Jésus, Marie et Jean
par le père Éloi
ANALYSONS les versets 25, 26 & 27 du chapitre XIXe de saint Jean : versets usés par tant de méditations, de sermons, d’écrits spirituels. Essayons d’avoir sur eux un regard neuf, plus proche, si possible, de la vérité du texte.
Jean vient de décrire le partage des vêtements, les dés jetés sur la tunique de son maître, l’accord qu’il découvre avec un verset prophétique du psaume 21 (v. 19). Il ajoute qu’il a été témoin de ces choses qu’il rapporte en toute objectivité : « Voilà donc ce que firent les soldats. » Les quatre soldats ont crucifié les condamnés ; la besogne achevée, ils les gardent jusqu’à l’achèvement du supplice. C’est au pied de la croix qu’ils se tiennent et partagent les vêtements. Si Jean a été témoin, c’est qu’il était lui aussi au pied de la croix. C’est précisément ce qu’il va nous dire au verset 25 ; « Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie de Clopas et Marie la Magdalénienne. » Quatre femmes présentées deux par deux. Quatre femmes, même si le texte peut laisser penser que la sœur [1] de la sainte Vierge était Marie de Clopas. Des textes parallèles des Évangiles synoptiques vont nous éclairer. Ainsi Mc 15, 40 : « Il y avait aussi des femmes regardant de loin, parmi lesquelles Marie de Magdala, Marie mère de Jacques et José et (enfin) Salomé. » Ceci au moment de l’ensevelissement du Christ. En Matthieu nous trouvons un texte parallèle : « Il y avait Marie de Magdala et Marie mère de Jacques et de Joseph et la mère des fils de Zébédée [2]. » Au matin de Pâques, nous retrouvons le trio des saintes femmes : « Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie mère de Jacques et Salomé achetèrent des parfums [3]. »
Il est facile dès lors, de faire des recoupements. Au pied de la croix se tenaient, à côté de la mère de Jésus, la sœur de sa mère, c’est-à-dire Salomé, la mère des fils de Zébédée (à savoir Jacques et Jean) et Marie, la mère d’un autre Jacques et d’un certain Joseph transformé en José, et enfin, Marie-Madeleine. Au milieu de ces quatre femmes, tout près de la Vierge Marie, « le disciple que Jésus aimait ». C’est Jean qui se plaît à se désigner ainsi. Le texte poursuit : « Jésus voyant sa mère et près d’elle le disciple qu’il aimait (…) » Il nous faut noter que Jean se tient aussi près de sa propre mère, Salomé, sœur de la sainte Vierge. Il est là entre sa mère et sa parente, selon la chair.
Comment ces cinq personnes aimantes et aimées ont-elles réussi à s’approcher aussi près du supplicié ? Nous ne le savons pas. C’est Rome qui a porté la sentence, c’est Rome qui l’exécute, Rome qui garde en la personne de ses soldats : quatre hommes et un centurion. Des païens, donc des impurs pour ces Juifs qui les côtoient. Ces païens dont saint Paul en un noir tableau nous dit qu’ils étaient « sans miséricorde [4] ». Se sont-ils laissé fléchir, laissant passer la mère du condamné avec ceux qui la soutiennent – ou bien se sont-ils laissé « acheter » ? En tout cas, ils sont cinq contre la croix, au pied de la croix. Nous ignorons si cette croix était élevée, si le crucifié était vraiment suspendu assez haut ou si, au contraire, ses pieds cloués étaient tout près du sol, permettant à un homme épuisé de se faire entendre. Nous savons que Jésus avait été précis en prophétisant qu’il serait exaltatus a terra [5], élevé de terre, comme un signal. Nous savons aussi que le soldat qui voudra approcher de la bouche de Jésus l’éponge imbibée de vinaigre devra la piquer à une branche de roseau (ou peut-être à un javelot). Quoi qu’il en soit, si épuisé qu’il soit, Jésus peut se faire entendre du petit groupe pressé au pied de sa croix. Ces paroles de Jésus, nous les connaissons trop et nous les envisageons toujours dans ce contexte : un supplicié mourant confie quelqu’un qu’il aime à quelqu’un qu’il aime. Ici, il s’agit de la mère de Jésus, et de Jean, son ami préféré. Mais qui est confié à qui ?
Pour les protestants, l’explication est toute humaine et bien banale. Marie est âgée, près de 50 ans. Elle va se trouver seule, privée de l’appui de son fils unique. Jésus a pitié de cette solitude et confie sa mère à son ami pour qu’il joue près d’elle le rôle de fils. Il y a substitution de fils, et Marie n’a aucun rôle à jouer auprès de Jean, sauf de se laisser protéger. Qu’en penser ? Il faut remarquer que Marie était déjà seule depuis trois ans, avec ce fils itinérant, tout à sa mission. Elle n’avait avec lui que de rares contacts, parfois tendus et douloureux à cause de l’incrédulité et de la malveillance d’une partie de la parenté.
De plus, quand on veut confier quelqu’un à quelqu’un, il convient, il est habituel, de s’adresser d’abord à celui à qui on confie. Si, comme le disent les protestants, Jésus entendait confier sa mère à Jean, c’est à celui-ci qu’il devait s’adresser d’abord : « Jean, voilà désormais ta mère ! » Or le texte est tout différent : Jésus s’adresse d’abord à sa mère et c’est pourquoi les catholiques disent que Jean a été confié à Marie : « Femme, voilà ton fils ! » Jésus confie son ami à sa mère et demande à sa mère de devenir la sienne et de le considérer désormais comme son fils : « Femme, voilà (désormais) ton fils ! » Jean nous représente. Tous les chrétiens, tous les amis de Jésus, sont confiés à Marie qui les adopte spirituellement comme ses enfants. Telle est la position catholique classique, mais sommes-nous certains qu’en l’occurrence il s’agisse bien de confier quelqu’un à quelqu’un ? Peut-être s’agit-il, avant tout, de déclarer un état nouveau, une situation nouvelle qui s’inaugure et s’explique par ce qui se passe à ce moment.
Jésus confierait Jean à sa mère ? Mais pourquoi le ferait-il ? Certes, Jean va être privé de la présence sensible de son maître et ami, mais tous les apôtres aussi, et Jésus a pris les devants et les a rassurés. « Je ne vous laisserai pas orphelins. Je viens à vous en la personne du Paraclet consolateur ». « Il viendra en vous, il sera en vous » plus intime que je ne l’étais moi-même. Au plan humain, Jean a sa mère Salomé qui est là, toute proche, il a un frère, il a un père. Pourquoi Jésus sentirait-il le besoin de le confier à Marie, sa parente ?
On peut supposer que ces ultimes paroles de Jésus, au moment de son activité de sauveur, paroles adressées à sa mère puis à Jean, sont autre chose de plus essentiel : la révélation d’un événement nouveau, sublime, qui s’opère au moment même où il parle et qu’ils sont invités à considérer dans la foi. Comment cela ? Nous traduisons : « Femme, voici ton fils ! » Voici, nous oublions que ce mot résulte de la contraction de « Vois ici ». C’est l’impératif du verbe voir. Le latin se contente de Ecce, mais il importe de préciser que dans le texte grec, original, il y a le mot “Ide (Ide) qui est simplement l’impératif du verbe voir, considérer. Le mot « voici » se dit ∆Idouv (Idou), comme dans Luc (1, 20). Jésus demande donc essentiellement à Marie, puis à Jean de voir, de considérer, verbes qui appellent un complément d’objet direct, à l’accusatif. Or ce complément ne se trouve pas dans le texte grec. Jésus ne dit pas à sa mère : « Regarde ton fils ! » Il n’y a pas l’accusatif, mais le nominatif, le cas du sujet et de l’attribut du sujet. Alors comment traduire ces quelques mots ? Sans doute ainsi : « Femme, vois, regarde : il est ton fils ! » Et au disciple : « Vois, regarde, elle est ta mère [6] ! »
Il se passe donc à ce moment quelque chose que seule la foi peut saisir, considérer, car il s’agit d’un événement tout divin. « Ce qui est chair n’est que chair. Ce qui est esprit est esprit [7]. » Marie et Jean sont invités à découvrir dans la foi une situation toute nouvelle : une maternité qui n’est plus charnelle, une filiation toute spirituelle. C’est le même Jean qui, au début de son Évangile, nous a rappporté la conversation nocturne avec Nicodème : « Il faut naître de nouveau et d’en haut. » C’est dans les souffrances de sa compassion unie à la passion de son fils que Marie acquiert cette maternité spirituelle qui sera la sienne désormais et éternellement. Jésus lui présente le premier de ses enfants : « Regarde, il est ton fils ! » Il n’y a aucune substitution de Jean à Jésus. Marie est mère de Jésus « selon la chair », elle devient mère des chrétiens « selon l’esprit [8]. » C’est une transposition sublime. Marie, « mère des vivants », c’est le titre qu’Adam a donné à Ève, la première femme, qui n’est que la figure de la nouvelle Ève. C’est pourquoi Jésus ne s’adresse pas à Marie en lui disant : « Mère », ce serait revenir au plan naturel. Il l’appelle : « Femme » Le nouvel Adam s’adresse à la nouvelle Ève. Quand Dieu nomme, il crée : la vraie femme, la vraie mère des vivants commence à enfanter l’humanité « selon l’esprit », les vrais vivants, pour une vraie vie qui ne peut être qu’éternelle.
Pour cette heure, rendez-vous avait été pris à Cana. Jésus s’y était reporté à une heure qui serait « la sienne » et n’était pas encore venue. A présent il s’y trouve et Marie est près de lui, comme à Cana (« et la mère de Jésus y était [9] »), et Jean est là comme à Cana. C’est à Cana, à cause de l’intervention de Marie, à cause du signe obtenu, qu’il avait commencé à croire en Jésus.
Aujourd’hui, Marie lui est donnée pour mère, en sorte qu’à l’aube de Pâques il acquiert, le premier, la plénitude de la foi au Christ (« Il vit et il crut [10] »). Marie fut la mère de sa foi.
Pour Jésus, passion et résurrection ne font qu’un, ne font qu’une heure, son heure, et c’est à partir de cette heure-là que les hommes reçoivent « le pouvoir de devenir des enfantés de Dieu », en Marie et par Marie. « Vois, considère, il est ton fils ! » – « Vois, considère, elle est ta mère ! » Une nouvelle création commence avec l’apparition de « l’homme nouveau, recréé selon Dieu, à son image, dans la justesse et la sainteté de la vérité [11]. »
Et ex illa hora… C’est à partir de cette heure-là que le disciple la prit eij~ ta; i[dia, in sua, dit la Vulgate ; in propria serait plus exact. L’habitude est de traduire « dans sa maison », chez lui. Jean prendrait Marie chez lui ? Ainsi, un jeune pêcheur de Galilée, ayant père et mère, posséderait un « chez lui » ? On reste en tout cas dans le contexte protestant de la femme seule confiée à un ami. Nous savons, par les Actes des apôtres, que Jean demeurera des années encore à Jérusalem, très proche de Pierre, quasi inséparable. Y aurait-il un chez lui ? Où et comment vivaient alors à Jérusalem Pierre, Jean, Jacques et les autres ? En une sorte de communauté ? Nous ne le savons pas. En ce cas, comment dire que Jean a pris Marie chez lui ? Avec lui, serait préf érable. Et pour combien de temps ?
Il existe deux traditions au sujet de la mort et de l’assomption de la sainte Vierge. Une tradition à Jérusalem. Marie s’y est « endormie » dans la ville sainte, sur le mont Sion, peu de temps après l’ascension de son fils, son assomption en étant le prolongement logique. Jésus avait dit : « Je m’en vais vous préparer une place [12]. » Ne conviendrait-il pas que sa mère ait été la première à venir prendre possession de sa place privilégiée ? Une autre tradition, à Éphèse. Saint Jean est allé vivre en Asie, à Éphèse, accompagné de la Vierge Marie qui y aurait « achevé le cours de sa vie terrrestre ». On y montre encore sa maison.
Qu’en penser ? Nous savons par saint Luc que c’est saint Paul qui a fondé l’Église d’Éphèse. Saint Jean n’y serait donc venu que plus tard. On parle encore d’un passage de Paul à Éphèse en 65. Dans l’Apocalypse, une des 7 lettres est envoyée par Jean à l’Église d’Éphèse. Serait-ce la destruction de Jérusalem, en 70, qui aurait décidé du départ de Jean pour la capitale de la province d’Asie ? Mais en ce cas, quel âge aurait eu la sainte Vierge ? Près de 90 ans ! Peut-on penser que le Christ ait attendu si longtemps pour reprendre sa mère auprès de lui et l’introduire dans sa gloire ? Devant tout ce flou, doit-on vraiment penser qu’il faille traduire : « Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit “chez lui” » ? Quel est exactement le texte ? Deux mots grecs : eij~ i[dia. D’abord la préposition eij~ avec l’accusatif, ce qui signifie un mouvement, une intention, un choix. L’autre mot, i[dia, est le pluriel neutre de l’adjectif i[dio~ qui veut dire « propre », au sens où l’on dit : ma propre maison, ma propre pensée, mes biens propres. En grec comme en latin, un pluriel neutre peut se traduire par un mot singulier. Ainsi en latin bona peut se traduire par « mon bien », ce que je possède.
Dès lors, on pourrait traduire le texte de saint Jean de cette manière : « A partir de cette heure-là, le disciple (privilégié) prit Marie, choisit Marie pour être son bien propre, un dépôt sacré à lui personnellement confié, en un mot, son trésor. Il ne s’agit plus de lui confier la protection d’une femme âgée et seule, mais de lui confier comme un trésor, mieux, comme une source, la nouvelle Ève, « la mère des vivants », au moment où elle enfante dans les douleurs de sa compassion. « Tu enfanteras dans la douleur [13]. » Ce qui avait été annoncé à la première Ève prenait toute sa plénitude dans la seconde. « Femme, regarde, considère : il est ton fils ! »
⚜️
[1] — « Sœur » dans le langage biblique ne signifie pas nécéssairement une sœur au sens moderne. Ce mot peut désigner une cousine, et la Tradition nous dit de manière assurée que la sainte Vierge fut fille unique et Salomé sa cousine. (NDLR)
[2] — Mt 27, 55.
[3] — Mc 16, 1.
[4] — Rm 1, 32.
[5] — Jn 12, 32 et 3, 14.
[6] — L’éminent hélléniste que fut Edouard Delebecque traduit comme nous, mais d’une manière plus elliptique : « Femme vois : ton fils ! » « Vois : ta mère ! »
[7] — Jn 3, 6.
[8] — Rm 1, 4.
[9] — Jn 2, 1.
[10] — Jn 20, 8.
[11] — Ep 4, 24.
[12] — Jn 13, 3.
[13] — Gn 3, 16.

