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T.F.P. Le masque et le visage

 

par Carlo Alberto Agnoli & Paolo Taufer

 

 

NDLR : La « Société française pour la défense de la tradition, famille et propriété, T.F.P. », association de militantisme catholique traditionnel issu du Brésil, est depuis quelques années connue en France par ses campagnes d’opinion sur divers thèmes, qu’elle réalise soit directement, soit au travers d’associations apparemment différentes qui lui servent de « courroies de transmission ».

C’est ainsi que beaucoup de catholiques ont été contactés par l’association « Avenir de la culture », qui, depuis 1986, s’est attaquée, au moyen de la méthode massive et coûteuse du mailing, à l’immoralité des spectacles, notamment de la télévision, attirant ainsi vers elle l’attention et la sympathie d’un grand nombre. Or, même si elle prend soin d’être juridiquement distincte, cette association est une des formes que revêt le militantisme issu de la T.F.P.

Plus directement liée à la société mère, nous trouvons diverses campagnes de sensibilisation. Ainsi, en 1990, fut lancée une motion de soutien à l’indépendance de la Lituanie. En 1991, démarra l’opération « Lumières sur l’Est », destinée à répandre le message de Fatima en Russie, à la faveur d’une loi de ce pays sur la liberté religieuse. En 1992, fut diffusé « Le droit de naître », questionnaire sur l’avortement à adresser aux candidats des élections législatives [1].

Le succès de ces campagnes a déclenché contre la T.F.P. les attaques de la presse progressiste (La Vie, La Croix, Famille chrétienne) et de l’épiscopat. Depuis lors, elle porte la marque infamante des sectes, sans que les fidèles soient éclairés pour autant sur ce qui ferait sa nocivité. La chose est d’autant plus grave que les thèmes qu’elle exploite sont ceux qui emportent a priori la faveur des honnêtes gens.

Ces attaques n’empêchent pas la T.F.P. de continuer son chemin, puisqu’elle fait actuellement de la réclame pour un livre écrit par le professeur Plinio Corrêa de Oliveira, Noblesse et élites traditionnelles dans les allocutions de Pie XII [2], livre bénéficiant de la recommandation de trois cardinaux (Stickler, Ciappi et Oddi).

L’étude dont nous commençons aujourd’hui la publication en français est l’œuvre de deux auteurs connus en Italie, où la T.F.P. est également implantée. Il s’agit, à notre connaisance, – du moins en Europe – du premier essai d’explication de ce mystère malsain qui émane d’un organisme de profession catholique et de conduite ambiguë.

Le professeur Plinio Corrêa de Oliveira, en 1965, a qualifié de « transbordement idéologique inaperçu » le processus subtil et efficace par lequel, au moyen du dialogue irénique, bien des catholiques se transformaient sans s’en rendre compte en communistes. On verra ici qu’il a été lui-même, depuis lors, victime d’un transbordement tout à fait analogue.

Nous sommes donc persuadés que cet ouvrage intéressera, non seulement les familles qui ont eu ou risquent d’avoir à pâtir des agissements de la T.F.P., mais tous les chrétiens qui s’attachent à comprendre la crise actuelle en remontant aux causes, et qui souhaitent ne pas être dupes de fausses solutions.

 

Introduction

 

Plus d’un lecteur se demandera quel intérêt on peut trouver à parler de la T.F.P. (Tradition–Famille–Propriété) et de ses éventuelles dérives, alors qu’elle est à peu près inconnue du grand public et que, de toute façon, l’erreur depuis Vatican II sévit partout et sous des formes bien plus éclatantes. On ne peut nier, en effet, qu’à l’intérieur même de l’Église l’erreur prolifère, à partir des spontanéismes anarchiques et dissolvants de mouvements charismatiques comme Rinnovamento dello Spirito (Renouveau de l’esprit), les neocatecumenali (néo-catéchumènes), l’association David e Gionata (David et Jonathan) qui prône l’homosexualité, et des groupes explicitement mondialistes comme focolarini (les focolari) ou la Comunita di sant’ Egidio (Communauté de Saint-Égide).

Or, indépendamment du nombre des adeptes de la T.F.P., le sujet présente un grand intérêt dès que l’on considère le processus révolutionnaire promu et dirigé par les loges maçonniques depuis plusieurs siècles, processus qui commença à se manifester au grand jour avec la « Révolution française [3]» et qui semble aujourd’hui sur le point d’atteindre son but ultime : le gouvernement mondial.

Le fondement spirituel de ce gouvernement, le principe unifiant de la nouvelle humanité – ceux qui sont quelque peu renseignés sur la grande conjuration sectaire le savent – c’est une perverse religion universelle résultant du mélange de toutes les autres. Cette religion, qui se fraie un chemin sous le nom de New Age ou de Nouvel Age, a vu ses forces décupler du fait du syncrétisme gnostique favorisé par le concile Vatican II et passé en contrebande sous l’étiquette d’« œcuménisme » et de « dialogue ». Aujourd’hui, soutenue par de puissantes aides financières, elle est en passe d’achever sa conquête.

Face au développement de cet événement apocalyptique se dessinent les structures d’un mouvement de pensée qui le scrute, étudie la révolution dans sa globalité, en interprète les démarches et en cherche les antidotes. Plus d’un catholique commence à voir que la révolution est un bloc et que sa racine diabolique est destructrice de toute civilisation, que ce soit en philosophie ou en art, en économie ou en politique. Et ce n’est pas au hasard que nous parlons ici des catholiques, puisque la franc-maçonnerie, moteur et cerveau de la révolution, se proclame elle-même l’anti-Église [4] et qu’alors il est bien logique de chercher dans l’Église le nerf du combat.

Malheureusement, d’une façon générale, les mouvements de réaction au concile – dont la doctrine sur la liberté religieuse sape radicalement le principe du primat de la loi divine et, par là, celui du caractère obligatoire de la règle morale [5] – se sont par trop cantonnés sur leur base théologique. Polarisés par l’énormité de l’apostasie, tout implicite qu’elle fût, ils ont négligé d’examiner toute une série de fléchissements de nature politique qui avaient pourtant aplani le chemin à la subversion religieuse elle-même.

Il est indéniable que, depuis la mort de Pie IX, s’est graduellement dessinée dans l’Église une orientation dangereuse qui, méconnaissant la cohésion du processus révolutionnaire et la nature instrumentale et dialectique de ses pseudo-antithèses, tendait à pactiser avec ses représentants dits modérés, dans l’espoir de faire obstacle à la progression de ses thèses les plus virulentes.

Et c’est ainsi que le libéralisme politique, inséparable pourtant du libéralisme doctrinal, cessa d’être vu comme un ennemi. Il devint d’abord un moindre mal, ensuite un allié éventuel, enfin une formule acceptable, et même un utile et peut-être indispensable moyen de lutte contre la menace communiste.

Avec la malencontreuse révocation du « Non expedit [6] » et la naissance, qui s’ensuivit, des démocraties chrétiennes, on avait fini par accepter, quoique seulement dans le domaine politique, le primat de la démocratie. Encore un pas et – ceux qui ont vécu le second après-guerre ne peuvent l’oublier – il se trouva tout simplement identifié à la cause chrétienne, avec le communisme comme seul adversaire.

Insensiblement, par degrés, on avait accepté des concepts subversifs comme celui de « constitution », de contrat social compris comme le principe inspirateur, la base et la matrice de toute règle juridique ; comme, aussi, ceux de l’origine populaire du pouvoir législatif et de la liberté de la presse couvrant la liberté de corruption. Il s’agissait là d’élaborations des loges, séparant, contre tout bon sens, le droit de la morale et la morale de la religion, comme si l’homme était une règle à lui-même, comme si le devoir, la loi, le droit n’étaient que des produits humains conventionnels et changeants. On évinçait ainsi de la société toute distinction entre le juste et l’injuste, entre le bien et le mal.

Dans la revue Chiesa viva, en janvier 1985, nous avons cherché à démontrer comment les accords du Latran de 1929 constituèrent une étape importante dans cette perte de vue du rapport nécessaire entre Dieu et la société temporelle, alors qu’ils étaient apparus aux catholiques, au contraire, comme une conquête. De la part de l’Église romaine, ils impliquaient un assentiment à la nature hégélienne de l’état fasciste italien. Les loges avaient visé à un tel but de toutes leurs forces, comme l’a brillamment démontré le professeur Gianni Vannoni dans son livre Massoneria, fascismo e Chiesa cattolica. Ayant acquiescé à l’autonomie de l’homme vis-à-vis de Dieu dans le domaine juridique et social, il était fatal qu’on l’admît aussi dans le domaine moral puis théologique.

Le concile fut une assemblée d’évêques accoutumés à ne voir de civisme que dans la démocratie, à la considérer comme la meilleure des formes de gouvernement, sinon la seule admissible. Les obstacles au projet de démocratisation de l’Église se trouvaient d’ores et déjà neutralisés.

Nous avons, de plus, l’impression que les rares hommes d’Église qui, par la suite, fort isolés et incompris, eurent le courage de s’insurger contre les nouveautés conciliaires, ne se rendirent pas pleinement compte de la gravité de certains des documents approuvés dans ces assises. La plupart d’entre eux s’effacèrent tôt ou tard, victimes du vice d’origine de leur formation doctrinale.

Aujourd’hui encore, les milieux catholiques les mieux orientés n’ont pas, à ce qu’il nous semble, accordé toute l’attention qu’il mérite à cet aspect totalisant et totalitaire de la révolution. Ils n’ont pas repris systématiquement en main, comme une indispensable matière d’étude et de commentaire, en les confrontant aux menées et doctrines sectaires, ces documents du magistère que constituent l’encyclique Quanta Cura, le Syllabus et l’allocution consistoriale Maxima Quidem de Pie IX d’heureuse mémoire : ce sont ces textes qui, avec l’encyclique Mirari vos de Grégoire XVI, représentent le point de départ obligé de toute analyse et de tout diagnostic de la ruine actuelle.

C’est à la faveur de cette négligence des aspects moins spécifiquement ecclésiaux du problème que la T.F.P., association née au Brésil en 1960 autour de la personne et de l’œuvre du docteur Plinio Corrêa de Oliveira, a pu s’imposer dans certains milieux. Notamment, au moyen d’une étude de son fondateur intitulée Révolution et contre-révolution, elle sembla combler cette lacune et affronter la question dans sa globalité, donnant des consignes précises aux laïcs, dont le rôle propre n’avait pas été, jusque-là, suffisamment mis en lumière.

Donc, s’il est vrai que la T.F.P., implantée en beaucoup de pays, n’y a qu’une très faible extension en comparaison du Brésil (en Italie elle n’a qu’un impact négligeable), il est vrai aussi qu’elle constitue pour nombre de mouvements se référant au catholicisme un point de repère idéal.

L’ouvrage Révolution et contre-révolution prend un poids doctrinal important en apparaissant comme une sorte de catéchisme civique indispensable à ceux qui veulent s’opposer à la déliquescence universelle.

Dès lors, on ne pourra contester qu’une étude des doctrines et des normes de conduite proposées par la T.F.P. soit utile pour éviter que la réaction catholique qui est en train de se profiler timidement ne soit aiguillée vers des impasses.

On peut même dire que cette étude est d’autant plus nécessaire que, précisément dans des milieux traditionalistes, on a formulé contre la T.F.P. des accusations déconcertantes, la dénonçant comme une véritable secte, extravagante et perverse. Au point qu’il est évident que l’exposé de ces griefs et l’examen de leur fondement constituant le point de départ inévitable de tout jugement sur cet organisme. Nul ne peut nier, en vérité, que celui-ci a pris des positions fermes et justes sur des déviations très graves issues du concile, comme la subversive « théologie de la libération. » Il n’en reste pas moins que tout combat contre l’erreur perd l’essentiel de sa valeur quand il est mené sous l’inspiration de doctrines elles-mêmes erronées. L’histoire des sectes protestantes l’enseigne clairement.

 

 

Première partie Le rapport français contre la T.F.P.

 

Les doutes sur la T.F.P. commencèrent à se répandre en Europe lorsque, en 1979, parut en France un rapport écrit par des parents d’élèves de l’école privée Saint-Benoît, ouverte aux environs de Châteauroux en 1977 par des militants de ladite association. Dans cet écrit, on formulait contre l’organisation brésilienne des accusations d’une extrême gravité.

Tout avait commencé, lit-on dans ce rapport, quand les familles des élèves inscrits à cette école s’étaient aperçus que leurs enfants présentaient d’alarmantes anomalies de conduite : une attitude de plus en plus renfermée vis-à-vis des parents, une déconcertante paresse qui les amenait à se lever très tard (entre 10 et 14 heure), une aussi déconcertante propension pour une vie commode et luxueuse, et enfin une « incroyable dureté de cœur », accompagnée d’un grand mépris pour les gens d’humble condition sociale.

S’étant réunis, les parents entreprirent une enquête. Il en résulta, pour le dire en bref, que cette association T.F.P., sous des dehors de parfaite orthodoxie catholique, avait toutes les caractéristiques d’une secte. Très secrète et exclusive, elle s’était fait une doctrine interne et des rites à elle, dissimulés au monde extérieur et progressivement dévoilés à l’adepte au cours de son initiation. Une telle formation, selon le rapport d’enquête, s’adressait d’abord aux plus jeunes, plus malléables, moins doués d’esprit critique et de défenses doctrinales, elle tendait également à élever, entre les enfants et leurs familles, un mur de silence fondé sur la méfiance et le soupçon.

La méthode de ces singuliers précepteurs consistait à semer dans l’esprit des enfants le doute sur leur propre famille, persuadant chacun de la considérer comme « source de la révolution en moi », société pervertie, imprégnée d’idées erronées et d’esprit révolutionnaire. On élevait donc entre eux et leurs familles un mur de silence fondé sur la méfiance et le soupçon. Notez qu’il s’agissait de familles catholiques, fidèles à la Tradition, et qui s’étaient adressées à l’école Saint-Benoît, dans le but de mettre leurs fils à l’abri de la corruption de l’école d’État.

Méthode semblable vis-à-vis des prêtres, notamment de Mgr de Castro-Mayer, évêque brésilien de Campos. Ils assuraient la couverture, la garantie d’orthodoxie, célébraient la messe et administraient les sacrements dans les sièges de la T.F.P. Mais chacune de leurs visites était précédée d’une mise en scène destinée à leur masquer les rites en usage.

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Le rapport en vient ensuite à exposer que les militants sont convaincus de l’imminence d’un grand conflit – qu’ils appellent « la bagarre » – entre les puissances angéliques et les démoniaques qui s’affronteront de façon visible. En ces jours-là, les anges entoureront de leur protection les hommes de la T.F.P. – les élus d’un monde perdu – qui établiront sur la terre renouvelée, sous les enseignes de leur association, le royaume de Marie, royaume où il n’y aura plus ni prêtres ni messe, et où subsistera seulement la dévotion à la très sainte Vierge.

Bref la T.F.P. constituerait, selon son enseignement ésotérique, une sorte d’arche de salut à l’heure imminente d’une confrontation suprême entre les forces du bien et celles du mal. Il s’ensuit que celui qui s’en sépare quitte cette unique planche de salut et est à considérer comme un traître et un apostat, presque certainement destiné à la perdition éternelle : Extra T.F.P. nulla salus.

Dans cette nouvelle Église, transition entre l’Église institutionnelle en train de mourir sous les coups de la révolution et l’ère future, les prêtres sont vus d’un mauvais œil, les vocations sacerdotales sont combattues au profit de la « vocation T.F.P. », une nouvelle échelle de valeurs et de préceptes prend la place des notions catholiques.

Ceux qui gravissent les degrés d’initiation de la T.F.P. sont poussés à formuler des vœux nouveaux :

– le vœu d’obéissance totale et sans réserve au fondateur et prophète, le professeur Plinio Corrêa de Oliveira ;

– le vœu de silence ;

– le vœu de célibat ;

– le vœu de gravité – ne pas rire et ne pas sourire ;

– le vœu de ne pas boire d’alcool ;

– le vœu de « chevalerie », compris comme défense de critiquer la T.F.P. et ses militants.

L’accomplissement de ces vœux est contrôlé par les responsables laïques de l’association qui, remplaçant le prêtre dans la direction spirituelle, peuvent en suspendre l’efficacité et infliger des pénitences.

En retour, les militants sont dispensés de ces devoirs d’état que l’Église indique comme la voie spécifique du salut pour chacun mais qui, en engageant l’affilié dans des occupations d’étude, de travail et de famille, empêcheraient cette appartenance absorbante et exclusive à la T.F.P. vers laquelle tend toute sa discipline interne.

Ainsi, tout en professant constitutivement la défense de l’institution familiale, la T.F.P., selon le rapport français, emploie le plus clair de ses efforts à arracher les jeunes à leur famille d’origine pour les dissuader ensuite d’en fonder une nouvelle.

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Le rapport continue en illustrant d’autres importantes déviations, notamment un bouleversement des pratiques traditionnelles concernant la sainte communion et la confession. D’une part, on décourage délibérément la pratique du sacrement de pénitence, parce qu’il confie au prêtre la conscience du militant, aux dépens du contrôle jaloux des supérieurs T.F.P. D’autre part, on sépare la communion d’avec la messe : le militant reçoit quotidiennement la sainte hostie mais, souvent, sans participer à la messe. Il attend alors à la porte de la chapelle et n’y entre que pour communier.

Les rédacteurs du rapport déplorent en outre que l’attitude prescrite envers les personnes étrangères au mouvement soit empreinte d’un recours systématique et large à la restriction mentale, poussé à un tel point qu’il obnubile dans le disciple la distinction entre le vrai et le faux. Ce grief est, à y bien réfléchir, parfaitement cohérent avec celui de sectarisme déguisé en traditionalisme catholique et représente le chef d’accusation fondamental de tout le document examiné.

L’aspect le plus inquiétant concerne le véritable culte rendu dans la T.F.P. à son fondateur et à sa défunte mère, dona Lucilia Ribeiro Corrêa de Oliveira. En particulier, il est affirmé dans l’opuscule qu’on pratique envers elle des actes de culte qui ne conviennent qu’à la très sainte Vierge. On récite en son honneur une transposition du « Je vous salue Marie » où son prénom remplace celui de Notre Dame et le prénom de Plinio celui de Jésus. Chaque militant a son portrait sur sa table de nuit. Un tableau qui la représente est porté en procession devant le fils. Ses reliques sont recherchées et religieusement gardées ; son tombeau est le but d’assidus pèlerinages et le théâtre de gestes de très grande vénération. Beaucoup se consacrent à elle comme s’il s’agissait de la Vierge.

De même, on garde et on vénère les portraits et les « reliques » du professeur Plinio (mèches de cheveux, serviettes de papier utilisées par lui, objets que ses mains ont touchés). Les hommes et les jeunes de la T.F.P. s’agenouillent devant lui, pendant qu’il reste assis sur un canapé, et lui baisent la main, qu’il leur tend gracieusement. Quand, au cours des cérémonies, il bénit l’assistance comme un prêtre, tous se prosternent le front à terre. Au cours de telles cérémonies, le personnage, portant l’épée, est toujours encensé.

Son ouvrage principal, Révolution et contre-révolution, est vénéré comme un livre sacré, avec des marques de révérence inouïes. C’est l’unus liber, le livre unique, sur lequel se forment les militants, qui l’apprennent par cœur.

Bref, le professeur Plinio est regardé et montré comme un prophète, et plus qu’un prophète : on le croit doué du don d’inerrance et l’on parle pour lui, comme pour Jésus, d’une vie cachée et d’une vie publique. Pour ses adeptes, il est le prophète et l’artisan du royaume de Marie, le pilote de l’arche du salut que constitue la T.F.P., celui qui, après la grande « bagarre » entre les anges (associés aux militants) et les démons, remettra à la Vierge le monde racheté.

 

 

La réponse de la T.F.P. aux accusations du rapport français

 

A ces graves accusations, la T.F.P. répondit par deux volumes en français publiés en 1980 et dont le titre sonne éloquemment : Imbroglio, détraction, délire. Remarques sur un rapport concernant les T.F.P. On y fait, certes, quelques concessions : les actes de vénération envers le livre Révolution et contre-révolution, les dons de clairvoyance du professeur Plinio à travers les photographies qu’on lui présentait, les pèlerinages au tombeau de dona Lucilia. Le document reconnaît que le rapport, à vrai dire anonyme, vient de milieux traditionalistes français (vol. 1, p. 20) et admet (p. 106, note 2) que des parents d’élèves de l’école Saint-Benoît y ont participé, affectant même (p. 112) de ne pas ignorer l’identité d’un de ses rédacteurs. Cependant, on soutient (vol. 2, p. 17 et suiv.) sans la moindre preuve qu’il s’est agi d’une manœuvre de dénigrement téléguidée par le communisme international pour détruire la réputation de la T.F.P., haïe et combattue parce qu’elle constituerait un très important rempart de la lutte anticommuniste.

Les raisons de cette affirmation purement gratuite sont évidentes : quand il s’agit d’évaluer un témoignage, il faut d’abord considérer la crédibilité du témoin. Or on se trouvait, dans le rapport, en face d’affirmations qui émanaient manifestement de milieux traditionalistes catholiques et, par surcroît, de personnes initialement favorables à la T.F.P. au point de lui avoir confié leurs enfants pour une œuvre d’éducation. De plus, la réunion de parents du 24 mars 1979, qui provoqua l’éclatement de l’école, avait été tout bonnement promue – ainsi que le dit le rapport, ce que la T.F.P. n’ose pas démentir – par son personnel français, en particulier par le préfet des études et le père Billot, qui avait le rôle d’aumônier. Celui-ci, peu auparavant, s’était exprimé sur la T.F.P. en termes très louangeurs. Cela ressort de la réfutation même. A la page 45 du volume 1, en effet, on trouve notamment le texte d’une lettre élogieuse du religieux, adressée personnellement au professeur Plinio Corrêa de Oliveira le 18 juin 1978, soit neuf mois seulement avant la réunion en question.

Comment expliquer que des personnes si favorablement prévenues, et si crédules peu de temps auparavant, soient parvenues à inventer de toutes pièces, dans un but calomniateur, un si complexe et bouleversant « roman » ? La conjuration internationale, qui transforme les parents d’élèves et le père Billot en autant d’agents cooptés par le KGB, est la seule explication possible. Mais elle est dénuée du moindre point d’appui dans les faits.

Ajoutons que la maladresse de la défense se montre encore dans une note des pages 280 et 281 du volume 1, citant un article du Jornal da Tarde de Sao Paulo du 9 février 1973. On y apprend que ce quotidien brésilien avait relevé, six ans avant les auteurs du rapport français, les mêmes tares en ces termes : « Dominus Plinius est un prophète. Il est expliqué dans la théorie du prophétisme qu’il ne peut se tromper et que la dextre de Marie l’a choisi, en notre temps, pour conduire au règne du Christ ceux qui restent véritablement fidèles à l’Église. »

 

 

L’affaire Fedeli et la rupture avec Monseigneur de Castro­ Mayer

 

Les événements qui suivirent cette polémique nous dispensent d’une comparaison plus minutieuse entre les accusations du rapport et la défense présentée par la T.F.P. En effet l’hebdomadaire brésilien Veja du 22 août 1984 rapporta qu’un groupe de 35 adhérents de la T.F.P., avec à sa tête le professeur Orlando Fedeli qui l’avait servie trente ans, s’en était séparé en énonçant des griefs tout à fait semblables à ceux du rapport français de 1979. Fedeli déclara publiquement avoir découvert, le 31 mai 1983, qu’à l’intérieur du mouvement s’était formée une sorte de société secrète nommée Sempre viva et vouée à un culte « absurde et délirant » du leader de la T.F.P. Selon Fedeli, un notable représentant de ce cercle interne, un certain Scognamiglio, était allé jusqu’à soutenir devant un auditoire d’initiés, qui l’avaient applaudi avec enthousiasme, que « Notre-Seigneur Jésus-Christ s’incarna parce que le docteur Plinio a répondu à la grâce ». C’était mettre le fondateur de la T.F.P. au même rang que la très sainte Vierge.

Outre de nombreux autres signes de ce culte déconcertant – parmi lesquels il faut mentionner la croyance selon laquelle le docteur Plinio ne mourra pas, mais sera comme Elie enlevé sur un char de feu – Fedeli rendit publiques les litanies composées en l’honneur de dona Lucilia, que nous reproduisons en appendice. Comme nous le verrons sous peu, ces invocations nous éclairent beaucoup sur le personnage du prophète, artisan de la nouvelle arche du salut, de la nouvelle Église : le corédempteur Plinio Corrêa de Oliveira.

A ces nouvelles attaques, la T.F.P. répliqua, encore une fois, par deux volumes (au total 900 pages) : Refutaçao da T.F.P. a uma investida frustra (Riposte de la T.F.P. à un assaut manqué), œuvre d’un certain Atila Sinke Guimaraês – nous la désignerons dans la suite par le sigle R.I.F. – suivie d’une autre : Servitudo ex caritate, que nous désignerons par S.e.C.

Nous n’avons pas en main ces ouvrages mais en possédons les larges citations textuelles faites par le bureau juridique de la conférence épiscopale brésilienne, qui s’en est servi comme base de jugement sur la doctrine et les pratiques de la T.F.P. Nous disposons, de plus, de plusieurs articles parus sur le sujet dans la presse brésilienne.

La nouveauté de cette parade est que, loin de nier la plupart des faits comme précédemment, elle les admet en grande partie. On y adopte la tactique défensive bien connue de ceux qui ont quelque expérience judiciaire (laquelle dans la défense précédente n’avait été utilisée qu’à titre accessoire) : décomposer en ses éléments le bloc des preuves de l’adversaire, les affrontant un à un en dehors du contexte qui les éclaire, afin d’en atténuer la force probatoire. Il s’agit d’une ligne de défense en retrait, celle à laquelle on a recours lorsque la méthode plus sûre du démenti pur et simple est devenue impossible.

Dans cette perspective, les porte-parole de la T.F.P. admettent la consécration personnelle au docteur Plinio en sa qualité d’intermédiaire entre le ciel et ses fidèles (S.e.C. p. 26-27 et 184), de représentant du Christ et de Notre-Dame (id. p. 175), et reconnaissent que la consécration d’esclavage à la sainte Vierge selon saint Louis-Marie Grignion de Montfort est faite à travers le docteur Plinio (S.e.C. p. 26-27) et devient une profession d’esclavage au docteur lui-même.

On admet aussi que, lorsqu’au sein de la T.F.P. on parle des dons prophétiques du professeur Plinio, ce n’est pas dans le sens banal du langage commun, comme on l’avait pourtant soutenu, durant des pages et des pages d’Imbroglio – détraction – délire (vol. 1 p. 259 et suiv.). On fait référence précise au « charisme de prophétie dont nous parle saint Paul, enrichi par le don de discernement des esprits », et à une véritable « inerrance prophétique », dans la « conviction que le don de la sagesse et la vertu surnaturelle de sagesse habitent certainement le docteur Plinio » (R.I.F. p. 118-119).

A la page 271, on reconnaît, sinon l’usage d’un « Je vous salue Lucilia » (dont l’existence est donnée comme certaine par le rapport français), du moins celui des litanies en l’honneur de la même dame et l’application qu’on lui fait du Memorare, la prière de saint Bernard [7].

En présence de ces aveux, circonspects mais désormais ineffaçables, naissent naturellement deux remarques :

1 – Les mots du titre du livre dirigé en 1979 contre les auteurs du rapport français : Imbroglio – détraction – délire , se retournent lourdement contre ceux qui les ont proférés. Ils qualifient la T.F.P. de trompeuse, ses pratiques désormais dévoilées de délirantes, et ses accusations (celles de mentir et d’être des instruments de la propagande communiste) de mensongères et de calomnieuses.

2 – Comment peuvent-ils encore se croire dignes de crédit, ceux qui, s’affichant comme catholiques fidèles à tous les principes de la tradition, ont agi avec une si impudente effronterie ? N’ont-ils pas démontré, et avec usure, l’exactitude des accusations de duplicité, tenant à l’usage systématique et illimité de la restriction mentale dénoncé par les parents d’élèves de l’école Saint-Benoît ?

Quant à cette école, on doit rappeler ici que le procès s’était conclu en 1982 par une sentence de condamnation de la part du tribunal compétent de Châteauroux pour action psychologique indue exercée sur les collégiens [8] (cf. Documentation catholique, 1er septembre 1991).

Au moment de la rupture de Monseigneur de Castro-Mayer, évêque de Campos, avec la T.F.P., (alors que l’association Castro-Mayer - T.F.P., vue d’Europe, semblait indissociable), les traditionalistes italiens apprirent la nouvelle sans en connaître les raisons. Nous croyons opportun de les éclairer. L’existence du cercle interne Sempre viva et la série de précautions qui étaient prises à l’occasion des visites du prélat aux sièges de l’association (cf. plus haut) suffisent à expliquer cet éloignement. On comprend que l’évêque, apprenant cela, ait renoncé à tout rapport avec des gens qui l’avaient trompé si longtemps et avec tant d’astuce.

Soulignons enfin la grande vraisemblance des assertions du professeur Fedeli et de ceux qui avec lui quittèrent la T.F.P. : après trente ans de batailles dans cette association, il devait nourrir pour elle un attachement à toute épreuve et seules de très graves raisons peuvent avoir fait de lui son plus irréductible adversaire. Des considérations analogues s’imposent au sujet de Monseigneur de Castro-Mayer.

 

 

Les étranges pratiques de la T.F.P.

 

Nous avons déjà relevé l’astuce qui consiste, dans la Refutaçao (R.I.F.), à scinder l’accusation en des éléments qui, liés entre eux dans un tableau cohérent, chacun trouvant dans les autres une confirmation, n’ont plus, séparément, qu’une signification édulcorée.

Il est évident que la T.F.P. elle-même est consciente de la vanité de cette méthode puisque par la suite, tant que cela lui a été possible, elle n’a nié les faits, se rendant parfaitement compte de leur gravité, qu’en affectant d’y voir une détraction et un délire.

La thèse que nous soutenons dans le présent chapitre est que les litanies à dona Lucilia constituent à elles seules une preuve accablante, suffisant à justifier la formulation d’une accusation d’hérésie, et d’hérésie « délirante ».

Peu importe si, dans la R.I.F., on affirme que ces litanies sont tombées en désuétude. Car, répétons-le, comment faire confiance à ceux qui repoussèrent avec indignation le reproche d’user de ces litanies ou d’un « Je vous salue Marie » adressé à dona Lucilia, alors qu’ils admettent simultanément qu’à une certaine époque on les récitait couramment, avec le Souvenez-vous de saint Bernard, le tout adapté à la mère du « prophète »?

On soutient, page 40, que ces prières furent prohibées par le docteur Plinio le 25 novembre 1979 et, page 271, qu’elles ont disparu depuis mai 1982. Mais cet argument est sans valeur dès lors qu’on défend malgré tout l’orthodoxie et la licéité d’une pareille pratique (R.I.F. p. 40 et lettre du professeur Plinio au journal Folha da Sao Paulo du 28 août 1984).

Les expressions des litanies, rendues publiques par le professeur Fideli avec une condamnation signée de Monseigneur de Castro-Mayer, ne sont pas contestées. La discussion porte seulement sur leur orthodoxie.

Nous renvoyons à l’appendice le lecteur qui voudra connaître le texte intégral. Il nous semble suffisant ici de citer et commenter quelques-unes des invocations qu’il contient.

Plinio y est désigné non seulement comme le Docteur de l’Église, sinon l’unique du moins le plus grand (« Mère du Docteur de l’Église, priez pour nous »), mais résolument comme « l’Ineffable » (« Mère de l’Ineffable, priez pour nous »), c’est-à-dire celui dont l’être et les vertus ne peuvent s’exprimer en aucune langue humaine. On note encore une fois l’emploi de l’article défini le, qui suggère l’unicité du sujet : à lui et à lui seul convient donc le qualificatif d’ineffable, affecté en outre d’une initiale majuscule. Si l’Ineffable est le professeur Plinio, on se demande alors quelle place il reste pour Dieu !

Que faut-il dire de l’invocation « Mère de toute pureté » ? Pour peu que l’on pense : « de dona Lucilia est née toute pureté », qu’en est-il de saint Louis de Gonzague, de saint Antoine et même de saint Joseph ?

Le professeur Plinio est encore l’Innocence, le Sérieux (…). Avant lui, donc, ni pureté, ni sérieux, ni innocence ? Ou faut-il avancer, pour résoudre cette perplexité, qu’avant que les siècles fussent Plinio était ? Car, à vrai dire, voilà bien des qualités qui, dans l’absolu, ne conviennent qu’à Dieu lui-même. C’est ce que suggère aussi l’invocation, énigmatique et inquiétante : « Mère du principe axiologique [9]. »

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Si telle est la foi professée à la T.F.P., on ne s’étonnera pas de l’anecdote qu’a racontée un autre dissident, le professeur de mathématiques Norio Nakamura, qui fut jusqu’à sa défection le comptable et l’opérateur des ordinateurs de la T.F.P.. Elle a été reproduite par la revue brésilienne Isto é du 5 septembre 1984.

Dans les dernières années, on mettait le portrait de dona Lucilia à la place d’honneur dans la chapelle de chaque « eremo » (sorte d’ermitage propre à la T.F.P.), c’est-à-dire à celle qu’occupe normalement l’image de la Vierge. En mai 1983, don Giulio Tam, de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, bien connu des milieux traditionalistes italiens, vint en visite dans l’une de ces chapelles. L’image de la Vierge avait repris sa place. Mais, dès le départ du prêtre, elle dut la céder de nouveau à dona Lucilia.

Témoins de cette manœuvre, Nakamura et plusieurs autres durent s’avouer finalement quelle distance la religion plinienne avait progressivement prise par rapport à la vraie foi. Ils s’en allèrent, laissant un mot où ils déclaraient ne pouvoir rester plus longtemps dans une maison où Notre-Dame pouvait être déposée et remplacée avec une telle désinvolture.

A la lumière de ce qu’on a vu jusqu’à présent, ces mœurs hautement déconcertantes n’en comportent pas moins une certaine cohérence : si Plinio est le principe incarné et prend la place du Christ, il n’est que juste de donner à sa mère celle de la très sainte Vierge. D’ailleurs, on note qu’à cette exaltation de sa mère correspond un silence absolu sur son père, comme pour suggérer une paternité mystérieuse et sublime.

Cet épisode révélateur n’est pas nié dans la R.I.F., qui veut y voir une légitime précaution en présence de ce prêtre, l’abbé Tam, parce qu’il « vient d’un milieu prévenu contre la T.F.P., où avait déjà circulé la fausse accusation d’une malsaine dévotion envers dona Lucilia » (p. 152-153). Mais, si la précaution est compréhensible, la présence habituelle de dame Lucile sur les autels l’est beaucoup moins.

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Disons un mot de la dispute des experts. Le professeur Fedeli, en effet, soumit les litanies au jugement de l’évêque de Campos, Monseigneur de Castro-Mayer, qui les déclara par écrit, le 4 novembre 1983 (voir en appendice), illicites et blasphématoires. La T.F.P. répliqua par un avis, qu’elle avait sollicité, d’un théologien dominicain, le père Victorino Rodriguez, ancien professeur à l’université de Salamanque, qui ne trouva dans cette dévotion aucune erreur d’ordre théologique, moral ou canonique. Le professeur Fedeli obtint alors du professeur Joâo Corso un avis contraire, en date du 22 novembre 1984.

Cette querelle d’experts ne nous semble pas, franchement, la manière exacte d’affronter la question. L’engouement moderne pour les « spécialisations » et les « expertises » ne peut nous forcer à abdiquer ou à déléguer l’usage de la raison et du bon sens. Si vraiment le père Rodriguez soutient qu’on peut célébrer un homme comme le « principe axiologique » et comme la pureté même sans nuire à la foi, c’est qu’il faut constater, une fois de plus, la terrible confusion des idées qui règne dans l’Église depuis le concile Vatican II.

 

 

L’unus liber de la T.F.P.

 

Le « rapport » nous apprenait (p. 62) qu’à l’école Saint-Benoît « avant chaque messe, des militants T.F.P., défilant en cortège, au pas cadencé, portaient jusqu’à l’autel de la chapelle le livre du docteur Plinio, Révolution et contre-révolution. »

Il ajoutait que « le même genre de cérémonie se déroule au Brésil. Le livre est généralement précédé par un militant qui porte un coussin sur lequel est déposé un calice, puis par un autre militant portant un coussin sur lequel est déposée une couronne d’épines. »

L’exactitude de cette description est expressément reconnue à la page 314 du premier volume de la réplique, Imbroglio – détraction – délire : « Rien de plus naturel qu’ils aillent à la chapelle en portant les emblèmes, insignes et symboles qu’ils utilisaient pour leur formation ; avec, parmi eux, le livre. »

A la vérité, il y a là bien peu de naturel : ces marques d’une révérence immodérée, que personne ne songerait à rendre à la Somme Théologique de saint Thomas, au catéchisme ou aux écrits des pères de l’Église, proclament que ce livret – appris par cœur, selon le rapport, par tous les élèves – est devenu pour eux le livre (To; Biblivon), l’Écriture sainte.

Cette Écriture-là, parallèlement à la quasi-divinisation de Plinio, jouit d’une autorité supérieure à celle de l’autre, comme il est arrivé pour le Talmud chez les Juifs. Cela devrait suffire pour jeter la suspicion sur son contenu.

Mais, puisque cet ouvrage jouit d’une grande estime dans les milieux traditionalistes italiens et fait l’objet d’études attentives – tandis que, comme nous le regrettions en commençant, on néglige par trop Mirari Vos, le Syllabus, Quanta cura, Pascendi et Humanum genus, documents du magistère pontifical fondamentaux pour la connaissance et le rejet de la révolution – nous voulons en offrir ici au lecteur un bref examen critique.

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Deux observations s’imposent.

La première est que, Révolution et contre-révolution étant considéré comme le livre par excellence pour les militants de la T.F.P., les insuffisances qui s’y trouvent produisent autant de lacunes dans la formation de ceux qui s’y réfèrent constamment.

La seconde concerne la façon catholique de se poser face au processus révolutionnaire, au moins à sa phase la plus virulente, qui commence avec l’illuminisme.

Nous en avons le témoignage dans le Code de droit canonique de 1917, dans maints documents pontificaux et dans l’analyse de plusieurs auteurs qui ont étudié les événements historiques des quatre derniers siècles : de Barruel à Monseigneur Henri Delassus, de saint Maximilien Kolbe à Pierre Virion et au comte de Poncins.

Il s’agit de considérer la Révolution comme – pour utiliser les mots mêmes de Pie IX dans Quanta Cura – le produit d’une « machination scélérate », d’une Inimica vis (définition de Léon XIII dans l’encyclique de ce nom publiée le 8 décembre 1892), d’une force organisée dont le programme est de détruire l’Église du Christ en annihilant d’abord l’empire de la loi divine sur la société, en pénétrant ensuite dans le temple même pour en profaner et renverser les autels.

L’instrument le plus notable de cette conjuration, comme l’enseignent ces pontifes et ces savants, est constitué par la franc-maçonnerie qui, à travers les menées ténébreuses d’un pouvoir occulte, a pris le contrôle des gouvernements et des États. Elle soutient une conception naturaliste et hédoniste du droit et de la société, qui constitue en termes propres la négation de ce royaume de Dieu que Jésus nous a enseigné à demander dans le Notre Père.

Plinio ne contredit pas cette vision traditionnelle, et même il la confirme et la fait sienne, en faisant appel expressément au magistère pontifical, en particulier à l’encyclique Humanum Genus de Léon XIII : « Il nous semble impossible, écrit-il, de produire un processus aussi cohérent, aussi continu que celui de la Révolution, à travers les mille vicissitudes de siècles entiers remplis d’imprévus de toute sorte, sans l’action de générations successives de conspirateurs doués d’une intelligence et d’un pouvoir extraordinaire. Penser que sans cela la Révolution serait arrivée à l’état où elle se trouve équivaudrait à admettre que des centaines de lettres de l’alphabet jetées par la fenêtre pourraient spontanément se disposer au sol en formant un ouvrage quelconque, par exemple l’Hymne à satan de Carducci [10]. Les forces propulsives de la révolution ont été manœuvrées jusqu’à présent par des agents très sagaces [11]. ».

Le renvoi explicite, par Plinio, à l’Hymne à satan de Carducci atteste une fois de plus la connaissance qu’il a de la conjuration maçonnique. Ceux qui s’occupent de ces choses savent que Carducci était un franc-maçon de haut rang, en rapports étroits avec le fameux grand maître Adriano Lemmi, lui-même héritier d’Albert Pike, chef de la franc-maçonnerie luciférienne. L’Hymne à satan, dont l’école d’État tâche d’édulcorer la très évidente signification, est vraiment l’hymne au dieu de la franc-maçonnerie.

Connaissant cette terrible réalité, sur laquelle l’orgueil lâche de l’homme moderne ricane sottement, Plinio aurait dû lui consacrer, à elle et à ses machinations, une extrême attention : la ruse et l’art du camouflage dans les phénomènes démoniaques sont assez notoires.

D’ailleurs, il est trop évident qu’il ne peut se trouver – selon les paroles mêmes du grand maître Jacques Mitterrand (voir plus haut) – une anti-Église sans prêtres, sans armée et sans chefs. Et, surtout, il est clair qu’on ne peut combattre un ennemi sans en étudier avec soin les objectifs et les armes, l’organisation et les mouvements.

L’auteur montre plus loin qu’il connaît bien les buts de la secte : suppression du sacerdoce [12], assimilation des religions [13] (la « prière universelle » d’Assise du 27 octobre 1986 était pourtant encore à venir) et enfin le gouvernement mondial, ou république universelle [14] par la fusion de « toutes les races, tous les peuples et tous les états dans une seule race, un seul peuple et un seul état [15]. »

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Après de telles prémisses, on s’attend à un examen attentif des fausses doctrines élaborées dans les loges maçonniques et exportées dans le monde profane pour le corrompre et l’asservir. On s’attend à une dénonciation inexorable des structures dont se sert la grande conspiration : l’O.N.U., la franc-maçonnerie et la haute finance en première ligne, puis les grands cercles mondialistes et ces indispensables courroies de transmission pour impliquer les ignares qui s’appellent les partis, les parlements, la presse et les autres moyens de communication de masse.

Or, de tout cela, on trouve peu dans le livre : l’accent est mis sur les « tendances désordonnées », qui seraient les « vraies responsables » des « crises morales », des « doctrines erronées » et donc des « révolutions ». Cette complaisance aux généralités nuit à la démonstration. Des tendances désordonnées ne sont pas la Révolution, elles font partie de la nature déchue de l’homme et le suivent partout depuis le péché originel. Elles n’auraient jamais produit à elles seules « la Révolution », pas plus que – pour en revenir à l’image du même auteur – des centaines de lettres jetées au hasard ne se seraient assemblées au sol en formant l’Hymne à satan. Il y fallait une direction.

Le fait d’étudier les tendances sans prendre attentivement en considération les menées, les organisations exécutantes, les doctrines professées et répandues, équivaut à chercher le sens de l’Hymne à satan dans l’examen des lettres qui le composent.

Autrement dit, le problème de la machination antichrétienne, dénoncée maintes fois par les souverains pontifes, depuis la bulle In Eminenti de Clément XII en 1738, ne peut se comprendre – comme le fait Plinio Corrêa de Oliveira – sans l’examen des organes de la révolution, de son cœur et de son cerveau.

(à suivre)


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[1] — La « Société française pour la défense de la tradition, famille et propriété, T.F.P. » est une association déclarée, dont le siège est 6 avenue Chauvard, 92600 Asnières. Elle publie un bulletin périodique dénommé « Aperçu ».

« Avenir de la culture » est une association déclarée juridiquement distincte. Son siège est à Paris (VIIe) 40 avenue Bosquet. Organe de liaison : « Flash ».

Les opérations « Lituanie », « Lumières sur l'Est » et le « Droit de naître » sont ouvertement des initiatives directes de la T.F.P. La dernière possède toutefois une adresse particulière à Paris : 12 avenue de Lowendal (VIIe).

[2] — Plinio Corrêa de Oliveira, Noblesse et élites traditionnelles dans les allocutions de Pie XII, Albatros, Paris ; livre à commander au siège de la T.F.P. Par exemple des tracts ont été distribués lors des cérémonies commémoratives de l’assassinat de Marie-Antoinette, le 16/10/1993.

[3] — Comme la T.F.P. elle-même l'affirme, la révolution commença dans les âmes avec l'humanisme anthropocentriste et continua avec le protestantisme, qui relativisa et humanisa le vrai par sa doctrine du libre-examen. Nous nous référons ici à la révolution dans sa phase explosive et conquérante.

[4] — Ainsi a-t-elle été définie, notamment, en 1962, par le grand maître Jacques Mitterrand : « Nous ne nous contentons pas, dit-il en s'adressant à ses “frères”, d'être la république secrète à l'intérieur de nos temples : nous sommes en même temps l'anti-Église. » (Cité in Trenta Giorni de mai 1986 sous le titre « L'impossible cohabitation », article de Mgr Joseph Stimpfle, évêque d'Augsburg, ancien représentant de l'épiscopat allemand dans la commission de dialogue avec les francs-maçons)

[5] — Le fait que le concile Vatican II représente un triomphe de la révolution est affirmé en toutes lettres dans un livre publié en 1964 par un très haut dignitaire maçon, Yves Marsaudon, intitulé L'œcuménisme vu par un franc-maçon de tradition, avec préface du souverain grand commandeur de la franc-maçonnerie de rite écossais français, Charles Riandey, éd. Vitiano.Paris. L’ouvrage est dédié « A la mémoire d'Angelo Roncalli, Pape sous le nom de Jean XXIII, qui a daigné nous accorder sa bénédiction, sa compréhension et sa protection. (…) A l'ami de tous les hommes, à son auguste continuateur, sa sainteté le Pape Paul VI. » Dans ce livre on parle, à la page 121, de la « Révolution voulue par Jean XXIII, de la Liberté de conscience » et, à la même page, toujours à propos de la liberté de pensée, il est dit que « l'on peut vraiment parler de révolution », que, « partie de nos loges maçonniques, s'est merveilleusement étendue sur le dôme de saint Pierre. »

[6] — On nommait ainsi les consignes politiques données aux catholiques italiens depuis la spoliation de Rome en 1870 et qui leur interdisaient d’être électeurs ou élus. Ces consignes, qui avaient subi divers aménagements sous saint Pie X, furent révoquées en 1929, après les accords du Latran. (NDLR)

[7] — Comme tout le monde ne connaît pas la prière de saint Bernard, nous la rapportons ici, en demandant au lecteur s’il lui semble possible que de telles expressions soient adressées à une autre créature que la Mère de Dieu : « Souvenez-vous, ô très miséricordieuse Vierge Marie, qu’on n’a jamais entendu dire qu’aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre assistance et demandé vos suffrages ait été abandonné. Animé d’une pareille confiance, ô Vierge des vierges, ô ma Mère, j’accours, je viens à vous et, gémissant sous le poids de mes péchés, je me prosterne à vos pieds. O Mère du Verbe incarné, ne repoussez pas mes prières, mais écoutez-les favorablement et daignez les exaucer. Amen. »

[8] — La T.F.P. ayant toujours récusé cette condamnation, il faut en préciser les données juridiques. Les locaux de l’école étaient situés dans des immeubles donnés à bail pour neuf ans à l’association « Assistance-Jeunesse », constituée par la T.F.P. pour les besoins de la cause. En raison des agissements de la direction sud-américaine et de la discordance croissante qui s’ensuivit, les bailleurs dénoncèrent le contrat au bout d’un an et demi. L’association, arguant d’une rupture abusive, les assigna devant le tribunal de grande instance de Châteauroux. Celui-ci la débouta de sa demande sur ce point, avec les motifs suivants : « En faisant sciemment dévier l’enseignement et la formation dispensés par l’école Saint-Benoît aux enfants vers des objectifs personnels tout différents de ceux qu’elle prétendait mettre en œuvre lors de la conclusion du bail, en trompant ainsi délibérément (les bailleurs) sur sa véritable identité et son activité, l’association “Assistance-Jeunesse” a gravement manqué à ses obligations et a eu à l’égard des bailleurs un comportement fautif de nature à justifier la résiliation anticipée du contrat qui les liait. » (Jugement du 25 août 1982, devenu définitif faute d’appel). (NDLR)

[9] — Si on donne au mot axiologie le sens de « critère sur la base duquel on affirme la valeur de quelque chose », l’interprétation de cette expression serait « Mère du critère de valeur » ou « Mère du principe de la morale ». (NDLR)

[10] — Giosuè Carducci (1835-1907), poète officiel de l’Italie unifiée, esprit révolutionnaire, anticlérical. Il reste très étudié dans les écoles publiques italiennes. (NDLR)

[11] — Plinio Corrêa de Oliveira, Révolution et contre-révolution, Éditions Catolicismo, 1960, p. 51.

[12] — Ibid., p. 60.

[13] — Ibid., p. 60.

[14] — Ibid., p. 76.

[15] — Ibid., p. 62.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 7

p. 146-163

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