Éditorial Libéralisme et catholicisme
Le fléau du libéralisme
Une revue de formation de l’intelligence, comme souhaite l’être Le Sel de la terre, doit tourner son attention vers les maux qui touchent les esprits de nos contemporains afin de les en prémunir. Or, parmi ces maladies de l’intelligence, le libéralisme tient sans conteste la première place. Il est aux esprits des hommes d’aujourd’hui ce que le sida promet d’être pour les hommes de demain. Il est même pire car, si on peut se prémunir assez facilement contre cette maladie honteuse en respectant les lois morales prévues par le bon Dieu, il est beaucoup plus difficile de se garder du libéralisme. En effet nous vivons, que nous le voulions ou non, dans un climat libéral : la société civile, avec ses puissants moyens d’influence que sont les media et le système éducatif, et, depuis trente ans, l’ensemble de la hiérarchie catholique, véhiculent à haute dose cette terrible maladie.
« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient atteints. » Qui peut se croire à l’abri ? Il n’y a pas une famille qui parvienne à se protéger, pas une institution qui ne découvre tôt ou tard qu’un de ses membres est plus ou moins gravement touché. Il semble que le monstre du libéralisme, comme le lion dévorant de l’Écriture, circuit, quærens quem devoret [1], fait le tour, cherchant qui dévorer. Et quand on voit des personnalités, des communautés, qui paraissaient être des colonnes de vérité s’effondrer lamentablement dans la consternation générale, il ne nous reste qu’à méditer avec une crainte salutaire la phrase de l’Apôtre : « Qui se existimat stare, videat ne cadat [2]. Que celui qui pense tenir debout veille à ne pas tomber. »
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Le libéralisme exagère la valeur de la liberté humaine, tend à en faire un absolu, à dire que la dignité de l’homme consiste (avant tout) dans sa liberté. « Liberté, liberté, tu es la seule vérité », chantaient les participants aux grandes manifestations pour l’école libre en 1984.
En conséquence, le libéral aura tendance à éliminer le plus possible tout ce qui s’oppose à la liberté, toutes les contraintes. Par exemple, il ne voudra pas de la contrainte d’une vérité extérieure s’imposant à son intelligence : « La foi ne contraint pas l’intelligence, elle ne l’assujettit pas à un système de “vérités toutes faites” [3]. » C’est l’homme qui découvre par lui-même sa vérité dans le fond de sa conscience : « A considérer en toute objectivité ma propre foi, j’ai toujours constaté qu’elle n’avait rien à voir avec un quelconque conformisme, qu’elle était née dans les profondeurs de mon propre “moi”, qu’elle était aussi le fruit des efforts de mon esprit cherchant une réponse aux mystères de l’homme et du monde [4]. » Le pape tire lui-même la conclusion qui découle de ces considérations sur la foi : « Je n’ai jamais considéré ma foi comme “traditionnelle” [5]. » En effet sa conception de la foi ne semble pas s’harmoniser facilement avec celle de saint Paul : « In captivitatem redigentes omnem intellectum in obsequium Christi », « Nous faisons toute pensée captive pour l’amener à obéir au Christ [6]. »
Nous aurons l’occasion de décrire un jour plus complètement le libéralisme, de voir comment il cherche aussi à éliminer la contrainte de la loi sur la conscience, comment il fait consister la morale politique dans la défense des droits de l’homme et du premier d’entre eux, le droit à la liberté religieuse. Nous tâcherons d’expliquer aussi la véritable notion de la liberté, comment elle est relative au vrai et au bien, comment elle ne saurait être le fondement premier de la dignité de l’homme (qui consiste dans la raison et plus encore dans la grâce surnaturelle). Dans ce bref éditorial, nous voudrions simplement dire encore un mot de l’origine du libéralisme chez les catholiques.
L’origine du libéralisme chez les catholiques
Que les francs-maçons soient libéraux, cela se comprend assez bien. Saint Thomas explique en effet que le cri de ralliement de la Contre-Église est le mot « liberté » et que c’est en brandissant la bannière de la liberté que le démon enrôle ses troupes sous ses ordres [7].
Mais que des catholiques s’enrôlent aussi dans les armées de la Contre-Église est beaucoup plus mystérieux. Comment peuvent-ils en arriver à faire de la liberté une idole, alors qu’ils se disent les disciples de celui qui a pris la forme d’un esclave et s’est fait obéissant jusqu’à la mort ? Alors qu’ils sont les enfants de la servante du Seigneur ?
Le père Clérissac a écrit à ce sujet quelques lignes qui nous paraissent lumineuses :
« Aux époques (…) de libéralisme, c’est la plénitude de l’esprit qui manque. Ce manque de l’intégrité de l’esprit (…) s’explique du côté psychologique par deux traits manifestes : les libéraux sont des réceptifs et des fiévreux ; des réceptifs, parce qu’ils revêtent trop aisément les états d’esprit de leurs contemporains ; des fiévreux, parce que, de crainte de heurter ces divers états d’esprit, ils sont dans une continuelle inquiétude apologétique ; ils semblent souffrir eux-mêmes des doutes qu’ils combattent ; ils n’ont pas assez de confiance en la vérité ; ils veulent trop justifier, trop démontrer, trop adapter ou même trop excuser. Cette nervosité et cette fièvre ne sont pas un assez pur hommage à la vérité, indiquent un commerce trop imparfait avec elle, amoindrissent la foi en la mission reçue et en débilitent la grâce [8]. »
La cause du mal consiste en « un manque d’intégrité de l’esprit, un commerce imparfait avec la vérité ». Ces catholiques ne vivent pas de la vérité du catholicisme. Tel était le cas de Lamennais, le père des catholiques libéraux, que le père Clérissac prend comme exemple d’esprit défaillant. Cette intelligence brillante, mais instable, a été fortement nourrie de la pensée de Jean-Jacques Rousseau, et, au contraire, est restée dans l’ignorance de la philosophie réaliste.
Pour éviter le libéralisme, il faut donc s’imprégner le plus possible de la vérité entière. Il faut éviter les vérités diminuées [9] dont parle l’Écriture et ne nourrir son esprit que de la vérité pleine, sans compromission avec l’erreur. C’est le drame des « catholiques Ecclesia Dei [10] » de ne plus avoir accès à la vérité entière : ils doivent se contenter dans la Tradition de tout ce qui est conciliable avec la nouvelle théologie conciliaire et éliminer tout ce qui lui est contraire.
Mais il ne suffit pas de connaître la vérité, il faut encore ne pas hésiter à la confesser. Si on n’agit pas comme on pense, on finit par penser comme on agit. Beaucoup de catholiques, pourtant formés aux doctrines thomistes, se sont laissés plus ou moins influencer par le libéralisme parce qu’ils ont manqué de courage pour confesser la vérité par leurs paroles et leurs attitudes.
Dom Guéranger a écrit une belle page sur l’importance d’une confession pleine et entière de la vérité :
« Aujourd’hui plus que jamais, qu’on le comprenne bien, la société a besoin de doctrines fortes et conséquentes avec elles-mêmes. Au milieu de la dissolution générale des idées, l’assertion seule, une assertion ferme, nourrie, sans alliage, pourra se faire accepter. Les transactions deviennent de plus en plus stériles et chacune d’elles emporte un lambeau de la vérité. Comme aux premiers jours du christianisme, il est nécessaire que les chrétiens frappent tous les regards par l’unité de leurs principes et de leurs jugements. Ils n’ont rien à emprunter à ce chaos de négations et d’essais de tout genre qui atteste si haut l’impuissance de la société présente. Elle ne vit plus, cette société, que des rares débris de l’ancienne civilisation chrétienne que les révolutions n’ont pas encore emportés et que la miséricorde de Dieu a préservés jusqu’ici du naufrage. Montrez-vous donc à elle tel que vous êtes au fond, catholique convaincu. Elle aura peur de vous peut-être quelque temps ; mais, soyez-en sûr, elle vous reviendra. Si vous la flattez en parlant son langage, vous l’amuserez un instant, puis elle vous oubliera ; car vous ne lui aurez pas fait une impression sérieuse. Elle se sera reconnue en vous plus ou moins et, comme elle a peu de confiance en elle-même, elle n’en aura pas en vous davantage. Il y a une grâce attachée à la confession pleine et entière de la foi. Cette confession, nous dit l’Apôtre, est le salut de ceux qui la font et l’expérience démontre qu’elle est aussi le salut de ceux qui l’entendent. Soyons catholiques et rien autre chose que catholiques, ni philosophes, ni rêveurs d’utopies, et nous serons ce levain dont le Seigneur dit qu’il fait fermenter toute la pâte. Je le répète, il en fut ainsi au commencement. Si la société a une chance de salut, elle est dans l’attitude de plus en plus résolue des chrétiens. Que l’on sache que nous ne transigeons sur rien, que nous dédaignons de répéter le jargon des philosophes. C’est une vérité de fait que le christianisme s’impose, non par la violence, mais par l’ascendant de la conviction de celui qui le prêche [11]. »
Notre tâche est donc toute tracée : nous imprégner de la vérité entière, la confesser sans concession avec l’erreur. Tel est le but de cette revue. Et nous demandons la prière de nos lecteurs pour rester fidèles à cet idéal.
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[1] — 1 Pi 1, 5.
[2] — 1 Co 10, 12.
[3] — Jean-Paul II, cité in André Frossard, N’ayez pas peur, Robert Laffont, 1982, p. 63. Nous ne prétendons pas prouver, avec ces quelques citations, que le pape est libéral. Mais elle montrent au moins une certaine influence du libéralisme dans la façon de s’exprimer ici, qui ne déplairait pas à des libéraux. Sur la pensée du pape, voir l’analyse du livre du professeur Dörmann faite dans le n° 5 du Sel de la terre.
[4] — Id., p. 41.
[5] — Id., p. 40.
[6] — 2 Co 10, 5.
[7] — Cf. III, q. 8, a. 7 avec le commentaire du Père Pègues O.P., ainsi que Le sel de la terre 1, p. 34-35.
[8] — Humbert Clérissac O.P., Le mystère de l’Église, Cerf, 1917, p. 129-130.
[9] — Ps 11, 2.
[10] — Cf. Le sel de la terre 5, pp. 44-88.
[11] — Dom Guéranger, Le sens chrétien de l’histoire, éd. Nouvelle Aurore, 1976, p. 31-32.

