+ Des visions sur l’Évangile
DANS ce livre, préfacé par Mgr Tissier de Mallerais, l’abbé Gérard Herrbach étudie successivement les œuvres de Marie d’Agréda, d’Anne-Catherine Emmerich et de Maria Valtorta. Toutefois il ne commence cet examen qu’après avoir rappelé les règles traditionnelles utilisées par l’Église pour la censure des livres. Ces sages mesures ont malheureusement été supprimées en grande partie par Paul VI, mais il est utile de les connaître pour pouvoir se faire un jugement prudent sur les livres qu’il convient de lire et de conseiller.
Marie d’Agréda
Marie d’Agréda, supérieure d’un monastère de clarisses à Agréda (en Espagne) jusqu’à sa mort en 1665, devint surtout célèbre à la suite de la publication posthume de son ouvrage, La cité mystique de Dieu, en 1670. Ce livre fut publié avec l’approbation de l’ordinaire, mais sans l’accord du Saint-Siège qui était requis puisque la cause de la religieuse avait été introduite. Le livre fut examiné par Rome, et le bienheureux Innocent XI promulgua un décret le 26 juin 1681 qui le condamnait.
Cette condamnation suscita un grand émoi en Espagne : le roi s’était compromis dans l’histoire en se déclarant le partisan enthousiaste du livre. Le pape consentit à suspendre la condamnation, mais pour l’Espagne seulement, nous précise l’abbé Herrbach. Plus tard, le pape Clément XII fit à nouveau examiner le livre par trois consulteurs, dont les conclusions, parues en 1713, ne furent pas favorables. Le 12 mars 1771, le pape Clément XIV, qui avait appartenu à l’ordre franciscain, imposa un silence perpétuel à la cause de béatification de Marie d’Agréda, propter librum, à cause de ce livre. Pie IX, en 1864, refusa de donner l’autorisation de publier une nouvelle traduction de ce livre en raison de ce décret de Clément XIV.
L’abbé Herrbach donne le décret d’Innocent XI du 26 juin 1681. Il donne aussi un résumé des censures parues en 1713. On y découvre les principales raisons qui ont fait condamner ce livre par Rome. En voici quelques-unes :
Le premier consulteur relève que Marie d’Agréda se présente comme supérieure à tous les prophètes (purifiée par six anges, douée de science infuse, placée au plus haut degré de perfection…) ; son livre reçoit une approbation supérieure à celle des livres canoniques ; le mode de conception du Sauveur est contraire à l’ordre naturel, d’où il résulte, en suivant l’explication de Marie d’Agréda, que Marie n’est pas vraiment la Mère de Dieu ; la sainte Vierge est montée au ciel avec Jésus le jour de l’ascension, où elle demeura trois jours ; plus tard, tandis qu’elle priait, des anges lui apparurent qui lui chantèrent le Salve Regina, le Salve sancta Parens, le Regina cœli…
Le deuxième consulteur relève la prolixité de Marie d’Agréda ; la voyante recherche avec curiosité les révélations ; la sainte Vierge affirme qu’on lui ferait injure en ne croyant pas la voyante ; la voyante n’éprouvait pas la paix, mais l’agitation et des tentations ; elle est source de discorde en défendant des opinions scotistes.
Le troisième consulteur relève dans l’ouvrage de Marie d’Agréda « une collection de choses nouvelles, inouïes, singulières, surprenantes… » Il y remarque une foule de propositions qui paraissent erronées, téméraires, fausses, malsonnantes et scandaleuses : Marie d’Agréda aurait été supérieure à tous les prophètes, en possédant le don de prophétie en permanence ; tout en déclarant qu’elle ne mêle pas des opinions particulières à son ouvrage, elle expose une opinion scotiste sur les décrets divins, opinion combattue par les autres écoles ; les apôtres n’étaient pas disposés à recevoir la révélation des mystères qui lui furent révélés à elle-même ; le visage, les mains et le corps tout entier de la sainte Vierge étaient transparents comme le cristal, et ses vêtements semblables à ceux des clarisses ; Notre-Seigneur aurait voulu ne pas mourir pour les réprouvés, ou encore il aurait voulu sauver efficacement tous les hommes : mais ces actes de volonté ne peuvent être que ceux de la volonté délibérée qui ne pouvait, chez Notre Seigneur, jamais être en désaccord avec celle du Père.
Anne-Catherine Emmerich
Anne-Catherine Emmerich présente les traits d’une authentique mystique. Mais ses visions nous ont été transmises par un intermédiaire, Clément Brentano, qui y a mêlé plusieurs erreurs et bizarreries. En voici quelques exemples :
Ève aurait été séduite par un caméléon et non par un serpent ; Melchisédech serait un ange, erreur défendue par la secte des melchisédéchiens et combattue par les pères de l’Église ; dans l’arche d’alliance, se trouvait le germe de l’humanité d’Adam innocent, germe transmis de patriarche en patriarche, et qui devait sortir de l’arche pour opérer l’Immaculée Conception par Anne et Joachim ; cette arche aurait été retrouvée après la captivité ; la sainte Vierge fut conçue de manière non naturelle, à l’aide d’une « lumière » ou d’une fève lumineuse ; l’Enfant-Jésus avait « au milieu du front un œil unique » ; Notre-Seigneur aurait fait des miracles avant Cana ; le fils de la veuve de Naïm, qui a été ressuscité par Notre-Seigneur, n’était pas réellement mort ; Notre-Seigneur aurait fait un voyage dans l’île de Chypre, aux Indes et en Égypte, et l’apôtre saint Thomas serait allé en Allemagne, en Suisse, en France et dans le monde entier ; Notre-Seigneur aurait dit que les morts peuvent recevoir la grâce du baptême « par la prière et les bonnes grâces des vivants » ; l’âme d’un père émigre chez un enfant et cette transmigration paraît confirmée par Jésus-Christ ; les esprits planétaires sont des esprits tombés, mais pas encore des diables ; une partie des anges déchus, ayant éprouvé une sorte de repentir, sera hors de l’enfer ; beaucoup de damnés ne vont pas tout de suite en enfer ; Anne-Catherine aurait vu des petits éléphants en paradis ; et beaucoup d’autres invraisemblances et récits ridicules…
Il n’est pas étonnant qu’une étude ait fait apparaître que Brentano avait puisé à diverses sources : non seulement dans les visions d’Anne-Catherine Emmerich, mais aussi dans des légendes et des apocryphes, dans des écrits judéo-mahométans et même dans le Coran.
On est surpris d’apprendre que Dom Guéranger a pu exalter Marie d’Agréda et Anne-Catherine Emmerich. Il a ainsi beaucoup contribué à la diffusion de leurs œuvres. Quant aux erreurs contenues dans ces révélations, il se contente de dire que, « dans ces révélations, des choses fausses peuvent se trouver mêlées à des vraies ». Peut-être que l’illustre abbé de Solesmes a été incliné à une trop grande indulgence parce que les opinions de Scot, qui étaient les siennes, se retrouvent dans les écrits des deux voyantes. Ce qui ne garantit pas, Dom Guéranger vient de nous le dire, que ces opinions soient vraies pour autant.
Maria Valtorta
Maria Valtorta est plus proche de nous, puisqu’elle est morte en 1961 « dans un isolement psychique incompréhensible » (aliénée). Son œuvre principale, La vie de Jésus, écrite de 1943 à 1947, couvre quelque 10 000 pages de cahiers. Son confesseur, le père Migliorini, prétend avoir été reçu en audience, en compagnie du père Berti, par le pape Pie XII en février 1948, et le pape leur aurait dit de publier l’œuvre telle quelle, en ajoutant : « Qui lira, comprendra. » Cette autorisation orale du pape paraît invraisemblable : le pape n’aurait pu raisonnablement donner une telle autorisation que s’il avait lu l’ouvrage et s’était assuré de son orthodoxie ; mais comment le pape aurait-il trouvé le temps de lire ces 10 000 pages ? Cette autorisation du pape paraît d’autant plus invraisemblable que le Saint Office a interdit définitivement (sans correction possible) l’œuvre un an plus tard, en février 1949. Les quatre premiers volumes furent pourtant publiés, sans Imprimatur, de 1956 à 1959. Le 16 décembre 1959, les livres édités furent mis à l’index. L’Osservatore romano publia la mise à l’Index accompagnée d’un article justifiant la condamnation. L’abbé Herbach reproduit le texte de la mise à l’index et l’article de L’Osservatore romano. En voici quelques extraits :
« Les quatre Évangiles nous présentent un Jésus humble et plein de réserve ; ses discours sont sobres, incisifs, mais d’une suprême efficacité. Au contraire, dans cette sorte d’histoire romancée, Jésus est loquace à l’excès et ressemble à un propagandiste, toujours prêt à se proclamer Messie et Fils de Dieu, et à déclamer des leçons de théologie dans les mêmes termes dont se servirait aujourd’hui un professeur de théologie. « Dans les récits de l’Évangile, nous admirons l’humilité et le silence de la Mère de Jésus ; au contraire, pour l’auteur (homme ou femme) de cet ouvrage, la très sainte Vierge a la faconde d’une avocate moderne, toujours présente partout, et toujours prête à fournir des leçons de théologie mariale, parfaitement au courant des dernières études des spécialistes actuels en cette matière. (…) « Quelques pages sont plutôt scabreuses et font penser à des descriptions et des scènes de romans modernes. Nous n’en donnerons que quelques exemples, ainsi la confession faite à Marie par une certaine Aglaé, femme de mauvaise vie (1er volume, p. 790 et suivantes [1]) ; le récit peu édifiant des pages 887 et suivantes du 1er volume; un ballet exécuté certainement d’une façon impudique devant Pilate au Prétoire (volume 4, p. 75) etc. (…) « Pour finir, je signale une autre affirmation étrange et imprécise où l’on dit de la Madone : “Toi, tout le temps que tu resteras sur la terre, tu seras la deuxième après Pierre, comme hiérarchie ecclésiastique...”. » (C’est nous qui soulignons, signale le journal).
L’abbé Herrbach commence par examiner et détruire les raisons données par l’éditeur pour publier malgré tout le livre. Le seul motif sérieux qui reste est… commercial.
Puis l’abbé procède à un examen sommaire du livre en se servant de la méthode (en dix notes) utilisée par les censeurs de Marie d’Agréda. Voici quelques exemples des erreurs et inconvenances de ce livre :
Notre-Seigneur pense que la parole fatigue maintenant, et qu’il faut recourir aux visions … de Maria Valtorta ; l’arbre de vie au paradis terrestre n’est qu’un symbole ; le péché d’Adam et d’Ève a consisté dans l’usage du mariage dans un esprit de luxure ; sainte Anne enfanta sans douleur ; Notre-Dame se vante de son humilité et de son calme ; elle dit avoir racheté les femmes par sa maternité ; elle a vu Dieu lors de sa création ; lorsque Notre-Seigneur, Lumière née de la Lumière, est né à Bethléem, cela a mis le feu à la ville et les anges (pompiers) ont dû venir éteindre l’incendie avec leurs ailes ; Satan s’est incarné en Judas.
On peut aussi noter de nombreuses contradictions avec l’Évangile, par exemple Notre Seigneur aurait sucé avec avidité le fiel présenté par le soldat ; sur la croix, Notre-Seigneur ne cesse d’appeler « Maman ! » et elle de répondre : « Oui, mon trésor, je suis ici » ; Notre-Dame se fâche, crie et délire « presque » après la mort de son Fils ; sans parler de nombreuses sensualités qui parsèment l’ouvrage.
L’abbé Herrbach termine cette intéressante étude en donnant quelques critiques faites à son ouvrage par un partisan de Maria Valtorta, auxquelles il répond avec pertinence.
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L’ouvrage se lit facilement et avec profit. Regrettons cependant que la présentation n’ait pas été plus soignée. L’auteur reconnaît qu’il s’est contenté assez souvent de rassembler des études sans s’astreindre à les refondre dans un tout homogène. A cause de cela, il est parfois difficile de distinguer si c’est l’abbé Herrbach qui parle ou l’auteur sur lequel il s’appuie. Les références ne sont pas toujours données de manière complètes et claires. Toutefois, cette légère imperfection dans la forme n’empêche pas l’ouvrage d’être le bienvenu pour éloigner les catholiques de ces lectures plus propres à encombrer leur imagination et énerver leur sensibilité qu’à nourrir leur foi. Plutôt que de lire ces romans où les erreurs foisonnent, ils feraient mieux de lire les Saintes Écritures avec de bons commentaires nourris des Pères de l’Église [2], ou encore de bonnes vies de saints : nos ancêtres ont fait leurs délices de La légende dorée du bienheureux Jacques de Voragine [3].
Terminons en citant un propos de Mgr Lefebvre lors d’une retraite, où il exprime sa réserve vis-à-vis de Maria Valtorta.
« Nous avons avantage à (…) ne pas nous attarder trop aux faits divers de la vie de Notre Seigneur. C’est en cela peut-être que ces vies qui ont été faites de Notre Seigneur, (…) ces livres qui se présentent comme des révélations de la vie de Notre Seigneur, à mon sens, peuvent être un danger, parce que justement elles représentent Notre Seigneur d’une manière trop concrète, trop dans les détails de sa vie. Je pense bien sûr à Maria Valtorta. Et peut-être pour certains cette lecture peut faire du bien, elle peut approcher de Notre Seigneur, essayer de se figurer ce que pouvait être la vie des apôtres avec Notre Seigneur, la vie à Nazareth, la vie dans les visites que faisait Notre Seigneur dans les cités d’Israël. « Mais il y a un danger, un grand danger : trop humaniser, trop concrétiser et pas suffisamment montrer le visage de Dieu, dans cette vie de Notre Seigneur. C’est là un danger. Je ne sais pas s’il faut tellement recommander à des personnes qui ne sont pas averties la lecture de livres comme cela. Je ne suis pas certain que cela les élève tellement et leur fasse connaître vraiment Notre Seigneur tel qu’il était, tel qu’il est, tel que nous devons le connaître, le croire [4]. »
fr. P.M.
Abbé Gérard Herrbach, Des visions sur l’Évangile, éditions du Communicantes, 1993, 15x21, 162 p., 75 F. (On peut se procurer l’ouvrage aux éditions Fideliter, 112 route du Waldeck, 57230 Eguelshardt).
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[1] — Ces références ne correspondent pas à l’édition actuelle en français, mais à celle publiée à cette époque en italien. (NDLR)
[2] — Par exemple La grande vie de Jésus-Christ par Ludolphe le Chartreux (chez les bouquinistes) ou les commentaires de Bossuet (DMM) ou de Dom Delatte (Solesmes).
[3] — Elle a été rééditée chez Garnier-Flammarion (nº 133). Les vies de saints – sauf dans le cas d’une mauvaise hagiographie – nous font rester dans le réel au lieu de partir dans l’imaginaire comme c’est le cas de ces « visions ». Les vies de saints ont de quoi nourrir l’imagination, le cœur et l’intelligence de tous les chrétiens, même les plus simples ; on trouve même aujourd’hui de bonnes vies de saints illustrées. C’est là qu’on peut trouver une vraie antidote à la télévision.
[4] — Retraite prêchée en septembvre 1986, 4e instruction. L’abbé Émily cite, en postface, une partie de ce témoignage, ainsi qu’un extrait d’une lettre de Mgr Lefebvre qui va dans le même sens.

