Le nouveau visage de la messe (III) Bataille d’experts
par Grégoire CELIER
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Portrait fidèle d’un expert en liturgie
Quelques mots sur dom Guéranger et son Année liturgique
DOM Prosper Guéranger (1805-1875) fut le restaurateur des bénédictins en France, par la fondation de Solesmes ; l’initiateur du « mouvement liturgique », par des écrits nombreux [1] ; le principal responsable du rétablissement de la liturgie romaine en France après la Révolution ; l’artisan de la renaissance du chant grégorien ; le défenseur intrépide des prérogatives du pontife romain, à l’occasion du premier concile du Vatican. Ce seul énoncé manifeste la place exceptionnelle de ce moine dans la vie de l’Église au XIXe siècle.
Il n’est donc pas étonnant de trouver à son sujet des approbations. Sans remonter bien loin dans le temps, on peut citer des louanges insignes sur sa personne et sur son œuvre. Le 20 janvier 1975, à l’occasion du centenaire de la mort de dom Guéranger, le pape Paul VI adressait à dom Prou, abbé de Solesmes, une longue lettre pour exprimer « ses sentiments de vénération pour le religieux qui a si bien mérité de l’Église [2]. »
« Il est tout à fait légitime, écrivait-il, de reconnaître en dom Guéranger l’auteur de ce mouvement de spiritualité qui émane de ses écrits et des 68 monastères ayant avec lui quelque lien et d’où il résulte que la participation active du peuple fidèle à la sainte liturgie est considérée comme “la source première et indispensable à laquelle les fidèles doivent puiser un esprit vraiment chrétien” [3]. »
A la fin de sa lettre, le souverain pontife revenait encore sur « l’exemple lumineux de dom Guéranger, dont les écrits ont, dans la suite des âges, étonnamment contribué à imprégner comme il faut de la sainte liturgie un nombre considérable de prêtres, de religieux et de laïcs, à leur faire pénétrer son efficacité et sa signification, à leur faire sentir sa beauté et, par-dessus tout, à la faire passer dans leur propre vie avec plénitude et enthousiasme [4]. »
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Le grand moine dont Paul VI fait ainsi les éloges a abondamment écrit sur la liturgie, mais la partie essentielle de son œuvre consiste simplement en deux ouvrages. Dom Guéranger a d’abord publié un ouvrage technique sur la liturgie, intitulé Institutions liturgiques et qui comporte quatre fort volumes. Pourtant, ce n’est pas principalement cet ouvrage qui a fait de lui le père du « mouvement liturgique ». En réalité,
« de tous les ouvrages de dom Guéranger, [c’est] L’année liturgique [qui] est le plus répandu, le plus justement célèbre [5]. »
« A distance et lorsqu’on embrasse du regard l’œuvre de paix, de force et de lumière qui durant plus d’un demi-siècle s’est accomplie silencieusement dans les âmes, à la lecture d’un livre qui a été traduit dans presque toutes les langues d’Europe, on peut se demander si L’année liturgique n’a pas été la plus belle et la plus efficace des inspirations de l’abbé de Solesmes. (…) On ne vit pas dès la première heure la portée vraiment catholique de cet apostolat et son fruit multiple : le sens de la prière partout renouvelé, l’attachement à l’Église, l’intelligence de la liturgie sainte, le discrédit où commencèrent à tomber dès lors les petits livres sans doctrine et sans autorité, la réaction contre l’isolement souvent bizarre, toujours dangereux, où se confine encore trop souvent une piété toute privée, attachée à des pratiques individuelles. Il fallut de longues années, une pratique constante de ces petits traités qui se suivirent avec lenteur pour révéler à beaucoup les trésors de doctrine qu’ils offraient au public chrétien[6]. »
L’année liturgique comporte quinze volumes qui se décomposent comme suit : un volume pour L’Avent, deux volumes pour Le temps de Noël, un volume pour La Septuagésime, un volume pour Le Carême, un volume pour La Passion, trois volumes pour Le temps pascal, six volumes pour Le temps après la Pentecôte.
Le premier volume, celui sur L’Avent, parut en 1841. Le troisième volume du Temps pascal parut en 1866. Dom Guéranger avait alors 61 ans. Il lui restait neuf années à vivre. Durant ces années, alors que ses forces déclinaient, il fut occupé, outre ses tâches ordinaires au sein de son monastère et de sa congrégation, par la fondation du monastère des bénédictines de Sainte-Cécile de Solesmes, par les polémiques du premier concile du Vatican, par les soucis nés de la guerre, par la détresse financière de Solesmes et par divers autres travaux d’écriture.
Il ne trouva ni le temps matériel, ni la tranquillité spirituelle nécessaires pour écrire les derniers volumes de son œuvre majeure. Lorsqu’il mourut, elle en était toujours à la fin du Temps pascal.
Les six volumes du Temps après la Pentecôte furent donc édités après la mort de dom Guéranger par un de ses moines et disciples, dom Lucien Fromage [7]. Le premier volume dit « de la continuation » date de 1878, soit trois ans après la mort du principal auteur. Le sixième et dernier volume date de 1900 : l’ouvrage se terminait donc soixante ans après la parution du premier volume.
L’année liturgique eut un étonnant succès. Dom Fromage note dans la préface au sixième tome après la Pentecôte que « cinq cent mille volumes sont sortis des presses avant que l’œuvre fût achevée. » L’expérience montre, en effet, que l’ouvrage traîne sur les rayons de toutes les bibliothèques de couvents et de monastères « de France et de Navarre ». Il est également facile à trouver chez les libraires d’occasion et a été réédité il y a peu d’années [8]. Aucun chercheur, aucun scientifique, ne peut donc arguer de la difficulté à se le procurer pour l’ignorer.
Les dimanches après la Pentecôte dans L’année liturgique
Prenons alors le deuxième volume du Temps après la Pentecôte de cette Année liturgique, qui regroupe les dimanches de ce temps, depuis le quatrième jusqu’au vingt-quatrième. Ce volume, répétons-le, n’est pas de dom Guéranger, mais de dom Fromage. Il a été édité en 1882.
Allons au quatrième dimanche après la Pentecôte [9]. Voici le texte de dom Fromage : « Le quatrième dimanche après la Pentecôte fut longtemps appelé en Occident le dimanche de la Miséricorde, parce qu’on y lisait autrefois le passage de saint Luc commençant par ces mots : “Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux”. Mais cet évangile ayant été depuis transféré à la messe du premier dimanche après la Pentecôte, on fit de l’évangile du cinquième dimanche celui du quatrième ; celui du sixième passa au cinquième, et ainsi de suite jusqu’au vingt-troisième. Le changement dont nous parlons n’eut lieu toutefois qu’assez tard dans un certain nombre d’Églises, et ne fut même reçu universellement qu’au XVe siècle.
« Pendant que la série des lectures évangéliques remontait ainsi d’un degré dans presque toute sa longueur, les épîtres, oraisons et parties chantées des anciennes messes étaient, à peu d’exceptions près, maintenues en leur place accoutumée. Le rapport que les liturgistes des XIe, XIIe et XIIIe siècles avaient cru trouver, pour chaque dimanche, entre l’évangile primitif et le reste de la liturgie, ne pouvait donc plus se soutenir comme auparavant. »
Allons maintenant au cinquième dimanche après la Pentecôte [10]. Voici le texte de L’année liturgique :
« Ce dimanche était connu sous le nom de dimanche de la pêche, avant que l’Église eût transféré au dimanche précédent l’évangile d’où lui était venue cette dénomination. »
Allons au septième dimanche après la Pentecôte [11].
« Avant la translation générale qu’eurent à subir les lectures évangéliques dans cette partie de l’année, dit l’auteur, l’évangile de la multiplication des sept pains donnait son nom au septième dimanche. »
Allons au onzième dimanche après la Pentecôte [12]. Dom Fromage insiste encore une fois :
« On appelle ce dimanche du sourd et du muet, depuis que l’évangile du pharisien et du publicain a été transféré huit jours plus tôt. »
Allons au douzième dimanche après la Pentecôte [13]. Le même thème revient :
« Il arrive souvent, on l’a remarqué et nous en avons donné la raison, que la collecte des messes du temps après la Pentecôte n’est pas sans rapport avec l’évangile du dimanche précédent. »
Allons au dix-septième dimanche après la Pentecôte [14]. Nous trouvons une affirmation similaire :
« L’évangile qu’on lit aujourd’hui à la messe du dix-septième dimanche, lui a fait donner le nom de dimanche de l’amour de Dieu, depuis que l’évangile de l’hydropique et des conviés aux noces a été transféré huit jours plus tôt. »
Allons au dix-neuvième dimanche après la Pentecôte [15] :
« Pour bien comprendre la pensée qui domine les collectes et plusieurs autres parties des messes du temps après la Pentecôte, il est bon, comme on le sait, de ne point perdre de vue l’évangile du dimanche précédent. »
Allons enfin au vingt-deuxième dimanche après la Pentecôte [16]. Une dernière fois, L’année liturgique va souligner le même fait :
« Si, concurremment avec le sens prophétique que revêtent aujourd’hui les paroles de ce psaume, nous en voulons une application présente et toujours pratique, étant donné notre misère, rappelons-nous l’évangile de la semaine précédente, qui était autrefois celui du présent dimanche. »
Ainsi, sur un volume de moins de 500 pages, nous trouvons à huit reprises ce rappel du décalage des évangiles du temps après la Pentecôte et de l’impossibilité de faire à l’intérieur d’un même dimanche des rapprochements entre les textes de la messe. Même en pratiquant une lecture très superficielle, il est donc inconcevable de parcourir ce tome de L’année liturgique sans ramarquer au moins un de ces huit textes.
Quelques mots sur le père Louis Bouyer et sa carrière
Intéressons-nous maintenant à un liturgiste de notre temps, l’un des plus connus, l’un des plus « cotés », le père Louis Bouyer, de l’Oratoire.
Sa bibliographie est abondante, puisqu’elle compte plus de quarante volumes dont une dizaine consacrés à la seule liturgie. Les éditeurs les plus sérieux n’ont pas hésité à le publier : Cerf, Desclée, Aubier-Montaigne, Seuil, CLD, Flammarion, OEIL, Criterion, etc. De plus, certains de ses ouvrages ont connu des éditions successives. Citons rapidement les principaux titres :
L’Incarnation et l’Église corps du Christ, 1943.
Le mystère pascal, 1945.
Saint Philippe Néri, 1946.
Le problème du mal dans le christianisme antique, 1946.
Le sens de la vie monastique, 1950.
Le culte de la Mère de Dieu dans l’Église catholique, 1950.
La vie de saint Antoine, 1950.
La Bible et l’Évangile, 1951.
Newman, 1952.
Du protestantisme à l’Église, 1954.
Autour d’Érasme, 1955.
La spiritualité de Cîteaux, 1955.
La vie de la liturgie, 1956.
Le trône de la Sagesse, 1957.
Humain ou chrétien ?, 1958.
Introduction à la vie spirituelle, 1960.
Le sens de la vie sacerdotale, 1960.
Parole, Église et sacrements, 1960.
Le rite et l’homme, 1962.
Dictionnaire théologique, 1963.
Initiation chrétienne, 1964.
Dom Lambert Beauduin, 1964.
Eucharistie, 1966.
Architecture et liturgie, 1967.
La décomposition du catholicisme, 1968.
L’Église de Dieu, 1970.
Le Fils éternel, 1974.
Religieux et clercs contre Dieu, 1975.
Mystère et ministère de la femme, 1976.
Le Père invisible, 1976.
Le métier de théologien, 1979.
Le Consolateur, 1980.
Cosmos : le monde et la gloire de Dieu, 1982.
La méditation contemplative, 1982.
Vérité des icônes, 1985.
Mysterion : du mystère à la mystique, 1986.
Gnosis : la connaissance de Dieu dans l’Écriture, 1988.
Figures mystiques féminines, 1989.
Le père Bouyer a également collaboré à plusieurs ouvrages, notamment à une Histoire de la spiritualité chrétienne (1960-1965) en trois volumes. Il a encore donné de nombreuses préfaces à des ouvrages écrits par des tiers et des articles variés à de multiples revues.
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Le père Bouyer n’a pas été seulement un écrivain spéculatif : il a également rempli des missions officielles de la première importance.
Il a été consulteur de la commission préconciliaire des études et des séminaires [17]. Il a été consulteur du Consilium ad exsequendam constitutionem de sacra liturgia [18]. Il a notamment participé à la commission du Consilium pour la réforme de la messe, invité spécialement par Mgr Joseph Wagner, président de cette commission [19]. Il a été nommé par Paul VI parmi les trente premiers membres de la Commission théologique internationale [20] dès la création de celle-ci [21]. Il est devenu membre de la commission mixte catholique-orthodoxe pour le dialogue théologique [22], etc.
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Le père Bouyer n’a pas été un simple consulteur de diverses commissions vaticanes. Il a, de plus, joué un rôle de tout premier plan dans la réforme liturgique. C’est lui, en effet, qui a intégralement rédigé la nouvelle prière eucharistique III promulguée en 1968, l’une des quatre prières eucharistiques que les prêtres du monde entier récitent chaque jour [23].
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Comme on le voit, le père Louis Bouyer n’est nullement un inconnu, un plumitif obscur. C’est, au contraire, un expert liturgique renommé dans le monde entier, dont les affirmations font autorité. C’est ainsi qu’il a été choisi par les moines du Barroux pour rédiger la postface de l’édition française du livre de Mgr Klaus Gamber intitulé Tournés vers le Seigneur ! Il y fustige, d’ailleurs, « les liturgistes qui sont de simples farceurs » parce qu’emplis d’une « naïveté de modernes » et qui multiplient les « contre-sens, ou plutôt les purs non-sens [24]. »
Dans la préface du même ouvrage, le cardinal Ratzinger n’hésite d’ailleurs pas à qualifier le père Louis Bouyer de « grand savant » qu’il met au rang des « F.-J. Dölger, J. Braun, J.-A. Jungmann, Érik Péterson, Cyrille Vogel, pour ne citer que quelques noms éminents [25]. »
Un expert en pleine action
Or, dans un ouvrage intitulé La vie de la liturgie, paru en 1965 aux éditions du Cerf, le père Louis Bouyer parle précisément de L’année liturgique, l’ouvrage de dom Guéranger que nous avons décrit plus haut. Chose tout à fait piquante, il s’intéresse précisément à cette question du déplacement des évangiles dans les dimanches après la Pentecôte qui a appelé notre attention.
Voici ce qu ’il en écrit :
« L’année liturgique tomberait dans un ridicule plus grand encore en dissertant sur la manière presque divinement inspirée dont les textes des collectes, des épîtres et des évangiles, sont rassemblés dans les messes des dimanches du rite romain. Personne alors ne soupçonnait, évidemment, que cet ordre “traditionnel”, tel qu’il est donné dans le missel que nous employons aujourd’hui, au moins pour les dimanches après la Pentecôte, est le résultat d’un bouleversement récent dû à une transcription fautive d’une série plus ancienne, et qui a détruit la plupart des liaisons originelles entre les différentes parties de ces propres. Il n’est pas difficile d’imaginer quelles fantaisies dans le commentaire détaillé de ces textes devaient découler d’une ignorance aussi fondamentale des faits historiques [26]. »
Étendant alors sa critique à l’ensemble de l’œuvre de dom Guéranger, le père Bouyer parle de « l’incroyable faiblesse de l’érudition », de la « pseudo-érudition » de cette œuvre [27]. Il donne finalement, avec une certaine compassion, son verdict :
« Il peut sembler inutilement cruel de critiquer aussi impitoyablement ce qui fut, sans aucun doute, le premier commencement d’une redécouverte de la liturgie [28]. »
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Nous avons cependant vu que, dans ce volume de L’année liturgique paru en 1882, c’est-à-dire plus de quatre-vingts ans avant le livre du père Bouyer, dom Fromage avertissait son lecteur à huit reprises de la modification fondamentale intervenue dans l’ordonnance des textes liturgiques des dimanches après la Pentecôte.
Une seule conclusion s’impose alors en comparant le texte de dom Fromage à celui du père Bouyer. Elle est, malheureusement, accablante pour la probité scientifique du père Bouyer et pour le sérieux de l’ensemble de son œuvre : le père Bouyer n’a jamais pris la peine de lire le livre qu’il « démolit » avec tant de verve. Son dédain à l’égard des amateurs liturgiques, son mépris amusé pour des affirmations antiscientifiques, sa critique impitoyable de la pseudo-érudition frappent fort et bien… mais sur lui-même.
Il ne s’agit pas ici, notons-le, de soupçons, de doutes, de conjectures, mais d’un fait avéré, constatable, irrécusable. Le père Bouyer affirme sans ambages une chose qu’il ne peut ainsi soutenir que parce qu’il ignore coupablement ce dont il parle. Il est évident qu’une telle manière de procéder disqualifie définitivement son auteur et ruine la valeur de tous ses autres ouvrages, soupçonnés d’être également remplis de faits inexacts et d’hypothèses gratuites.
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Or, ce soupçon sur la compétence et sur la probité intellectuelle du père Bouyer n’atteint pas seulement sa personne ou son œuvre écrite. Car le père Bouyer a été et est encore un expert pontifical : ce doute ronge donc son action en tant qu’expert. Bien plus, le père Bouyer est directement responsable d’une des prières les plus importantes de toute la réforme liturgique. Le doute sur l’auteur de cette prière rejaillit naturellement sur cette prière, sur la réforme de la messe et sur toute la réforme liturgique elle-même.
Ce petit fait révélateur à la charge du père Bouyer nous oblige donc à considérer la réforme liturgique d’un œil nouveau. Il est évident qu’un simple fidèle, un honnête chrétien, ne peut prétendre juger de but en blanc la réforme liturgique. Il est obligé, et c’est bien normal, de faire confiance aux spécialistes, aux experts, aux savants. Bardés de diplômes, alignant une bibliographie impressionnante, pourvus de chaires universitaires prestigieuses, reconnus par leurs pairs comme des autorités scientifiques de premier ordre, les experts de la réforme liturgique ont bénéficié, à bon droit, d’un immense préjugé favorable. Comment un homme ordinaire, qui n’a pas usé ses yeux sur les palimpsestes, qui n’a pas inventorié les manuscrits liturgiques de toute l’Europe, pourrait-il en remontrer à de tels savants ?
Mais lorsque cette réputation des experts se révèle surfaite et trompeuse ; lorsque la science des savants se découvre ignorance et esbroufe ; lorsque les connaissances des spécialistes ne dépassent pas les on-dit et les papiers journalistiques de troisième main ; le modeste fidèle, le petit chrétien du rang, acquiert le droit, sinon le devoir, de pousser plus loin, d’approfondir l’enquête, de réclamer des contre-expertises, des explications claires, des preuves tangibles.
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Et ne croyons pas que ce fait révélateur que nous a livré le père Bouyer (lequel n’est pas pire qu’un autre) soit isolé, unique dans les annales. Bien au contraire, il est emblématique, représentatif, symbolique d’une situation assez générale. La réputation de science de ces fameux experts n’était pas toujours aussi fondée qu’on pouvait le croire et la confiance que tout un chacun met dans la réforme liturgique à cause d’eux mériterait une sérieuse révision.
Pour mieux le montrer, nous allons demander successivement leur appréciation sur plusieurs points de la réforme liturgique à divers experts, qui auront ainsi l’occasion de se juger les uns les autres à notre grand profit.
Experts contre experts
Laissons d’abord des experts nous donner leur avis autorisé sur l’ensemble de la réforme liturgique. Nous verrons que ce qu’ont fait certains experts en préparant cette réforme, d’autres, non moins experts, peuvent le défaire en dénigrant cette même réforme.
Une liturgie fabriquée
La nouvelle liturgie a été en grande partie fabriquée à l’aide d’éléments liturgiques préexistants. Par exemple,
« une étape importante de la réforme liturgique a été franchie avec la prière eucharistique III. Cette fois, on ne s’est pas seulement essayé à adapter un texte ancien, on a composé une nouvelle prière qui ne manque pas d’élan et qui exprime assez bien quelques-unes des orientations religieuses contemporaines : l’intérêt pour le monde créé et le souci de tous les hommes sans exception [29]. »
C’est pourquoi cette prière eucharistique III est, certes, « toute nourrie de culture biblique et patristique, ainsi que de réminiscences des diverses liturgies, mais en même temps très ouverte aux préoccupations et au langage de l’Église de notre temps [30]. » Une réminiscence des anciennes liturgies se trouve dans « la deuxième épiclèse [qui] connaît ici un développement particulier, qui insiste sur l’unicité du sacrifice de la croix. Sa très belle formule, reprise du Post pridie mozarabe de la quatrième férie de Pâques exprime avec bonheur l’essence du sacrifice eucharistique [31]. »
« Malgré l’ampleur de ce travail, constate toutefois un expert, on ne peut plus refuser l’évidence : tant d’efforts judicieux et courageux aboutissent à un demi échec [32]. » Pourtant, « s’il est un secteur où un labeur sérieux, méthodique, intelligent, enthousiaste a été mené avant, pendant et après le concile Vatican II, c’est bien celui de la liturgie. On ne saurait trop rendre hommage à la conscience professionnelle et au zèle apostolique de tous ceux qui s’y sont engagés, à Rome comme dans les Églises locales et jusque dans les plus petites paroisses [33]. »
Ainsi, « le rite de la messe fut mis en chantier il y a cinq ans exactement. Dix groupes d’études, comprenant une centaine de spécialistes de quinze nations, ont travaillé intensément et sans interruption en sessions spéciales et générales, et examiné chaque partie, chaque formule, chaque rite au point de vue de la théologie, de la pastorale, de l’histoire, des rubriques. Certains points sont revenus des dizaines de fois sur la table de dissection. Il n’est étude ou publication ou document concernant la messe qui n’ait été utilisé par les investigateurs [34]. »
Si une telle somme de travaux et de compétences n’a pas réellement abouti à un résultat satisfaisant, c’est que le vrai problème est de savoir si « une liturgie vraiment signifiante pour l’homme d’aujourd’hui peut venir de bureaux nationaux et internationaux composés essentiellement d’ecclésiastiques et de spécialistes [35]. »
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La question se pose surtout lorsque ces commissions de spécialistes travaillent dans un esprit trop rationnel et méthodique.
« Un aspect de la réforme liturgique qu’il aurait peut-être fallu critiquer davantage, nous dit un expert : un souci probablement trop poussé de rationaliser les structures liturgiques. Quels que soient les mérites du père Jungmann, les liturgistes du Consilium l’ont, je pense, trop suivi dans cette direction [36]. »
« L’établissement de nouveaux rites ou rituels a parfois été conduit à partir de modèles dont on surestimait la valeur structurale et universelle ou bien de présupposés théologiques ou doctrinaux non pleinement élaborés. Qu’on songe à l’importance du livre de J. A. Jungmann, Des lois de la célébration liturgique, juste en la plupart de ses intuitions, mais qui a donné lieu à beaucoup d’extrapolations. Certaines présentations du “psaume responsorial” à la messe n’ont-elles pas été appuyées sur des reconstructions historiques très hypothétiques [37] ? »
« Je regrette personnellement, dit encore un expert, que le Lectionnaire, pour le psaume responsorial, ait systématiquement choisi des extraits de psaumes évacuant les versets qui supplient et questionnent Dieu au profit de versets d’action de grâce, de bénédictions, du rituel de l’Alliance et des montées à Jérusalem. Cette tendance du Lectionnaire, encore accentuée par des pratiques pastorales qui remplacent le psaume par des cantiques, est en train de donner naissance à des liturgies sans rigueur [38]. »
Il est facile de voir que « la prédominance du souci historique et l’intention de placer les commémoraisons des saints, autant que faire se pouvait, à la date anniversaire de leur mort ont fait négliger le fait que nombre des datations anciennes se trouvaient intégrées au calendrier saisonnier et qu’un certain nombre d’entre elles avaient sans doute été choisies originairement pour christianiser une commémoraison traditionnelle. Tel quel, le nouveau calendrier romain apparaît comme une construction trop abstraite, sans enracinement véritable dans les réalités humaines [39]. »
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Ce souci rationalisant, planificateur, a fait de la réforme liturgique quelque chose d’assez artificiel, soulignent également les experts.
« Les nouveaux livres officiels, aussi bons soient-ils, laissent beaucoup trop percer la planification très pensée des professeurs et renforcent l’idée qu’on “fait” un livre liturgique comme on fait aussi d’autres livres [40]. »
Ainsi,
« la réforme liturgique fut sérieuse, compétente, cohérente, mais n’a pas échappé à la froideur des liturgies issues, non de la prière même, mais de commissions spécialisées. Celles-ci eurent parfois la main lourde pour décaper signes et traditions : y compris le sel du baptême et la génuflexion qui saluait l’incarnation du Christ au Credo [41]. »
Sous l’influence de ces théories rationnelles,
« nous avons quand même perdu beaucoup de choses. Nous avons perdu les processions, les rogations, les vêpres, les saluts du Saint-Sacrement, les chemins de croix, les sacramentaux [42]. »
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Cette méthode d’élaboration d’une nouvelle liturgie à partir de présupposés rationnels constitue d’ailleurs une nouveauté absolue aux yeux de beaucoup d’experts.
« Pour la première fois dans l’histoire, on aurait dû instaurer des célébrations liturgiques en partant d’un programme rituel ? Jusque-là, tout programme rituel avait été la description ou la codification d’usages existants reconnus bons ou normatifs, voire obligatoires, dans un groupe humain déterminé. La célébration était née de l’usage et de la pratique des communautés croyantes. Après Vatican II, la liturgie semble donnée d’en haut, à travers des livres émanant d’experts et consistant essentiellement en programmes rituels [43]. »
« Dans le passé, l’Église a toujours commencé, non par édicter des lois, mais par créer des usages : elle a prié, chanté, proclamé Jésus-Christ. Elle a mis ces usages à l’épreuve du temps. Elle a éliminé les moins bons, elle a gardé les meilleurs, elle les a codifiés dans ses livres, elle les a édictés enfin comme lois. A Vatican II, on a fait la démarche inverse. On était tellement pressé de renouveler la liturgie [44] ! » Pourtant, « une bonne liturgie ne se crée pas en un coup. Les liturgies du passé se sont engendrées organiquement les unes les autres [45]. »
C’est pourquoi, conclut le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi,
« il faut porter un regard critique et constater que, malgré toutes ses qualités, le nouveau missel a été édité comme s’il était un ouvrage revu et corrigé par des professeurs, et non l’une des phases d’une évolution continue. Jamais chose semblable ne s’est produite ; cela s’oppose à l’essence même de l’évolution de la liturgie. (…) Bien que peu de personnes ressentent ce malaise et se rendent clairement compte de ces faits, tout le monde sait instinctivement que la liturgie ne peut être le produit, ni d’un décret ecclésial ni même d’une savante érudition, mais que c’est parce qu’elle est le fruit de l’Église vivante que la liturgie est ce qu’elle est [46]. »
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Ainsi, autant d’experts, autant de critiques du travail effectué par les autres experts qui ont participé à la réforme, voire d’autocritiques puisque plusieurs d’entre eux firent partie des commissions romaines de réforme. Le simple lecteur peut légitimement se demander qui croire au milieu de ces avis contradictoires, tous plus autorisés les uns que les autres. Mais pour mieux saisir cette cacophonie, arrêtons-nous un instant sur un exemple caractéristique.
Les mystères de saint Hippolyte
Comme on le sait, « la prière eucharistique II consiste en une adaptation de la prière d’oblation de saint Hippolyte, qui remonte au début du IIIe siècle [47] » ; elle « utilise la plus grande partie de l’eucharistie de la Tradition apostolique [48]. » Son rédacteur fut dom Bernard Botte [49], qui est à l’origine de plusieurs éditions et élucidations critiques de ce texte [50]. Mais qu’en est-il exactement de ce texte de saint Hippolyte et que représente-t-il ? Est-il vrai que, comme l’écrit un expert, « l’épiclèse d’Hippolyte est objet de controverse entre spécialistes [51] » et qu’il faille se méfier de ces « d’aucuns [qui], croyant retrouver chez Hippolyte l’eucharistie “apostolique” [52] » se sont entichés d’elle au point de l’imposer à la piété des fidèles ?
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Intéressons-nous d’abord au texte même appelé « de saint Hippolyte ». Nous constaterons aisément que les choses ne sont pas particulièrement claires. Nous recueillerons pour cela deux citations de la présentation qu’en fait le père Bouyer, laissant aux amateurs le soin d’aller lire l’intégralité de son analyse.
« Le plus intéressant de ces textes est la prière eucharistique que le document généralement connu comme La Tradition apostolique et attribué à saint Hippolyte conseille à un évêque nouvellement consacré d’utiliser. Les problèmes que posent ce document et son auteur sont extraordinairement embrouillés et particulièrement épineux. (…) De ce texte, qui dut être rédigé en grec, nous n’avons que des traductions, et ces traductions sont toutes incorporées à d’autres documents, où il n’est pas toujours facile de distinguer ce qui est citation et ce qui est adaptation. D’où le titre d’une prudente modestie que dom Botte a donné à la dernière édition qu’il en a procurée : “Essai de reconstitution” [53]. » « Il faut suivre pas à pas dom Botte, dans une démonstration qui est peut-être le chef-d’œuvre d’ingéniosité de ce savant si perspicace. (…) Tout cela est tellement éblouissant qu’on ne demande qu’à en être convaincu. On le serait sans doute si on ne relisait, dans le même article de dom Botte, deux sages conseils qu’il adresse aux étudiants de ces textes. Le premier est de ne jamais isoler un passage de l’ensemble. Le second est de ne pas travailler sur des traductions, mais toujours sur les textes mêmes, ce qui exige qu’on soit bon orientaliste. On ne peut qu’y applaudir… Mais on est d’autant plus étonné de constater que dom Botte lui-même, en l’occurrence, paraît transgresser allègrement le premier de ces conseils [54]. »
Ainsi, le texte qu’on propose à notre méditation est l’essai de reconstitution d’un texte écrit probablement en grec, mais dont il ne reste que des traductions elles-mêmes incorporées à d’autres documents où il n’est pas facile de distinguer ce qui est citation et ce qui est adaptation. Il est malaisé d’envisager un contexte plus flou et qui permette plus de libertés pour celui qui prétend « reconstituer ».
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Voyons alors si nous serons plus heureux avec l’auteur de ce texte incertain. Ici encore, le père Bouyer va nous servir de guide précieux.
« La troisième question, nous dit-il, concerne l’auteur de notre texte. Là encore, tout le monde est d’accord : il s’agit d’un certain Hippolyte, et, sur ce point, la tradition est suffisamment unanime pour que tout doute paraisse déraisonnable. Mais nous n’en sommes guère plus avancés après cela, car pas plus les modernes que les anciens ne sont d’accord sur le problème de savoir qui était cet Hippolyte. (…) Au XIXe siècle, la découverte des Philosophoumena (ou Elenchos), attribués à Hippolyte d’abord par Jacobi, puis par Bunsen, et finalement par des savants aussi considérables que Doellinger, Volmar et Harnack, entraînerait une refonte de toutes les hypothèses sur Hippolyte. D’après le contenu de ce texte, on ferait de ce personnage un prêtre romain, en difficulté avec le pape Zéphyrin, puis quelque temps antipape, contre Callixte, son successeur. On le supposerait s’être réconcilié avec Pontien, le second successeur de Callixte, avant leur commun martyre, puisqu’il devait en venir malgré tout à figurer dans la liste des martyrs vénérés à Rome. Toute cette construction délicate, où maints éléments restent purement conjecturaux, a été vigoureusement ébranlée par une thèse soutenue par M. Nautin en 1947. (…) Ceci nous paraît supposer encore trop de conjectures, probables ou simplement possibles, et soulever trop de difficultés imparfaitement résolues pour qu’on puisse le dire démontré. Il nous semble toutefois que c’est au moins l’hypothèse la plus vraisemblable qu’on puisse faire actuellement [55]. »
Comme on le voit, la seule chose dont on soit à peu près sûr en ce qui concerne l’auteur est son nom, Hippolyte. Mais on ne sait de façon certaine ni sa nationalité, ni son grade ecclésiastique, ni sa position vis-à-vis de l’Église. Il existe seulement de multiples et divergentes conjectures, entre lesquelles les experts se disputent avec ardeur, laissant le simple fidèle dans une saine incrédulité.
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Si cependant nous suivons la théorie la plus couramment admise aujourd’hui [56], notre perplexité ne fera qu’augmenter. En effet,
« le plus ancien “manuel de liturgie” qui nous est conservé, la Tradition apostolique d’Hippolyte, ne provient-il pas d’une Église dissidente [57] ? »
« Hippolyte ne donne pas son texte comme un canon, c’est-à-dire une formule fixe et obligatoire, mais plutôt comme un modèle pour l’improvisation : son texte ne fut donc sans doute jamais prononcé tel quel. Enfin, il était un personnage très réactionnaire, opposé à la hiérarchie romaine au point de se poser en anti-pape (ce qu’il racheta par le martyre) et il est fort possible qu’il ait présenté son anaphore contre la prière eucharistique alors employée à Rome [58]. »
Ainsi, ce qu’on nous présente fièrement comme « l’anaphore de saint Hippolyte » se révèle un texte difficile à établir d’un auteur difficile à identifier mais probablement schismatique et dont les formules n’ont sans doute jamais été utilisées dans une célébration liturgique. Comme le dit avec raison le père Bouyer,
« les problèmes que posent ce document et son auteur sont extraordinairement embrouillés et particulièrement épineux [59]. »
Quand un expert en contredit un autre
Pour achever de convaincre le lecteur des querelles byzantines autant que féroces qui déchirent les experts à propos de ce texte, nous ne résistons pas au plaisir de citer intégralement la « Note additionnelle de la seconde édition » que le père Bouyer a publiée et qui donnera au lecteur une petite idée des conjectures et des à-peu-près sur lesquels les experts se sont appuyés pour transformer la liturgie romaine.
« Dom B. Botte, dans les Recherches de théologie ancienne et médiévale, juillet-décembre 1966, pp. 183 ss., a écrasé sous des arguments massifs ce que nous avions écrit à propos de l’épiclèse dans la Tradition apostolique. Il relève, en premier lieu, dans notre essai de rétroversion en grec du texte-clef du Testimonium Domini trois erreurs grossières. (A la lecture du texte de notre première édition, imprimé après d’insuffisantes corrections d’épreuves, nous en avons corrigé nous-même une bonne dizaine !) Sur le premier point : genhqhvtw au lieu de genhqh`/, nous avouons l’étourderie qui nous a fait écrire un impératif au lieu d’un subjonctif. Mais nous ne comprenons pas très bien déjà ce que dom Botte aurait voulu à la place de l’aberrant ajpofuvgei~. C’est évidemment le participe aoriste second actif qu’il fallait : ajpofugou`sa. Et quand nous en venons à ce que lui suggère notre ejpevnegke, certainement correct, nous avons peine à croire qu’un savant philologue puisse, comme il appert, non seulement corriger ses épreuves aussi mal qu’un théologien ignare, mais même se fourvoyer non moins lourdement. Un coup d’œil sur Liddell suffira, je l’espère, à l’en convaincre. « Quoi qu’il en soit d’ailleurs du sens du Testimonium Domini, dom Botte nous assure que la question est tranchée par le simple fait que la version latine et l’éthiopienne d’Hippolyte donnent toutes deux l’épiclèse, cependant qu’elles sont indépendantes. L’argument serait péremptoire, en effet, si L et E donnaient la même épiclèse. Mais, justement, tel n’est pas le cas. La première proposition est bien la même dans les deux cas, mais ceci ne prouve pas grand-chose car elle figure à peu près la même (et pour cause !) dans toutes les épiclèses, ou peu s’en faut. Cependant la suite diffère dans les deux textes, tout en étant fort embarrassée dans l’un comme dans l’autre. Il est donc difficile, persistons-nous à croire, d’échapper à l’impression qu’à partir de l’époque où une eucharistie sans épiclèse était devenue impensable pour des orientaux, on a en différents endroits différemment remanié le texte primitif pour tâcher de l’y faire surgir. « Concernant, d’autre part, Addaï et Mari, une forme plus ancienne du texte a été publiée et commentée par W. F. Macomber, dans Orientalia Christiana periodica, vol. XXXII, fasc. 2, 1966, pp. 336 ss. Elle n’infirme peut-être pas le travail de dom Botte, mais on aimerait le voir reprendre toute la question à partir d’un texte mieux assuré [60]. »
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Ainsi, la liturgie romaine est-elle suspendue au sens qu’un orientaliste a donné à quelques mots, cependant qu’un autre orientaliste leur donnait un sens différent. Toutefois, un troisième expert nous avertit que, si dom Botte est critiquable, le père Bouyer est rien moins qu’irréprochable. « On ne partagera pas peut-être les thèses du père Bouyer, ses arguments n’emportent pas toujours la conviction et il semble parfois que les données de l’histoire sont trop complaisamment mises au service de préférences qu’elles n’imposent pas [61]. »
Conclusion
En finissant notre étude, nous pouvons nous demander quel crédit apporter aux experts qui ont préparé la réforme liturgique. A quel moment faut-il suivre un expert ? En 1967, lorsqu’il rédige la prière eucharistique III, comme le père Bouyer ? Ou en 1965, lorsqu’il s’insurge contre ceux qui se croient capables de rédiger une prière eucharistique ? Car c’est bien le même père Bouyer qui déclarait :
« Aussi longtemps que le prurit de nouveautés, comme c’est le cas chez nous en ce moment, y restera en fonction directe de l’ignorance ou de la méconnaissance de la tradition catholique, on devra s’y défier a priori de toutes les suggestions soit de substituer, soit même simplement d’alterner facultativement à l’usage du Canon romain n’importe quelle prière composée de chic par des fantaisistes futuristes ou des archéologistes obsédés par leurs marottes [62]. »
« Tout ce qui brille n’est pas or. » Nous avons gratté quelque peu l’épiderme des experts et nous avons découvert bien des erreurs, bien des à-peu-près, bien des préjugés, bien des limites. La prière eucharistique II se révèle un texte très contestable. La prière eucharistique III a été rédigée par un homme bien contestable. Pourtant, c’est la vie chrétienne de millions de prêtres et de fidèles qui dépend désormais, à travers la célébration quotidienne du Novus ordo missæ, de ces textes et de ces hommes.
Ne faudrait-il pas, devant cette constatation, appliquer simplement à tous les experts qui ont porté la main sur la liturgie de l’Église la sentence de dom Oury : « Une bonne dose d’illusion et de mégalomanie est nécessaire pour se croire humblement capable de forger une liturgie meilleure que celle que vingt siècles de tradition chrétienne ont lentement formée [63] » ?
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[1] — Sa bibliographie remplit deux colonnes du Dictionnaire de théologie catholique, VI, col. 1896-1898.
[2] — Paul VI, « Le centenaire de la mort de dom Guéranger », La Documentation catholique 1672, 16 mars 1975, p. 255.
[3] — Paul VI, « Le centenaire de la mort de dom Guéranger », La Documentation catholique 1672, 16 mars 1975, p. 255.
[4] — Paul VI, « Le centenaire de la mort de dom Guéranger », La Documentation catholique 1672, 16 mars 1975, p. 256.
[5] — Pierre Paris, « Guéranger », Dictionnaire pratique des connaissances religieuses, III, col. 619.
[6] — Paul Delatte, Dom Guéranger, abbé de Solesmes, Plon-Oudin, 1909, 2e éd., I, p. 295.
[7] — En réalité, dom Guéranger avait pu écrire le tout début du Temps après la Pentecôte. Le travail de son continuateur ne commence qu’à la troisième page du lundi après la Trinité et la transition en est marquée par cette note discrète : « Hic stetit D. Guéranger. » On trouvera une notice biographique sur dom Fromage (1845-1916) dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastique, Letouzey et Ané, XIX, 162-163.
[8] — Prosper Guéranger, L’Année liturgique, Dominique Martin Morin, 1979-1984, dix volumes.
[9] — Pour permettre la vérification, nous citerons à la fois le dimanche d’où les textes sont extraits et la page de notre édition personnelle. Il s’agit d’une neuvième édition, parue chez Oudin à Poitiers en 1902. Le présent texte se trouve aux pages 94-95 de cette édition.
[10] — Page 114 de l’édition citée.
[11] — Page 160 de l’édition citée.
[12] — Page 275 de l’édition citée.
[13] — Page 297 de l’édition citée.
[14] — Page 404 de l’édition citée.
[15] — Page 456 de l’édition citée.
[16] — Page 514 de l’édition citée.
[17] — La Documentation catholique 1346, 19 février 1961, col. 273.
[18] — Annibale Bugnini, La riforma liturgica (1948-1975), Edizioni liturgiche, 1983, p. 910.
[19] — Bernard Botte, « La liturgie de Vatican II », La Libre Belgique, 25 août 1976. Article reproduit intégralement in Didier Bonneterre, Le mouvement liturgique, Fideliter, 1980, p. 143-147.
[20] — Dont la mission a été précisée par Paul VI le 28 avril 1969, lors de son allocution au consistoire (La Documentation catholique 1540, 18 mai 1969, p. 461).
[21] — La Documentation catholique 1540, 18 mai 1969, p. 495.
[22] — La Documentation catholique 1776, 16 décembre 1979, p. 1062.
[23] — Bernard Botte, « Quelques précisions sur les prières eucharistiques de Vatican II », La Libre Belgique, 15 septembre 1976. Article reproduit intégralement in Didier Bonneterre, Le mouvement liturgique, Fideliter, 1980, p. 147-150.
[24] — Louis Bouyer, « Postface pour l’édition française » in Klaus Gamber, Tournés vers le Seigneur !, Éditions Sainte-Madeleine, 1993, p. 67.
[25] — Joseph Ratzinger, « Préface pour l’édition française » in Klaus Gamber, Tournés vers le Seigneur !, Éditions Sainte-Madeleine, 1993, non paginée.
[26] — Louis Bouyer, La vie de la liturgie, Cerf, 1956, p. 27-28.
[27] — Louis Bouyer, La vie de la liturgie, Cerf, 1956, p. 27.
[28] — Louis Bouyer, La vie de la liturgie, Cerf, 1956, p. 28.
[29] — Des chrétiens découvrent les nouvelles prières eucharistiques, Centurion, 1968, p. 49.
[30] — Pierre Jounel, « La composition des nouvelles prières eucharistiques », La Maison Dieu 94, 2e trim. 1968, p. 54.
[31] — Louis Bouyer, Eucharistie. Théologie et spiritualité de la prière eucharistique, Desclée, 2e éd. 1968, p. 437.
[32] — « Échec d’une réforme », Lumière et Vie 94, juillet-octobre 1969, p. 1.
[33] — « Échec d’une réforme », Lumière et Vie 94, juillet-octobre 1969, p. 1.
[34] — Annibale Bugnini, « Le nouvel Ordo missæ », Osservatore romano. Édition hebdomadaire en langue française, 23 mai 1969, p. 2, col. 1.
[35] — Robert Gantoy, « Deux réactions à propos d’une analyse du vocabulaire liturgique », Communautés et liturgies 5, septembre-octobre 1975, p. 413.
[36] — Pierre-Marie Gy, « Bulletin de liturgie », Revue des sciences philosophiques et théologiques 2, avril 1985, p. 319.
[37] — Dominique Dye, « Statut et fonctionnement du rituel dans la pastorale liturgique en France après Vatican II », La Maison Dieu 125, 1er trim. 1976, p. 141.
[38] — Willy Danze, « Le psaume responsorial : ouvrir un passage jusqu’au cœur », Communautés et Liturgies 2, avril 1982, p. 133.
[39] — Irénée-Henri Dalmais, « En un temps, en un lieu : les calendriers locaux et leur promotion », Concilium 162, février 1981, p. 77.
[40] — Joseph Ratzinger, « Peut-on modifier la liturgie ? » in L’eucharistie. Pain nouveau pour un monde rompu, Fayard, 1981, p. 166.
[41] — René Laurentin, « Vatican II : acquis et déviations », Le Figaro, 23-24 novembre 1985, p. 10.
[42] — Dieudonné Dufrasne, « Les prières eucharistiques. Essai de bilan », Communautés et Liturgies 4-5, octobre 1982, p. 311.
[43] — Joseph Gélineau, « Tradition, création, culture », Concilium 182, février 1983, p. 25.
[44] — Lucien Deiss, Les ministères et les services dans la célébration liturgique, Éditions du Levain, 1981, p. 10-11.
[45] — Adrian Hastings, « Le christianisme occidental et la confrontation des autres cultures », La Maison Dieu 179, 3e trim. 1989, p. 40.
[46] — Joseph Ratzinger, « Peut-on modifier la liturgie ? » in L’eucharistie. Pain nouveau pour un monde rompu, Fayard, 1981, p. 167-168.
[47] — Pierre Jounel, « La composition des nouvelles prières eucharistiques », La Maison Dieu 94, 2e trim. 1968, p. 45.
[48] — Louis Bouyer, Eucharistie. Théologie et spiritualité de la prière eucharistique, Desclée, 2e éd. 1968, p. 432.
[49] — Bernard Botte, « La liturgie de Vatican II », La Libre Belgique, 25 août 1976 et « Quelques précisions sur les prières eucharistiques de Vatican II », La Libre Belgique, 15 septembre 1976. Articles reproduits intégralement in Didier Bonneterre, Le mouvement liturgique, Fideliter, 1980, p. 143-150.
[50] — Notamment une édition dans Sources chrétiennes en 1946 et un « Essai de reconstitution » en 1963.
[51] — Pierre Jounel, « La composition des nouvelles prières eucharistiques », La Maison Dieu 94, 2e trim. 1968, p. 51.
[52] — Louis Bouyer, « La préface et le sanctus », La Maison Dieu 87, 3e trim. 1966, p. 107.
[53] — Louis Bouyer, Eucharistie. Théologie et spiritualité de la prière eucharistique, Desclée, 2e éd. 1968, p. 159.
[54] — Louis Bouyer, Eucharistie. Théologie et spiritualité de la prière eucharistique, Desclée, 2e éd. 1968, p. 173.
[55] — Louis Bouyer, Eucharistie. Théologie et spiritualité de la prière eucharistique, Desclée, 2e éd. 1968, p. 163-164.
[56] — Précisons toutefois qu’elle n’était pas l’opinion commune autrefois, qu’elle est encore contestée aujourd’hui et qu’elle risque fort d’être remise en cause dans le futur, en fonction de découvertes nouvelles.
[57] — Éloi Dekkers, « Peut-on programmer à l’avance une célébration liturgique ? », Paroisse et Liturgie 6, 15 août 1970, p. 495.
[58] — Aimon-Marie Roguet, Pourquoi le Canon de la messe en français ?, Cerf, 1967, p. 23.
[59] — Louis Bouyer, Eucharistie. Théologie et spiritualité de la prière eucharistique, Desclée, 2e éd. 1968, p. 159.
[60] — Louis Bouyer, Eucharistie. Théologie et spiritualité de la prière eucharistique, Desclée, 3e édition, 1990, p. 186.
[61] — Irénée-Henri Dalmais, « Bibliographie », La Maison Dieu 92, 4e trim. 1967, p. 194.
[62] — Louis Bouyer, « Que vont devenir les rites sacrés ? », Vie spirituelle 521, novembre 1965, p. 542.
[63] — Guy Oury, « Les limites nécessaires de la créativité en liturgie », Notitiæ 131-132, juin-juillet 1977, p. 352 (article repris de Esprit et Vie. L’Ami du clergé du 28 avril 1977).
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Grégoire Célier exerce son ministère en France.
Le numéro

p. 86-203
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