vous ; mais le témoignage du saint est comme arraché par le fer. »
Le discours, apparemment personnel au début, a tourné aux propos universels. Impossible d’en douter. Dans la bouche du curé de Lumbres, nous avons l’affirmation d’une doctrine de la vie sainte, d’une mystique, dont lui-même et, chacun à sa manière, Chevance et Chantal de Clergerie, sont les héros.
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Cette mystique est premièrement une mystique de la souffrance. Dans les propos de nos saints, comme dans le cours inconscient ou exprimé de leur vie intérieure ou extérieure, la souffrance, sous toutes ses formes, s’affirme comme la valeur spirituelle suprême. Et donc comme une valeur en soi. Ce n’est pas, me semble-t-il, forcer leur pensée, encore moins la trahir, que de parler du primat de la souffrance. On dirait que c’est par cela même que la vie surnaturelle est surnaturelle. L’idée est, en somme, assez courante. Dans la doctrine et la vie de nos trois saints, nous la voyons seulement poussée à l’extrême et vraiment promue à la dignité de principe.
A ce primat de la souffrance, j’opposerai sans hésiter, avec saint Thomas d’Aquin, le primat de la charité. Dans l’ordre de la vie surnaturelle, c’est la charité, et non pas la souffrance, qui est la valeur suprême. Bien plus, cette valeur en soi que nous venons de voir attribuer à la souffrance n’appartient proprement qu’à la seule charité. Tout le reste, y compris la souffrance, tire sa valeur de la charité. Ainsi en fut-il de la souffrance de Jésus-Christ lui-même, dont la souffrance des saints n’est qu’une imitation et participation. « Quand (...) je livrerais mon corps aux flammes pour être brûlé, écrivait saint Paul aux Corinthiens, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. » Et saint Thomas : C’est la charité qui fait la substance de la sainteté [1]. La charité et non pas la souffrance. Faire reposer la sainteté sur la souffrance comme sur sa base, je ne crains pas de dire que c’est engager la vie spirituelle dans une voie fausse et pleine de périls.
Ce qui sauve, en partie, nos trois saints, c’est que ni leurs propos ni leurs préoccupations conscientes ne traduisent toute la réalité de leur vie surnaturelle qui est, en fait, à base de charité. Leur adoration de la souffrance et cette mystique obsession de souffrir n’en ont pas moins pour conséquence extrêmement fâcheuse de gauchir la direction même de leur développement spirituel, de les engager en des aventures spirituelles bien difficiles à justifier. Je pense, en particulier, à Chantal de Clergerie, qui avait désiré et en quelque manière préparé « cette mort-là – pas une autre – celle-là. »
Dans le prolongement de cette doctrine et comme conséquence du primat de la souffrance, j’en vois surgir un autre que j’appellerai le primat de la mort. D’une certaine manière, il a plus d’ampleur encore que le précédent et exerce sa domination à de plus grandes profondeurs. Le primat de la mort, c’est-à-dire l’estime principale, le goût et la recherche passionnés de l’anéantissement extérieur et intérieur sous toutes ses formes. Cet anéantissement semble voulu pour lui-même. Il finit par prendre, du moins en pratique, valeur de fin et de bien en soi. Et le surnaturel, la vie surnaturelle, on dirait que c’est précisément cela, seulement cela. A cette doctrine négative du primat de la mort, il faut opposer, avec saint Thomas, la doctrine positive du primat de la vie. La vie surnaturelle, son nom même le dit, est foncièrement et essentiellement une vie. C’est la vie en nous de la grâce sanctifiante. Et la grâce sanctifiante elle-même étant la propre nature de Dieu à l’état participé, la vie dont elle est en nous le principe est une participation à la vie même de Dieu. Et donc à la vie par excellence, à la Vie même.
Sans doute. Mais cette vie surnaturelle, cette vie divine de la grâce s’affirme et triomphe par la mortification en nous de la vie naturelle, de toute vie propre. Même si cela était, il ne s’agirait jamais que de substituer vie à vie, la vie divine, infiniment positive et vivante, à l’indigente vie humaine. La mort n’est pas une fin en elle-même et ne peut aucunement l’être, n’étant pas un bien en soi. Et puis la formule énoncée plus haut est sommaire à l’excès. Abolir toute vie humaine équivaudrait à détruire la nature humaine elle-même, ce qui serait proprement détruire la grâce, dont elle est le sujet nécessaire.
L’orientation pratique de la vie surnaturelle est tout autre sous ce régime du primat de la vie. La grâce sanctifiante ayant pour organes les vertus surnaturelles, les théologales en premier et les morales en second, comme notre nature a pour organes les diverses facultés humaines, il ne s’agit de rien d’autre que de les exercer largement selon leur loi propre. Cet exercice positif entraîne le retranchement de tout ce qu’il y a de déréglé dans nos tendances naturelles et la promotion à un plan supérieur de nos activités normales de nature. Mais ce n’est là qu’une conséquence. Ce qu’on appelle mortification n’est que l’envers d’un acte de vertu et donc de vie surnaturelle. Ce n’est pas une chose en soi, voulue pour elle-même. Les seules vraies réalités dont se compose la vie surnaturelle, à quelque degré que ce soit, sont les actes des vertus infuses, actes positifs, actes de vie et non pas de mort [2]. Toutes les vertus surnaturelles sont positives, essentiellement positives, comme sont positives l’intelligence, la volonté, les autres facultés humaines. Il n’y a pas de vertus négatives. Les épreuves extérieures, les épreuves intérieures, elles-mêmes d’ordre mystique, ne deviennent sanctifiantes qu’en devenant occasion et matière pour l’exercice des vertus surnaturelles, théologales et morales, exercice qui représente de la vie et non pas de la mort. Leur valeur spirituelle est indirecte ou médiate. C’est une valeur de provocation à l’exercice des vertus. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet selon la théologie de saint Thomas qui, étant une théologie des vertus infuses, est, dans toute la force du mot, une doctrine de vie. Contentons-nous de ces brèves indications. Elles suffisent pour que l’on puisse discerner ce que la doctrine spirituelle et la vie surnaturelle de Donissan, de Chevance, de Chantal de Clergerie offrent d’assez particulier, de discutable, disons plus, d’inférieur et même, en bien des points, de fâcheux.
Ainsi s’explique qu’ils fassent figure de saints dont la vie surnaturelle n’aboutit point. Derrière eux, nous voyons surgir d’autres saints d’après lesquels il semble évident que M. Bernanos les a conçus et créés. Pour l’abbé Donissan et pour l’abbé Chevance, mais pour le premier surtout, c’est le saint curé d’Ars, Jean-Marie Vianney. Pour la normande Chantal de Clergerie, c’est sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, normande comme elle, dont elle suit la « petite voie », la voie de simplicité. Mais le curé de Lumbres nous fait l’impression d’un curé d’Ars larvé, et Chantal de Clergerie d’une sainte Thérèse de Lisieux manquée. D’où le sentiment de tristesse que nous emportons de la rencontre, pourtant bien émouvante, que M. Bernanos nous a ménagée avec eux.
Je voudrais, en terminant cette brève étude, essayer de définir les intentions de M. Bernanos, telles, bien entendu, qu’elles me semblent ressortir de ces trois romans. Je ne possède d’ailleurs à leur sujet aucune autre information, n’ayant de relation avec l’auteur que celle de lecteur et ne connaissant par ailleurs de lui que ce que tout le monde en sait.
Les trois romans qu’il nous a donnés sur la vie mystique me font l’effet de manifestes. Le mot est peut-être un peu gros. Je n’en trouve pas d’autre. Il va de soi que je le prends en bonne part. Des manifestes, mais pour et contre quoi ? Pour et contre la vie mystique. Contre une certaine conception de la vie mystique et pour une autre conception de la vie mystique. Contre une certaine conception de la vie mystique ou encore contre une certaine attitude à l’endroit de la vie mystique, nous avons, dans Sous le Soleil de Satan, l’académicien Saint-Marin (Anatole France) ; dans L’Imposture, l’abbé Cénabre ; dans La Joie, l’abbé Cénabre encore et le Russe lui-même, puis, au second plan, La Pérouse. Pour une certaine conception de la vie mystique, nous avons l’abbé Donissan, l’abbé Chevance et Chantal de Clergerie.
En la personne des premiers, M. Bernanos flagelle diverses formes de curiosité et de dilettantisme mystiques et, par-delà semble-t-il, le snobisme, l’amateurisme mystique, littéraire ou même pratique. La mystique à la portée de toutes les bourses, la mystique facile, amusement à la mode, ou variété d’expériences psychologiques intéressantes à tenter, lui inspire une aversion véhémente. A-t-il tort ? Aucunement. Il est seulement permis de penser qu’il voit les choses bien en noir. Son abbé Cénabre est un monstre et ne semble pas avoir d’autre réalité que celle des monstres. M. Bernanos a l’imagination sombre et dure.
A cette mystique, qui n’est que l’amusement d’une curiosité sacrilège ou le leurre dangereux d’imaginations plutôt frivoles que perverses, M. Bernanos oppose tout le sérieux, tout le tragique de la vraie mystique et de l’authentique sainteté. Fort bien. Mais dans la description qu’il nous en offre s’aperçoivent très nettement, mêlées aux sûres lumières d’un robuste sens chrétien, les suggestions d’un certain tempérament et d’une certaine expérience de la vie, celles mêmes d’un métier, celui de romancier, et d’une certaine manière littéraire. M. Bernanos voit, sent et romance en noir.
Son dessein de réagir contre la contamination de la doctrine et de la vie mystiques par les formes diverses du naturalisme, d’autre part, l’inclinait à accentuer jusqu’à l’excès leur caractère surnaturel. L’inconvénient serait moindre s’il ne s’était pas attaché à cette imagination que le vrai surnaturel consiste en la souffrance et en la mort. Disgrâce imprévue ! Ce qui, en réalité, manque le plus dans la vie de ses héros mystiques, c’est le surnaturel. J’y vois bien Satan dans celle de l’abbé Donissan. Mais Dieu, mais la grâce sanctifiante, mais le large exercice, intérieur et extérieur, des vertus théologales, mais l’active mise en œuvre de la grande vertu morale surnaturelle de religion et le reste, je ne les vois guère. La vie surnaturelle que vous nous offrez là, M. Bernanos, entraîné, sans doute, par votre dessein de réaction, par votre tempérament, par votre métier de romancier, vous n’avez pas pris garde que c’était de la vie surnaturelle en creux. Au lieu de l’épreuve positive que nous attendions, vous ne nous en donnez, en somme, que le cliché négatif. Ce n’est pas la même chose. Et voilà pourquoi la portion la plus saine et la plus éclairée du peuple chrétien, en dépit de son estime pour votre talent et de sa sympathie pour vos intentions, demeure incertaine, étonnée et comme mal à l’aise en face de votre trilogie mystique, puissante et sombre.
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[1] — Sum. theol., II-III, q. 184, a. 1 et 3.
[2] — (Rem.) Ainsi nos affections humaines doivent-elles être non pas supprimées, mais disciplinées, élevées et incorporées en la charité qui accueille tout ce qui est normal en elles, comme la grâce s'annexe tout ce qui est normal dans la nature, mais en le pénétrant de sa sève, sans l'altérer. Ceci en principe, car il y a des vocations et des voies individuelles diverses, je crois. Par exemple, autre est la vie solitaire, autre la vie contemplative et sa retraite, autre la vie active et sociale.

