+ Une tentative pour défendre Crombette
Dans le nº 28 de la revue Science et foi, plusieurs membres du CESHE essayent de défendre Crombette dont les erreurs ont été relevées dans l’étude Crombette et le crombettisme (Cc) analysée dans le nº 3 du Sel de la terre (pp. 125 à 131).
Examinons rapidement comment les rédacteurs de Science et foi essayent de justifier les erreurs religieuses de Crombette, car ce sont celles qui nous intéressent davantage ici. A vrai dire, ils ne se lancent pas dans une réfutation générale des reproches faits aux conceptions religieuses de Crombette. On peut même se demander si la plupart de ces rédacteurs ont lu l’étude Cc.
Ainsi le docteur François Plantey pense que « les critiques mettent en questions (sic) l’inerrance des écritures (resic) ». Il suffit de lire Cc (par exemple p. 21 & p. 111) et aussi l’article paru dans Fideliter nº 77 pour se convaincre du contraire. La Bible est inerrante, c’est-à-dire qu’elle ne contient aucune erreur. Ce point doit être défendu par tout vrai catholique. Toutefois, il faut aussi dire que la Bible n’emploie pas un langage scientifique. C’est ce point qui fait difficulté aux défenseurs de Crombette.
Le père René Mandra prend à son tour la défense de Crombette sur un ton « outré ». Nous ignorons qui est ce vénérable octogénaire. Nous savons seulement qu’il est malvoyant, puisqu’on nous l’explique p. 20, note 1, et qu’on lui a lu quelques passages des critiques où « il n’y a pas matière à hérésie ». Il est vraisemblable qu’on n’a pas tout lu au père Mandra. Il ne signale que trois des nombreuses erreurs reprochées à Crombette : la question de l’âme précréée du Christ qu’il confond avec la question de la primogéniture du Verbe dont il n’est pas question dans Cc ; la question de l’âme précréée de Marie qu’il déclare un peu vite « libre » [1] ; la thèse d’Adam « androgyne » qu’il essaye de défendre de manière confuse, disant qu’Adam n’était pas bi-sexué, mais qu’il possédait quand même le « tabernacle vivant et charnel en lequel est conçu et se développe l’enfant » ; comprenne qui pourra ! Le père Mandra pense que les critiques de Crombette sont une résurgence des querelles des thomistes contre les scotistes, alors que nulle part les doctrines de Scot ne sont attaquées dans l’étude Cc. Bref, le père n’a qu’une connaissance très insuffisante du dossier et, par ailleurs, ses explications théologiques sur l’âme précréée de Marie et la thèse d’Adam androgyne montrent que sa théologie n’est pas sûre.
Dominique Genneville ne répond à aucun des reproches faits à Crombette, au point qu’on peut se demander ce que vient faire son article ici. L’auteur n’a pas dû lire l’étude Cc : celle-ci n’est pas citée une seule fois.
Guy Berthault esquive la discussion sur les erreurs religieuses et propose de soumettre à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi l’ouvrage de Crombette, La Révélation de la Révélation, en même temps que l’étude Cc, et de solliciter un jugement au plan de la foi. Cette démarche nous paraît tout à fait insuffisante. D’abord, la plupart des passages des œuvres de Crombette critiquées dans Cc ne proviennent pas de La Révélation de la Révélation mais de ses autres œuvres. Ensuite, il y a bien peu de chance que Rome réponde de sitôt à une telle demande, à supposer même que la Rome conciliaire soit capable de faire une réponse satisfaisante. Il faudrait, pour que la démarche demandée par Guy Berthault puisse se justifier, commencer par suspendre la diffusion des œuvres incriminées de Crombette : ces œuvres n’ont reçu aucune approbation ecclésiastique, et elles sont accusées, avec des arguments objectifs et sérieux, de contenir de nombreuses erreurs dangereuses pour la foi.
Monique Toulemonde semble penser que George Salet est un adorateur du soleil puisqu’il dit que « le soleil, par la chaleur qu’il nous envoie, est nécessaire à la vie naturelle ». Ce genre d’argumentation laisse difficilement prise à une discussion cohérente.
Yves Nourissat n’envisage pas la question des erreurs religieuses, mais uniquement la question du géocentrisme.
La longue conclusion de Dominique Tassot constitue en fait le seul article cherchant à répondre point par point aux reproches de l’étude Cc.
En ce qui concerne les objections théologiques, Dominique Tassot commence par affirmer que le CESHE est un cercle scientifique et que les opinions religieuses de ses membres n’engagent qu’eux-mêmes. Cette déclaration est à retenir, car nous verrons plus loin Dominique Tassot nous reprocher de séparer la science et la foi. Pourtant, nous n’aurions jamais approuvé qu’un cercle catholique se désintéresse des opinions religieuses de ses membres. Il doit au moins vérifier que ces opinions, surtout quand elles sont exprimées dans des écrits répandus par l’association, ne s’opposent pas à la religion catholique. C’est précisément le problème avec Crombette : il émet quantité d’opinions religieuses contraires à la religion catholique dans des livres qui sont sur le catalogue des ouvrages vendus par le CESHE. De plus, le CESHE fait une grande publicité à Crombette. Citons deux exemples : le dernier colloque organisé par le CESHE à Cholet les 6 et 7 mars 1993 avait pour thème : « Fernand Crombette à la charnière du siècle » ; par ailleurs le premier point de la charte du CESHE telle qu’elle paraît à la deuxième page de couverture du bulletin Science et Foi dit ceci : « Le CESHE s’efforce de publier et de faire connaître l’œuvre du savant Fernand Crombette qui (…) a éclairé d’un jour nouveau de nombreux domaines de la connaissance, et notamment (…) l’exégèse. »
Ensuite Dominique Tassot reconnaît que Crombette s’est trompé sur la question de l’âme précréée du Christ. Mais, nous dit-il, cela n’est qu’un détail, ou pour parler un langage plus évangélique, c’est un « moucheron ».
Mais sur la question de l’âme précréée de la sainte Vierge, pas question de récuser cette thèse. « Un théologien traditionaliste, l’abbé de Nantes, la soutient. Le CESHE, répétons-le, n’a ni qualité, ni mandat pour opiner sur ces questions. Que les théologiens commencent par s’accorder entre eux avant de prétendre fermer le ciel aux simples fidèles qui s’obstinent à croire que Dieu est Dieu. »
Nous analysons ailleurs les opinions de l’abbé de Nantes sur ce sujet. Certes nous comprenons bien que Dominique Tassot n’a pas qualité pour résoudre des problèmes théologiques. Mais le devoir d’un cercle catholique est de faire contrôler ses publications par des théologiens catholiques capables d’en vérifier l’orthodoxie. L’abbé de Nantes a parfois des théories un peu étranges, par exemple sur l’eucharistie [2], et nous conseillons au CESHE de choisir une autre référence.
Par ailleurs, en continuant de diffuser les œuvres de Crombette qui contiennent cette théorie erronée, le CESHE prend position. Il affirme (au moins) que cette question n’est pas importante pour la foi, et n’empêchera pas les simples fidèles d’aller au ciel. Si le CESHE n’avait pas cette certitude, son devoir serait de cesser de diffuser les œuvres de Crombette. Car on n’a pas le droit de répandre un livre douteux dans les questions de foi.
Parmi les autres erreurs de Crombette relevées dans Cc, il y a la question de la « traduction » de la Bible par Crombette. Dominique Tassot se lance dans des explications compliquées pour nous dire que le mot « traduction » employé par ce savant n’a pas le sens que lui donne le dictionnaire ; en fait, si Crombette avait réfléchi à la question, il aurait certainement convenu avec Dominique Tassot que cette « traduction » est une paraphrase. « A côté du sens obvie (le pshat), il existe [pour la Bible] quantité de sens seconds qui donnent matière à une interprétation personnelle (le drash). La paraphrase de Crombette s’apparente ainsi au “midrash” de la tradition juive. »
Comme nous l’avons expliqué dans Cc (p. 7 à 9) avec des citations de Crombette à l’appui, il est clair que Crombette et ses disciples n’assimilent pas du tout le texte crombettiste à un commentaire qui donne un sens second. Ils parlent constamment de « texte original », de « texte primitif », de « sens littéral, réel et profond » pour désigner ce texte. Crombette pense et dit que son texte est supérieur à celui de saint Jérôme qui n’est « qu’une accumulation de contre-sens ». Le CESHE est-il prêt à expurger tous les ouvrages qu’il vend de ces explications qu’il reconnaît être fausses ?
Ensuite, sans parler de l’aspect curieux de ce recours à l’exégèse juive (le pshat, le drash et le midrash), il restera à déterminer quelle autorité donner à ce texte crombettiste. S’agit-il, comme le dit Dominique Tassot, d’un sens second de l’Écriture ? Dans ce cas, elle a une valeur objective et une autorité pour les catholiques. Ou bien s’agit-il d’une interprétation strictement personnelle ? Dans ce cas, elle ne reflète que la pensée de Crombette et n’a pas d’autorité. A notre avis, mise à part l’hypothétique possibilité que certains mots hébreux aient une affinité avec certains mots coptes, nous pensons que Dominique Viain a suffisamment montré dans Cc que l’ensemble du texte crombettiste est sorti de l’imagination de Crombette.
A supposer que le CESHE reconnaisse que ce texte n’est qu’une paraphrase libre sortie entièrement de la pensée de Crombette, et qu’il n’a donc pas d’autorité, cela l’autorise-t-il à le publier et à le vendre ? Certainement pas. Il faudrait que le CESHE se soit assuré auparavant, auprès de théologiens catholiques sérieux, que cet écrit ne comporte rien de contraire à la foi. Certes, l’Index n’existe plus. Mais cela n’autorise pas pour autant n’importe qui à publier n’importe quoi. Il reste les règles de la théologie morale catholique, en particulier celle qui interdit de scandaliser son frère. C’est d’ailleurs dans l’Évangile : mieux vaudrait être jeté à l’eau avec une meule au cou que de scandaliser un de nos frères chrétiens.
Or il est clair que le texte de La Genèse cette incomprise est scandaleux, au sens théologique du terme, c’est-à-dire qu’il est dangereux pour la foi des chrétiens. Pourquoi le CESHE continue-t-il à le diffuser, surtout maintenant que les erreurs qu’il contient ont été largement dénoncées dans divers organes de la Tradition catholique ?
Au sujet de l’attitude de Crombette vis-à-vis de saint Thomas d’Aquin, Dominique Tassot reconnaît qu’il est nécessaire d’expurger les œuvres de Crombette des ces « invectives rapides ». Mais, à la ligne suivante, il dit qu’il n’a pas l’intention de le faire, car la diffusion des œuvres de Crombette par photocopies ne constitue pas une véritable publication. Cette attitude ne nous paraît pas claire. En effet, le CESHE ne se contente pas de donner quelques photocopies de Crombette à quelques rares chercheurs certainement immunisés contre les erreurs qui peuvent s’y trouver. Il diffuse partout un catalogue où se trouvent les différentes œuvres de Crombette que n’importe qui peut acheter. On lit par exemple dans ce catalogue :
« 2.36. LA GENÈSE, CETTE INCOMPRISE. 107 pages. « Dépouillé des annotations techniques inhérentes à la traduction littérale, voici le texte des 11 premiers chapitres de la Genèse, tel que l’a dégagé F. Crombette au terme de ses minutieuses et patientes recherches. « Sans contredire la Vulgate, la traduction [3] de F. Crombette apporte de nombreux détails sur l’histoire de nos premiers ancêtres, ce qui en fait un texte passionnant. » (Le prix est indiqué sur une feuille à part.)
Les textes photocopiés sont proposés dans ce catalogue, en même temps que les textes typographiés. Nous continuons donc de poser la question : pourquoi le CESHE persiste-t-il à vendre des œuvres qu’il sait dangereuses pour la foi ?
Dominique Tassot s’arrête ici dans l’étude des erreurs théologiques de Crombette. C’est dommage. Nous aimerions savoir ce qu’il pense du reste. Il reconnaît qu’il y a « certains défauts dans les thèses de Crombette ». Mais c’est pour nous dire aussitôt après que, « chez lui, c’est le tout qui est vrai. » Voici comment nous avons résumé le « tout » théologique de Crombette, tel qu’il ressort de l’ensemble de ses œuvres et de celles de ses disciples, résumé donné dans la conclusion de Cc :
Au sein de la Sainte Trinité, le Père engendre son Fils qui n’est pas son Verbe ; le « Verbe » est une créature, une âme créée avant toute autre créature, à laquelle le Fils est uni. De cette âme, Dieu produit par dédoublement une autre âme, celle de la « sainte Vierge ». Cette âme étant formée avant la création du monde, et donc avant le péché d’Adam, est immaculée et n’aura pas besoin d’être rachetée. Puis Dieu crée le reste du monde, se servant de l’âme précréée du Christ comme d’un Démiurge (« tout a été fait par lui, et sans lui rien n’a été fait »). C’est pourquoi cette âme, le « Verbe », peut s’identifier avec l’Adam-Qadmon des rabbins juifs. Quant à l’âme de la « sainte Vierge », elle assiste à la création et en approuve les phases. Parmi les créatures, Dieu crée le premier homme, Adam, dont il forme l’âme par dédoublement de celle du Verbe. Cet homme est androgyne. Dieu forme alors le corps de la première femme à partir de la fesse d’Adam et de son sexe féminin, et il produit son âme par dédoublement de celle de la « sainte Vierge ». Après cent ans de vie heureuse entre Adam, Ève et le Verbe (qui est le prêtre de cette humanité naissante), nos premiers parents commirent le premier péché en mangeant le fruit aphrodisiaque qui les induisit à s’unir charnellement avant le temps prévu par Dieu. En conséquence de ce premier péché, les hommes naîtront désormais avec le péché originel puisque leur âme est créée à travers l’âme d’Adam pécheur qui n’a pas été baptisé. Heureusement, Dieu a prévu de nous sauver par la passion de l’Homme-Jésus (non pas de l’Homme-Dieu). Dieu est dans le subconscient de Jésus, et ainsi toute la rédemption est en germe en lui. Pendant 2000 ans nous avons vécu l’âge du Fils, succédant aux 4000 ans de l’âge du Père. Durant ces 2000 ans, l’Église ne s’est pas toujours bien comportée : elle a ainsi perdu de vue la nécessité de la communion sous les deux espèces et depuis trois siècles elle ne croit plus à la vérité historique de la Bible. Heureusement, arrive maintenant l’âge du Saint-Esprit qui doit durer 1000 ans. Et pour commencer, un homme providentiel (Crombette) a découvert un nouveau sens de l’Écriture qui avait été annoncé dans certaines révélations privées. Ceci permet enfin de découvrir le sens littéral réel et profond des Écritures et de corriger les erreurs de la théologie de saint Thomas d’Aquin (hérétique, moderniste et blasphémateur).
Faut-il dire que ce « tout » là est juste ? Nous ne le pensons pas, et à vrai dire nous osons espérer que Dominique Tassot ne le pense pas. Alors nous le demandons encore une fois : pourquoi s’acharner à défendre Crombette ? Laissons-le reposer en paix, et que le CESHE s’occupe d’autre chose. Il y a bien d’autres causes qui méritent d’être défendues avec énergie par des savants catholiques.
Nous ne discuterons pas ici en détail des arguments donnés par le CESHE pour défendre Crombette vis-à-vis de Dominique Viain et de Georges Salet. Mais nous voudrions relever un argument qui semble démontrer péremptoirement à Dominique Tassot que Dominique Viain est pour le moins semi-moderniste. A la page 42 de Cc, Dominique Viain déclare ne pas vouloir discuter « cette théorie de la Tour de Babel, puisqu’elle n’est pas de notre ressort, n’étant pas du domaine strict de la science ». Et Dominique Tassot d’affirmer que pour Dominique Viain, la problématique de la Tour de Babel n’est pas du domaine scientifique, bref que Dominique Viain ne croit pas à la Tour de Babel. Heureusement que le CESHE est là pour dénoncer le rationalisme qui couve dans nos milieux traditionalistes !
Cette argumentation contient un grossier contresens et nous nous étonnons que Dominique Tassot l’ait commis. Il suffit de se reporter à la page 42 de Cc pour voir que la phrase relevée de Dominique Viain fait suite à une longue citation de Crombette donnant sa théorie de la Tour de Babel, où il est question de « puissance divinatrice » et de « divination ». Il est clair que la phrase de Dominique Viain signifie que cette théorie (donnée par Crombette) n’est pas du domaine de la science. Dominique Viain ne parle pas de la théorie de la Tour de Babel, encore moins de la problématique de la Tour de Babel. Nous avons interrogé Dominique Viain et nous pouvons rassurer Dominique Tassot : Dominique Viain croit bien en la Tour de Babel. Nous espérons que Dominique Tassot aura l’honnêteté de rectifier son commentaire inexact de la citation de Dominique Viain dans un prochain Science et Foi.
Au sujet des objections astronomiques de Georges Salet, Dominique Tassot nous dit que les théories modernes ne peuvent nous renseigner sur la réalité, car elles ne traitent que des mesures numériques. Les preuves de Georges Salet ne montreraient que la cohérence du modèle héliocentrique.
Cette réflexion nous paraît sophistique. Certes, les théories modernes sont largement mathématiques, mais elles font aussi une place large à l’observation de certains phénomènes. Or, Georges Salet nous a décrit, avec précision, deux phénomènes qu’on peut observer aujourd’hui (mais qu’on n’observait pas à l’époque de Galilée à cause de l’imperfection des moyens d’observation) : le phénomène de l’aberration et l’effet Doppler Fizeau. Ces deux phénomènes sont presque l’équivalent d’une observation directe du mouvement (apparent) des étoiles. Si nous voyons de la terre toutes les étoiles décrire une petite ellipse dans l’année, il y a deux explications possibles : soit c’est la terre qui décrit cette ellipse autour du soleil (et nous voyons un mouvement apparent des étoiles, comme le voyageur dans le train qui démarre a l’impression que c’est l’autre train qui bouge), soit c’est le soleil qui décrit une ellipse autour de la terre, et toutes les étoiles décrivent la même ellipse au même moment pour imiter le soleil. Cette deuxième explication est évidemment à exclure, car ce mouvement des étoiles serait sans raison d’être. A moins d’imaginer qu’il y a un ange auprès de chaque étoile pour lui faire faire le même mouvement qu’au soleil. Mais Monique Toulemonde n’acceptera certainement pas qu’on donne ainsi l’impression d’adorer le soleil.
Un mot sur la conclusion du texte de Dominique Tassot. Ce dernier, bien qu’il ait dit que le CESHE n’avait pas de compétence théologique, pense montrer que nous nous opposons à saint Pie X : celui-ci dit à la fin de Pascendi à des savants catholiques de prendre « la vérité catholique pour lumière et pour guide », tandis que nous disons que « la science s’appuie uniquement sur l’observation et le raisonnement [4] ».
Mais les deux peuvent très bien se concilier, et il n’y a pas, comme dit Dominique Tassot, à choisir saint Pie X contre le frère Pierre-Marie.
D’abord, la vérité catholique dont parle saint Pie X peut très bien s’entendre comme comprenant à la fois la philosophie et la théologie. La philosophie, en tant que science suprême, exerce sur les autres sciences une certaine autorité, beaucoup plus directe que la foi et la théologie. Les sciences, même expérimentales, gagneraient beaucoup à se laisser davantage guider par la philosophie. Mais la philosophie est une science et se fonde, comme les autres sciences, sur l’observation et le raisonnement. Donc, la phrase de saint Pie X, ainsi entendue, ne contredit en rien le fait que les sciences s’appuient basent sur l’observation et le raisonnement.
Même si on entend « la vérité catholique » uniquement comme la vérité révélée, nous avons suffisamment montré dans les articles sur « raison et foi [5] » comment la foi est d’un grand secours pour la raison. Nous avons commenté cette phrase du concile Vatican I : « La foi délivre et préserve la raison des erreurs et l’instruit de connaissances multiples. » La foi aide la raison de manière négative et positive, et ainsi on peut l’appeler une lumière pour la raison, spécialement dans son travail philosophique. « La très sainte lumière de la foi brille à ses yeux et, comme un astre bienfaisant, lui montre, à l’abri de tout péril d’erreur, le port de la vérité [6]. »
Mais nous avons montré aussi, en nous appuyant sur le même concile Vatican I, qu’il faut maintenir la distinction des deux ordres de connaissance, et que le rôle de la foi dans les sciences expérimentales est beaucoup plus faible que dans la philosophie. Aussi, avons-nous conclu : « C’est donc une erreur de tendance fidéiste de vouloir fonder une science qui s’appuierait directement sur la foi, comme le font les musulmans, certains fondamentalistes protestants et, plus près de nous, Crombette et ses disciples [7]. »
On peut dire que les sciences, notamment la philosophie, sont éclairées par la révélation, on ne peut pas dire qu’elles se reposent sur la révélation. La théologie est la seule science qui s’appuie sur la révélation : toutes les autres s’appuient sur l’observation et le raisonnement. C’est bien le point qui nous sépare de Dominique Tassot et des autres disciples de Crombette, mais il nous semble avoir suffisamment montré que, sur ce point, ils ne respectent pas l’enseignement de l’Église.
Dominique Tassot termine son article par une citation de Pie IX tirée de l’encyclique Singulari Quadam du 9 décembre 1854 : « Maintenant qu’il est constant que la tache originelle propagée à tous les descendants d’Adam a affaibli la lumière de la raison, et que le genre humain a fait une chute très malheureuse de l’état primitif de justice et d’innocence, qui trouvera la raison suffisante pour arriver à la vérité ? » Dominique Tassot arrête ici sa citation, comme si la phrase signifiait que la foi est nécessaire à la raison d’une manière générale (et donc aussi, comme il cherche à le prouver, pour les sciences expérimentales). Mais lisons la suite de la phrase : « Qui niera qu’au milieu de si pressants dangers, et de l’infirmité si grande qui a atteint ses forces, afin de ne point tomber et de n’être point renversé, il ait besoin, pour son salut, des secours de la religion divine et de la grâce céleste ? » Il est clair, et toute l’encyclique le montre, que Pie IX a ici en vue l’aide nécessaire de la foi pour la religion et pour le salut. Il veut enseigner aux rationalistes que la raison seule ne suffit pas à l’homme pour connaître la vérité religieuse et se sauver. Il n’a pas ici en vue les sciences expérimentales. Lisons la suite, qui est encore citée par Dominique Tassot : « C’est pourquoi le Christ Notre-Seigneur, s’adressant un jour à son Père, déclara que les mystères les plus profonds des vérités n’avaient point été manifestés aux prudents et aux sages de ce siècle, qui s’enorgueillissent de leur génie et de leur science et n’admettent point que l’obéissance de la foi soit plus excellente, mais au contraire aux hommes humbles et simples qui s’appuient et se reposent sur l’oracle de la foi divine. » La traduction que nous suivons a rendu arcana par « mystères ». Dominique Tassot rend le même mot par « secrets ». C’est bien là ce qui nous sépare. Pour Dominique Tassot la foi est nécessaire pour découvrir les secrets de la nature, pour nous (et pour Pie IX, le contexte est suffisamment explicite) la foi nous est nécessaire pour connaître les mystères de la religion et donc pour le salut. Déjà, saint Irénée faisait remarquer aux gnostiques du deuxième siècle qu’on se fait chrétien non pas pour devenir savant, mais pour se sauver [8].
Nous voulons bien croire que la plupart des membres du CESHE ne sont pas gnostiques, mais il faudrait qu’ils le montrent en se dissociant plus clairement des idées erronées de Crombette.
fr. P.M.
Science et foi nº 28, 2e trimestre 1993, Ceshe France, 02800 Vendeuil.
⚜️
[1] — Voir l’article sur cette question dans ce numéro du Sel de la terre.
[2] — CRC 116 & 125, que nous espérons analyser dans un prochain numéro.
[3] — C’est nous qui soulignons. On peut voir l’incohérence du CESHE, cercle « scientifique », qui dit que le texte crombettiste n’est pas une traduction dans son bulletin, sous la plume de son président, et qui nous le propose comme une traduction dans son catalogue. Le catalogue que nous citons a été donné en 1993 à une personne qui nous l’a remis.
[4] — En fait, la phrase exacte ne dit pas « la science », mais « les autres sciences » et le contexte montre qu’il s’agit des sciences naturelles ou physiques, par opposition à la science théologique qui, elle, se fonde sur la révélation.
[5] — Cf. notamment le numéro 4 du Sel de la terre, p. 54 et sq., et le numéro 6, p. 56 et sq.
[6] — Léon XIII, Æterni Patris, Actes, Bonne Presse, I, p. 54-55. Cf. la citation complète dans l’article « Raison et foi » de ce numéro.
[7] — Sel de la terre n°4, p. 56.
[8] — Étienne Gilson, La philosophie au Moyen Age Payot, 1976, p. 41.

