Jésus, roi, frère, ami…
par le père Mateo Crawley-Boevey
Le père Mateo séjourna une première fois au monastère de Sept-Fons (Allier) du 3 au 14 août 1917. Il y revint en février 1918.
Les premières parties de ces conférences ont paru dans les nº 68, p. 98-110 et 69, p. 157-160 du Sel de la terre.
Ces deux dernières conférences sont entièrement du père Mateo. « Il y manque l’accent de vie, le ton de conviction émue de l’ardent apôtre, dit l’introduction des moines de Sept-Fons. Néanmoins, elles portent bien les caractères de son éloquence communicative et pleine de feu. Le règne parfait de Jésus-Roi y apparaît dans les intimités d’une vie toute débordante de foi et d’amour. Et ce court aperçu de ses fruits de grâces suffit à démontrer sa grande opportunité, à notre époque surtout, où la foi théorique et l’athéisme pratique se donnent trop souvent la main. »
Le Sel de la terre.
Jésus, roi, frère, ami…
toujours vu et vécu
dans l’obsession d’une grande foi
Il était convenu que, si je revenais à la Trappe, je resterais dans le silence et la prière. Mais c’est moi qui ai demandé cette fois à vous prêcher, car je sens, oui, je sens qu’une prière féconde part de votre abbaye, pour le règne du Roi et pour la réalisation de cette parole de saint Paul, que le pape citait dernièrement dans son décret sur la bienheureuse Marguerite-Marie : « Oportet illum regnare, il faut qu’il règne » (1 Co 15, 25). Il y a ici le buisson ardent dont les étincelles jaillissent au loin. Mes chers pères, je viens très amicalement vous en remercier.
Je vous parlerai comme toujours, très simplement, du maître et de son amour. Je reviens avec son Évangile. Je veux être l’homme d’une seule idée : Jésus-Christ ! Jésus-Christ vivant, Jésus-Christ vécu ! Là, se trouve la sainteté de l’apôtre comme celle du religieux, sainteté qui lui permet, soit dans le monde, soit dans le silence et la retraite, d’être source de lumière autour de lui et loin de lui.
Nous ne sommes pas ici, pas plus vous que moi, pour être des vulgarités. C’est pour nous un des plus grands dangers. Et nous y serions exposés, si nous étions venus dans la solitude simplement pour nous sauver et pour gagner notre paradis. Non, nous sommes venus pour nous sanctifier en mettant Jésus-Christ dans notre vie, pour le donner ensuite par le rayonnement de notre apostolat intime, et pour sauver ainsi tous ceux qui sont restés sur les grands chemins du monde.
La sainteté n’est pas dans les choses extraordinaires ou dans les formes extérieures d’un règlement, dans les pénitences, dans les privations, qui ne sont qu’un moyen, jamais un but. Sœur Thérèse, la petite carmélite, d’une très faible santé, l’avait admirablement compris : quand une souffrance providentielle l’empêchait de faire le devoir de la vie courante et ordinaire, elle acceptait le sacrifice que lui imposait Notre-Seigneur, elle aimait toujours ; elle est devenue sainte et un magnifique apôtre.
Assimilation à Dieu par la foi
Mais la sainteté est un trésor caché, un règne intime, le règne de Dieu en nous : « Regnum Dei intra vos, le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Lc 17, 21). Elle est une vie, ou plutôt un germe de vie qui se développe, et qui se développe non par bonds, mais, comme la nature, lentement et peu à peu. Elle est Jésus-Christ grandissant en nous. Elle est la réalisation progressive de cette parole de saint Paul : « Mihi vivere Christus est, ma vie c’est Jésus-Christ » (Ph 1, 21). Ce n’est plus ma vie, c’est vous-même, vous, ô Jésus, devenu pour moi principe de pensée, de volonté, de plaisir et de force. Ma vie, c’est vous, rien que vous.En d’autres termes, la réalité de la sainteté, c’est une assimilation de Jésus-Christ : 1° par un mystère de foi qui commence cette assimilation, et 2° par un mystère d’amour qui l’achève ici-bas pour la consommer dans l’éternité.
Voyez l’eucharistie : elle est d’abord un mystère de clairvoyance et de foi ; c’est la lumière. Il est là, « Credo, Domine, je crois, Seigneur » (Jn 9, 38), il est là, Jésus, Fils de Dieu, le Verbe, lumière éternelle, Lux lucis, roi du ciel ; il est là, Mysterium fidei, le Mystère de la foi.
Mais ce mystère de foi s’achève par l’union de mon âme avec son âme, de mon cœur avec son cœur… Mystère d’amour. Nous le possédons tous, prêtres et fidèles, à la messe et à la sainte communion. Mais cette eucharistie, qui commence par un mystère de foi, doit s’achever dans un mystère d’amour. Loin de finir avec les saintes espèces, il faut que l’eucharistie de votre messe, de votre communion, vous accompagne bien au-delà de l’action de grâces et de l’église, car, aimait à dire sœur Thérèse de l’Enfant Jésus, « ce n’est pas pour rester dans le ciboire d’or que Jésus descend chaque jour du ciel, mais afin de trouver un autre ciel : celui de notre âme où il prend ses délices. »
L’eucharistie ne doit pas être un acte transitoire. Il faut la prendre, nous l’assimiler, et sortir de l’église toujours pleins de Jésus, portant Jésus, le gardant en nous vivant et intégral, continuant, en un mot, à le voir par un mystère de foi, et achevant de nous en nourrir par un mystère d’amour.
Mais, dites-vous, comment continuer, comment accentuer cette union eucharistique ? Par une foi de plus en plus vivante, de plus en plus agissante. La sainteté, c’est Jésus-Christ vécu par la foi dans sa divinité, dans la réalité de son amour. Nous n’avons pas assez cette foi qui se consomme dans la dilatation de l’amour.
Exerçons cette clairvoyance de foi qui nous montre sans cesse Jésus dans le chemin où il nous a placés. Cherchons à vivre tous les jours avec Jésus, côte à côte, cœur à cœur, en sa compagnie toujours, et dans cette intimité de foi qu’il attend de nous.
Vivons, en un mot, comme on vivait à Nazareth, c’est-à-dire toujours en présence de Jésus. Non pas qu’il faille être poète, et nous représenter ces images fictives de l’Enfant-Dieu, entouré d’anges, de petits oiseaux, etc. Tableaux de fantaisie ! Nazareth n’était pas cela, mais une humble maisonnette, où tout se faisait dans une grande foi : Notre-Seigneur n’était que le petit Nazaréen ; Marie et Joseph voyaient continuellement sa divinité. Ils vivaient avec lui dans ce petit coin du monde, plein de ténèbres et plein de lumière ; là, on travaillait ensemble ; là, Jésus, en toute simplicité, balayait la poussière, lui qui a créé sa Mère… et le soleil et les astres ; là, on priait ensemble ; là, on reposait ensemble. Tout faire ainsi près de Jésus, avec Jésus, dans cette présence de foi et d’amour, que pratiquaient ses heureux parents et loin de tout regard humain : voilà la sainteté.
C’est ainsi du reste, n’en doutons pas, qu’ont vécu les trois quarts des saints : au ciel nous serons grandement étonnés d’en trouver un si grand nombre qui n’auront pas été canonisés, et qui, humbles petites âmes, auront passé inaperçus près de nous, sans faire de miracles, sans avoir de stigmates, sans attirer l’attention.
Et aujourd’hui, dans les délices de la gloire, que voient-ils encore, sinon Dieu seul, et tout en Dieu seul ? Or, nous aussi, dans ce soleil de lumière et noyés dans la splendeur de ses rayons, un jour nous verrons tout en lui. Et voilà la sagesse d’un saint Bernard : faire du cloître quelque chose de semblable au ciel. Voir Jésus, découvrir en lui tout, et hors de lui rien !
Tel est ce mystère de foi : voir une seule chose. Que je ne voie plus les créatures sirènes, ces petites fleurs qui se fanent si vite, les créatures sciences, bibliothèques, mais vous, mon soleil, fons luminis, source de lumière, vous-même, définition visible de Dieu invisible, qui remplissez tout, vous, roi, frère et ami. Ô Jésus !
Ainsi donc, la vie chrétienne, et surtout la vie religieuse, sera un vrai ciel, si nous sommes bien résolus à n’être pas seulement de bonnes personnes et de belles âmes au sens vulgaire du mot, mais des saints.
Voir Jésus-Christ en tout
Entrons maintenant dans les petits détails. Je vous parle avec simplicité parce que l’Évangile est simple.
Quand et comment voir toujours Jésus-Christ en tout ? Car ce n’est pas assez de penser vaguement à lui, et de l’atteindre comme dans un lointain nuage, ce qui n’a rien de vivant. Répondons qu’il faut le voir comme par une sorte d’obsession divine.
Voyez-le présidant à ces beaux offices que vous chantez devant lui. Et ne chantez pas seulement des lèvres, mais avec vos cœurs brûlants.
Voyez-le dans toutes vos prières, lui, toujours lui, les inspirant et les fécondant, accueillant vos désirs, vos hommages et vos plus humbles demandes avec son infinie douceur.
Voyez-le pendant votre travail, car il est là, à côté de vous, pour accomplir un autre travail, celui de votre sanctification. Divinisez tout ce que vous faites, comme ce saint frère tailleur Gérard Majella, qui à chaque coup d’aiguille s’écriait : « Seigneur, je vous aime, sauvez mon âme ! »
Voyez-le présidant votre table, assis à côté de chacun de vous, partageant en frère, en ami, votre frugal repas, et se donnant à vous, lui le pain de vie et la nourriture des anges.
Voyez-le dans votre repos, repos nécessaire après de longues fatigues ; reposez-vous sur son cœur et dormez « à la saint Jean ». Que chaque battement de votre cœur soit, parce que vous l’avez voulu, un battement d’amour.
Voyez-le dans vos allées et venues, lui, encore lui, vous imposant le silence pour que lui, le Verbe, vous parle mieux dans votre solitude.
Voyez-le dans votre règle. Elle est votre Évangile, elle ne contient ni une virgule, ni un iota de trop. Il est le chef qui a tout prévu, tout ordonné et fixé dans votre vie. Dans ces détails qui paraissent insignifiants, et dans toutes vos observances, voyez Jésus-Christ, son amour et son bon plaisir
Voyez-le dans votre supérieur, quel qu’il soit ; c’est un oracle divin qui a quelque chose de l’infaillibilité pour conduire les âmes. Voyez Jésus dans vos autres supérieurs et même dans vos frères ; sa parole évangélique ne trompe jamais : quand on lui est soumis et quand on l’aime en tous, c’est à lui-même que vont tous les témoignages de respect, d’honneur et d’affection : « Mihi fecistis… [1] »
Voyez-le dans vos sacrifices, vos austérités, vos pénitences. Il est votre modèle, il sera un jour votre gloire et votre récompense. Et pour que vos actes de mortification soient plus précieux, unissez-les aux plaies du Sauveur, trempez-les dans le sang de son cœur.
Voyez-le dans vos épreuves, dans vos luttes. Vous en avez. Le monde croit que vous n’avez pas à combattre, que vous n’avez ni difficultés ni misères, que vous devez être des anges. Nous savons ce qu’il en est, et nous comprenons que, sous l’habit religieux, l’homme reste. Dieu le permet ainsi, pour que nous soyons à nous-mêmes notre propre cilice. Luttez avec lui. Il est à côté de vous pour être votre force et votre énergie. Combats, luttes, tentations, c’est lui qui permet tout pour des raisons infiniment sages.
Voyez-le dans vos maladies, dans vos fatigues, et quand le poids du devoir vous accable. Saint François de Sales dit que les âmes saintes souffrent la lassitude du travail d’être bon. A ces heures de Gethsémani et d’angoisse douloureuse, voir le maître est si réconfortant ! Il a eu les mêmes tristesses… Il sait comprendre et compatir ! Vous n’avez pas besoin d’autre Cyrénéen, il sera le vôtre. Un mot de lui… et vous serez consolés !
Voyez-le dans toutes les petites grâces et dans ces touches secrètes ou ces consolations sensibles que vous ménage son amour. Une mère attire son enfant par une douceur, ainsi fait-il pour vous gagner mieux.
Et s’il y a, s’il y a une heure de défaillance ! Ah ! dans les chutes, et là plus encore, voyez le Samaritain d’amour, ramassant dans la poussière du chemin cette pauvre âme qu’un moment de surprise et de vertige a renversée ! Chère âme, il se penchera sur vous pour vous prendre et vous presser sur son cœur, pourvu que vous ne le perdiez plus de vue, lui, la miséricorde, l’amour, le Sauveur, le Bon Pasteur.
Voyez-le dans les événements, dans les petits comme dans les plus importants. Voyez-le dans les grandes lignes comme dans les moindres incidents de votre vie, lui votre providence et le maître de tout. Vous connaissez le mot qu’il dit un jour à une sainte religieuse réfugiée en Italie, une Française, dont le patriotisme s’alarmait de la durée de la guerre et de la lenteur de la victoire :
Ma fille, je suis le maître. Tu veux savoir combien durera cette guerre, comment elle finira. Je suis le maître, laisse-moi faire. Il faut que tu me voies dans le fracas des combats comme dans la tranquillité de paix. Tu te vois trop toi-même ; tu calcules trop selon le sens humain. Je suis le maître d’amour, mais le maître.
Regardez-le à travers toutes les créatures, et traversez les causes secondes, comme la flèche qui, bravant tout, va droit au but, sans vous arrêter un instant aux voiles et aux apparences ! « Dominus est, c’est le Seigneur ! » (Jn 21, 7) Oh ! c’est bien vous, Jésus, qui êtes là. Mettez vos mains sur mes yeux, ô maître, et que je reste aveugle toute ma vie. Vous contempler seul me suffit à jamais.
Dans notre sollicitude à voir Jésus en tout, imitons quelque chose de l’obsession – qu’il me pardonne cette expression – du maître pour nous ; soyons obsédés de lui comme il l’est de nous. Avez-vous remarqué la préoccupation de Jésus-Christ à nous prouver son amour ? Sans parler de la crèche, de l’eucharistie et de la croix, n’est-il pas vrai que, de la souffrance, d’un défaut moral, d’une tentation, de tous les grands maux de la vie, il a l’obsession de tirer notre profit et sa gloire ? On dirait que, dans le ciel, lui, Homme-Dieu Rédempteur, ne peut pas vivre sans nous. Faisons de même, et que notre préoccupation à nous, petites créatures, soit réciproque.
On avait parlé un jour devant sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus du pouvoir qu’avaient certains hommes de magnétiser et de s’emparer ainsi de toutes les facultés d’une personne.
Oh ! que je voudrais me faire magnétiser par Notre-Seigneur ! se plaisait-elle à dire. Avec quelle douceur je lui ai remis ma volonté. Oui, je veux qu’il s’empare de toutes mes facultés, de telle sorte que je ne fasse plus des actions humaines et personnelles, mais des actions toutes divines, inspirées et dirigées par l’Esprit d’amour.
Touchante prière qui traduit bien la foi vécue et tout son pouvoir dans une humble existence, qu’elle illumine et pénètre d’amour.
C’était le programme de saint Bernard. Dans l’office du saint Nom de Jésus, nous lisons de lui ce mot : « Si j’écris, si je lis, rien ne me plaît quand je n’y rencontre pas Jésus, non sapit mihi nisi legero ibi Jesum [2]. »
Si tous, du premier au dernier, nous ne voyions toujours que lui dans le travail, le devoir, les austérités et le silence, quelle vie intime avec Jésus ! Si je ne vous trouve pas, devons-nous dire avec saint Bernard, ceci ou cela n’a aucun goût, aucune saveur : Non sapit mihi. Que je vous rencontre donc en tout, ô Jésus, par une sorte d’obsession ; que je ne sache plus me passer de vous ! Que je puisse dire avec vérité : « Mihi vivere Christus est, le Christ est toute ma vie ! » (Ph 1, 21)
Et si nous hésitions à croire que Jésus, la grande réalité, puisse prendre cette place dans notre existence, rappelons-nous la puissance de séduction des simples créatures.
Un fiancé, avant son mariage, n’a d’autre pensée que celle de sa future épouse dont il ne peut s’abstraire… Un homme de sciences, au milieu de ses découvertes, a l’orgueil de se prétendre la lumière du monde ; il poursuit ses pauvres recherches, il s’éprend des faibles lueurs de sa pensée, il en oublie les nécessités de la vie… Un artiste a la passion de son art, du grand et du beau qu’il essaie de découvrir, ou de créer quand il ne les trouve pas, il en fait l’objet de tous ses rêves, il en goûte et admire les moindres vestiges…
Et le Christ-Jésus, la beauté infinie, le créateur et maître des sciences, l’abîme de toutes les perfections, le ravissement des anges, ne serait pas capable de remplir toute notre vie ?
Comme appui à mon affirmation de ce grand esprit de foi, comme une divine vision, est la vraie sagesse des saints. Laissez-moi vous présenter un intéressant tableau, résumant tout ce que nous avons dit : celui d’un simple paysan qui, malgré son ignorance, devint théologien admirable, et mérita d’entrevoir et de goûter d’une façon étonnante les ravissantes beautés du règne du Sacré-Cœur.
Je prêchais à Lourdes. Un soir que, fatigué, je descendais lentement vers la grotte, je vois venir à moi un petit campagnard que mon habit blanc semblait intriguer :
Dites-moi, mon petit père, c’est bien vous qui avez prêché aujourd’hui à la basilique ? — Oui, mon ami. — Oh ! que c’est beau ça ! Notre-Seigneur introduit dans la famille, devenu l’ami, le consolateur, le roi d’amour. Que c’est beau ! Voilà vingt ans que je fais la communion quotidienne et l’heure sainte tous les jeudis pour demander l’établissement d’une œuvre qui s’applique à faire du cœur de Jésus le vrai roi des familles.
Et il continue à me livrer toute sa pensée, en me parlant de l’amour de Jésus, de son règne, etc. Je l’écoute heureux et stupéfait !
Mais, mon ami, lui dis-je, nous ne pouvons pas rester ici longtemps, voulez-vous venir avec moi à l’hôtel, et nous continuerons. — A l’hôtel, moi, petit père ? Ah ! je n’ai pas le temps ! J’ai mes bœufs et mes charrettes qui m’attendent. — Mais ce soir à huit heures, ne pourriez-vous pas venir ? Voici mon adresse. — A huit heures, ah ! oui… c’est cela, mon petit père, j’irai.
Et il vint me parler du roi d’amour. Sous l’impression de sa parole, j’avais pris un crayon pour garder cette théologie, et j’avais soin de prendre des notes en lui posant quelques questions. Dans mes voyages, j’ai vu et entendu beaucoup d’hommes éminents. Eh bien ! j’avoue que personne ne m’a parlé de Jésus-Christ comme ce paysan. Il en était tout rempli comme quelqu’un qui vient de le voir. Aussi restâmes-nous ensemble jusqu’à plus de minuit. A la fin, je lui dis :
Puisque nous aimons tous les deux Jésus, le roi d’amour, voulez-vous être mon ami ? — Votre ami ? Oh ! je n’y vois pas d’inconvénient. — Alors, c’est entendu. Mais, entre amis, on s’écrit. Si vous m’écriviez quelquefois tout à l’aise pour me parler de lui encore ? — Mais, mon petit père – et je vois encore son geste d’étonnement –, mais je ne sais ni lire ni écrire ! — Et qui donc vous a appris toutes ces belles choses ?
Écoutez sa réponse. Surpris et me regardant en face :
Comment, petit père, c’est vous qui me demandez cela ? Est-ce que vous ne dites pas la messe tous les jours ? Vous me demandez qui m’a appris ce que je sais ? Mais c’est lui !
C’est lui ! Parole profonde qui est pour nous la plus féconde des leçons. Ce paysan théologien nous enseigne que la science divine ne s’apprend pas seulement dans les livres, mais aussi sur un prie-Dieu et aux pieds des autels.
C’est lui qui, là, parlait à son cœur et l’inondait de lumière.
C’est lui qui de tout temps s’est révélé aux âme pures, humbles et petites.
C’est lui qui, aujourd’hui comme toujours, nous tend les bras et nous promet les mêmes grâces [3].
Il vous est facile maintenant de tirer les conclusions. Vous saurez le faire, j’en suis sûr. Que le Christ-Jésus soit désormais votre grand idéal, votre unique joie, votre incessante pensée, tout votre amour. Heureux frères de saint Bernard, prenez pour vous sa devise préférée, et puissiez-vous dire toujours avec le saint docteur : « Savoir et connaître Jésus et Jésus crucifié, voilà toute mon ambition, toute ma science, tout mon bonheur ! Mea maxima philosophia scire Jesum et hunc crucifixum [4] !
Jésus, roi, frère, ami aimé en toute vérité et passionnément !
Je demande au cœur de Jésus que chacune de mes paroles soit comme un battement de son cœur miséricordieux.
Nous avons vu que le grand principe fondamental de la sainteté, c’et l’esprit de foi : toujours vous voir, Seigneur, vous voir toujours plus, pour vous connaître mieux, pour vous aimer davantage.
Laissez-moi vous parler maintenant de l’amour de Jésus-Christ et de sa charité toute divine.
Qui reproduira le miracle de Cana ? Qui changera l’eau vulgaire, boueuse peut-être, de notre vie, en un vin généreux ? Qui fera ce miracle ? Charitas Christi, la charité de Jésus-Christ ! Elle possède la toute-puissance de changer, de transformer, de transfigurer notre pauvre vie pour en faire une vie toute divine !
Cette charité nous presse : « Urget nos » (2 Co 5, 14). Elle insiste, elle veut avoir la maîtrise complète de notre cœur, elle nous demande, elle nous supplie de donner en échange de son cœur… nos cœurs !
Et nous, avec saint Jean, nous avons cru à cet immense et infini amour : « Et nos credidimus […] » (1 Jn 4, 16).
Ayons cette science des sciences, la seule grande science de tous les grands saints, la science de la charité de Jésus-Christ ! Saint Paul, dont on a pu dire glorieusement : Cor Pauli, Cor Christi [5], la nomme « supereminentem scientiæ charitatem Christi : une charité qui surpasse toute science humaine » (Ep 3, 19). Tout est là en effet : connaître Jésus-Christ, sa charité pour nous, et vivre de son amour, car cette science nous conduit à l’union la plus profonde et la plus intime avec lui.
Mais comment prouver que nous croyons à l’amour de Jésus-Christ ? En l’aimant. Le complément de la foi, c’est la charité, car la sainteté, dit saint Thomas, ne consiste pas à beaucoup connaître, à beaucoup méditer, à beaucoup penser. Le grand secret de la sainteté, c’est de beaucoup aimer. Ne savons-nous pas qu’il y a de grands docteurs… glacials et glacés, des érudits, des hommes-bibliothèques qui ont absorbé toutes les connaissances des génies, d’un saint Bernard et d’un saint Thomas, mais qui n’aiment pas comme saint Bernard et saint Thomas ; ces savants glacés n’ont rien de la charité du Christ.
Notre théologie à nous, prêtres, religieux, chrétiens, c’est d’aimer.
Et, de même que le principe de foi ne doit pas rester spéculatif et théorique, de même le grand principe de charité ne doit pas rester abstrait, ce doit être quelque chose de vivant.
La vraie charité n’est pas un sentiment, une faiblesse. Elle est ce qu’il y a de plus fort, de plus beau ici-bas. Elle est la synthèse de toute la théologie. Aimer, c’est vivre divinement.
Aussi, gardons-nous de tomber dans l’erreur de certains faux critiques, erreur fatale à beaucoup d’âmes, le respect humain d’aimer. Sous prétexte d’éviter le sentimentalisme et la mièvrerie, […] on estimera, on vantera les qualités de l’esprit, et on croira très sage de ne pas se donner à l’amour, de ne pas prêcher l’amour. Comme s’il fallait renoncer à vivre à l’école de saint Paul ! Comme si Dieu ne s’était pas défini : l’amour !
Quels sont, en effet, les vrais théologiens ? Ceux-là dont la tête, comme celle de Moïse, est rayonnante de lumière, dont l’esprit s’est transfiguré au feu du tabernacle dans le cœur à cœur intime avec l’hôte divin de l’autel.
Mais détaillons cette vie céleste et parcourons quelques-uns des amours que le roi des cœurs attend de nous et sollicite avec tant d’insistance. Je vous les nomme rapidement et les livre à vos méditations.
Aimons d’abord d’un grand amour de docilité
Lui, Jésus, il a été le premier à nous aimer, « Ipse prior dilexit nos » (1 Jn 4, 10), c’est le maître, le directeur, le chef qui veut des sujets dociles à sa grâce et aux inspirations de son esprit. On perd de grands biens, quand, au lieu d’être ainsi fidèle et soumis, on agit selon ses caprices. Oui, aimons de ce grand amour, et disons à Notre-Seigneur : « Loquere Domine, parlez, ô maître » (1 S 3, 9), me voilà prêt à vous obéir, et disposé à vous suivre partout. — Mon enfant, fais-moi ce sacrifice. — Le voilà. — Et cet autre. — Le voilà aussi.
Ma fille, disait Notre-Seigneur à sainte Marguerite-Marie, je veux établir en toi mon royaume. Je te demande ton cœur et ta docilité, je serai moi-même ton directeur ; mais sois docile, laisse-toi conduire comme une enfant.
C’est cet amour que Notre-Seigneur demande quand il appelle à la vie religieuse : « Veni et sequere me, viens et suis-moi » (Mt 19, 21). Et quelle récompense merveilleuse Jésus accorde-t-il quand il rencontre une âme fidèle jusqu’au bout ! En voulez-vous un exemple ?
Je prêchais à Paris. A l’issue d’un sermon, une pauvre petite ouvrière m’arrête :
Mon père, est-ce que je pourrais vous dire un mot ? — Impossible maintenant : on m’attend dans une autre église où je dois parler encore. — Que c’est dommage ! dit-elle… Où allez-vous, mon père ?
Je le lui indique. Je ne sais comment elle fait, mais quand j’arrive à l’église, je la trouve sur le seuil :
Mon père, après le sermon, pourrais-je vous parler un instant ? — Je ne puis pas encore après ce sermon, car je dois aller prêcher ailleurs. — Ce m’est une grande peine, j’aurais tant voulu vous entretenir. Comment faire ?— Mais, ma fille, c’est très simple, écrivez-moi.
Je lui donne mon adresse, et la voilà contente. Quelques jours après, elle écrivait. Je conserve toujours cette lettre, comme preuve de la bonté du maître à récompenser l’amour de docilité. Voici ce qu’elle me disait :
Elle était une très pauvre enfant, née dans un foyer de malheur et d’impiété. A quatorze ans, elle ignorait encore tout, même l’existence de Dieu. Cependant par une grâce spéciale, elle était baptisée. Un jour, fatiguée, elle passe devant une église, elle voit beaucoup de monde y entrer. Elle y entre aussi, prend une chaise et se repose. La voilà assise et regardant partout, sans comprendre quoi que ce soit à ce qui se passe. Le moment de la communion arrive. Elle voit bon nombre de personnes se lever, quitter leur place et aller se mettre à genoux devant une grille. De plus en plus étonnée, la jeune fille s’approche d’une dame :
Madame, que vont-elles faire, ces personnes ? — Mais, recevoir le bon Dieu. — Qu’est-ce que c’est que le bon Dieu ? — Vous ne le savez pas ? — Non, madame !
Alors cette dame la conduit hors de l’église, et se fait prédicateur pour lui donner la première leçon de catéchisme. La jeune fille s’épanouit devant ce Jésus qu’elle apprend à connaître, qui s’est fait l’un de nous, qui est mort pour nous, qui pardonne dans la confession et se donne dans la communion. La dame lui achète un catéchisme et lui marque les pages qu’elle doit étudier : « Je le ferai en cachette, dit-elle, car, si mon père le voyait, il me battrait. » Et le soir dans son pauvre réduit, dissimulée à tous regards, elle étudie le petit livre d’or et y boit la lumière et la vie. Elle sent la grâce et se laisse prendre ; elle est docile. Elle continue à apprendre son catéchisme et se prépare seule à sa première confession et à sa première communion.
Où est-elle maintenant ? Dans un carmel. Et la prieure de ce carmel m’écrivait récemment : « C’est la perle des perles, le bijou de ma communauté. » Voilà ce que peut devenir une âme aimante, docile à la grâce et qui se laisse conduire par l’esprit d’amour.
Amour de générosité
En quoi consiste-t-il ? A donner ? Non. A se donner soi-même. Vous vous rappelez ce que nous lisons dans le bréviaire à propos de saint Pierre. L’apôtre disait : « J’ai tout laissé pour vous suivre. » Et les commentateurs ajoutent : il avait tout donné. Qu’avait-il donc donné ? Une barque et des filets qui ne valaient peut-être pas deux deniers. Mais il ne s’était pas encore laissé lui-même, il ne s’était pas donné lui-même. Or, ce don de nous-mêmes, c’est ce que Dieu veut. Je ne veux pas que tu me donnes ceci ou cela. Je te veux toi-même. Je suis un Dieu jaloux. Je veux que tu me donnes tout, et, avant tout, le don par excellence, le don de ton cœur : « Præbe fili mi, cor tuum mihi, Mon fils, donne-moi ton cœur » (Pr 23, 26). Je veux ton amour. Aime-moi.
Se donner ! Qu’est-ce à dire ? C’est se livrer sans réserve aucune et sans partage. Enlevez ces toiles d’araignées et brisez ces fils qui vous empêchent de voler. Pas de ces attaches mesquines qui sont la ruine de la charité. Ne lui laissez pas seulement des miettes, mais livrez tout. Car il vous dit : je me suis donné tout entier à toi et sans réserve. N’est-il pas juste que tu fasses de même ?
Sainte Marguerite-Marie éprouvait une sympathie, oh ! bien innocente, mais un peu trop vive, pour une des sœurs du couvent : « Ma fille, lui dit Notre-Seigneur, ou tu la laisses, ou je m’en vais. »
Ah ! c’est qu’en effet, il a été, lui, aux dernières limites : « in finem dilexit, il aima jusqu’à la fin » (Jn 13, 1). Poussé par son amour, il laisse sa majesté divine, sa gloire, ses anges. Il laisse ses trésors d’en-haut. Il laisse son Père et semble nous préférer à lui. Il s’interpose entre sa sainteté offensée et nous, pécheurs. Puis vient la croix, il est frappé au cœur… Il meurt après nous avoir aimés plus que sa propre vie ! Et mieux encore, le voilà dans l’eucharistie… la folie des folies ! C’est toute sa personne qu’il donne à chacun et pour combien de temps ? Jusqu’à la consommation des siècles ! Aurait-il fait cela s’il avait calculé comme nous ? Il frappe à notre porte et il attend. Réponse : « Attendez encore, Seigneur, ma santé ; il me faudrait ceci, cela ; j’ai telles difficultés ; plus tard, oh ! oui. »
Et Jésus, l’amour méconnu, pleure ! Des années passent. Il frappe toujours, le divin mendiant d’amour ! Il a faim, il a soif ! Et que de portes lui restent à jamais fermées !
Nos cœurs, il est vrai, lui sont largement ouverts, mais pour imiter en quelque sorte la générosité de son amour, qu’il y ait entre lui et nous une rivalité, une admirable lutte : qui aimera davantage, Jésus ou nous ? Il est si consolant de penser qu’il peut y avoir entre lui et nous une parfaite et sainte égalité. On estime qu’elle existe entre deux amis quand chacun donne à l’autre tout ce qu’il a : je lui donne tout et lui me donne tout et sans réserve. Il y a, de ce fait, une simple et merveilleuse égalité.
Voyez plutôt la preuve de ce divin échange et comment ce maître magnanime répond à ceux qui ne savent pas compter avec lui. Dans une famille très chrétienne, une jeune fille, personne de grande intelligence, d’un esprit jusque-là très ouvert, très délié, devient subitement folle. Après quelques jours d’observation, le médecin la déclare incurable et la fait conduire dans une maison de santé. Vous voyez d’ici la désolation des parents !
Savez-vous ce que je demandai à ces parents chrétiens ?
Allez, leur dis-je, devant le roi d’amour, et là, à ses pieds, vous renouvellerez votre consécration, puis, en action de grâces de ce qu’il vous a jugés dignes de souffrir cette épreuve, vous réciterez un Magnificat.
La mère de famille eut d’abord un moment d’hésitation, mais elle fit, ainsi que son mari, l’offrande généreuse de sa grande souffrance au cœur de Jésus. Bien plus, chaque matin, leur première prière était un Magnificat en remerciement de la grâce si grande, mais en même temps si douloureuse qu’ils avaient reçue. Or, quelques semaines s’étaient à peine écoulées, que je recevais une lettre débordant de reconnaissance, m’annonçant que la pauvre malade était revenue complètement à la santé et que sa guérison, de l’avis des médecins, était un vrai miracle.
Je me bornai à leur répondre : ce miracle, c’est vous qui l’avez fait par votre générosité.
Amour vivant, actif, pratique
Nous ne sommes pas à l’école des poètes qui chantent l’amour, mais ne pensent pas à le vivre. Pour que notre amour soit sincère, les affirmations et les déclarations ne suffisent pas. Notre-Seigneur ne peut s’en contenter. Il veut de nous un amour pratique.
En quoi consiste cet amour pratique et vivant ? En deux choses. La première, c’est l’accomplissement de la loi, l’observance régulière. Je sais que je parle à une communauté fervente, aussi je veux souligner cette affirmation. La principale preuve de votre amour pratique est donc celle que Notre-Seigneur demande et reçoit de vous, celle qu’il indique dans son Évangile : « Celui qui m’aime observe mes commandements » (Jn 14, 21).
La deuxième preuve est celle-ci ; mettre un grand amour dans les petites choses. On me gâte ici ; on sait que, fatigué, j’ai besoin d’air chaud, et alors on a mis dans ma chambre un bon poêle, et tous les matins, on l’allume. Avec quoi ? Avec du gros bois ? Non, avec du petit bois. C’est ainsi que nous allumons et entretenons en nous la charité, c’est-à-dire, en remplissant nos actions ordinaires et les minuties de notre vie, non de poésie ou de rêves, de routine ou de négligences, mais de l’amour de Jésus ! Ce doux maître ne veut rien autre chose : « J’ai froid, vous dit-il ; pour me réchauffer, je vais m’approcher de ton cœur brûlant. »
Elles sont, en effet, nos petites actions, le sable qui garnit le chemin de notre vie. Que ce ne soit pas un sable vulgaire ; mais, par l’amour, changez cette poussière en sable d’or. Ne l’oublions jamais : les actes héroïques sont très rares ; ce ne sont pas les extases ou ravissements qui font les saints ; mais le grand amour qu’ils savent mêler à tout.
Un seul trait. Recueillez cette ouverture d’un apôtre zélé du Sacré-Cœur :
Au risque de passer pour un sot, je vous avouerai qu’il m’arrive quelquefois – oh ! pas très souvent, car je ne suis pas riche – de payer deux billets quand je vais en tramway. J’en prends un pour lui, et l’autre pour moi. – Mais comment, dis-je ? – Oui, je veux lui faire voir que je le considère comme présent, que nous vivons l’un avec l’autre. Je n’ai pas l’occasion de donner beaucoup, car je suis pauvre, mais si je donne un pourboire au cocher, si je paie, si j’achète quelque chose, ce n’est pas au cocher, à l’hôtelier que je paie, c’est à Notre-Seigneur. Dans cet acte de justice ou de générosité, c’est à lui, Jésus, que je m’adresse avec un vif plaisir.
N’est-ce pas là de l’amour vécu et la vie à deux avec quelqu’un d’invisible, mais qu’on sait tout près, avec un incomparable ami qu’on chérit plus que tout ?
Quand ferons-nous vivre ainsi l’Emmanuel avec nous [6] ? Quand sera-t-il l’inséparable compagnon de tous nos pas ?
Amour profond, intime
La charité du cœur de Jésus n’est pas, et ne peut pas être uniquement, une joie goûtée, une sensation, une émotion. Il faut laisser cela à la fausse dévotion, aux esprits malades. L’amour de Notre-Seigneur est une volonté forte et intégrale qui consiste à vouloir le bon plaisir de Dieu coûte que coûte. C’est une flamme ardente qui procède de cette lumière de foi dont je vous ai parlé.
Quand elle est profonde et vive dans un cœur, elle y allume d’insatiables désirs, elle y entretient des aspirations brûlantes, elle y fait mépriser les vulgarités, les caprices et les fantaisies d’un instant. Ainsi aima Louis de Gonzague, le saint des grands désirs ; et c’est pour cela, fit un jour savoir Notre-Seigneur, qu’il occupe au ciel un trône des plus élevés. On a dit avec raison que l’enfer est pavé de velléités. Ce n’est que trop vrai ! Car beaucoup d’âmes se contentent de faibles désirs, veulent et ne veulent pas, promettent et ne tiennent pas, restent finalement à mi-chemin, ou s’exposent aux plus grands châtiments !
Vous n’ignorez pas, cependant, que, partout, il y a de belles âmes que rien ne peut séparer de l’amour du Christ. Je pourrais citer cette petite religieuse, Thérèse de l’Enfant-Jésus, que, déjà, le ciel canonise, avant que l’Église n’ait parlé : « Elle avait vécu d’amour et de l’ardent désir “de faire aimer l’amour” », et, selon ce qu’elle avait pensé, Notre-Seigneur a surpassé toutes ses espérances. Mais comme il est beau de trouver, même dans le monde et au milieu de ses vanités, des cœurs épris comme ceux des illustres amantes de Jésus, Lucie, Cécile et Agnès !
J’ai connu très intimement une de ces privilégiées, je me permets de vous en dire un mot. Cette enfant, de famille très distinguée, n’avait rien d’extraordinaire dans sa piété, sinon une merveilleuse docilité à la grâce. Ornée de rares qualités naturelles, d’un grand esprit et de beaux talents en même temps que d’une charmante simplicité, elle était l’unique petite reine de sa famille. Son père, surtout, était fier de sa fille. Mais, en homme mondain et riche qu’il était, il ne songeait nullement aux obstacles que la vertu de sa pieuse enfant pouvait rencontrer dans le monde. A tout prix, il veut jouir d’elle et la faire briller. Agée à peine de quinze ans, elle est obligée de l’accompagner partout. Pas de bal, de réunion mondaine, de soirée, de réception, de théâtre, où il n’emmène sa petite reine.
Or, cette jeune fille, parée comme une princesse, porte avec ses bijoux et sous un habit de soie un rude cilice. Quand on lui parle d’aller à une fête, elle demande en pleurant de ne pas sortir, mais son père commande, il faut obéir. Elle s’habille donc et prend sa parure pour le bal… les yeux noyés de larmes ! Avant de partir, elle se jette aux pieds du Sacré-Cœur en s’écriant : « O Jésus bien-aimé, je laisse mon cœur dans votre cœur ! »
Et alors, elle se rend où veut son père, mais elle ne vit plus que de son maître. Rien ne la distrait, rien ne la dissipe, rien ne la trouble. Son union à Jésus était si grande, qu’il y eut des moments où, au milieu de centaines de personnes, en plein théâtre, en plein bal, elle était comme en extase. Elle me disait sans s’en rendre compte : « Je me sens envahie par quelque chose de semblable au sommeil. » C’était Notre-Seigneur qui récompensait son courage et sa fidélité. A trois heures du matin, en rentrant, elle commence l’heure sainte et quitte le cilice qui a fait couler son sang et taché ses vêtements. C’était une sainte enfant ; je puis en témoigner après l’avoir suivie durant de longues années. J’ai rencontré bien rarement des âmes aussi ferventes, c’est à nous faire rougir ! Vous voyez du moins ce que produit le grand amour du maître dans un cœur qu’il a ravi et captivé !
Amour d’immolation
Est-ce qu’on ne trouve pas un peu partout, et même parmi les personnes pieuses, la séparation du crucifié et de la croix ? On voudrait aimer celui qui est crucifié sans aimer sa croix. Mais les deux sont « inséparables ». La sainteté, c’est le crucifié embrassant saint Bernard, tel que le représente ici ce superbe tableau [7], et l’élevant jusqu’à son cœur : voilà la vérité de l’amour. « Je ne veux savoir, dit saint Paul, que Jésus, et Jésus crucifié » (1 Co 2, 2).
Nous sommes farine d’hostie à l’exemple de saint Ignace qui disait avec transport : « Je suis le froment du Christ, il faut que je sois broyé par les dents des lions pour que je devienne un pain excellent [8]. »
Soyons farine d ’hostie pour devenir victime d’amour, amoris victima.
Il est regrettable que tant d’âmes s’illusionnent à ce sujet ! Sainte Thérèse disait que les trois quarts des prières adressées à Dieu pourraient se ramener à cette invocation : « De la croix et de la souffrance, délivrez-nous, Seigneur, libera nos, Domine ! » Et on veut être saint ! On écoute volontiers parler de la mortification, on admire les pénitences des pères du désert, on redit sans cesse : mon Dieu, je vous aime ! Et qu’on reçoive un coup d’épingle, qu’on éprouve une contrariété, que viennent l’épreuve ou la maladie, que la croix s’approche, on tremble épouvanté, on ne comprend pas que Dieu permette que ses serviteurs soient ainsi éprouvés !
Mais, par contre, il en est d’autres que l’immolation séduit.
Une courageuse enfant voulait obtenir à tout prix la conversion de son père, farouche et sectaire. Un jour de fête, elle fait la sainte communion et dit à Notre-Seigneur : « Tout pour vous, Jésus. Je vous aime, mais il faut que mon père se convertisse. Si vous voulez une victime, me voici : brûlez, taillez, hachez, mais je veux sauver mon père. » Un mois après elle était dans son lit et, voulant éteindre sa lampe, elle la renverse, les rideaux s’enflamment et tombent sur elle, ses vêtements prennent feu, elle est brûlée vive ! Elle vécut encore quinze jours, plaie vivante, sans une plainte, sans un murmure. Et avant d’expirer, elle dit à son père : « Maintenant, papa, tu aimeras Jésus, n’est-ce pas ? C’est pour ton salut que j’ai offert ma vie. » Inutile d’ajouter que l’espoir de la jeune et héroïque apôtre ne fut pas déçu.
Autre exemple. Sainte Thérèse veut se mettre en retraite. Elle se propose de faire de grandes pénitences : disciplines, jeûnes, etc. La veille, elle tombe malade : adieu son beau plan de mortification. La fièvre lui enlève tout pouvoir de méditer. Elle s’en plaint à Notre-Seigneur qui lui répond : « Tu préparais ton cilice à toi. Laisse-moi faire, je vais t’en façonner un, moi-même. Accepte-le de ma main divine. » La sainte comprit et ne sut que bénir son divin maître.
Belle et frappante leçon pour l’âme attentive et surnaturelle qui sait découvrir dans chacune de ses peines le cilice préparé par Jésus.
Enfin, amour de zèle
Apôtres du cœur de Jésus, vous me blâmeriez de ne pas vous en dire quelques mots. Je sais d’ailleurs qu’il vous serait difficile de comprendre autrement la vie d’amour, car vous héritez de l’âme de saint Bernard, et la notion du vrai zèle vous est trop familière et chère au cœur pour que les intérêts de Jésus et des âmes ne soient pas un de vos grands buts rêvé et toujours poursuivi. Soyez donc des sources de vie, fons vitæ indeficiens, dans le cœur de Jésus ! Que chacun de vous puisse dire comme le maître : « Veni ut vitam habeant et abundantius habeant, je suis venu pour qu’elles [les brebis] aient la vie, et qu’elles l’aient en abondance » (Jn 10, 10). Je me suis donné à Dieu, je travaille et je souffre pour que tous ceux que j’aime aient la vie. Et vous l’obtiendrez en vivant de cette foi et de cet amour dont je vous ai parlé. Sacrifices, bonnes œuvres, petits devoirs de tous les jours, prières et épreuves, tout devient pour vous source de grâce. Tout porte au loin, et à telles âmes que Jésus connaît et dont vous lui parlez, le secours nécessaire et attendu, la consolation, la joie, la lumière, le courage et le salut. Vous agissez à distance comme par une divine et vraie télépathie. Ce sont d’innombrables fruits surnaturels communiqués par la communion des saints et la réversibilité des mérites. Vous êtes des conquérants, tout en vivant dans la paix, le calme, le silence, et en échappant aux dangers de l’apostolat extérieur. Et le principe de ce fructueux apostolat, qui est celui des saints, c’est l’intensité d’un grand amour.
Je termine et vous en donne une touchante démonstration.
Une pieuse et fervente enfant de huit ans se préparait à sa première communion. Pour témoigner mieux à Jésus ses ardents désirs, et se préparer avec plus d’amour, elle se priva de boisson pendant un été brûlant, et s’interdit même de prendre des fruits ni rien de rafraîchissant. Mais Notre-Seigneur ne se laisse pas vaincre en générosité et en amour : il récompensa cet héroïsme par le miracle, et par des communications sensibles dont il honora cette petite enfant à chacune de ses communions. Je passe sous silence ses naïves intimités avec le roi du ciel. Mais était-ce bien lui qu’elle entretenait si familièrement ? Son confesseur, sage et prudent, voulut à tout prix s’en assurer :
Mon enfant, lui dit-il un jour, demain à la sainte communion vous ferez une demande à Jésus, comme preuve que c’est vraiment lui qui vous parle ainsi. — Et laquelle, mon père ? — Vous le prierez d’accorder la conversion d’une âme que je connais.
Ainsi fut-il convenu. La demande fut adressée par petite Thérèse – c’était son nom – et, à sa première confession, elle dit : « Mon père, c’est fait. » Le père, feignant de ne pas comprendre, elle insiste
Mon père, mais vous m’avez dit de demander une âme au petit Jésus. Vous en souvenez-vous ? Il l’a promise. Il l’accorde et la voilà qui vient. Donnez-moi vite l’absolution, je vais m’en aller.
L’enfant sort et va faire sa pénitence, quand se présente au confessionnal un homme impie, qu’on n’avait jamais vu se mettre à genoux.
Mon père, depuis trois jours je suis troublé de ne pas savoir à quoi m’en tenir ! Je ne m’explique rien, et vous le dirai-je, je me sens vaincu, je viens vous demander d’entendre ma première confession.
C’était précisément celui qu’avait en vue le confesseur. Sa conversion fut complète et admirable. Quand il manifesta au prêtre sa surprise, ce dernier aurait pu lui montrer la petite apôtre et lui dire :
Vous vous étonnez ? Eh bien, voyez cette enfant, vous êtes sa conquête, vous devez tout à sa pieuse et naïve prière.
Ce qu’a obtenu une enfant de huit ans, vous serait-il refusé ? Je ne le crois pas. Ce sont là des effets qu’entraîne nécessairement la première des causes, c’est-à-dire l’amour. Car toute vie que remplit la divine charité est essentiellement rayonnante et féconde. Notre grand devoir est donc de devenir de plus en plus lumineux pour illuminer autour de nous, brûlants pour brûler, ardents pour enflammer.
Et ainsi les souhaits de charité que Jésus, avant de mourir, laissa échapper de son cœur, se réaliseront mieux. Il apparaîtra avec plus d’évidence que tout l’Évangile, comme les désirs du cœur de Jésus manifestés à Paray, se résument en un seul mot : aimer, et qu’enfin, selon la parole du grand apôtre, c’est là toute la loi et la perfection : « Plenitudo legis dilectio, l'amour est la plénitude de la loi » (Ro 13, 10).
[1] — « En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).
[2] — Saint Bernard, Sermon 15 sur le Cantique des cantiques, PL 183, col. 847.
[3] — Comme pendant à ce tableau, un autre nous fut donné sur les désastres que peut amener, dans une vie, la science orgueilleuse et toute infatuée d’elle-même. Nous l’omettons par délicatesse et discrétion, mais non sans quelque regret, tant le contraste était frappant et digne d’attention. S’il est juste, cependant, de remarquer que ceci arrive rarement, la leçon n’en est pas moins pratique et vivante, car il est beaucoup moins rare de constater que notre science éprouve plus ou moins de sérieux dommages, du fait qu’elle n’est pas toujours, comme celle des saints, imprégnée de foi et d’humilité. C’est ce que voulait souligner le père pour notre nôtre grand profit.
[4] — « Hæc mea sublimior interim philosophia, scire Jesum, et hunc crucifixum. » Saint Bernard, Sermon 43 sur le Cantique des cantiques, PL 183, col. 995.
[5] — Mot de saint Jean Chrysostome. (NDLR.)
[6] — « Emmanuel » signifie « Dieu avec nous », en hébreu. (NDLR.)
[7] — Un jour que saint Bernard, à Clairvaux, priait ardemment au pied d’un grand crucifix, le Christ s’anima subitement, et détachant les bras, il les abaissa vers le saint, qu’il pressa avec amour sur la plaie sacrée de son divin Cœur. C’est ce touchant miracle que rappelle le beau tableau dont il est question.
[8] — Saint Ignace d’Antioche, Lettre aux Romains, IV, 1.
Informations
L'auteur
En juin 1907, reçu en audience privée par saint Pie X, le père Mateo Crawley-Boevey (1875-1969), lui demande la permission de conquérir le monde au Sacré-Cœur par la consécration des familles.
Après l’avoir écouté, le saint Pape répond : « Non, mon fils. Je ne vous le permets pas, je vous en donne l'ordre : vous consacrerez votre vie à cette œuvre de salut».
Le numéro

p. 116-133
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